Archives de Tag: médiéval

La Masochiste, par Guillaume de Lorris

TristesseTristesse est personnifiée dans le Roman de la Rose (ci-dessous, suivi de la traduction en Français moderne) : ne croirait-on s’avancer un marbre allégorique de Rodin, drapé dans un voile funeste ? Ou mieux, ne croirait-on reconnaître quelques personnes de notre connaissance, qui se sont fait un bel enfer intérieur auquel ils tiennent plus que tout, et dont ils ont muré les issues ? Hélas, ce jardin intérieur du maso, comme il nous est facile d’en reconnaître chez l’autre les allées et les bosquets, et comme, lorsqu’il s’agit du nôtre, nous en habillons les travées de nécessité, et de toutes sortes d’autres fallacieuseries !

291  "Delez Envie auques près iere                   
     Tristece painte en la maisiere;
     Mès bien paroit à sa color
     Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
     Et sembloit avoir la jaunice.
     Si n'i féist riens Avarice
     Ne de paleur, ne de mégrece:
     Car li soucis et la destrece,
     Et la pesance et les ennuis
     Qu'el soffroit de jors et de nuis,
     L'avoient moult fete jaunir,
     Et megre et pale devenir.
     Oncques mès nus en tel martire
     Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire
     Cum il sembloit que ele éust:
     Je cuit que nus ne li séust
     Faire riens qui li péust plaire:
     N'el ne se vosist pas retraire,
     Ne réconforter à nul fuer
     Du duel qu'ele avoit à son cuer."

« À côté d’Envie, à quelque distance, il y avait, représentée sur la muraille, Tristesse. Or, il apparaissait bien à sa couleur que son coeur était plein d’une grande douleur : on eût dit qu’elle avait la jaunisse, et à côté d’elle, la pâleur et la maigreur d’Avarice n’étaient rien, car les soucis, la tristesse, la peine et les ennuis qu’elle souffrait jour et nuit lui avaient donné un teint bien jaune et l’avaient rendue maigre et pâle. Jamais être ne fut né pour subir un tel martyre, et ne vécut telle angoisse comme ce qu’elle semblait connaître. Je crois que personne n’aurait su quoi que ce soit pour lui plaire et qu’elle n’aurait voulu sous aucun prétexte renoncer au chagrin qu’elle avait dans son coeur »

(trad. Armand Strubel, Le Livre de Poche coll. Lettres gothiques)

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COMPLÈTEMENT DESTROIT, NOTRE LANGUE – la faute au manque de conroi ?

Non ! non ! vous m’avez mal entendu, je n’ai pas dit « destroy », comme dans l’affreux franglais adolescent « complètement destroy » ! (Affreux franglais devant lequel ne reculaient pas certains politiciens pourtant soucieux de l’identité nationale, ainsi que l’illustre cette fine analyse d’un membre de l’ancien gouvernement Sarkozy : « le parti socialiste, c’est destroy »).
Non, ce que j’ai dit c’est « destroit », du latin « distringere »  : affliger — à ne pas confondre avec les descendants de « destruere », détruire.

Tout ça c’est à cause du manque de conroi, depuis des années : nous n’en avons pas eu assez à l’égard du trésor commun que les fées du passé déposent dans le berceau de tous les petits francophones.
« Con-Roi ? Mais que raconte-t-il ? » Non, non, je ne suis ni royaliste-critique, ni vaginolâtre, ni nostalgique du personnage nommé plus haut. Le « conroi », issu d’un latin populaire (non attesté) « conredare », obtenu par latinisation d’un mot germanique, c’est l’ordre, l’organisation, mais aussi le soin.

Dans un vocabulaire que je reconnais un peu désuet (mais seulement depuis cinq ou six siècles) je ne regrette donc que la souffrance de notre langue, non sa destruction, et m’interroge sur une possible insouciance de ceux qui devraient être ses plus hauts serviteurs.

Pourquoi, au lieu de lutter en vain contre le franglais, n’en reprendrions-nous au contraire possession ? Car l’Anglais, ce ne fut après tout, longtemps, que du Français mal prononcé ! Jouons de l’homophonie, et réintroduisons « destroit » pour remplacer « destroy », et le « chalonge » contre le « chalenge ».

