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Ambroisie

Cy Twombly

     Sa confiance ! Et l’harmonie innée… Je m’abandonne au dos moutonnant de la mer, à l’orgie du ciel saturé de photons, et à l’enthousiasme sadique de cette petite créature, appliquée à m’enfoncer la tête sous l’eau
     Pourquoi l’affinité si ancienne de l’éternité avec la mer et avec le soleil ? Moi dans l’eau, et les bras de mon petit chéri, exalté d’une force illusoire qui est la convention du jeu, me tiennent à la surface comme si j’étais un fétu, comme si j’étais son jouet… Je ne vois plus rien dans la conflagration du soleil et des eaux, mes yeux brûlés de soleil et de sel, je suis à moitié noyé (ou je prétends l’être), j’entends seulement la voix hilare, piaillante – car le jeu est exaltant – et je sens seulement l’anse double de ses petits bras maigrichons qui me portent, il ne montre aucune hésitation quant à la possession et la libre disposition de cette grande masse paternelle, grande plus que lui de plusieurs fois
     Et lorsque la vague – extrêmement attendue – vient, quelle joie, de me pousser dans le mol élément! Un glacis géométrique et miroitant s’ouvre devant mon front et je défaus dans le déroulé saumâtre de l’onde, mes yeux! clos devant l’imminence du choc, se rouvrent dans le tumulte d’une héronnière de lumière
     Au dessus, alors, sur la table déclive des eaux, quelle absence inconcevable ? Quelle, l’emphase inverse du néant ? Une fleur d’oubli, sans tige, s’épanouit et croît et se diffuse en larges corolles incertaines, remous bouillonnants, puis languissants, puis rien… Il me tente d’imaginer le vent souffler, nonchalant, sur les eaux désertes de ma perte… Et que le même vent indifférent, porteur des particules de mon souvenir, souffle et hante chaque grain de sable sur cette vieille plage, sèche, de la consumation des siècles, et qu’il souffle plus haut sur la grève, à la ligne des eaux là où gît, parmi les morceaux d’huîtres, de palourdes, et les débris fades de l’anthropocène – la coquille vide, éventée, de l’Être – chaloupe renoncée de l’exil, épave de rêves qui furent rêvés en vain… Comme, un jour, à l’expiration des temps, il soufflera sur la fraîche chandelle, sur le miracle de ta vie (et la pensée extrême et délétère que tu partages la fragilité de toutes choses, mon encore tout petit enfant, point comme une mort dans la mort)
     Moi, c’est sans doute ma chute dans l’organdi liquide de la vague qui m’a infusé l’encre de ces spéculations morbides, mais pour Toi, à cette heure allègre de ta vie sous le soleil, l’Être est vivant, il irradie sur l’horizon, il chante dans la mer, et ce que tu cherches absolument, ton apothéose métaphysique,
                                            c’est
                                                      de me maintenir la tête sous l’eau ! Si possible tout au fond, sur le lit de l’arène invisible: victoire totale! triomphe éclatant ! Quitte à me piétiner, à me fouler sans pitié, quitte à monter sur mon dos pour me soumettre de tout ton poids dérisoire : un pied sur l’espace qui sépare mes omoplates, un autre sur mon occiput… Prise terrible, imparable ! impitoyable surfeur-naufrageur de papa que tu es… Et te voilà juché comme un héros sur la docile bête blanche domptée dans les profondeurs glauques… Tel un de ces anciens dieux-enfants, porteurs du thyrse et montés sur le dos de dauphins, de tritons, d’hippocampes, que des marins désaffranchis et des mendiants intoxiqués assuraient voir cingler au soir des darses et des quais, sur le croisillon écarlate et tremblant de la mer, dans l’encadrement de ballots de myrrhe, d’encens, de sylphe (et d’autres mots bizarres avec des « y », que le poète bâté se complaît à remuer au fond de sa batée de chercheur d’or des singes), ce dont faisaient rapport au poète public : concord des témoignages, consigne, estampille, sceau du pontife portuaire
     Lestez de ma preuve – si je remonte des profondeurs glauques -, le dossier de la capitainerie: car j’ai été témoin qu’un enfant heureux est un petit dieu.
Ton rire
     (et un enfant malheureux ? Un enfant malheureux est un dieu offensé, il est lui même une offense, un pli sur le front de l’humanité, une incohérence fatale au juste ordonnancement
     Croyants en un dieu créateur et bon ! je vous demande de rendre compte, par d’autre chose que des sornettes, du malheur des enfants)
               engendre des oiseaux à l’oxygène du ciel: pêcheurs d’yeux de tranquille voltige, ils ne font qu’une bouchée du spectacle de mon absence. Moi, attardécoulé au fond d’un monde lourd et lent, aveugle sous l’ébattement des ailes de lumière, j’ai dans ma bouche le goût insipide d’une sourde gisance où dériveraient, à mon seul désir, les ombres de songes sablonneux, les formes de femmes oubliées
     Mais la grande roue paternelle du devoir m’enfixe à une remontée prompte hors de ce corps caverneux de mol abandon. Car si je prolonge la feintise de ma disparition plus que tu ne le voudrais : tu t’alarmes ! et je sens l’empressement poignant de tes petites mains prêtes à tout pour m’extraire de l’engloutissement qu’elles ont commis, et l’écho de tes cris non seulement m’atteint et me peine dans ma gangue marine, mais ennoircit l’humeur de la mère au rivage
     Alors je resurgis, en monstre de bisous et de guili-guilis.
     Bien vite! le monstre est arraisonné et recapturé et tu me remets face à la vague suivante — la vague est toujours aussi captivante, la vague, même assombrie (une lune transparente partage maintenant le ciel), n’est jamais définitive, jamais ne clôt ton enthousiasme: quelle profusion de joie déborde de l’échancrure de la mer ! Le monde n’en finit plus de dérouler sa nouveauté, et l’on crie d’effroi feint dans l’écume ! mais la vérité !
                                                  la vérité est que nos veines sont neuves et s’offrent à cette remontée du monde vers nos coeurs… « Toi et moi mêlés », comme dit Mallarmé dans son Tombeau d’Anatole, toi et moi mêlés nous nous laissons culbuter dans ce déferlement, dans cette danse du ciel et de la mer et de la lumière: une douce violence, un fracas joyeux qui désintègre dans les choses tout ce qu’elles auraient de double et d’obscur, et nous accorde avec le désaccord de sensations rapides et changeantes plus vite que les vaguelettes infinies… Vain le vouloir y fixer des formes… La vie est un tunnel d’écume, et main dans la main – pour que je ne te perde pas dans l’agitation de ce grand monde mouvant où tant de forces sont en lutte (tu n’es sauf que par ma présence au milieu de ces eaux agitées, mais le jeu est de l’oublier, au moment de me sacrifier sans remords) – nous y volons comme deux âmes amies
     – papillons dans l’affinité d’un jour libre, éblouis d’un jour entier à vivre dans cette cascade de lumière —,
                                                       éblouis par les éclats de cristal du ciel éparpillé, par la dentelle extravagante de l’eau échappée de son assise et son poids où, dans l’acuité de chaque instant, s’inscrit une myriade de détails évanescents – comme à la rosace des cathédrales à l’heure élue du soleil – détails ténus infimes précieux qui explosent dans l’air nu sans laisser sur nous d’autre sillage que la conviction – chez moi, grave, chez toi, évidente et négligeable – d’avoir vu au déclin de ce jour, à l’échéance du tunnel de l’âme, la nature étinceler de ses mystères… Comme une broche à l’avers du soir
                    (matière incertaine
                   temps préalable au temps
                    espace introducteur de l’espace
                    étincellement instantané et sans nom virgule d’un sourire abandonné)
