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Coronablog 4 La lutte – Le départ

Cy Twombly, L'Île des Réfugiés

A la relecture des quelques lignes que je pouvais jeter au mois de mars dans mon journal, je constate que le temps se densifiait: mes pensées, mes émotions, mes états d’esprit se succédaient à vive allure, se chevauchaient contradictoirement. Je n’avais ressenti cette accélération qu’une seule fois précédemment, lors des premiers jours de vie de mon fils, venu au monde extrêmement prématuré, quand les données venues de sa couveuse balançaient nos espoirs heure par heure tant et tant, que la semaine d’incertitude sembla finalement avoir duré des mois…
Lorsque je parvenais à stopper ou bien oublier cette cavalcade, le présent sur lequel j’ouvrais les yeux, matériellement étroit, semblait s’approfondir aussi en enfilades de significations et se décliner en motifs infinis … Un instant j’ai pensé me lancer dans une exploration du présent, découvrir ce que peut recéler de trésors cette tête d’épingle inconcevable sur laquelle nous nous tenons: exploration paradoxale comparable à l’immense voyage que Xavier de Maistre avait pu faire de sa chambre… Ainsi peut-être j’aurais pu repolariser en aventure intérieure ce calage de la vie – comme à partir de l’ensemble vide, après tout, on a bien essayé de reconstruire tout l’infini des nombres. Entrée de journal du 23 mars: « ne pas penser à l’avenir. Se limiter au présent. Le voir s’ouvrir, peut-être, comme un labyrinthe dont on n’avait pas imaginé les profondeurs et les complications, derrière les ironiques parois. »
(je ne sais plus du tout ce que j’entendais par « les ironiques parois »)
Ce grand projet, n’existant que dans le présent, partit avec lui. Je continuais à éprouver tension, confusion, anxiété. Chaque matin je me réveillais trop tôt, tremblant d’angoisse et de tension nerveuse. Ceux parmi mes principes de conduite qui semblaient adaptés à la situation, et qui étaient souvent inspirés du stoïcisme de Marc Aurèle (lu dans le texte grec des Pensées mais aussi à travers les commentaires du beau livre de Pierre Hadot, La Citadelle Intérieure) – nommément: raison garder, endurer, persévérer, accepter comme une nécessité neutre ce sur quoi je n’ai pas prise – ces principes se heurtaient à mes limites et devenaient de vaines et oiseuses injonction; le corps, tout simplement, ne suivait pas, et dérivait de sa vie propre loin des sentiers de raison. Comme le savaient les vieux philosophes, les principes philosophiques ne tiennent devant l’évènement qu’autant qu’ils ont été préparés à son choc par des années d’entraînement. Mais comment aurions-nous pu être préparés ? Dans une génération qui bien sûr avait connu des difficultés, mais cependant avait été épargnée comme aucune autre des décennies et siècles précédents ? Et dans un temps où, au lieu de se manifester en attaques frontales, les dangers sont dissimulés au sein de systèmes insidieux ?
Autres entrées de journal du même 23 mars, à de différents moments de la journée (un signe supplémentaire du fol dérèglement du temps): « toujours tourner l’expérience en quelque chose de positif »; « se rappeler de François Roustang [psychanalyste et auteur, décédé en 2016] : accepter la situation, jusqu’à imaginer qu’elle durera toujours, pour garder l’énergie d’agir à partir de l’intérieur de la situation lorsqu’on l’aura embrassée »; « continuer, s’aiguiser, ressortir, sinon plus fort, du moins point trop affaibli »…
Les principes de sagesse et de raison-garder n’étant qu’insuffisamment opérants, je cherchais autour de moi des appuis. Les livres, d’abord, qui couvrent les bibliothèques dans chaque pièce de mon appartement, me rassuraient comme des amis bienveillants et disponibles (encore aurait-il fallu avoir plus de disponibilité pour lire car l’intégralité de mon travail se continuait sur internet, et le peu de temps qui me restait de perdait dans la confusion mentale et la spirale des pensées morbides). Et aussi: écrire. Je n’avais presque rien écrit de toutes mes années récentes de très dur labeur professionnel; je reprenais le journal que j’exploite maintenant pour reconstituer ces derniers mois.
Le journal, les préceptes philosophiques, les exercices de relaxation et de méditation, tout cela: autant de tentatives de donner une forme à l’évènement, de l’y contenir.