C’est en tout cas ainsi que je procèderai désormais. (Inspiré littérairement par l’intéressant essai que fit Céline Minard de ce procédé dans sa Bastard Battle, il y a quelques années.)

Mais ce chalonge est difficile, délicat, il faut s’attendre à se trouver souvent sur le fil du rasoir, il conviendra de prêter attention à là d’où viennent les mots, et par exemple d’être estolt dans le chalonge, mais pas estolt. Car le premier, figurez-vous, vient du germanique « stolz » et signifie audacieux, opiniâtre, tandis que le second, issu du latin « stultus », veut dire tout simplement idiot. (Il n’a cependant pas été à l’origine du français moderne « sot »). Ne confondons jamais l’estout de stolz et l’estout de stultus, les conséquences seraient incalculables !

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La provende médiévale du weekend : purée de pois, ne vous gourez pas !

La répétition de l’injonction « brouez ! » (« cassez-vous ») dans les ballades argotiques de Villon, a activé dans mon esprit quelques phosphorescences et mises-en-relation : serait-ce le même « brouer » que dans « rabrouer », « s’esbrouer »… et « brouet » ?
Il s’avère qu’en effet tout vient du même mot, aux langes du langage : le « brou », bouillon ou écume au XIIIème siècle. Greimas renvoie cet ancêtre à une origine incertaine, peut-être apparentée à « broe », brouillard… Mais le Trésor de La Langue Française exclut cet apparentement, ramenant toute cette famille dans le bercail germanique de « brod », bouillon…
Alors comment le brouillard, la fuite et l’ébrouement peuvent-ils descendre du même ancêtre (gaillard) ? La première dérivation de sens se comprend par le trouble d’un bouillon plus ou moins épais, plus ou moins bouillonnant : de l’écume, on sera passé à la fumée par évaporation… et par froidure d’hiver, dans les chaumières ! D’où le brouillard. Quant à « s’ébrouer », c’est que le mot a d’abord désigné l’écume du cheval… Les coupables comparses de Villon avaient bien intérêt à « brouer », eux, c’est-à-dire à se perdre en brouillards et dans le brouillard, avant l’arrivée d’une maréchaussée peu au fait des droits de la défense.

On s’y gourerait, et ça n’aurait pas d’importance, car tous, tous, « brouet », « brouer », « s’ébrouer », « rabrouer », ce sont tous les filles et les fils de la soupe primordiale. « Gouré », peut-être apparenté à « goret », voulut d’abord dire, au XIIIème siècle, « abusé, trompé » : c’est-à-dire qu’on en a agi comme un porc, à votre égard !

Vingt fois sur le métier, remettez votre langage…

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La provende médiévale du weekend : j’entrave que dalle !

Vieil argot, attesté dès 1829, mais que l’on entend encore… ça sonne bon le bourre-pif et les michetons, et attendez de voir le grand chauve à roulettes !

Mais surtout, attention qu' »Entraver » n’est pas ici le même « entraver », qui aurait perdu le sens et serait condamné à errer sémantiquemenent, jusqu’à ce que sa mémoire lui revienne, ainsi que certains personnages de romans — pas le même « entraver » donc, disais-je, malgré les apparences, que celui qui nous provient du latin « trabs, trabis« , « poutre » : la poutre qui ne manque pas à l’occasion d’entraver les chemins de nos destinées… Non, notre « entraver » argotique provient d’un mot d’aussi ancienne, mais tout autre origine : « enterver« , utilisé jusqu’au XVème siècle pour signifier « demander, comprendre, aspirer à », et issu du latin « interrogare« … Il admet comme dérivé « l’enterve » : l’imagination, mais aussi la ruse, la malice (source : Greimas, Dictionnaire de l’Ancien Français, Larousse).

Quant à « que dalle » ?… On n’en sait rien. Il ne remonte en tout cas pas au delà du XIXème siècle. L’important, c’est que vous preniez garde au surin du tuair !