     Alors que mes mains d’adulte flottent perdues entre les mots et les choses / au ciel de ton regard d’enfant roulent les phénomènes : l’instant s’émeut inaugural, monumental, et le rideau indéfiniment se lève d’une scène sidérante où tonne le monde sur la scène du monde, où la sensation bouillonne, où des oves de lumière – aurores nomades débandées par le soir – passent, sur le ventre gravide de la mer… Au ciel un frai pulsatile d’étoiles se décrypte au défilé de tes cils:
                                                            quel usage fais-tu de tout cela ?
     Comme les enfants doivent avoir de grandes âmes pour que s’accoutument à leurs miroirs, et s’entrechoquent sans les briser, de tels phénomènes inouïs… De telles âmes Gargantuesques, les âmes des enfants ! qu’à leur miroir le monde s’élucide, en dissolvant ses masques de Gorgones, de Griffes, de Séleucides
     Car si j’aperçois, moi, de ma vieille hauteur lasse, les éclairs, le chrome des griffes des fauves de l’horizon – et si je crains pour toi qu’un jour, loin de moi, ils ne déchirent l’horizon
                                                  toi, écuyer de l’innocence, tu ne vois déferler sur les flots, du lointain profus de l’horizon, qu’un gentil moutonnement de tigres cottoneux : troupeau ami qui pousse dans tes mains ses mufles de velours…
L’offrande du monde est vive, elle se prend sans attendre ! car il n’y a pas d’autre temps patient – invention drôle des adultes – dans le vestibule du présent: don du monde, l’instant… le monde naît de la sollicitation de ton regard… Le monde, dans sa muraille de merveilles, s’élève de ton regard… Prodiges…
     Et cet univers de fastes, d’enchantements oubliés de moi adulte, accablé de parésie – préoccupé de poésie – tu en prends sur ton plaisir le temps, au calme temporaire d’une récession des eaux, de m’en glisser, d’oeil à oeil, sur l’onde d’un sourire ravi, un reflet… Quelle clarté remonte alors l’axone de ma vie, transperce les écailles de calcaire, éblouit les chambres intérieures où végétaient (mornes équations de Huyghens) de si lasses optiques … Avoir six ans! rénové, enveloppé de ta joie, être à nouveau haut comme les trois proverbiales pommes dans un monde vierge! géant, inexploré où chaque objet doit flotter dans son halo de nouveauté, éblouissant sous la canopée de son miracle… Campés aux avants d’un navire, d’un peuple, d’une pensée, d’un rêve, les faiseurs de monde ont dû connaître cette résurrection en eux de leur enfance lorsque se levait l’aube sur la terre longtemps cherchée, ou sur la réponse ardemment espérée, ou l’accomplissement de la promesse
    (C’est le même sourire porté du comble du bonheur – le même regard qu’un enfant ravi vous offre – dont je me souviens encore, après des décennies, comme émané du visage de ta soeur il avait illuminé pour moi une salle obscure : elle avait ton âge, pour la première fois je l’emmenai au cinéma… Et qu’un sourire d’enfant, reflété dans les labyrinthes et les miroirs et les corridors du temps, puisse encore, des décennies plus tard, illuminer une vie)
     Tel – éclatant, bouleversant – a aussi dû être mon propre monde à l’orée de ce tunnel où se fore une vie – orée pour moi si vite et tristement assombrie : cris, violence constante des mots, des gestes – outrance et indécence – saccage sans vergogne, négligent et bête, d’une enfance
     Alors je voudrais d’autant plus protéger chez toi ce foyer de joie de l’enfance, et qu’il t’habite longtemps, et qu’il te soit refuge intérieur vers lequel tu puisses, ta vie durant, te retourner
     (et c’est de nourrir ta joie qui fait que je ne vis pas en vain, que je m’accroche encore à ce surplomb, à ce rebord…)
     Voire je soufflerais sur les flammes de ce foyer, à les attiser, en faire un brasier, et de toi un petit Néron qui ne demanderait au monde que toujours ! toujours ! Rome flambât ! Bien sûr te gâter, quel choix fatal, impardonnable — mais comment, sans nous blesser, comment te ramener de cette trémulation orgiaque, comment imposer à cette joie insensée: l’abstraction, la connaissance brutale de sa mesure, le renoncement
     (Sinon en t’ouvrant, peut-être, cet autre espace intérieur, où le sang, aussi peut s’élever en tempête — l’art)
     Mais quoi! tu m’appelles? Tu as raison: que dérivé-je dans les espaces alors que le jeu, le jeu est in-fini ! Le jeu, le jeu si excitant! S’il n’en tenait qu’à toi le jeu durerait plus que ne dure le jour, en tout cas beaucoup plus que la fomentation en ton papa, des habituels desseins lamentables et trop tôt survenus, des adultes : rentrer à la maison, dîner, se laver, se coucher… Incompréhensible Léviathan de préoccupations subalternes !
     Alors l’instant étant précieux de notre harmonie alors, une fois encore, une fois de plus pour ta grande joie, je te laisse me plonger sous la vague, dont une fois de plus tu m’extrais, pour me porter à cette hauteur d’enfance d’où j’ai de longtemps déchu… Et derechef bisous et guilis-guilis… Ah ! si l’on pouvait jouer toujours, ah ! si l’on pouvait flamber toujours, dans ce soleil, dans cette journée belle et sèche comme un collage de Matisse, où la joie crépite dans les deux seules dimensions du temps, et de l’espace, où la flamme du temps s’est immobilisée mordorée et belle dans sa dévoration
     (et toi petit corps luisant corail fragile et ruisselant affublé de bras secs et nerveux encore mal coordonnés pour répondre aux provocations de l’eau -)
     Qui jamais ne joua avec un enfant, je lui fais peu crédit au commerce de l’âme.
     Freud l’avait remarqué : le jeu ne s’oppose pas au sérieux, le jeu s’oppose à la réalité, et les enfants qui jouent sont plus sérieux que général à la manoeuvre, que banquier aux mains d’ours mellifluentes pour les titres, que chirurgien du coeur au lendemain d’une agape (que ministre colligeant les confettis d’un vote, qu’amants resserrant leur prise pour la sortie du carrousel, que pape à l’accord de son luth)… Qui doute, qui branle le chef, qui son regard perd dans des captivations secondaires de droite ou de gauche, qu’il quitte ! Nous, gens de sens rassis, ne saurions tomber sous telle capitulation, aussi jouons et jouons-nous
Mais, savons-nous à quoi nous jouons ? D’autant passionne un jeu que s’étire à son feu un cristal ramifié de significations…
     Certainement, moi, écolier-pieds-dans-l’eau de ton innocence, joué-je à renverser la pente de la perte, à ce que le temps – sur sa flèche et ses équations et dans les alvéoles de ses invisibles exterminations -, recevrait licence et ordre de renverser son cours, d’annuler ses marques et ses amputations, et comme en s’excusant, de me remettre en mon prime élan…
     Mais toi, poisson-pilote de ce jour qui à bien des égards est le tien, jouerais-tu avec moi à un jeu si désespérement futile ? L’enjeu ne te retiendrait pas, pas un instant! tant s’en faut que la flèche du temps ne te devînt adverse: au contraire arc électrique, poussée propice qui t’enthousiasme, te porte vers de plus hautes tailles, dans le ciel, d’autres forces à éprouver, et tant de secrets pressentis à découvrir enfin dans leur pleine nudité, et d’autres jeux, d’autres parties, plus âpres, plus intenses…
     Le jeu a donc ses compartiments où nous jouons séparés. Mais il est une partie que nous jouons en accord : celle, rassurante, de ton éternité mesurée à l’envisageable de ma perte:
     tandis que le fort-da de la vague me congédie au règne des choses périssables (d’où tu as la puissance de me rappeler, car ma disparition laisserait pour l’heure dans ta vie une béance trop terrifiante), surplombant la dévastation marine tu demeures toi, petit géant d’orgueil natif, hors d’atteinte du dôme des mouvantes incertitudes… A cette confusion bleue qui répand autour de toi ses muscles couloeuvrins, grouillement réptilien imbu de nuit et entrefilé d’un long seul ru de lumière, c’est à peine si ton ombre frissonne