Mais le 24 mars la crise atteint une nouvelle hauteur qui balaye les digues derrière lesquelles j’essayais de protéger ma raison : Air Canada annonce l’interruption de ses vols transatlantiques à partir de début avril. Il faut expliquer que je gardais encore l’espoir, envers et contre tout, qu’après quelques semaines la situation serait rétablie ou sous contrôle suffisamment pour que ma famille – mon fils – puisse effectuer un voyage prévu de longue date et venir me rejoindre, de Toronto. (Espoir qui m’avait fait « tenir le coup » mais en vérité absurde dès l’abord: pourquoi, à l’abri et vivant normalement dans un pays où le virus n’avait pas encore abordé, voudrais-je les voir venir se confiner de mon côté de l’Atlantique?)
Après avoir connu quelques jours plus tôt la déchirure de l’Europe, en une nuit rehérissée de frontières qu’il m’avait fallu franchir in extremis, apprenant cette dernière nouvelle de l’interruption, je crus voir devant moi les flots de l’océan atlantique qui montaient et s’étendaient indéfiniment, vierges comme on peut considérer qu’ils l’étaient avant 1492, et surmontés d’un ciel pur de tout sillage d’avion, de toute fumée de réacteur – une immensité bleutée et infranchissable, qui me coupait de ce que j’avais de plus cher au monde… Il n’y avait donc qu’une fenêtre de tir, comme on dit des fusées, de quelques jours, après quoi tout serait forclos, et nous serions tous dans nos pays et dans nos villes comme sur des îles désertes séparées les unes des autres pour des mois, peut-être une année… Que fallait-il faire ? La pression des évènements ne laissait pas le temps de les reformuler en les articulant à des principes de conduite… Et d’ailleurs les principes sont souvent contradictoires, et la raison délibérante est par conséquent souvent une fiction paralysante…
Parlante est à ce titre mon entrée de journal du 24 mars: « C’est comme s’il y avait deux personnes inconciliables en moi: l’une prône l’acceptation, le choix actif de la passivité… L’autre méprise (j’ai rayé: considère) la première qu’elle trouve semblable à un mouton idiot que l’on conduit à l’abattoir sans qu’il tente de s’échapper… »
La lutte contre les évènements / la patience et la résignation?
Souvent, ne pouvant choisir entre deux voies, j’ai attendu d’être gros comme un oeuf de la décision. Mûrie à l’intérieur de moi, de ma complexion et aussi de ce que je me figure être quelque instance secrète de fatalité magique, elle a souvent fini par éclater et se rendre impérative. C’est une manière que j’ai de décider tout en me donnant l’air de ne pas avoir décidé, et que la nature l’aurait fait pour moi (peut-être est-ce vrai).
Il en a été ainsi le 26 mars. Après une nuit pas plus mauvaise qu’une autre, il m’est impossible de me réveiller totalement: c’est-à-dire que je suis conscient, mais d’une conscience qui n’est pas celle, adaptée à ce monde, qui nous permet de nous lever et d’organiser rationnellement nos actions pour répondre aux exigences sociales et à celles résultant de nos propres intentions. Je crois – je ne m’en souviens plus – que j’appelle au travail pour signaler que j’étais malade, puis je reste allongé, durant des heures, en proie à un malaise presque hallucinatoire, régressif… Je rêvais que j’étais confiné avec ma grand-mère, ou ma mère ; il y avait une piscine vide (comme celle, jamais remplie car fissurée et dangereuse, de ma villa de Meknès ?), on aurait pu la remplir – mais ma porte ne s’ouvrait plus, du tout… Prisonnier ! En fait ce n’était que ma grand-mère, ou ma mère, qui faisait le ménage derrière la porte et ainsi la bloquait… Des écrans m’entouraient (les heures quotidiennes de télétravail…), et le son d’une explosion immense, en ville, planait et maintenait son intensité sans se résorber…
Après plusieurs heures de ce qui parut être un demi-sommeil halluciné je pus me lever (je consultai les journaux sur internet pour vérifier qu’aucune explosion n’avait eu lieu, tant l’hallucination avait été convaincante), toutefois très éprouvé par le moment délirant, et paniqué devant l’éventualité de perdre le chemin de la réalité, de finir emporté – en tant qu’esprit conscient, structurant, de mon individualité et garant de son juste rapport avec la réalité sociale et matérielle – emporté dans la confusion de tout – tout ce qui était en moi, tout ce qui était hors de moi– c’est-à-dire emporté dans la folie. (C’était sans doute une crainte naïve, on ne sombre pas d’un instant à l’autre – on traverse des phases de dérangement, mais qui ne durent pas, dans les premiers temps de la maladie mentale ?…) Dans mon journal j’écrivais: « toutes les préoccupations précédentes sont dépassées ».