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LE DIVIN MARQUIS DE SAPIDUM

Le célèbre portrait imaginaire de Sade par Man Ray

LA PROVENDE MÉDIÉVALE DU WEEK-END, prévisible et hebdomadaire comme le retour du marché, fraîche comme l’étal aux poissons ! Le divin marquis portait bien son nom : « sade », jusqu’à la fin du XVème siècle, est un adjectif, dérivé du latin sapidus, qui signifie », à la fois « qui a de la saveur », mais aussi « gracieux, doux, gentil, charmant, agréable »… Qui oserait dénier aucune de ces qualités au gentil marquis ? N’écoutez point les mau-ssades (eh oui ! même origine, mais inversée par la névrose !) puritains, n’oubliez pas qu’il fut condamné par la Terreur pour modération, qu’il s’opposait aux peines capitales — et pourquoi, maussades puritains, si ce n’est par haine de la vie, lui confisquiez-vous à Charenton les chandelles qu’il remodelait en godemichés, derniers et innocents réconforts d’un vieil homme ?

Quant au verbe dérivé « sadaier », il signifiait « caresser », « flatter », tous gestes que DAF nous prodigue encore par le truchement de ses livres voluptueux… Le « sadaiement », c’est l’ensemble des caresses et des baisers…

Donatien Alphonse François eut-il connaissance du sens de son nom dans la vieille langue ? On peut en douter, car sinon son esprit génial et obsessionnel se serait emparé de ces étymologies pour élucubrer les variations les plus provocantes et les plus drôles. Mais toi, sympathique et hypocrite lecteur, toi qui par la supériorité de ta modernité, jouit d’une superbe vue plongeante sur le décolleté de la langue française, mon semblable mon frère, porté aux plaisirs des mots ET des choses : je te souhaite les meilleurs sadaiements dominicaux !

(Aux lecteurs intéressés, j’en profite pour recommander très très vivement la biographie passionnante et formidable du regretté Maurice Lever : Vie de Sade)

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PROVENDE MÉDIÉVALE : TOUCHEZ PAS AU RIBLIS !

« Riber », jusqu’au XVème siècle, c’était se livrer à la course nocturne, à la débauche, au vol ! Par dérivation, le « riblis », c’était la débauche elle-même, ou le larcin, le butin ; « riber » nous a légué ribaud, ribaude, que l’on comprend encore, même si on ne les utilise plus. Comme le AAA, nous devons tout ça aux lubriques Teutons : plus précisément, à l’ancien Allemand « riban », « être en chaleur, se frotter ».

Peut-on soupçonner « riban » d’être issu de la même racine indo-européenne (donc jamais attestée, mais reconstituée) « *trib » que l’on trouve dans le verbe Grec ancien « tribein », « frotter » ? Je ne suis qu’un étymologiste du dimanche et me garderais d’être catégorique, mais, dans le cas favorable, le riblis serait alors aussi apparenté, par d’autres glissements de sens et de muqueuses moites,  au très Sadien « tribades », qui désigne par métonymie les individus du beau sexe amatrices (oui : ah ! matrices !) de leur même beau sexe… De *trib à tribein, riber, ribaud, riblis, tribade, il me plaît d’imaginer la mèche du désir forer  tous ces chemins parallèles dans la nuit des temps et l’insu des langues. Je ne puis m’empêcher d’accorder aux racines indo-européennes une aura magique, l’énergie du big-bang.

(Post scriptum du 06/03/13 : un éminent professeur américain, le Dr R… C………., confirme la probable justesse de mes inférences éthylico-étymologiques)

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Exhumateur de mots : Talent et Mautalent de l’artiste/ la provende médiévale du jour

Baptême de Clovis Roi des Francs, BNF

Certains mots dextres ont perdu leur senestre comparse, je veux dire leur contraire, qui nous manquent et dont nous aurions bien besoin pour qualifier quelques sinistres individus de nos connaissances. Par exemple le mot losangier, « faire la louange de quelqu’un », outre sa beauté géométrique, se doublait de laidangier, « outrager, insulter ». Attaque verbale qui peut se justifier si elle s’adresse à un sire deputaire, soit l’exact opposé d’un debonaire (lequel renvoyait originellement autant à la noblesse qu’à la douceur de caractère).