     (de toutes façons tu n’aimes pas ton ombre, qui aime ce sombre rappel de notre obscure assignation emmi les choses?)
     Et ainsi jouons-nous la scène de ce jour où, trop fatigué, le monstre de guilis ne resurgira plus de la vague ; ce jour où t’échoiera, de ce monde, la charge de merveilles, de maux et d’effrois. Où tu te sauras plus grand que la vague, mais moins grand que le ciel. Nous jouons au jour de ma mort. Au retentissement des conques de la mort dans l’idée creuse de la mer, sous le ciel impartial de l’été
     J’accepte, sous ton commandement, de passer, pour que tu puisses jouir, au delà de moi, de la beauté de cette grève, du gonflement de l’esprit des eaux, et du murmure, empli des craquements prescients de la fin des choses, du ressac… (Banquier secret du jeu, par mon labeur et par ma vie je le finance à fonds perdus)
     Mais nous répétons inlassablement aussi cette certitude plus sacrée encore, cette nécessité de logique: qu’au « couic » de ma corde un jour pincée par une dernière Parque botoxée aux ongles trop peints, demeurera pour toi cette autre fluence, la bienveillante la maternelle… Marée sans fond ni condition qui baigna de son lait d’étoile notre big bang placentaire (trou noir où la raison déroute), et nous accompagne de bon et de mauvais aloi jusqu’à l’immersion aux fonts derniers… Jusqu’au Mystère… Hommes orgueilleux et ombrageux! qui à votre dernière seconde appellerez votre mère !
     (Je ne sais si les femmes, porteuses de l’ovaire, éprouvent aussi cette angoisse mortelle du fruit au moment de tomber ; peut-être le mâle est-il dès avant détaché du grand tronc)
     Pour l’heure la marée maternelle s’épanche pour toi d’une présence attentive, vêtue d’un sari, sur la plage… Et pour l’heure nous ne voulons pas que tu saches : qu’il te faudra passer aussi sous la vague trouble, où rien n’est certain, ni le bien, ni le mal, ni le triomphe final des gentils, ni le sens à donner à cette catastrophe sans fin déroulée ; et que parfois continuer à vivre n’est plus qu’un instinct sans ardeur ; et que pour toi aussi ce monde n’aura qu’un temps; et que le temps, en vrai, est sans retour
     (Il n’est pas nécessaire que tu saches — mais dans ce palais d’écume sans cesse changeant qu’est une personne, dans le caillebotis de strates, de trames enchevêtrées, dans la complexion desquelles nous te voyons t’édifier, et où nous ne pouvons, de-ci, de-là, qu’ajouter un motif (qui peut cependant conférer sa marque, faste ou fatidique, au tissage), nous tâchons d’emblasonner ton étoffe de telle constellation de hiéroglyphes que s’en révèlerait décisive, au péril d’un évènement, la propitiation)
     En ce jour privilégié de notre jeu, je veux retenir et le temps amer et la ruée tragique, et dérisoire, du monde — je, gardien paramort qui sur son seul chef emmêle les serpents de l’écume et la foudre… A qui la reconnaît, dans toutes les anfractuosités du ciel et de la mer, l’astic à mille têtes proclame la Dame du Couchant… Mais puisse t-elle respecter les termes naturels: qu’Elle m’approche, et non de toi! Qu’Elle m’enveloppe à Ses termes, mais puisse-t-Elle être assez lente, à Son dessein, la Sinueuse, l’Enveloppante, pour qu’avant l’éclosion en moi de Son bouquet final de corruption notre soûl ayons eu de jeux et de banquets à l’entour des tables du monde (tables des phénomènes, tables de connaissance et de beauté, tables infinies des pensées et des formes, puissè-je avec toi en goûter les prémices et ta joie), et de notre amitié, et de notre continuisanguinité dont s’animent sur toi les images de mon enfance —, et que ma destruction soit assez lente et fleurie que j’assiste, en tel pendant qu’y assigna l’ordre des choses, à la collation lente des grades de ta vie
     Cependant le ciel pèse d’un bleu plus pressant et le vent, peut-être ravi vers de plus claires longitudes, semble se désintéresser du jeu. Les vagues étant trop molles à ton goût, tu entreprends de stimuler cet univers regrettablement léthargiques par de grands moulinets de tes bras — petit Shiva recréant ce théâtre, qui t’a tant plu, de confusion et d’énergie flagrante, et t’entourant d’une noria : arc de gouttes d’eau d’un côté s’élevant vers la transverbération à la rencontre plus haute des derniers rais de lumière, de l’autre retombant et mourant à leurs formes après une dernière grimace solitaire, liquide, de regret d’avoir été si fugaces
     Si l’attirail de la mer nous manque, qu’à nous ne tienne d’imaginer que ces médiocres renflements de baignoire impotente sont des montagnes d’eau ! que l’équilibre n’y saurait sursoir ! que nos cris ne font que se confondre avec les broiements de l’océan furieux s’abattant sur cette grève et faisant voler le sable par grands paquets mous, et les varechs, et les coques de naufrages affreux, et les phoques hurlants arrachés de banquises indicibles! Et moi je partirais arraché du confort de la terre, inexorablement happé dans la succion du maëlstrom affamé!… si ta main héroïque ne me secourait une fois de plus… Si in-extremis tu ne me sauvais d’une fin indescriptible de hachis tournoyant, exposé à la voracité des grands requins blancs!
     Que le jeu soit léger pour ses derniers moments, pur et clair dans son dernier bouillon — que ses symboles ne pèsent plus, à la balance du sens, qu’une poignée de petits poissons d’argent, que sequins d’écailles, que tremblantes inscriptions, reflets changeants aux mi-fonds glauques des eaux… Qui se doivent capturer dans leur agile glissement, avant que ne s’en désagrègent les pleins et déliés et que la vive signifiance ne s’en éparpille, poudre légère…
     Et ainsi avons-nous joué, père et fils, tourbillons d’eau et de sable, têtes creuses, atomes de joie – l’un, poussière, et l’esprit comme une luminosité oblique sourdant quelque part de quelle échappée de quel spin de quel électron, lui, né en partie, tel qu’il y paraît, de la même poussière animée de l’autre… Et si frêle ce qui nous lie imparfait ténu sous le soleil des phénomènes assignables et fixes tandis que nous, devrons tomber, pétale après pétale, comme la rose n’est plus, mon petit chéri de chair périssable (et je sais en moi le palais de vent et d’eau où tournoient dans l’intime, comme deux mystères liés, comme deux masques de la même incertitude, vie et mort): deux humains c’est-à-dire: deux colosses de nuées parmi les choses c’est-à-dire: deux souffles éperdus au point de fuite de leur perte
     Cependant le soir s’approche, les vagues bien qu’amoindries prennent un goût de tisane légèrement amère, c’est à croire qu’elles songeraient à réclamer leur dû à l’issue d’un si beau jour, et je n’ai besogne de les combler d’une livre de chair… D’ailleurs leur roulement s’est sans qu’il nous parût cristallisé de raideur frigide, et tu frissonnes, tout piqueté de froid… L’élastique du jeu nous l’avons tendu jusqu’à ne plus pouvoir, mon petit chéri, et il faut savoir rompre les rangs
     Alors malgré tes protestations hop! sur les épaules, et à l’abri sur le sable le petit fardeau criaillant, bien vite consolé par maman et retogé d’une serviette « Paw Patrol »…
     Car la berge est clémente et douce et nous tournons d’un coup le dos au grand lac désintéressé de nous, obscurci de pensées nocturnes qui ne nous concernent plus (quelques pêcheurs espacés, vigies du soir parfaitement immobiles, tentent d’en capter le secret par le truchement nerveux d’indiscernables filins)
