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Long est le vol entre les mondes

Long est le vol entre les mondes… Guidés de quelles voix ? un grésil d’électromagnétisme, sans sommeil jamais dans les bras tournants du ciel, on ne sait, l’idée se débat dans d’étranges lueurs…

Au dessus de l’affreux plafond d’orage s’agrègent les cumulus des langages ; dans le plasma de son dérivent des mondes comme bulles de savon, éclatent en conversations nasillardes: Pactole débordé de paroles sur les fréquences de Sacramento à Denver, de Dallas à Toronto. Pensées et dires, hymnes, piété, annonces, laisses, linceuls, trivialités, rires, qui se font poudres, flocons… Nécropoles de langages, calcifiés dans l’arbre de la pluie…

La chaux de l’orage couve notre métropole de calcaire. Les anges pèsent de leur poids de fumée sur la cité des passions… Nous avons créé un miroir si vaste que nous ne nous y trouvons plus.

(Au cours du fleuve dérivent des pépites rapides et frêles comme étoiles filantes… Des gens comme nous les prennent à leurs filets, les monnayent aux valvules où des effluents ténébreux s’écoulent vers d’obscures contrées d’argent… Des dieux hagards s’égarent parfois sur leurs terres, aveuglés, ivres, d’avoir bu trop de soleil.)

Mais ailleurs sommes-nous maintenant engagés, ailleurs, sobres, de l’éther, l’attente – nos yeux en hauts cils pour l’azur — l’attente d’une réponse (ô Dieu de l’Envol ! nostalgie jadis d’un désir)… Il est bien tard… L’eau fraîche de l’aube sans doute déjà dans les rues de München…

Un signe des êtres conjecturaux perdus dans la cabine de commandement est espéré on imagine, dans la pénombre, le face-à-face interloqué avec la tour, les mots d’amour susurrés – miel des micros -, envoyés vers l’espace où flotte, sur la nuit suspendue d’eau et d’effluves de café, imbue de la luminescence des cadrans, la nacelle de l’Autre, l’œil-roi hypnotique à la paupière d’essuie-glaces, fort da fort da fort da …

Les hôtesses passent et reversent du col la bienveillance des Mères : elles ont mon âge et la mûresse de mon visage, la même retenue coiffure blonde et sage, elles veillent sur nos ceintures. La tienne close, tu t’agites un peu, cherches sur ton siège la meilleure position, t’y loves, fermes les yeux, et  t’en remets à nous autres Céréalières, colmateuses des brèches de ta vie.

Fatigués, usés, on voudrait enfin se délester de la tourbe de l’être, se désappesantir de la blanche conque de notre forme (animula…), au virage de l’aile, sur la tranchée noire du tarmac… Point blanc final chaviré dans la gyre de la faille abyssale, porté disparu au puits des prunelles…

Tu dors déjà… Une ondée passe sur nous, nous vaporise de ses pleurs, lesquels se dissipent après avoir ouvert l’instant vif et frais d’une rémission (caverne du souvenir)…

Et puis, dans nos veines soudainement avivées, poussée ! plain-sang des moteurs, avalement de la nuit par la nuit, arrachement… Sur le firmament charbonneux et lourd comme un sourcil de prophète s’ouvre la vulve du ciel où nous trouvons notre chemin ; et l’œil du régulier géant de la pluie, forclos, se détourne dans le néant.

Comme la plate-forme était petite où nous nous tenions… Au départ pouvions-nous y voir nos existences rapetissées, harnachées à leur bancs d’huîtres et occupées à fomenter dans leur samsara, les perles salivaires du désespoir…

Puis chavire l’orbe banale, s’absolve la terre derrière nous dans son caveau de vide –l’espace fossile d’où, nous sourdons calcites, où nous retournerons…

La fixité rassurante des étoiles rétablit le penser dans ses racines.

Dans l’obscurité altière et reposante, la vibration taille un sanctuaire d’immobilité ; alternantes, des gardes-flancs de lumières toisent l’envergure de notre paix, illuminent de brefs éclairs la nuit où entre l’aile. Au firmament les fontaines vives des pulsars, extrêmes aiguilles de pensée, déversent leur lave cadencée d’honneur et d’opprobre. Tu dors.