À noter que deputaire, debonaire, se sont construits respectivement sur les latins bonus et putere, puer (lequel nous vaut toutes les variations sur « pute »), alors que la laide laidange convoie jusqu’à notre époque un adjectif francique, « laid » ! Faut-il en croire que le noble gallo-romain losangiait ses amis debonaires du milieu de sa maison carrée, alors que le barbare envahisseur franc laidangeait sans vergogne sa cohorte deputaire? Ceux-ci, les Francs, dévalant dans le pays auquel ils donneraient leur nom, ne devaient en effet pas être dépourvus de mautalent…

Car le talent, avant d’être le rêve de l’écrivain fut son désir : le « talent » c’était en effet, jusqu’à la Renaissance, l’humeur, puis le désir, la volonté ! Le mot a ensuite désigné une aptitude technique spécialisée — d’où les « nègres à talent », tonneliers ou charpentiers ou sucriers, de nos plantations antillaises — avant de nous parvenir, pourvu de sa signification moderne quelque part au XIXème siècle. Au départ, et avant que la Bible ne s’en mêlât et métaphorisât cette riche matière, le talent était une unité grecque et romaine, de pesée et de richesse… Aussi je vous le demande, chers confrères écrivains, préféreriez-vous l’or de votre talent, ou un talent d’or fin ? En tout cas, pour en revenir aux Francs, ils ne devaient pas en manquer, de mautalent ou maltalent, c’est-à-dire d’irritation, de colère, de fureur ! lorsque chassés à coups de pieds aux culs par d’autres germains encore plus maltalentueux qu’eux, ils débordaient sur nos ancêtres gallo-romains… Rome était devenue bien lointaine, et un bien vain recours. Elle est encore plus évanescente, à notre époque que Dieu est mort, et l’écrivain, lorsque son talent ne lui suffit plus, doit parfois recourir au maltalent pour y retremper sa plume… C’est le vieux pacte de l’artiste avec le diable, et un autre débat, qu’illustrent de nos jours les Guyotat, Littel… et auquel s’est modestement mêlé votre serviteur par son premier roman. Le talent et le maltalent sont deux miroirs qui ne se réfléchissent pas, et pour toute la naïveté du talent, le maltalent enrôle l’Homme dans une drôle de définition.

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Le travail de la langue

Un saint stylite menacé par le serpent de l’ignorance

« Desoz Beaucaire ont le Rosne trové

Et a doutance l’ont-ils outre passé

—A l’aviron se nagierent soëf—

Puis passent Sorge… »

(La prise d’Orange, Chanson de geste du XIIème siècle, vers 401-404.)

« Sous Beaucaire ils trouvent le Rhône, et le traversent avec précaution — par voie d’eau tranquillement, à l’aviron — puis ils traversent la Sorge… »

Au delà du plaisir éprouvé à l’archaïsme de cette langue, et aux beaux lieux qu’elle invoque, il s’agit d’un bel exemple (voir réf ci-dessous) de l’évolution de l’emploi des temps en Français. Notez que dans ma traduction j’ai utilisé des présents pour rendre des passés composés (c’est une solution, qui n’est pas unique) : c’est que les temps composés de l’Ancien Français ne reflétaient pas la succession des événements, mais l’aspect accompli (ce qui est achevé au moment du récit). Par comparaison, le passé-simple « se nagierent » (on constate que le verbe était pronominal), non-composé, donc « vrai passé » chronologique, représente une incise : la voix du narrateur intervenant dans le présent de narration objectif, pour une description vivante et subjective. Le jeu des temps signifie donc la présence de deux voix fonctionnelles dans le récit, et celle qui utilise le dernier présent est la même que celle des premiers passés composés.