     Et certes il faut ranger les moules à châteaux et les pelles qui creusent les belles douves, mais dans l’air doré et doux le tableau – l’avez-vous remarqué, amis, amis de la lumière de l’aube et du couchant, esprits de l’eau et de la clarté, amis à qui je parle qui me lisez et qui nous avez regardé jouer ? – le tableau d’un instant heureux s’illustre d’éternité: pour ces heures insignes et futiles, il nous semblera qu’il aura valu d’avoir été.
     Familles, vous l’avez tous connu ce cortège comblé où le soir se résout: on abandonne le couchant derrière soi, les pas sont heureusement las; sur l’esplanade de graminées remises à la mansuétude du vent et de la rosée les silhouettes éparses d’autres groupes attardés, arrondis de besaces et pointus de parasols, se détachent dans l’arrière-fond des dunes, – et tous remontent laborieusement la longue plage, en chenilles processionnaires composées d’un nombre varié de segments — un membre divague sur le terrain grignoté d’ombres, on essaye de garder les enfants propres mais le petit n’a de cesse de se rouler dans le sable — jusqu’au point où les chenilles tâtillonnes s’extraient du crépuscule et convergent vers le parking où, dans le contact avec le plastique et le métal des véhicules, sommées de reprendre leur consistance quotidienne sont les créatures légères de la journée, les êtres de vent et d’eau qui s’étaient crus greffés au bleu du ciel — et de revêtir, pour prendre le volant, la morne casaque de l’ordinaire
     (on aura encore la ressource de rouler lentement sur la digue entre les eaux jumelles, de s’enivrer une dernière fois du sel, d’envier l’accointance des flamands et des cygnes, des chevaliers, avec le menu gibier des eaux pourpres, et ces ombres tutélaires qui lentement se lèvent d’entre les salicornes pour prendre possession de la nuit)
     Il s’évidence que des esprits anciens sont résidents de ces lieux, et qu’il les leur faut restituer à l’abolition vespérale, à la tombée de rideau des affairements diurnes (étaient-elles donc totalement inanes ces grandes intuitions humaines, décapées par la modernité, ces magies arasées de Raison ?)
     Dans la distance et le soir les petits bâtonnets noirâtres qui figurent les pêcheurs espacent la semblance, irrégulière et vestigiale, d’un propylée antique (entre leurs colonnes rongées de temps et de nuit rampent et se condensent des ombres diffuses) ; les pêcheurs, devenus êtres intermédiaires, à cheval entre la terre et l’eau, entre le présent et le passé – le visible et l’invisible – à demi confondus eux-mêmes dans l’attrition des dernières lueurs — qu’entendent-ils ces commissaires de la nuit? Quels sels tisonnent-ils aux flammes dernières de l’océan? Et quels secrets leur exhale la bouche ronde des poissons?
     Mais – s’il fût jamais – l’instant propice et vacillant d’une révélation est déjà passé: sombrent aussi les hommes de poisson, absorbés par l’effacement – signes désormais réunis à l’indistinct de leur objet
     Le parking, tête de pont de l’envahissement l’humain, ne renferme plus que du vide dans son enclos irrégulier et incertain, sauf pour, émané ici où là de l’obscurité du sable humide, le halo géométrique de quelque véhicule abandonné à l’enlisement (des campeurs illégaux doivent être quelque part immolés à l’obscurité, tentes et corps et biens, hors d’atteinte de la maréchaussée sinon de la marée)
    Dans cette désertion la vieille grève latine, dans sa robe de safran, de garance, dans ses relents de garum réveillés par l’humidité du soir (nous sommes entre mer et l’embouchure d’un fleuve tumultueux) occupe tout l’espace de lune blafard de sa présence luminescente, femelle, hantée
     Et la vision est presque perdue ? Mais qui sait tendre la terce oreille entend que des voix naissent sur la basse rive à l’émulsion de l’écume et du sable: échos de voix anciennes, apaisantes et tranquilles, à qui l’on se confierait comme à celles des fantômes à l’heure où se perdent les ombres d’hommes dans les ombres des dunes
     Voix de centurions lotis au soir de la carrière, conversant à la brune sur le rivage pacifié – voix d’ingénieurs militaires et civils – voix d’arpenteurs municipaux – architectes mandés d’outre-montagnes — villégiataires sybarites portés à dos d’hommes, délirant à la recherche de tellines — mareyeurs paludiers aux coquilles ayant conquis leurs farouches vainqueurs – marins-salants —: ouvriers de deux mille ans défunts dont l’industrie fit ce monde d’eau et de sel,
     Oyez ici notre reconnaissance vive!
     Claque! la dernière portière – c’est la nôtre -, la lunette arrière s’éclabousse d’un bouquet attardé de lucioles nostalgiques, et nous laissons derrière nous à leur concert fantômatique, à leur paix, à leur saturnale, les esprits du passé
     L’attention est requise du présent, car il faut conduire sur une jetée entre deux eaux, à la rencontre du fleuve qui dans la nuit roule ses eaux descendues aussi du souvenir, d’une antique capitale
     Avant la largesse des eaux fluviales irascibles la route de mer s’incurve et tourne devant le portail où sont les chevaux blancs
Autour de nous dans les marais se consomment par milliers les noces grouillantes de la vie giboyeuse d’écaille et des becs et plumes prédatrices, mais nous n’en discernons plus rien
     De plusieurs vérités pressenties d’ailleurs ne subsiste bientôt plus que la perte, absorbée en goutte de lumière noire, au point focal du rétroviseur
     et dans l’habitacle saturé de sel, les peaux délicieusement odoriférantes, cuites d’iode et de soleil
     (et parfumées de clémentines et de cookies au chocolat)
     A notre rebours des condensats de brume noire descendent vers la mer:
Les moutons laineux du temps descendent paître vers la rive nostalgique
     Notre mémoire comme la mer s’ourle déjà d’une écume qui ne lui est pas propre: la vague à sa lèvre nous aura sussuré son secret, et instillé le goût sauvage d’un air libre, chargé de mer, paradé de chevaux sauvages et poinçonné de flamands roses
Et la conscience se découvre ouverte jusqu’aux étoiles du ciel
     Nacelle confondue à la substance, mais humblement, de l’indifférent Lécheur de Siècles
     (Et le massif de la nostalgie, dégagé de ses scories et des ses adventices, nous apparaît dans son essentialité de clé-de-voûte, homologue de l’arc de vie et de mort — partage — entre les eaux, confluence, crête — entre lumière de ténèbres et ténèbres de lumière)
     Peut-être n’étions-nous que des masques peints, sur un horizon en lambeaux de papiers collés
     Et nous passerons, mais non ces gestes que nous avons scellés, ces instants que nous avons signés, sertis parmi les écritures scintillante du ciel inaltérable
     Ne passeront pas
     Ni tes bras qui enserraient l’horizon, ni ton rire clair vainqueur de l’arc de l’instant, ni l’immense innocence de ta petite poitrine, pour qui toute la mer n’est de trop
     Il est dit-on dans les grands fonds des poissons qui transportent avec eux leur espoir sous la forme d’une lanterne, appendice constamment balancé au devant de leux yeux, et dont la perte tragique les conduirait à une obscurité sans retour
     Toi qui es si petit, toi qui as besoin de moi, tu es cette lumière que je porte et que je chéris tout en la suivant
     J’espère que le jour où, après un dernier round de bisous et de guilis guilis, viendra la vague finale, l’essentielle, la très grande, tu n’auras plus besoin de moi
     et je pourrai me laisserai couler dans les grands fonds sans retour
     Pour ce jour, j’aurais aimé laisser là haut une lumière pour toi sur les eaux – à tout le moins le legs d’une luminosité, d’un sillage, d’une chevelure de comète, du clignotement, quand bien même lointain, intermittent, d’un phare
     mais je n’en ai pas trouvé
     Il te reviendra de continuer à chercher

