PROLOGUE (Prix de la nouvelle 2008, Le Matricule des Anges/Librairie La Mandragore)

     Qu’es-tu venu faire là, Don Mateo de Gamboa, plus loin de la maison paternelle, et de son calme patio ombragé, qu’aucun de tes aïeux n’aurait osé l’imaginer ? Il eût pourtant été facile de continuer à boire dans les tavernes avec les amis, courtiser les légères doncellas et, au soir, avant le bouge, armé de la guitare suave, te tenir sous certaine jalousie d’un palais armorié, au secret de laquelle, tu l’espères, enrobé de ta sérénade, fond doucement le cœur de la plus belle des femmes. (Dans la pénombre de la chambre inondée de parfums elle se tient contre la jalousie, le souffle court, et ses doigts blancs, que viennent caresser, avec ton chant, la lune, s’enlacent peu à peu à la jalousie. Le lys pourpre doucement palpite dans le vase.)

Mais quelle mouche t’a piqué Don Mateo (maladie d’une nation qui un beau matin se porte presque entière sur ses plages — excédée !) au jour de t’inscrire sur le rôle ? Avais tu vu cette nuit là, mêlés aux incarnats d’une cuisse laiteuse, les reflets clapotants d’une eau bleue ? le pâle halo blond d’une plage au couchant ? (La nuit courbait à l’occident l’encolure de la Mer des Ténèbres….) Fallait-il au réveil te laver des vomissures de vin bleu ? Détricoter ton âme des calembours d’Alonso ? (Toujours les mêmes Alonso, Esteban ou Telesforo, toujours les mêmes calembours…)

Il faut dire que l’océan tout près, alors gonflé d’attentes et de signes, dégorgeait sur ses rives tout un trop-plein de prodiges et d’histoires fabuleuses ; et que ces bois-flottés du rêve, déposés dans l’humus ancien des légendes, fermentaient la conscience et les songes de tout un continent… Quel germe les montagnes cloutées de diamant, les tribus de cyclopes, les hommes à têtes de chien, avaient-ils déposés en toi ? Avais-tu par surcroît été, enfant, sur la grève, quand s’échouaient les bois exotiques ? ou à l’automne, parfois, témoin qu’un pêcheur attardé ramenait dans sa barque un feuillage inconnu, aux couleurs du printemps ?

Verdeur crue des rameaux et des fables, morsure acide, dans le souvenir, des impressions d’enfance… Les jours suivants auraient bien moins d’éclat, la lassitude vient, le plaisir même se ruine dans l’émollience du plaisir. Es-tu parti pour rompre cet enchantement banal, Don Mateo de Gamboa ? À la recherche d’une nouvelle Poésie, voulais-tu éprouver sur tes sens la morsure d’impressions fortes et étranges ? voir, là bas, toucher, ces hommes et ces femmes couleur de bronze ou bien de sable rouge, qui sont encore dans l‘enfance du monde ? (Ils soufflent dans des conques marines pour appeler à la bataille, et les plumes d’oiseaux qui les couvrent font leurs attaques multicolores et douces…)  Espérais-tu retrouver dans les jungles l’éternel printemps de ce rameau, entrevu sur la grève un soir d’automne (il achève sans doute de pourrir, sur la cheminée du pêcheur) ? renouveler ton âme dans les Méschacébés ?

C’est que le monde est vieux, ancien, connu — cet air-ci l’est aussi — et l’aventure n’est-elle pas la Poésie faite Acte ?

Puis, il y avait les galions, sur leur retour ventrus d’épices et de richesses ; ils ont dû verser à l’aloi de ton rêve — dans quelle mesure ? — l’or des soleils sculptés, les émeraudes, les pierreries, les mines, les disques d’or grands comme des roues de charrette, les animaux d’argent massif, les Villes Riches de la Vraie Croix, les fleuves aurifères coulant en majesté — tous les flots étincelants du profit commercial… De naissance, à néant ton destin était scellé par l’étouffant droit d’aînesse, alors que là bas cuisaient et recuisaient dans les sels, soir après soir, les lambeaux pétrifiés du soleil, qu’il n’était que d’aller chercher… Un jour tu reviendrais, cuivré par les Visions (ce pourrait être à la proue d’un navire qui serait à toi), et tu serais riche, très riche — qui te refusera de t’installer en maître dans la maison au patio ombragé ? — tu éblouiras la ville de ta magnificence, et la plus belle des femmes sera à toi… Après tout la fortune, quand son ruissellement doré est animé par le labeur et l’audace qui l’ont conquise, la fortune n’est-elle pas la Poésie faite Métal ?