(notre esprit un massif horrifié et sauvage, ne fussent les papillons clairvoyants épinglés au velours du ciel par les hommes de science – et leurs livrées d’étoiles, leurs coiffes d’aigrettes éblouissantes au sommet de leurs cimiers démenés…)

Pour l’humilité un masque nous a été donné dans une pochette de plastique, avec, pour les pieds trop froids des chaussettes, et un pathos de couverture.

Tu dors et je jalouse l’iceberg de ton visage, sa flottaison sur l’hélium du sommeil… L’écheveau de tes traits, plus profond que les canyons du temps, plus labouré qu’une nuit de comètes… Mycènes aux yeux clos, offert aux spectres passants des aubes, des éons, à la lustration des bras tournants de majesté — quel songe du tout t’enveloppe ? Flaque d’eau noire de la dormance : la pluie fine du néant dessine un réticule d’alvéoles filigranées, fractales… Les particules impalpables fécondent le songe en infimes éclosions quantiques de pensée… Un frisson agite les commissures du masque de cire fusible, l’estuaire mi-clos des lèvres, les rives ciliées… Tu souris… Visitation ? Un lis ? Vierge Marie de cinquante ans et de plusieurs enfants ? Soyons sérieux… Un pacte ? Un vœu, exaucé ? L’énigmatique animation de tes traits s’absorbe dans des enfilades de triangulations noires qui lentement défilent sur toi, te dissimulent dans ta propre évidence…

Envols intermittents de photons : la nuit déchirée de leurs arcs électriques, puis plus rien. Coordonnés au long de la longue cabine, d’autres hommes de l’ombre, d’autres fuseaux abolis dans leur cocon de nuit, d’autres ombres tramées à l’onde de cette violente pénombre (écarquillée des phosphorescence subites… Markovs aux yeux de vide passent sans vieillesse, sans passé…), dessinent la religion sans regard d’un archipel de sommeil. L’espace euclidien se dissout comme une vieille dentelle.

Mais nous autres veilleurs voués, sur la tête d’épingle populeuse de la raison, à la garde d’un palais de verre, nous demeurons dans l’assignation d’une lumière inéluctable.

(…cohérence de laser, corridors cloutés de signes… la théorie montre onze dimensions infinies étirées sur la corde de la seule syllabe……)

Nous autres logiciennes, l’espace, facetté de syllogismes, nous lave et nous épure, et puis cette ruée de machine nous rappelle de quoi nous fait âme… Guère de place n’est laissée à l’humidité douceâtre des atermoiements, des sentiments, à la fermentation du corps rêveux dans sa gangue de terre glaise ; l’être s’amincit jusqu’à l’arbre squelettique à l’entrée de la clairière, ses soucis caducs demeurés collés comme feuilles mortes dans la tourbe, là-bas, des chemins de l’automne. On souhaiterait d’avoir la force de ne plus les ramasser, un jour.

(« Welcome onboard, bienvenue à bord ! » : jovialité des « R » roulés au flot des Outaouais)

Et tout mon être s’est étrangement simplifié… Tu dors et l’appareil sublimé, transparent démon-cœur, pompe jusqu’à mes yeux fascinés le minimum de vie qui maintient mon attention : pour le reste je ne suis plus rien, autre, dans cet air subtil, qu’une attention passive… Passent les heures dans un limbe, et l’oiseau d’airain comme un mythe à la rencontre du soleil…

Peut-être ai-je dormi aussi, après tout ? Qui a là bas a ouvert le jour ? Exposé son cœur radieux, ouvert comme une anatomie, à l’amphithéâtre des nuages ?… Entés au méridien roulant de l’aube, nous survolons une étendue nébuleuse, ouate dominée, à l’orient, par les glaciers miroitants de la montagne du jour… Un débord de l’aube recouvre d’un champ croisé d’ondes cristallines les fluctuations de la mer de nuages, griffe de scintillations la myriade des crêtes… A l’horizon des phénomènes la lumière se perd dans le halo raréfié où s’approfondissent ses radiations bleutées, pour ne refléter plus que le diamant noir de l’espace… Le reste ne nous regarde plus; la matière n’y est qu’un signe parmi d’autres, un résidu d’équation, à la marge d’une page ;  une asymptote. Courte orbe du sens, notre condition : nous n’étions pas faits pour assister à ces fastes glacés, surliminaires… L’esprit, un, mais nous, reliés pour le meilleur et pour le pire au corail des occupations humaines à ses animalcules incarnés, soufflants et trébuchants ci-bas sous le couvercle de nuages…