Puis j’envoyais un courriel à mon directeur lequel, pour élusives que mes explications eussent été, me rappela immédiatement (peut-être n’étais-je pas le premier à mal tourner et commençait-il à reconnaître les symptômes alarmants)… Je passe sur les péripéties des heures suivantes, les choses s’enchaînaient très rapidement… En début de soirée une spécialiste médical m’aidait à reconnaître ce qu’il se passe en moi depuis des jours, à voir comment tout une histoire préalable, une identité construite sur toutes les décennies de ma vie, en strates successives dont certaines, portaient les stigmates des crises anciennes, et remontant très loin dans le temps, comment toute cette histoire me conduisait à ce que je vivais, aux modalités de ma réaction… Les questions précises de cette femme médecin éclairaient les liens qui auraient dû m’être évidents entre le passé et le présent, voire frappaient de nullité la séparation artificielle de ces deux dimensions… Il est étrange que nous nous pensions, et même que nous pensions les autres, comme n’existant que dans un présent perpétuel. Seuls les personnages de fiction, et les êtres réels passés du côté de la mort (je veux dire les morts, qui deviennent pour nous des objets de narration ainsi que les personnages de fiction), ont droit à leur existence historique, leur évolution… Mais nous, occidentaux modernes, il nous semble que nous ne faisons que hanter la crête de temps de notre présence incertaine et diffuse, que nous nous déplaçons pour ainsi dire avec elle en chevauchant le néant sur une étroite plate-forme de l’être, négligents d’une plus vaste conscience ; et nous supposons de même que nous ne rencontrons nos semblables que dans la brièveté de ce lieu précaire et éphémère toujours en train, à peine né et à peine effleuré par nous, de refluer et s’effondrer dans le non-être. D’où peut-être l’urgence du jouir, du prendre.
(Il est même curieux et contradictoire que nous déployions en même-temps des efforts surhumains pour obtenir des biens ou des états qui ne se concrétiserons pour nous que des décennies plus tard, au bénéfice d’un autre nous-mêmes qui n’est, au moment où nous travaillons pour lui, qu’un être de fiction – dont la venue à l’existence n’est même pas garantie !)
Le médecin, fort de son expertise, décèle presque immédiatement dans ce que je lui disais ce qui, dans ma vie, avait préparé mon implosion, l’avait rendue inéluctable. Journal du 26 mars: « Le confinement nous renvoie à nous mêmes, à ce que nous sommes, décompose nos failles, nos lignes de crête, nous remontre les ressorts qui nous ont faits… Ces images dont nous ne nous défaisons pas… L’enfance, la construction… Comme si le Moi ébranlé exhibait ses fragments pour crier: Si ! Si ! Je suis ! « 
Muni d’un justificatif médical m’autorisant à continuer mon travail à distance, dans la nuit je réservais une place sur l’un des derniers vols pour le Canada, et je trouvai un lieu de quarantaine. Ce serait Waubaushene, à deux heures de route au nord de Toronto, sur un bras du lac Huron.

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Coronablog 3 – La paix… La mort ! La paix !

Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura!


On ne se retrouve pas seul au fond de la souricière: on y parvient accompagné de ce personnage peu sûr et agaçant, auquel on préfère en général ne pas penser: soi-même.
Pour moi la souricière fut le domicile solitaire dont la porte, au soir du confinement, s’est refermée sur moi. Mes conditions n’étaient objectivement pas trop pénibles : frondaisons d’arbres aux fenêtres, chants d’oiseaux, possibilité de sortir s’aérer dans une forêt proche, de courir dans un parc et, en ersatz de vie sociale, des heures quotidiennes de communications professionnelles, obligatoires mais bienvenues.