La vulgate moderne veut que l’art se passe de culture ou de connaissance, qu’il s’appréhende dans une saisie esthétique immédiate, mais cette idéologie n’aboutit jamais qu’à une vaste déculturation, et à la chute de pans entiers de notre civilisation dans la caducité de l’incompréhension. Comme si on regardait Poussin avec les mêmes yeux qu’on le fait pour Picasso, Rauschenberg, Dubuffet ! De la même manière, la création — la poïésie — pourrait s’accomoder d’ignorance, il suffirait de peindre, d’écrire, « avec ses tripes… »

Pour moi, qui pourtant ai toujours lu et souvent écrit, l’apprentissage de la langue n’est jamais fini, jamais parfait. Ma journée commence toujours par un travail sur les sources, les origines, les racines latines, grecques, indo-européennes, les textes anciens… (D’autant plus que le langage chez moi se défait continuellement, mais ceci est une autre histoire.) Latin, Grec, Français médiéval, selon les jours… Je sais que les considérations qui précèdent, sur les évolutions de l’emploi des temps, pour certains n’apparaîtront que comme la trouvaille dérisoire d’un érudit amateur confit en bibliothèque ; quant à moi je maintiens au contraire qu’elles éclairent par différence la subtilité de l’emploi des temps en français (peut-être la langue la plus sophistiquée au monde en ce domaine), et que l’écrivain ne saurait se passer de cette fine appréhension de la conjugaison.

Si la littérature est un temple les langues sont ses colonnes, et je n’aspire qu’à être l’humble stylite de la mienne, la belle langue française, juché par mon patient travail à une hauteur raisonnable de son fût. Le travail et l’étude n’excluent pas les éclairs de la grâce, la déchirure du voile, la fulgurance des mystères — mais encore faut-il avoir acquis un peu de hauteur, pour les apercevoir…

Source grammaticale : Raynaud de Lage, Introduction à l’ancien français, Sedes 1993

Un post-scriptum : j’ajoute cet quelques mots après l’audition d’une archive de Jacques Lacan, sur France Culture. Ce que l’écrivain étudie par son travail, c’est le travail de la langue sur elle même. J’ai déjà écrit ailleurs : « L’écrivain n’est que la membrane, sur le tambour de la langue, sa caisse de résonnance, le séismographe de la langue en travail sur elle-même. »

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La provende médiévale du jour (trésors de langue)

Le glaïeul vient du gladium, glaive ! N’est-il pas magnifique qu’une arme se fût émoussée en fleur ? Autre découverte : l’origine de arroi (et de son cousin disparu conroi) : des formations latines probables arredare, conredare, basées sur la racine germanique red : préparatif, arrangement (ready). D’où il appert que, ainsi que nous avons, malheureusement, notre franglais, nos anciens eurent leur germalatin ! On n’utilise plus guère arroi, il faut le reconnaître, et à vrai dire la seule fois que je l’ai trouvé chez un auteur de notre temps il s’agissait d’une traduction du Grec (Eschylle ?) par Saint-John Perse… Le mot signifie « équipage », « matériel », « train », « suite » : j’ai vu ce matin passer dans mon quartier, une voiture de mariés suivis de tout leur arroi…

Pour finir, cette belle nuit d’amour, nuit de noces d’Érec et Énide, chez Chrétien de Troyes :

Quant vuidiee lor fu la chanbre,

Lor droit randent a chascun manbre.

Li oel d’esgarder se refont,

Cil qui d’amors la voie font

Et lor message au cuer anvoient;

Que mout lor plest, quanque il voient.

Aprés le message des iauz

Vient la douçors, qui mout vaut miauz,

Des beisiers qui amor atraient.

Andui cele douçor essaient,

Et lor cuers dedanz an aboivrent

Si qu’a grant painne s’an dessoivrent;

De beisier fu li premiers jeus.

Et l’amors, qui est antr’aus deus,

Fist la pucele plus hardie,

De rien ne s’est acoardie;

Tot sofri, que que li grevast.

Einsois qu’ele se relevast.

Ot perdu le non de pucele;

Au matin fu dame novele.