     (Dans cette tuerie répétée et hilare, jamais je n’ai douté de son amour)

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CAPC, Bordeaux

Le cœur vide comme la nef de ce temple de pierre taillée qui fut voué au commerce. On fait bonne figure à la vie, mais en vérité rien n’importe que cette cavité vitale qui n’est ni dans le corps, ni dans l’âme, mais à un défaut des deux (et qui échappe au dire, qui fait crouler le dire sous un fardeau métallique et noir de négativité et de mensonge).

Il n’était sans doute autrefois besoin d’éclairage pour les piles de boucauts et de sacs appuyés contre les colonnes : raison pour laquelle le dallage inégal et usé continue à ne luire de nos jours que d’un faible songe de lumière tombé de pâles ouvertures qui flottent très haut entre les galeries. L’espace est grand et invite au recueillement là où criaient des portefaix et sans doute supputaient des marchands, les bénéfices futurs.

Les autorités ont décidé de donner le lieu aux bribes impuissantes et aux épaves de sens qui font office d’art dans des milieux ésotériques et adeptes de la respiration sans oxygène. Pourtant un artiste sud-américain (Naufus Ramirez-Figueroa) n’a pas oublié le monde, et a répandu dans des trouées de lumière hasardeuses, incoïncidentes des éclats de scènes qu’elles révèlent, une tératologie de formes humaines blanchâtres excrûes de cacao, indigo, bananes, minéraux, et de toutes les nouveautés coloniales qui frappèrent les imaginations des hommes voués à l’âpre ascension des océans vers les horizons de fortune.

Ainsi rempli de ces échos historiques, l’hémisphère du monde se noue à l’hémisphère de ma pensée, j’habite de nouveau, pour la durée de ma visite, la conque d’un espace intérieur où mon rêve s’approfondit de siècles et de peuples : déplacement imaginaire par lequel s’adoucit le néant qui me creuse.

(Sinon au centre ne se tient-elle, non manquante…)

Que celui ou celle, porteur/porteuse souffrant(e) d’un vide intime, qui n’a jamais cru voir se former à la lisière de son désert le mirage de l’amour, que celui ou celle-là me jette la première pierre.