Pourtant j’ai commencé immédiatement à spiraler vers le bas. J’utilise ce verbe « spiraler » pour figurer ce que je ressentais: une chute, morale, vers un fonds indéterminé de profondeur inconnue, accompagnée de pensées tournoyantes, illinéaires, incohérentes et impossibles à suivre si ce n’est dans leur direction globale qui était d’aller toujours plus vers le bas (le bas conventionnel de la dégradation, mais peut-être existe-t-il des cultures où l’on s’élèverait vers un ciel qui serait celui du malheur et et du désordonné ?), vers la perte de tout horizon et de toute perspective. Après le premier traumatisme de la fermeture brutale des frontières (l’Union Européenne, soixante fois confirmée depuis sa fondation, et en une nuit défaite, déchirée comme une feuille de papier derrière laquelle il n’y avait rien) c’était le vol par lequel je devais retrouver mon fils qui était annulé: les lignes aériennes disparaissaient des écrans, retombaient caduques dans l’oubli de l’océan des données. Les compagnies aériennes, essaims fragiles d’oiseaux de fer frappés en plein vol d’un poing immense, n’allaient-elles pas toutes s’écrouler ? Je ne savais quand je reverrais ma famille, ni si je les reverrais. Les produits les plus élémentaires commençaient à laisser place à de grands trous dans les linéaires des supermarchés, l’impossible devenait possible, y-compris moi-même tomber malade, peut-être gravement malade, sans avoir revu mon petit garçon (comme Le Docteur Jivago, ai-je pensé, et cette idée m’a fait commander le livre dont la lecture passionnante me soutiendra plus tard lors de ma quarantaine dans les bois). La privation des habitudes et des relations humaines laissait ces sombres idées s’installer, sans que la fréquentation quotidienne de la routine et de la banalité puisse remplir son office de contrôle et de rappel au réel. Ma confusion s’aggravait : une fois mes heures de télétravail faites – et correctement faites, je dois dire, car je me retrouvais de la paix dans l’accomplissement des tâches professionnelles qui me replaçaient dans ma fonction de rouage de la machinerie sociale, et me procuraient l’évidence que cette machinerie existait encore, tournait encore – une fois ces heures achevées il m’était impossible de me concentrer. J’oubliais tout, et dix fois par jour je perdais : mes lunettes, mon téléphone, mes vêtements… Je me rendais dans des pièces pour y réaliser que je ne savais plus ce que je venais y chercher… La nuit, des cauchemars… Et sur tout, la résille de l’angoisse s’appesantissant…
Une psychiatre avec qui j’ai parlé plus tard a rapproché cette rapide détérioration de mon état mental, de mes moments passés de dépressions – une première fois lorsque j’avais 20 ans, une autre fois à 30 ans – les anciennes fêlures se réveillant ; le fait que je n’aie même pas pensé à faire ce lien témoigne d’à quel point je vivais dans le présent !
(Là se trouve d’ailleurs l’une des dimensions traumatiques du confinement, peut-être même sa principale : la collision entre des organismes, des organisations, complexes, porteurs de leurs histoires stratifiées, de leurs relations multiples, de leurs objets d’action ou d’étude ou d’intervention, de leurs appétences de leurs dynamismes tendus vers des fins propres (je parle de nous, êtres humains, vivants, mais aussi de nos institutions), leur collision soudaine donc avec une présentification, une pétrification instantanée, presque universelle, de toutes choses : abolition des projets, des travaux, des fréquentations, des retrouvailles, des habitudes… Une immédiateté généralisée et sans espoir qui brise toute évolution et obère tout d’une fois le sens patiemment conféré à nos vies…)
Et puis les échos et les grincements d’un monde en train de s’arrêter sur ses rails emplissaient de plus en plus la double souricière de mon appartement et de ma tête. Qui n’a pas ressenti que tout le confort par lequel nous pouvions nous prémunir contre l’évènement était devenu moralement poreux au surcroit de misère s’abattant sur une planète presque entièrement connectée ? Des décomptes macabres quotidiens, des conflits civils acerbes, des inégalités explosives, des populations pauvres mises en demeure de choisir entre la faim et la maladie… Autant de fléaux promus à la notoriété universelle par les réseaux d’information, autant de malheurs s’immisçant en nous et fracturant de leurs ombres notre psyché… Si les anthropologues et les éthologues ont raison lorsqu’ils croient pouvoir isoler une empathie animale, native, qui nous fait nous mettre spontanément à la place des autres membres de l’espèce et nous fait nous ressentir de leurs vicissitudes, voire nous poussera à leur porter secours au prix éventuel de notre propre conservation, alors l’énorme caisse de résonance des media sollicitait cette faculté d’empathie (qui a quand même l’air très variable selon les individus et les sociétés) à outrance, jusqu’à la saturation. Fermer les écrans, couper l’internet, n’étaient plus des solutions praticables, quand ces écrans étaient aussi les dernières lucarnes ouvertes sur le monde extérieur, et les médiateurs salutaires des derniers liens humains …
Les nouvelles des parents et des amis se faisaient également préoccupantes: qui présentait au virus tous les facteurs de vulnérabilité par l’âge et les maladies passées ; qui plus âgé encore était à l’hôpital en pleine pandémie au chevet de sa conjointe accidentée, dans une île d’où il était devenu impossible de repartir ; qui était chez soi à Paris, contaminée et dans l’expectative de son évolution de santé ; qui également touchée par le virus, bien plus durement, enchaînait les complications adventices ; qui, hospitalisé, ne donnait plus de nouvelles ; qui testé négatif était pourtant en proie à d’horribles quintes de toux ; qui bloqué chez soi en Italie du Nord voyait la situation alentour se développer « comme dans un film d’horreur »…
(les amis qui seraient perdus ne le seraient finalement pas du fait de la maladie)
Et moi, corps interdit de déplacements, je me retrouvais perclus comme un Bernard Lhermite au milieu de sa coquille, agissant et parlant et m’informant au moyen d’extensions électroniques qui en retour me communiquaient une part des maux éprouvés par mes connaissances atteintes par la maladie, et les convulsions d’un monde arrêté dans sa course (course déjà désastreuse avant la pandémie).