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Robert le Diable, une histoire d’horreur et de rédemption, du XIIIème siècle

     C’est la chanson de Jean Ferrat au sujet de Robert Desnos et de sa mort en camp de concentration, Robert le Diable, chanson émouvante à pleurer, qui m’a amené à me souvenir d’une notice lue dans un livre d’histoire littéraire ; j’ai voulu en savoir plus, en allant voir aux sources. J’ai trouvé l’édition bilingue d’Élisabeth Gaucher, Robert le Diable, chez Champion, coll. Classiques, 2006.

     Robert le Diable s’est avéré être l’oeuvre d’un clerc anglo-normand, anonyme, du début du XIIIème siècle, qui comme d’habitude a fondu une série de thèmes et de formes plus anciennes pour créer une oeuvre nouvelle, puissante, à valeur d’exemplum — et inscrire un nouveau mythe littéraire dans notre littérature. Le mythe littéraire, selon les mythologues, ne devient consacré et pérenne qu’à la condition de se greffer sur des thèmes anciens et puissants, peut-être ancrés dans la psyché humaine (ou au moins dans celle des participants de la culture où s’ente le mythe).

     Tel est le cas de l’histoire de Robert le Diable, fils du Duc de Normandie (que plusieurs érudits ont voulu identifier à un personnage historique réel, sans qu’aucune solution ne fît consensus parmi les savants). Sa mère la Duchesse est restée 17 ans brehaigne après son mariage ; en vain a t-elle prié Dieu assidument. Furieuse, elle reproche à la divinité de ne pas répondre à ses prières : malheur au chrétien qui veut enchaîner Dieu, que ce soit par des prières ou des serments ! La duchesse en appelle au « Diable ailé » pour remédier à la stérilité de son union, puis s’effondre, et ne revient à ses sens qu’à l’entrée du Duc dans sa chambre ; elle est alors d’une beauté surnaturelle, et son époux n’y résiste pas :

« Dont eut li Dus si grant desir

Et tel talent d’a li gesir

Que, plus tost qu’il peut, sor le lit

L’emporte et en fait son delit (délice)« 

Je ne traduis pas, pour ne pas offenser mes chastes lecteurs, et pour conserver les sonorités de cette langue de nos ancêtres. Mais on peut néanmoins se demander si le moyen-âge, à l’apogée de la courtoisie, avait une conscience élaborée du plaisir féminin… Je laisse la question aux spécialistes d’histoire sexuelle. Quoi qu’il en soit un fils naîtra de cette nuit de feu maligne, ce sera Robert. Tout enfant il tourmentera ses nourrices ; adolescent il frappera ses maîtres, au point qu’il sera impossible de lui enseigner à lire ou écrire ; adulte il attaquera et tuera les serviteurs de Dieu, et même les nobles amis de son père ; adoubé chevalier, au mépris de la loi chevaleresque il ne laissera pas vivant un seul de ses adversaires de tournoi. Le pape, alerté de ces ravages parmi son troupeau d’hommes, s’entremet et menace d’excommunication le Duc, s’il ne met fin aux désordres de son fils ; le Duc, faible et craignant que ne se retourne contre lui la violence de sa progéniture, préfère exiler Robert. Celui-ci part donc dans la forêt, accompagné d’une bande de brigands violents, et ses exactions ne font qu’empirer. Un horrible point d’orgue conclut cette première partie : Robert a connaissance d’un couvent peuplé de femmes de haute noblesse (et de haute beauté) qui ont choisi de se consacrer au Christ ; il y entre par la force, et à lui tout seul massacre tous les vivants qui s’y trouvaient, avec une prédilection pour le meurtre des nones les plus angéliquement belles. La scène qui s’ensuit a la précision de l’hallucination et la cruauté des visions auxquelles atteindront les surréalistes des siècles plus tard — les modernes amateurs de « gore » ne la renieraient pas non plus : Robert, couvert de sang au point d’en rougir entièrement la robe blanche de son cheval, entre dans la capitale de son père, tandis que les gens fuient et se calfeutrent devant ce retour démoniaque.

