Je reçois parfois, rarement, des lettres de Ludewic MacKwin, avocat, actuellement en Somalie pour l’ONU. Il m’autorise à les publier, et cette confiance m’honore. Je ne puis aucunement me représenter les circonstances, l’environnement matériel et humain, dans lequel elles furent écrites. Ainsi me parviennent-elles, bizarrement détachées d’une conscience appliquée à des tâches desespérées, de l’autre bout du monde — comme chues d’une autre planète morale. Je les publie telles quelles, sans m’interposer plus. YG
Avec environ un centaine de personnes qui s’en vont chaque jour pour l’autre côté de la vie, des souffrances si nombreuses que l’on tend à se dire que nous vivons sans aucun doute sur la même terre mais pas dans le même monde, la Somalie est un cimetière de toute sorte ; un cimetière d’hommes, un cimetière d’espoirs, un cimetière d’humanités.. J’ai peine à dessiner, dans les cieux où planent les charognards, de magiques arc-en-ciel, je n’en ai pas la force, pire encore l’envie.. Nous tentons autant que possible d’être le plus utile, non pas d’aider ces populations dont la volonté de survie nous touche profondément, mais d’être à leur côté afin de leur signifier que nous sommes tous des hommes pareils.. Le monde moderne dites-vous ? Je ne sais pas ce que c’est que la modernité si elle donne l’impression de se définir essentiellement par la barbarie, une sauvagerie des intérêts, des antagonismes idiots, des indifférences meurtrières, oui l’indifférence est la forme absolue d’inhumanité, voilà à quoi est réduit notre monde moderne, mais bon je ne voudrais pas être déplaisant et moraliste, pardonnez cet élan, le trop-plein de non-sens vécus au quotidien me pousse à des propos que d’habitude je tais pour faire comme monsieur tout-le-monde..
Il y a des jours où l’on se pose des questions sur la nature des hommes, sans le vouloir l’esprit devient au fur et à mesure, un philosophe de la désespérance… Comment ne pas porter le noir, l’embrasser ce ténébreux, lorsque l’on voit au quotidien des caravanes de spectres traverser ce désert brulant sous une tempête de balles, et venir sombrer dans cette oasis précaire que l’on nomme si maladroitement « camps de refugiés » ? Comment garder ne serait ce qu’un brin d’optimisme quand autour de soi l’insuffisance des moyens ne sauve pas ces âmes desséchées, que le refuge qui leur est offert n’est en fin de compte qu’un mouroir comme un autre ? Vous avez raison l’humanité n’existe pas, on ne fait souvent que mimer un sentiment inconnu, exécuter un algorithme conçu pour faire illusion d’humanité, nous sommes des machines, c’est là notre malédiction.. Et que l’on ne me parle pas de la foi qui sauve, du Dieu miséricordieux, je l’ai cherché sur cette terre où sont enterrés des êtres humains assassinés sous son regard, j’ai scruté les cieux et l’infini horizon en criant son nom, seuls de sombres charognards ont répondu à mon appel, où est donc Dieu lorsque les regards n’ont plus de larmes pour pleurer un enfant qui meurt, d’une mère aux seins vidés, impuissante, d’un homme à genoux les yeux rivés sur son propre malheur ? Que l’on ne me dise pas que c’est uniquement la faute des hommes si ici tout ce qui respire se fane avec le soleil incendiaire, que l’on ne vienne pas me convaincre que ces folies ne sont pas de la compétence d’un Dieu omnipotent, Dieu est aussi responsable, ou il est une non-existence..
Au quotidien, nous procédons au décompte morbide de ceux qui n’ont pas survécu à la nuit, de ceux qui ont succombé sous le soleil écrasant des destinées maudites, de ceux qui restent à l’agonie et dont le nombre d’heures à souffrir est marqué sur leur front terrassé, nous sommes des comptables de la mort, des fins de vie, les derniers témoins des existences anonymes endormies pour toujours.. Au quotidien, les gestes deviennent peu à peu machinaux, on s’extirpe du ressenti, on l’envoi en exil pour pouvoir continuer à faire ce que l’on doit faire, nous devenons transparents à ce déluge d’acidités comme si pour survivre à l’enfer il fallait devenir un fantôme, traverser sans un regard les cadavres déposés sur le sable brulant, ne plus prêter oreille aux agonies qui n’en finissent plus, analyser et décider de qui doit être sauvé ou pas, aller droit à l’essentiel c’est-à-dire abandonner beaucoup.. Au quotidien, le vent sec ramène la puanteur d’un humanitarisme aux abois, il claque sur le visage en faisant vaciller tout ce en croit l’on a cru, les doctrines imbéciles, les convictions ridicules, ce vent-là éclate le cœur et provoque une hémorragie douloureuse qui laisse s’échapper des larmes de sang..
Quelques fois, je me demande à quoi rêve le monde, à quoi rêve les autres.. Pour ma part le rêve est un luxe que je ne saurais me permettre, la réalité est suffisamment et paradoxalement si irréelle que l’on a l’impression terrible que la fiction est une niaiserie, et donc inutile.. Je doute souvent que le plus talentueux romancier puisse imaginer ce qui se déroule ici, puisse le sentir, le toucher.. Et à quoi servirait-il de témoigner de tout ceci ? A rien… La plume n’a jamais arrêté l’écoulement de l’hémoglobine, elle a donné bonne conscience à certains, donner l’illusion de bousculer ce que les intérêts inavouables ont souhaité immuable, embraser tels des feux de paille les esprits, créer des générations d’indignés hurlant plus qu’agissant toujours dans un tintamarre assourdissant.. Au final, les non-sens succèdent aux non-sens, la continuité du désarroi, l’immortalité des barbaries, des recommencements perpétuels, sanglants, écarlates, éternels…
Ludewic Mac Kwin De Davy..