L’aube impure et tâchée déjà levée sur l’Europe et l’Asie, les peuples doivent être en travail, déjà, les familles électrifiées de l’urgence du jour, les atomes humains à différents degrés d’activation ou de consumation dans le bain réactif journalier …

Tu dors, comme dort l’œil mâle de plastique, clos impassible, face à l’apothéose de clarté… Ne filtre, de ce qui se joue à l’extérieur – l’énorme mêlée des titans océaniques du jour et de la nuit, l’explosion orgiaque, d’énergie, sur le métal glacé de l’aile extraite de la nuit – qu’un anneau de lumière qui va s’enlargissant sur toi, remonte vers ta joue, semble élire ta tempe, s’y résorbe en un signe… Etrange élection, subreptice, à tâtons – communication surnaturelle, prémisse, d’un exaucement ? Je me penche au-dessus du corps abandonné qui est toi pour découvrir que le hublot est froid, je l’ouvre à moitié pour ne pas t’éblouir… My God… Si j’avais su quel appel au géant de lumière …

L’effet de la clarté sur les parois est irrémissible, l’œil-plexiglass gémit sous la pression qui le force, une transparence absolue se répand dans la cabine passant, à travers moi, sur tout, sur tout tissant une apocalypse minuscule, cosmique, de rencontres en faisceaux… Tout est dévoré d’éclat, tout s’unifie, et il n’y a plus que moi, observatrice de cristal, et les autres êtres de cristal désemparés…

Notre conscience, une intimité impossible sous ce déshabillement impitoyable du jour … Nos jardins secrets embrasés, notre caverne d’intériorité, gouffres du passé, tous comblés de lave…

Et toi qui dors, un demi-sourire au lèvre, couvert d’or, et l’intercession du hublot entrouvert coupe ton visage d’une grande ombre sphérique, le couronnant d’une étrange coiffe de souverain antique ou de dieu fou… Tu dors, ta respiration est invisible, une statue ne serait pas plus immobile, luisante de dorures dans les ombres d’un temple…

Tu dors, et ne verras pas étinceler les montagnes blanches… Montagne toi-même devenu, travaillé au corps par les attelages microscopiques, les milliards de chars, les cavaliers innombrables, du seigneur de clarté…

Des batailles sur ton front, des sagesses sur les ailes de ton nez, les amandes de tes yeux caressées de civilisations éteintes… De quelles idées nous transfuse cet astre qui cuit le ciel autour de notre cigare de fer ?

Tu dors et tu te couvres des sucres de la sagesse, des cristaux des affrontements mortels, de l’essaim d’étoiles polaires des destins… Où, sur quel côté versera ton char, dans la mêlée des pensées ? Sur l’aile, nous tournons, tout tombe…

Rêver, agir, quelle différence, lorsqu’un instant suffit à dilater notre cœur à la mesure de toutes choses… Et si un jour ne serons plus, avant un instant de virée affolé, nous fumes, inaltérables.

Saurions-nous ramener sur terre la paix des étoiles…

Plus tard marchant sur le tarmac mouillé de la cité industrieuse ; plus tard mal dégagés du songe, ne sachant qui, de nous, ou des êtres préoccupés et justement besogneux qui nous environnent, indigènes de ce lieu étranger, semblant nés du sol et comme les Larves de ce triste séjour, qui étaient les vrais fantômes… Mais rien ne m’étonne plus que l’éclat enjoué de ton œil… Un halo t’entoure encore faiblement, te découpe sous le catafalque de pluie la silhouette bizarre d’un souverain antique, ou d’un dieu fou, prompt à danser dans la foudre…

Suivant ton regard étrangement amusé, je me retourne vers les autres passagers en train de dégravir d’un pas précautionneux le haut escalier roulant apposé à l’avion : tous, comme des vers luisants, fumants de leur bain d’or…

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