« Del fier et de la glaive toute

Est si sanglente qu’en degoute

Li sans a ses piés contreval ;

Et tous li chiés de son cheval

Est si chargiés trestout de sang

Que poy y pert partout de blanc. »

(Traduction Elisabeth Gaucher : « [la lame de son épée et toute sa lance] étaient recouvertes de sang, dont les gouttes tombaient à ses pieds ; même la tête de son cheval en était si imprégnée qu’on n’en distinguait presque plus la couleur. »)

     Un étrange brouillard obscurcit la conscience de celui qui est l’objet unanime de la haine et de l’effroi… La grâce s’insinue dans l’obstination auparavant aveugle de l’insigne pécheur : « pourquoi moi » ? Il se rend auprès de sa mère, qui lui avoue le pacte diabolique auquel son désir d’enfant l’a conduite. Terrassé par la connaissance de son origine impure, Robert abandonne tout et se rend auprès du Pape, pour le supplier de l’absoudre… Le Souverain Pontife, dépassé par la démesure des fautes du misérable, le renvoie à un saint ermite, qui saura quelle pénitence lui infliger : l’épreuve, pour Robert, sera de ne plus parler, de passer pour un fou furieux, de ne se nourrir que des restes de la pitance donnée aux chiens. Robert gagne la cour Impériale (seul endroit où la populace n’ose le poursuivre pour l’écharper, puisqu’il doit jouer la démence) et y reste dix ans comme fou de l’Empereur ; cependant les Infidèles menacent Rome…

     Il est inutile que j’en dise plus, et à vrai dire la narration dans sa seconde partie prend un tour plus attendu, et un peu répétitif (à tel point que je me suis interrogé sur la possibilité d’interpolations de copistes, mais Élisabeth Gaucher n’en fait pas mention). Inutile aussi que je commente la signification allégorique de l’histoire, dans le contexte religieux médiéval : ce n’est pas que je sois partisan d’une critique dés-historicisée, mais Élisabeth Gaucher dans sa préface évoque en spécialiste les significations médiévales de la folie, les considérations patristiques sur les accès du corps au monde et à la connaissance puis à la grâce, les valeurs illocutoires de la parole dans la pensée du moyen-âge… Je renvoie à son édition, et à sa bibliographie. Ce qui m’intéresse à titre personnel et pour faire connaître ce texte important de mon patrimoine, ce sont les échos, les répercussions qu’il éveille dans l’esprit du lecteur moderne. Car je crois à une signification de cette légende qui, si elle ne saurait être universelle et intemporelle, enjambe néanmoins les siècles, et demeure étonnante et presque perturbante, pour une conscience moderne. Il s’agit du mythe de l’origine, et de la part maudite, ou sacrée, en tout cas de la part de mystère initial : celle ou celui qui se penche en elle-même ou lui-même, qui remonte toujours plus vers l’amont de ce qui la ou le fait, des sources de son désir, s’expose au vertige d’une anamnèse et d’une analyse infinies. « Je ne peux pas ne pas vouloir ce que je veux », ainsi que le disait Schopenhauer.  Nos canaux n’ont pas de fin, nos vaisseaux sanguins pompent un sang de provenance, en définitive, inconnue, notre psyché trempe dans un bain aux contours indistincts. Il s’agit du grand mystère du parlêtre, que rencontre métaphoriquement Robert, et auquel le moyen-âge assignait cette origine parfois divine, parfois démoniaque. La pulsion nous occupe, nous négocions continuellement avec elle, comme une puissance qui nous identifie, ou parfois nous est étrangère, lorsqu’elle ne ravage pas une vie de même manière que Robert dévaste le duché paternel. (Autres échos psychanalytiques ici, mais il revient à chacun de donner son sens au texte).

Une autre écho, enfin, de ce texte — et j’ai conscience de m’aventurer ici sur un terrain piégé, aventureux et subjectif — serait celui des recours extrêmes et des compromissions auxquelles peut conduire le désir d’enfant, envers et contre tout : procréations d’êtres sans pères, pari immense dont sera éventuellement redevable un autre que celle ou ceux qui l’ont pris, vocation d’un être futur et pourtant aimé, aux tourments de l’absence et de l’inconnaissable.

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