Archives de Tag: Saint John-Perse

Le gai bégaiement

Avant que je ne me livre à certaine expérience sonore (c’était sur le flanc d’une écurie de chevaux blancs, et dans le mitan d’un soleil purulent de moustiques), je ne m’étais jamais attardé sur le mot "bégaiement".  Il me hante depuis, au titre de la richesse de son éventail sémantique : bée, gai, ment… Et gaiement… Et beg… Une tripotée, une quadripotée même, de mots qui se renient et se tirent la bourre… Et l’imprégnation de gaieté là-dessus, pour démentir tout le calvaire — qu’on imagine —, du bègue… Le bègue, celui qui beg, vous savez, au bas de votre immeuble ! Celui qui vous quémande le sens : il croit que vous le commandez, vous, le sens !

Et puis vous jonglez si facilement, si aveuglément, avec le temps : votre langage comme une présomption de l’esprit, disait le poète, s’établit sur les trois saisons de l’être. Mais le bègue, lui, le bègue ni le beggar ni le poète (enfin les autres poètes) ne peuvent s’expliquer que les mots, les mots ! les mots ! se conservent identiques, alors que l’être, déjà, n’est plus ! N’est plus que le flux enfui, et que les mots soudain sont vains ! Et ce n’est encore là que l’une des myriapodes de raisons qui font que le langage achoppe, que le langage ne peut dire !

C’est lui qui a raison le bègue, c’est lui qui est devant le mur infranchissable de la vérité.

Enfin dans le bégaiement, subi ou librement emprunté, je ne puis m’empêcher de penser qu’il entre une pure fascination pour la répétition : que le bégaiement c’est le hoquet et le sanglot de la pulsion de mort. Le bègue se rend compte qu’il tire la mort dans le chariot du langage, qu’il s’évertue en vain à vouloir s’échapper sur le chemin de sa langue, mais que pas plus il ne s’échappera, que l’Achille qui bégaie sa fuite inutile devant la tortue.

Alors béez, les gais beggars. Trinch est le gai savoir, il est monosyllabe. Trinch ! TRINCH !

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Poésie, cordages ou cris, stridences : art de Virgile

   Nous avons tous lu à l’école la description de l’éruption de l’Etna par Pline le jeune. Le Latin excelle à la description des catastrophes par harmonie imitative : roulement des "r", martèlement des occlusives, accumulation des voyelles longues…
Dans le Chant I de l’Énéide, de même Virgile décrit le tsunami déchaîné par Eole, à la demande de Junon, sur le navire des survivants troyens : la mer est décollée de ses fonds et jetée sur les rivages, l’orage dérobe le jour à la vue, etc…

Insequitur clamorque virum stridorque rudentum.
Eripiunt subito nubes caelumque diemque
Teucrorum ex oculis : ponto nox incubat atra.
Intonuere poli et crebris micat ignibus aether;

 Toutes sortes de traductions sont disponibles sur internet. Je voulais ici surtout signaler mon intérêt pour le choix du terme rudentum : il s’agit du génitif du mot rudens, cordage : "la clameur des hommes et le cri strident des cordages". Mais comment le mot "rudentum", placé dans ce contexte cacophonique, n’aurait-il pas fait naître dans l’esprit du lecteur latin, en écho, son quasi homonyme rudentium, "de ceux qui hurlent" : "la clameur des hommes et la stridence de ceux qui hurlent" ? Ce mot, fruit d’un art qui reste, malgré les âges et les évolutions du langage, apparenté au nôtre, me semble exemplifier la richesse de lecture d’un texte poétique, et les strates, la profondeur des harmonies qu’il suscite. Chaque mot en effet s’accompagne, comme le sillage d’un navire, ou la traîne d’une étoile filante, de ses résonnances sémantiques, sonores, contextuelles, de ses homonymies et synonymies… Nous demanderait-on de résumer ce que nous venons de lire, bien sûr que nous sélectionnerions une ligne mélodique principale, et spécialiserions chacun des mots dans une continuité narrative cohérente… Mais cette univocité ne serait plus la poésie, ce n’en serait que son squelette.

Car c’est l’écho de chaque mot, chaque expression, dans la caverne du langage, sa réverbération sur les strates de notre mémoire et de nos dictionnaires intérieurs, qui est la poésie. Un vers allume, doit allumer, de multiples traînées de poudre parallèles, des lignes d’énergie, des feux d’artifice silencieux, dans les profondeurs de notre sensibilité. Aucune lecture n’est linéaire, aucune n’est simple déchiffrement de signes, mais la poésie est profonde par nature, elle se déploie sur plusieurs surfaces de sens et même de conscience, elle appelle une lecture différente de celle de la prose.

Et puisque je me suis amusé à scander ce passage, je recopie le résultat en marquant en gras les syllabes longues — et en demandant aux spécialistes de bien vouloir me signaler d’éventuelles erreurs :

Insequi/tur cla/morque vir/um//stri/dorque ru/dentum.
Eripi/unt subi/to nu/bes // cae/lumque di/emque
Teucro(rum)/ ex ocu/lis // pon/to nox / incubat / atra.
Intonu/ere po(li)/ et // cre/bris micat / ignibus / aether;

Note 1 :  Ces remarques sont probablement inspirées par la lecture déjà ancienne du livre de Michael Riffaterre, La Production du Texte, qui déploie toute une théorie de la lecture poétique.