Car une femme noire, que j’imagine haïtienne, est je crois entrée à l’autre bout de la nef ; elle se tient dans la pénombre et hésite devant les îlots maléfiques de lumière. Rampant sur le sol de l’ancien entrepôt colonial, la lumière dessine des fuseaux luisants sur ses jambes noires ; et la corolle légère d’une jupe rouge dans l’ombre où se perd l’étamine des jambes ; et au dessus de la corolle et retranchée dans une obscurité qui ne laisse accès qu’au désir et à ses facultés divinatrices, s’épanouit l’altérité, la fleur d’une autre pensée…

La femme pivote sur ses jambes et semble-t-il renonce à affronter le mal triomphant dans les îlots de lumière crue — où se commémore l’hybridation de sa race aux produits commerciaux de l’homme blanc —, à moins qu’elle ne le dédaigne —, elle pivote et se dérobe et emporte avec elle son univers, me laissant dans la solitude du vivant. Le fil d’Ariane irrésistible, l’attrait d’une effigie merveilleuse, les effluves électriques d’une autre pensée entée au dynamisme d’un corps, enfin la folie irrémissible attachée à ma solitude éternelle, m’entraînent au sommet d’un grand escalier où dans la même pénombre que celle du rez-de-chaussée, s’ouvre un autre labyrinthe ; sur le sol des objets brisés, une échelle, des douilles d’obus rouillées ; aux murs ad nauseam des motifs d’éponge ; les bruits des pas se perdent aussi dans un silence spongieux ; des ouvertures multiples ouvrent sur d’autres espaces, sur une terrasse déserte coupée d’un chemin d’ardoise ; à travers un grand nombre d’embrasures j’aperçois la femme noire dorée par la lumière d’or d’une pluie de papillons dorés — Simon Hantaï : les papillons s’avèrent avoir nervures de feuilles d’automne — la femme orangée parle avec un très grand homme noir ; je pousse ma lividité à travers les salles, suis aveuglé par le rouge abrasif de néons de Jenny Holzer ; sur deux salles pendent drus, comme des ex-votos, comme des saucissons, des reproductions démesurées des organes du corps humain ; sous la ligne de flottaison des cœurs et des foies je ne fais toujours qu’entrevoir les jambes en mouvement de la femme noire, de la femme orangée, de la femme parcourue des reflets indigos, des reflets verts, blancs, jaunes, d’autres Hantaï ; mais le labyrinthe se ressert vers l’aboutissement d’une pièce finale, ce labyrinthe qui a la forme du sexe de la femme que je vais retrouver dans cette dernière pièce… Il me faut encore traverser une salle à la piété recueillie de chapelle, où une autre femme, à la mise recherchée et excentrique, aux lunettes carrées de critique d’art ou d’universitaire, est absorbée dans la contemplation d’une vidéo montrant un homme mange qui lentement face à un mur ; puis dans un dernier coude le polyptique d’Annette Messager emplit de lèvres de pubis de vulves de nez de poils de sexes érigés ou flasques, tout mon champ visuel ; enfin après ce dernier coude il faut, il faut car la logique l’impose, il faut car les lois de l’espace imposent, il faut que je me trouve face-à-face avec la femme entrevue porteuse, comme une voile noire, comme une chevelure démesurée, de cette belle altérité qui me délivrera du Moi, qui me délivrera du Un, cette femme dont je parcours depuis toujours le sexe labyrinthique ! Je passe le dernier coude courbe comme un vagin, et derrière le dernier coude, derrière il n’y a rien, rien autre qu’une salle où pourrit dans les angles un temps languissant : salle de néant où se tient coi le vide, où sur les murs éteints Nan Goldin montre encore les troubles noir-et-blanc d’une jeunesse morte depuis longtemps… Un instant je crois voir qu’un fantôme d’araignée jette son ombre sur le pavage nu… mais non, c’était le souvenir — Louise Bourgeois — d’un autre lieu, d’un autre musée, d’un autre temps que ce temps pourrissant… La spirale est toute à reprendre, en sens inverse, en temps inverse… En sens inverse je croise, face à face cette fois, la femme au visage carré, aux cheveux ras, aux lunettes carrées de critique d’art de Bâle ou de New York, la femme me jette aux yeux un regard perçant où je lis l’invite, brûlante et luxurieuse, de partager avec elle la contemplation de cette vidéo où un homme, éternellement, mange devant un mur, seul.

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Dors meurs : vêre brisé !

La Bibliothèque Des Sables

Wifredo LamRéveil en étoile.

Je verre brisé du songe.

Au réveil, le dormeur se fragmente sur les arêtes irréconciliables de son rêve.  Alpes, aiguilles ensanglantées, il ne sait plus où il est, et lutte pour se résorber dans l’oeil bigle du moi. On se hâterait d’oublier tout ça, à quoi on préfère une belle histoire bien ficelée.
La bluette oraculaire bien ficelée, les romantiques l’ont reçue en grande pompe, en fanfare, comme aux portes de nacre de l’aéroport, sous le panneau « arrivées ». Ils ne franchissaient pas les limites de l’incohérent.
Les surréalistes, quand bien même étonnés des conflagrations inconscientes, continuaient à traiter celles-ci en objets exotiques, que l’on disséquerait sur la table de travail du sujet.
Proust, finalement, lorsqu’il ouvre la Recherche par des considérations sur le sommeil et les songes, est peut-être le plus juste, dans l’évocation de la perte du sentiment d’identité, la confusion du sujet avec les objets…

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Carte postale atlantique

28 degrés, mais fragiles, on sent encore les soubassements de l’hiver dans l’ombre des arbres… Je déjeune au bord de la piscine d’un hôtel, près de chez moi : vigies irrégulières des palmiers dépenaillés, certains très grands, et chants d’oiseaux ! par myriades ! L’ombre d’un unique nuage tombe précisément sur la cime d’un bougainvillier habilement taillé en boule enflammée de pétales, ou en poing fermé, mais quoi qu’il en soit cette ombre crée une concentration de sa substance sous l’occiput de l’arbre, comme une sombre délibération prête à exploser en action effective ou au contraire, réprimée, à détruire son substrat par une intensité inconsommée… Toujours les arbres me sont apparus comme des images de notre pensée, leurs synapses ombrageuses un beau symbole des ramures obscures et compliquées par lesquelles elle se dévoile, partiellement, à elle-même… Les oiseaux se posent sur le bord de la piscine pour en boire l’eau, et je bois du vin frais en mangeant des filets de lotte : j’attends mon ami de Tunisie.

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Pré Non

Les grandes marées t’amarrèrent-elles, elles ont détruit le mur qui se voulait durer toujours les maisons sont plaquées en or de larmes et lovées dans les alvéoles du vent sont les fleurs douceâtres des propos de l’été les roses exacerbées brûlantes versatiles de l’automne
Sur les dunes où les bouches échangeaient à pleines lèvres des mots de sable l’espoir dévie en lacet la sente immense des mouvantes thuyas
Et sur les cimes de la tempête crient les mille voix d’émoi en toi et le Larsen des âmeshurlantes dans les flots de draps blancs
Et le vent a semé encore s’il est encore possible de semer des millions de sauterelles
Le jour a d’ailes autant que d’anges chus

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Sous l’océan de mémoires (retour en Guadeloupe)