Tu t’es inscrit au bas du rôle, avec les soldats d’Italie… Mais au moins sais-tu, Don Mateo de Gamboa, que le trésor est déjà pillé ? Que le rêve a été exterminé sous les boulets, broyé avec les multitudes (empanachées de douces plumes d’oiseaux, elles ignoraient la roue) ? Le rêve a déjà été violé des milliers de fois dans des draps sales, ou sur les marches des temples, ou au bas des fossés — on a bâti des maisons de pierre, il y a des ports des églises, on chante la messe, on s’égorge au sortir des bouges… Le nouveau monde n’existe déjà plus, Don Mateo, ça n’a été qu’un rêve éphémère, le nouveau monde c’est déjà l’ancien…

Ton âme devra se faire prosaïque, si elle ne l’était déjà : tout ce que tu peux sans doute espérer, en guise d’aventure c’est, à force de services et de flatteries, te faire remarquer d’un Grand — les Secrétaires sont partis à la curée — recevoir un repartimiento d’esclaves et une concession de terres, travailler du matin au soir — à peine moins que les esclaves et les bêtes — sur ta glèbe, saillir à la nuit, pour t’endormir, une femme couleur de terre, t’en revenir peut-être sur tes vieux jours, un peu riche peut-être, au village qui t’aura oublié… (Ou ne pas revenir du tout, finir fauché par les fièvres sans voir le fruit de ton travail, comme tant d’autres…)

As-tu pensé à tout cela, Don Mateo de Gamboa, au franchir de l’étroite passerelle ? Tous les amis sont là, muets, qui te regardent, et les parents — as-tu tourné la tête une dernière fois ? (Il y a un palais armorié où un sein très beau, enseveli dans l’ombre de certaine jalousie, un sein très beau est secoué de sanglots. Le lys pourpre s’ouvrira pour un autre).

Les îles sont aussi loin que l’espoir, Don Mateo de Gamboa — ne savais-tu ce qu’il advient de l’homme qui abandonne ses Lares ?

Mais peut-être es-tu parti pour un jour tel que celui-ci, au matin duquel une terre se balançait à la hune, si proche déjà que le cri de « carguez les voiles » y a fait s’envoler une nuée de perroquets. Autour de vous en amphithéâtre la mer est parsemée d’îles, qui s’égrènent en chapelet du nord au sud… Peut-être es-tu parti pour cette assomption solaire vers les vergues des hommes joyeux, impatients de l’aiguade après les semaines de mer, pour ce bondissement ivre des gerbes lorsque sans ménagement on envoie l’ancre frapper le flot, pour le choc plus mat des canots qu’on met presque en même temps à l’eau… On se porte à la hune : une anse de sable noir de bel abord précède une île en forme de giron ; derrière l’étroite bande sablonneuse s’étend une lisière d’épais buissons, puis une végétation dense et verdoyante qui s’élève, d’abord en pente douce puis plus abruptement, jusques aux sommets nébuleux de montagnes belles et aussi hautes que la Pena de los Enamorados. À quelques lieues du rivage un pic en forme de diamant se détache des massifs ; à son sommet jaillit une grande source qui répand l’eau de tous côtés de la montagne (certains marins, dont l’œil est aguerri, veulent plutôt y voir une veine de roche blanche, d’autres parlent de la neige, d’autres encore d’un grand chemin très fréquenté).

Tu prends place sur un canot, avec les hommes en sueur, portant targe et cuirasse. Peut-être es-tu parti pour ce moment où toutes choses sont prises dans un scintillement commun, où les fûts des espingoles et les carreaux des arbalètes sont tissés du même éclat que l’écume soulevée par les avirons des matelots, que les dos des cuirasses et la crête des casques, que le faîte des montagnes. Vous avancez dans un chenal miroitant de lumière, au bout duquel est un autre canot, déjà vide : les hommes sont dans l’eau jusqu’aux genoux, à voix haute ils s’étonnent de la transparence des eaux, des poissons bariolés de mille manières, parés comme des coqs, vêtus des plus fines couleurs du monde, disent-ils. A ton tour tu éprouves la tiédeur du flot sur tes mollets, puis l’ardeur du sable noir… Tu foules cette côte que tu as tirée de la cuisse d’une putain. Autour de toi on embrasse la terre, puis des cris fusent : un ruisseau sort de la forêt, alimente un petit bassin d’eau douce ceint d’une margelle de sable : est-ce vraiment la nature qui vous a fait cette fontaine ? Les hommes en armes, tête nue — ils ont déposé le casque — se répandent en demi-cercle désinvolte dans la forêt, l’île se peuple de vos paroles gaies. Tu suis un petit groupe qui part chasser le cerf…

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Une réponse à “PROLOGUE (Prix de la nouvelle 2008, Le Matricule des Anges/Librairie La Mandragore)

  1. Je lis et relis ce texte qui me fascine, je trouve là-dedans des choses que j’ai déjà vues et entendues, sûrement dans une autre vie…Bizarre, non ?
    Faudra qu’on en parle

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