Elle coupe, écorche
Elle modèle
Module
Elle perturbe, rend fou
Elle guérit, ou tue net
Elle amplifie
Abaisse selon sa charge
Elle excite ou calme les âmes
Habité par la Parole et les Noms, le vieux Candio se tait. Il se tient accroupi dans la lisière séparant deux pièces de canne encore sur pied, à l’endroit exact où Alerte est mort.
« …mèmouparakousèisvékudaimontônentolônkaitônonomatônallégeironmononseautonapotêsékousèsseanapauseôs… »
C’est l’heure où la lumière de la lune, caressant la terre, peut entremêler un instant ses doigts à ceux du jour, alors que celui-ci achève de se retirer des champs et de refluer sur les eaux. Les ombres de la nuit sont déjà bien tranchées ; celle de la demi-calebasse devant laquelle se trouve le vieux Candio découpe une orbe sombre sur la terre blanche. La calebasse est remplie de tortue salée, de bananes vertes grillées et de giraumon, car tels étaient les aliments préférés d’Alerte, et le vieux Candio compte bien que leur fumet, mêlé à la petite brise sucrée qui coule dans la lisière, finira par faire venir celui-ci ; c’est pourquoi il se tient absolument immobile et silencieux, craignant d’intimider le visiteur qu’il espère.
Le temps passe et les ombres sur le sol de terre blanche se durcissent.
Enfin ! un frémissement… Candio ne fait pas un geste, mais son attention s’aiguise, son regard fouille la nuit autour de la calebasse… Il finit par identifier la présence qu’il sentait : c’est une fourmi, une petite fourmi par l’odeur alléchée, qui escalade bravement le monticule de terre tassée sur lequel la calebasse est posée.
Candio exulte intérieurement, l’énergie circule dans son corps, qui se ramasse insensiblement près du sol — mais sa joie est de courte durée : après avoir tâté un instant de la paroi lisse de la calebasse la petite fourmi, soit découragée, soit méprise sur la provenance de l’odorant fumet, se détourne et poursuit ailleurs un chemin qui lui est propre.
De découragement les épaules de Candio s’affaissent.
Cependant une autre présence entre dans sa sphère de perceptions ; il attend, la laisse approcher… « nunoûndeûrophanèthi » (intensément). Et voici qu’une feuille morte, longiligne et lancéolée comme feuille de canne ou de bambou, portée depuis les cimes de la forêt sur le dos de la brise chaude qui s’écoule autour des pièces mûres, descend lentement en tournoyant au-dessus de la calebasse, tirant du fonds sombre de la nuit des harmonies alternées d’ocre et de brun, et elle vient se poser, exactement, en équilibre au bord du plat.
Cette fois-ci pas de doute, c’est lui ! Candio bondit et se hâte de refermer sur le coui l’autre moitié de la calebasse, qu’il tenait dissimulée derrière son dos. Se remettant debout, il élève avec majesté et solennité la calebasse au-dessus de sa tête.
Alentour ce sont des soupirs de soulagement, des cris de joie étouffés. Des hommes, des femmes, apparaissent entre les rangées de canne et se rassemblent autour de Candio. Ils regardent avec émotion la calebasse fermée, se réjouissent, car Alerte était très populaire dans l’atelier. Un homme porte un bouc ligoté et bâillonné, coiffé d’un mouchoir blanc ; le bouc tente de ruer et de s’enfuir mais l’homme lui fait renifler le récipient, et l’animal cesse de se débattre, ce qui est unanimement interprété comme un bon présage. Une femme en larmes effleure la calebasse du bout de ses doigts et ses sanglots redoublent, elle doit porter son poing à sa bouche pour les réprimer, mais la joie filtre aussi entre ses cils humides.
Une procession se forme…