Aire de vieCurieusement ce sont des saveurs qui te reviennent. D’abord dans l’avion le jus de goyave sur le plateau des rafraîchissements, et la bouteille de rhum Damoiseau, qui passe sur le chariot à la hauteur de ta tête et s’impose d’un lieu improbable venu du passé, avec l’évidence, justement, d’une bouteille jetée à la mer pour témoigner d’un temps antérieur. Et puis durant l’attente des bagages, ce geste redevenant automatique, dix ou douze ans plus tard, de relever la tête vers les baies vitrées de l’étage supérieur, pour voir qui t’accueillera, et tu réalises que ce même corps, ton corps, a été peut-être cinquante fois dans ce même aéroport, avec à côté du tien le corps blond et les yeux verts de S. Et sur la route de Saint-François ce sont les arbres du bord de la route, mais chaque arbre est aussi une saveur : un papayer, un arbre à pain, des cocotiers, des arbres-du-voyageur… Le bois-côtelette pour faire les haies… Les mots pleuvent en pétales dans ton esprit depuis tu ne sais quel ciel de la mémoire… Dans l’embouteillage tu achètes un assortiment de crêpes de manioc — goyave, chocolat, coco — délicieuses… tu découvres que tu peux expliquer ce qu’est la farine de manioc, et les platines, et que tu comprends le créole du vendeur… Les lieux indiqués sur les panneaux : qu’es-tu jamais allé faire à Bellevue ? Et sur la route des grands fonds ? Pourtant tu te souviens d’une maison… Et où avait-on loué le studio pour le stage de danse ? Il y avait aussi un homme, quelque part, qui avait parfumé un rhum en y plongeant une langouste vivante…. Et le panneau d’Honoré le Roi de la Langouste n’a pas changé… Tu as mangé de l’espadon grillé dans ce restaurant de l’Anse Bertrand… Les étrangers vus au travers des vitres mouillées par la pluie ne te sont pas étrangers, pour un peu tu pourrais deviner ce qu’est en train de penser cette femme qui attend le bus sous un parapluie…

Tu prends de l’essence en maillot de bains à la station service. Au dîner il y a des boudins de lambi, et tu te rappelles que tes deux plats préférés étaient la fricassée de lambi et le chatou (aussi apppelé zourite ? ou zourite était-il le nom utilisé à La Réunion ?)…

Au matin les longues piques de soleil qui hachent géométriquement la terrasse, les gazouillis des enfants et des oiseaux autour de la piscine — les oiseaux-sucriers entrent dans la cuisine et tentent de picorer l’ananas — les grands auvents d’ombre sous lesquels on se réfugie…

Ton premier désir est de renouer avec l’océan. Il te faut marcher dans la forêt, dont tu retrouves les clairières vides et les trésors dérisoires ou mystérieux — maison abandonnée, une ruine marine, une barque saintoise tirée au sec sur des filets de pêche en lambeaux, un gilet de sauvetage — et le disparate des végétations grasses et sèches, parfois rases parfois hautes et denses et ne laissant qu’à peine pénétrer la lumière au fond du chemin ; les sensitives sont toujours là qui referment leurs touffes lorsqu’on les effleure.

Un homme très noir longiligne et beau se baigne nu avec sa famille — la compagne aux seins nus attentive aux ablutions d’un petit garçon. Tu plonges avec étonnamment de facilité. Sous la coupe de la mer. Pas plus d’une dizaine de mètres cependant, tu te méfies de cette euphorie. Mais la mer t’accueille de l’intensité de ses ondes, de tous ses signes puissants. Tu te vides de ton air et tu t’assois sur le fonds sous-marin, tu pourrais y demeurer il te semble. Tu nages à l’envers, suivant des yeux le miroitement infini de la surface, le monde supérieur — celui qui t’a donné naissance — diffracté dans la captivité des myriades d’yeux de l’océan. Ton dos brosse gentiment le sable alors que tu nages à l’envers. Tu te retrouves dans une nasse de rochers coupants qui montent en stalagmites dentelées jusqu’à la surface qu’ils transgressent en écueils, tu dois retrouver ton chemin sous l’eau dans un labyrinthe baroque de roches déchiquetées en forme menaçantes et fragiles. Il faut avoir vécu, ici ou ailleurs, la puissante étrangeté du monde naturel, pour recevoir l’effroi de récits d’aventures tels que celles d’Arthur Gordon Pym, de Poe. En même temps Saint John Perse t’a donné les clefs esthétiques de ce monde sublime, qu’il n’a probablement jamais contemplé.

Des cathédrales de lumière coalescent dans l’eau, formées de la seule infusion torrentielle de lumière solaire.

Au retour la forêt s’assombrit progressivement, de petits animaux portent leur coquille au travers du sentier : comment avais-tu pu oublier ce monde autre, ce monde de bêtes et de plantes, dont tu es part ?

(De même sur ton toit au Maroc l’extraordinaire grondement, le tremblement orgiaque de la lumière solaire — poses son doigt sur le pouls de la nature et tu communieras avec des puissances éternelles, par lesquelles brûler les scories de tes existences)

À Sainte-Anne, dans tous les dégradés du bleu et de l’écume, l’impression de nager sur la palette d’un peintre fou.

Les oiseaux sucriers sont entrés dans le salon.

La nuit ponctuée du sifflement des grenouilles et des vols de chauves-souris, la nuit est vivante.

Au soir un palmier, devant un réverbère, anime toute une rue d’un défilé d’immenses ombres contrastées, balayées par le vent.

Je crois que tu aimerais ce pays. Bien qu’on y marche sans chaussure.

(Décembre 2016)

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3 Commentaires

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Lumière baroque

Nous sommes tous les deux assis, la vie passe je ne bougerai plus de ce salon. Je veux fermer sur toi mes grands yeux tristes ; laisser passer les ères et les éons, laisser crouler les mondes ; un jour, lorsque tout sera oublié, se désoffusqueront mes globes oculaires et je te retrouverai intacte, à peine inquiète; ton image tremblera comme une eau qui frémit dans le lever hydraulique de mes paupières fébriles.
Ta beauté, ta beauté est si belle que je veux t’observer au périscope, en immersion dans cet instant éternel, cet instant qui n’a pas de sens, pas de fin et pas de prix.
Tu souris, tu n’es pas tranquille. D’énormes lunes silencieuses nous rongent nous dissimulent l’un à l’autre, puis toujours la coupe majestueuse de la lumière nous restitue dans un rugissement de photons.
Je ne laisserai pas l’obscurité se faire sur toi, mes yeux tourneront comme des phares, qui te balaieront d’une lumière tubulaire, la même lumière qui la nuit dans la tempête guide les navires vers les récifs naufrageurs.
Je te sauverai de la nuit par intermittence.
Mes yeux mes yeux d’automates cliquettent tout autour de toi, sans fatigue ils s’ouvrent et se referment, pivotent dans leurs orbites, pleurent et s’éjouissent, toujours ils se relèvent et montent une garde vigilante autour de toi.
Mais tout cela a beaucoup duré, le monde est flamme, le monde est neige qui tombe doucement en chantonnant dans l’obscurité. L’éclair arrache de la nuit l’image en noir et blanc de ton visage — telle, une star du muet à l’affiche sur les colonnes du ciel.
Tu tournes ton visage, tu me souris j’ai peur, la lumière tourne trop vite, je ne parviens pas à respecter ton intégrité, dans la lumière stroboscopique qui te découpe tes yeux se font suppliants, incomprenants, de cette cruauté
Ils vacillent, ils partent
Mes yeux sont rivés aux tiens comme des ancres et leur disparition m’entraîne dans le fond de la nuit — où irai-je donc alors ? moi qui n’ai existé que dans les déchirements de ta lumière ?