Note 2 : de même, dans ce début de Saint-John Perse, vents : "C’étaient de très grands vents, sur toutes faces de ce monde, De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte…", ayant eu la curiosité de rechercher dans le Littré les différentes significations du mot "aire", j’ai constaté que toutes, toutes s’inscrivaient de manière cohérente dans le verset.

Ajout du 13/04/12 : je trouve un autre exemple de l’utilisation de l’équivocité d’un mot, au v.110 du Livre I de l’Énéide :
"…ubi tot Simois correpta sub undis
Scuta virum galeasque et fortia corpora volvit"

"…Où le fleuve Simois sous ses flots tant de boucliers et de casques et de corps puissants a fait rouler" (volvit) — ou "a requis" (voluit). Le second sens en filigrane complète l’évocation par une personnification du fleuve demandeurs de cadavres…

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Que faire de Paul Celan ? Deux poèmes sublimes…

Que faire de Paul Celan ? La question n’a rien de rhétorique, elle s’impose à moi à chaque lecture, à plus d’un titre. D’abord, que faire de cet excés de beauté ? La sensation s’en tend comme un nerf, et je pèse mes maux. Malgré l’opposition de Jean Bollack (Poésie contre Poésie) à ce qu’il perçoit comme un alibi visant à ne pas éprouver les insuffisances de certaines théories sur un texte qui les démasquerait pour ce qu’elles sont — des théories —, malgré donc, il y a dans la poésie de Paul Celan une mise en tension du langage à la limite de la communication : langage éployé sur l’arc de la signification, jusqu’à ce qu’il nous échappe, ou qu’on ne sache plus ce qu’il nous dit, qu’on ne sache plus de quel monde il nous ramène ce qu’il nous dit, bien qu’il nous le dise. Martine Broda (Dans la Main de Personne) n’était pas la plus mal placée pour cet aveu d’incertitude.

Puis, pour un romancier, Paul Celan, c’est une mauvaise lecture ! Durant des années, j’avais nourri mon écriture de Plantation Massa-Lanmaux par la lecture de Saint-John Perse — et de bien d’autres, mais enfin la puissance langagière propre de Saint-John Perse, qu’on a beau jeu facile de caricaturer en emphase, prédominait. (C’est que je crois que c’est chez les poètes, et non chez les romanciers, qu’on trouve la recherche sur les atomes de la littérature, le mot, le rythme, le son ; au roman l’exploration des structures, du discours et des perceptions.) De Saint-John Perse j’ai retiré de fortes influences pour mon style, l’abandon au lyrisme, la rutilance du monde dans les inflexions du verset. Rien de tel chez Celan, mais une destruction des prestiges du langage, une mise-en-garde contre ses mensonges, et les âmes accusatrices des morts dans les larmes des mots. Comment écrire après Celan ?

EN BAS

Rapatrié dans l’oubli,
le dialogue convivial de nos
yeux lents.

Rapatrié syllabe après syllabe, réparti
sur les dés aveugles le jour, vers quoi
se tend la main du joueur, grande,
dans l’éveil.

Et le trop de mes paroles :
déposé sur le petit
cristal dans le fardeau de ton silence.

In  Grille de parole, Traduction Martine Broda

 

 

Tu es couché dans la grande ouïe

Tu es couché dans la grande ouïe,
embuissonné, enfloconné.

Va à la Spree, va à la Havel,
va aux crocs des bouchers,
aux rouges pals des pommes
de Suède* —

Vient la table avec les étrennes,
elle tourne autour d’un Éden —

L’homme, on en fit une passoire, la femme,
elle a dû nager, la cochonne,
pour elle, pour personne, pour tout —

Le canal de la Landwehr ne bruissera pas.
Rien

ne s’arrête

*Schw-eden, en Allemand

(Traduit et cité par Jean Bollack, dans son formidable Poésie contre Poésie)

En ce second poème, terrible mise-à-nu de la barbarie sanglante derrière les éléments traditionnels d’un noël Berlinois. L’homme et la femme, ce sont Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, assassinés, avant que le cadavre de "la femme" ne soit jeté dans la Spree. Extraordinaire condensation d’image, de sensation, de vision, dans les "rouges pals des pommes de Schw-Eden" : la pomme de la connaissance, la croix du christ, le sang, un pays de neige, l’eden, la chute… Tout cela sur l’étal d’un marché de noël… L’histoire vibre encore dans le présent faussement pacifié.

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Rien n’a jamais commencé…

…si ce n’est peut-être une fois, il y a 13 milliards d’années… Pour ce blog 0, le plus honnête, mais aussi le plus fastidieux, serait d’évoquer tous ceux qui m’ont fait : amis, livres, influences, rencontres intellectuelles… Comme l’empereur Marc-Aurèle, admirablement, au début de ses "Pensées". Une vie se passe à essayer de se sursoir, mais à la fin nous ne sommes qu’une lettre dans la phrase infinie.

Je citerai seulement les noms de Saint-John Perse, de Pierre Guyotat, de Pierre Michon, comme ceux des modernes qui m’ont montré que vouloir consacrer le langage n’était pas un projet caduque.

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