Interloquée (cliquer) (*), il y a quelques temps, par une vague de chamanisme qui déferla sur France Culture, le Musée du Quai Branly et ma bibliothèque — interloquée donc, mon écriture a voulu chercher un fondement anthropologique universel à ces remuements et tressautements d’entrailles psychiques, qui parfois laissent l’écrivain s’infatuer d’une croyance en ce qui fut appelé sa voyance. Il m’a semblé que le chamanisme pouvait contribuer à un nouveau paradigme de la conscience, dans lequel cette voyance de l’écrivain ne serait pas purement et simplement passée aux pertes et profits de la rationalité, mais trouverait sa place dans un continuum socialement acceptable de relation à la réalité.
Je concluais aussi ma petite réflexion par une homologie fonctionnelle entre le chamane, intercesseur des mondes magiques, et l’écrivain, intercesseur des mondes littéraires, par l’oeuvre de qui le lecteur aussi se devait faire chamane. (cliquer)
(*interloquée, c’est-à-dire que cela lui parlait…)
Comment savoir ? Comment savoir la part de la mégalomanie narcissique, et de la possible vérité ?
En tout cas, quelques rencontres littéraires m’ont montré que je n’étais pas le seul à errer dans ce labyrinthe, dont on ne sait pas si les miroirs sont réfléchissants, déformants ou sans tains… Les quelques citations ci-dessous, que j’ai voulues d’auteurs très postérieurs aux Hugaud et Rimbo, l’attestent : je les recopie sans autre forme de procés.
MODIANO, DORA BRUDER :
"Comme d’autres avant moi, je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance chez les romanciers — le mot "don" n’étant pas le terme exact, parce qu’il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait tout simplement partie du métier : les efforts d’imagination, nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points de détail — pour ne pas perdre le fil et se laisser aller à la paresse — toute cette tension, cette gymnastique cérébrale, peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions "concernant des événements passés ou futurs", comme l’écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique "Voyance". "
RENÉ CHAR, RECHERCHE DE LA BASE ET DU SOMMET :
"L’accès d’une couche profonde d’émotion et de vision est propice au surgissement du grand réel. On ne l’atteint pas sans quelque remerciement de l’oracle"
PABLO NERUDA, LES VIES
Ah ! comme je te sens parfois
agacée
contre moi, vainqueur au milieu des hommes !
Et cela car tu ne sais pas
que ma victoire est celle aussi
de milliers de visages que tu ne peux voir,
de milliers de pieds et de coeurs qui m’escortèrent,
je ne suis rien
et je n’existe aucunement,
je ne suis que le front de ceux qui m’accompagnent,
si je suis fort
c’est parce que je porte en moi
au lieu de ma médiocre vie
toutes les vies,
un millier d’yeux
me permettant d’aller sans faille de l’avant,
mille mains
de frapper dur comme la pierre,
et l’on entend ma voix à l’orée de toutes les terres
parce qu’elle est la voix de tous
ceux qui n’ont pas parlé,
de tous ceux qui n’ont pas chanté
et qui chantent aujourd’hui
par cette bouche qui t’embrasse.
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Le roman commence dans un style qui évoque la tragédie grecque, il se terminera dans la langue de Sade. Cette rupture de style a pu paraître à certains une faute de goût, voire une atteinte aux bonnes mœurs littéraires. Pour ces gens-là on n’a pas le droit d’échapper à la distance classique, de se laisser aller à la folie sadienne, et sortir de la maîtrise de la langue serait du Grand Guignol. Comme si l’esclavagisme pouvait se lire dans une langue contenue en une sorte d’analyse sociale, ou de composition littéraire fut-elle héritée des meilleurs auteurs antiques. Alors que c’est, tout au contraire, la force de ce roman de ne pas s’être enfermé dans la clarté organisationnelle d’un texte classique et que l’emprunt fait à la langue de Sade, loin d’en copier les défauts, met en valeur une dimension intime de l’esclavagisme qu’aucune étude historique n’aurait permis de rendre, et dévoile des ressorts pulsionnels que l’on évite habituellement de mettre en avant. Sans la violence de cette sexualité sadienne, sans la jouissance perverse de posséder comment peut-on rendre compte du crime esclavagiste ? Est-ce que cette folie-là est de l’ordre de la vraisemblance ? – dont on ne devrait sortir comme je l’ai vu écrit – je ne le pense pas, cette folie-là est bien invraisemblable, elle ne peut se lire si l’on s’en tient à la règle implicite du romanesque, paraître vrai au lecteur épris de rationalité et de bon sens. Mais les scènes de débauche outrancière dont on voit bien qu’elles gênent ne sont pas plus irréelles que ne le sont les analyses factuelles du commerce triangulaire. La cupidité des armateurs n’est pas la seule explication de ce trafic inhumain et c’est bien ce que fait sentir Yann Garvoz en inscrivant son roman dans la rupture.