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Braque

Georges Braque OiseauLa couleur en haut de la dune !
La couleur que nous avons cherchée.
Le chemin a été plus long ou plus court, c’est selon. Les véhicules abandonnés dérivent dans les clairière de l’arrière, compagnons des pensées oubliées du soir.
Bien peu ne pèse, dès lors.

En haut de la dune s’amasse un grand oiseau mervillon. Ses ailes effilées comme des haches barbares, soupèsent des galettes de ciel cramoisies, cuivrées et rondes comme des cymbales
(la peinture, congère de matière sombre, quasi fécale, où scintillent des escarbilles comme des étoiles filantes — écharpe les ailes en longs délinéaments qui s’enfoncent dans la splendeur du couchant);
le bec est tendu comme la flèche de l’espoir, sec comme une agonie, ivre comme la liberté; l’oeil, panique ou inexorable, n’est qu’une bille, incertain comme peuvent l’être les minéraux reclus dans leur mutisme.
(Silence et paix sur l’horizon, comme la nuit où circulèrent les B29, Enola Gay)

L’océan tranche la nuit écarlate de son fil imperceptiblement sinueux et avec la lune immense se comble la vision du songeur sur le divan. Les  espèces sont massives qui se rencontrent, et immiscibles ne laissent de place qu’à l’écartèlement.

Plus rien ne pèse, dès lors. C’est un grand fardeau qui nous est retranché.
Le chemin aurait pu être plus long; il ne se mesure que de lui même.
Un vieil homme, en haut de la dune, se dévêt devant l’océan; il décide d’entrer dans la demande de l’horizon.
Il reconnaît que ce fut sa plus constante passion.

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Ouverture solennelle d’un melon

Munari, Nature morte au melonLe couteau hésite devant la brèche à opérer dans ce petit monde clos, grave et recueilli, que l’oscillation insensible, pondéreuse et lente, de ses pensées, par le déséquilibre de son assiette, emporte en minutieuse révolution autour du disque d’émail blanc et luisant grassement.

Le couteau hésite suspendu aux cimes du hasard, et pour nous prend figure allégorique du risque de vivre. Trancher la concentrique maturation du paisible univers, sa méditation — mettre à jour le centre grenu et séminal, l’explosion sourde des pépins — nous relèvera du doute — cet encens délicieux — et nous délivrera:
soit l’apothéose de l’été, la fructification sirupeuse et odoriférante, sous le soleil d’une nature vouée au sucre de nos plaisirs (craquements de joie des formes succombant sous l’abondance des sèves, giclure diaprée des sucs, couchants écartelés entre la terre qui fume son repos de génitrice et les colonnes rougeoyantes du ciel — tout s’entend, tout se sent, tout se goûte et tout se confond dans l’extase généreuse) — monde où la mort n’est que le retour à la germination, la juste rétribution des éléments précaires qui un instant nous avaient constitués, où elle n’a pas d’existence, en somme, pas plus de sens qu’une vie qui s’en dépareillerait
soit le terne moral de la déception, de l’attente toujours frustrée de son accomplissement, désabusée par avance de la calcination des espérances — monde minéral, pétré, plombé, sans surprise, insipide, éteint, où la mort est presque espérée qui renverra au néant et au repos ce long calvaire, cette farce lugubre, de l’échec et de la résignation.

J’ai tranché, j’ai goûté, le petit coin orangé m’a révélé son effluve et la nature de sa sacralité.

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Le garagiste à Skhirat

Entre une façade condescendante et grise, et l’adossement d’un mur de parpaings. On connaît tous de ces Triangles des Bermudes où les poussées urbanistiques de centres éloignés sont venues se heurter en derniers soubresauts épuisés et incohérents. La vie soudain affolée comme un papillon englué, la vie bat des ailes de charpie argentée, de peur que tout le reste n’ait été qu’un rêve, de peur qu’elle doive rester ici, la vie, entre la bretelle d’autoroute où passent les camions, et l’arrière monde cimenteux des maisons borgnes !
J’attends mon auto, préparée par Maître Khaled. La façade grise verse sur moi les regards froids de ses fenêtre fermées. Un vent vif bouillonne dans le puits formé par les différentes murailles de béton: un vent qui tranche de sa fraîcheur sur l’amorce du printemps, un vent descendu des sommets enneigés de l’Atlas, à moins que surgi de l’autre bord après avoir flotté sur le dos de l’Atlantique Nord — la côte n’est qu’à deux kilomètres après tout — circulé entre les chalutiers à morue, croisé au large d’autres pays à moutons, mais plus verts, plus froids, où les gens fument en parlant de dessous leurs pulls — un vent peut-être rencontre de ces deux mondes : accroche subtile, dans un niveau microscopique, des molécules frottées de neige, et des globules atlantiques…
La géométrie post-pré-para-industrielle laisse peu de place à l’espoir. Les gens essayent pourtant : une porte ferronnée d’un lacis de clous brillants, l’ébauche d’un jardin de rez-de-chaussée… le macadam récent fut percé de trous faits de roues de camion, pour des arbres plus tard (ici ou là une pousse de palmier dispute en effet son trou aux détritus)…
Tout cela devrait être affligeant, tu devrais te courber sous la férule du désespoir, ô mon animule vagule blandule, et pourtant un petit grelot ténu tinte joyeusement dans l’oesophage de notre conscience (manière de parler), un petit son cristallin de reconnaissance… Les époques s’abouchent, devant ce petit pan de mur gris: c’est que je connais cette banlieue ouvrière, et son vent piquant qui descend des immeubles tristes, comme s’il s’y trouvait des glaciers… Tous les quartiers dont la ville et les édiles se sont désintéressés se ressemblent, et celui-ci provient tout entier de mon enfance, et il me suit à travers le monde : le quartier de mes grand-parents, gens simples, à demeure devant un décor de montagnes, et de centre commercial. Mes premières années ont sombré dans l’apocalypse de la mémoire enfantine, mais elles ont flairé le vent lécheur de glaciers et d’asphalte. Ne reste plus qu’un souvenir de lessiveuse fumante qui m’a donné le goût des hammams, de bagarres pour rire avec le grand-père (il parlait Piémontais), et de convoitises gourmandes vite comblées.
Prise entre les murailles et la bretelle de l’autoroute, mon écriture ne peut-être qu’à l’image de l’âme de ces lieux, abrégée, anguleuse. Il s’y recueillera peu de vent de l’Atlas.
Et mon auto est prête.

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