La traversée des jours devenait irréelle et nébuleuse, colorée de morbidité, de projections accablantes et d’incertitude. Paradoxalement, une tension permanente me donnait l’impression d’un niveau inhabituel d’énergie – mais accompagné de maux de têtes constants. Une tachycardie tenace, qui ne me laissait de répit que lorsque j’étais absorbé dans mes activités professionnelles en ligne, m’obligeait à de fréquents exercices de respiration et de relaxation pour essayer d’endiguer l’emballement inexorable de mon coeur ; je parvenais à grand peine à écrêter les plus désagréables accélérations.
Si des médecins me lisent ils poseront sans doute les mots justes sur cet ensemble de manifestations, et le diagnostic sans doute évident et banal devant leur être associé.
Comme le Dante du début de la Divine Comédie j’étais, au milieu du chemin de la vie, perdu dans une forêt de sombre effroi; et la forêt intérieure s’hybridait à cette autre forêt de sortilèges dans laquelle nous nous compromettons tous, nous nous livrons, sans savoir si nous ne devenons pas peu à peu ses victimes charmées et consentantes, voire pour finir, les greffons, les excroissances, nourris de sa sève et participant de ses structures, de cette forêt qui nous engloutit. Bien sûr je pense à l’infinie forêt profuse d’internet.
Comme l’animal dans la forêt matérielle qui le nourrit (ou le mange), nous ne retenons, de l’intense afflux des signes, que ceux qui « nous parlent », nous promettent ou nous inquiètent… Mais comme pour l’animal, cette sélection, en soi imparfaite, suppose l’immersion, au moins partielle, dans d’immenses quantités d’informations, de sollicitations…
Comme pour vous, durant le confinement, les heures passées dans le monde reconstitué des écrans se sont multipliées comme les pétales d’une fleur capiteuse dans un milieu propice. Dans la solitude, un flot d’images bleutées glissaient de l’écran de mon ordinateur sur mes rétines. Le plus souvent, j’absorbais distraitement le flux vaguement instructif des images du monde. Mais emmi celui-ci, de tout ce qui circulait à ce moment là, un jour quelque chose m’a particulièrement frappé: un documentaire de Skynews, tourné dans un hôpital lombard en ce premier acte du covid19 en Europe, quand on n’arrivait même pas à croire à ce qu’il se passait: le bouclage total de la plus grande région industrielle d’Italie, l’horreur des hôpitaux débordés, les milliers de morts en quelques dizaines de jours… Le documentaire, tourné dans l’un de ces hôpitaux en première ligne de la crise, et portait sur l’affreuse létalité du virus en Lombardie, et sa mutation pour toucher des gens de plus en plus jeunes… Y étaient montrées les chairs indécentes, flaccides, passives et mûres, des malades en réanimation, échoués sur les lits des soins intensifs, intubés, nourris, insufflés, abandonnés sans réponses à des mains professionnelles, précises, qui les retournaient toutes les 6 heures, comme on retourne une baleine flasque échouée sur un banc de sable… Durant les quelques jours de tournages, disait la voix off, seule une personne était revenue vivante de ce séjour des mort-vivants. C’était terrifiant, et toute la soirée et le jour suivant la fin d’après-midi où j’avais visionné le documentaire, je restais hanté par les scènes vues. Effroi d’un mal mortel se propageant invisible, images dressées lugubres, ataviques, des grandes pestes du Moyen-Âge, de la grippe espagnole… Mais au delà, c’était l’ambivalence de ma propre réaction qui me faisait le plus peur: logée dans l’angoisse de la mort, mêlée à elle comme un subtil distillat de poison, j’éprouvais en effet la secrète mais très profonde envie d’être l’un de ces corps au yeux mi clos, affranchis du souci, et qu’un ballet de masques a délégation de faire vivre, d’alimenter… Enfin ne plus avoir à résister, à s’efforcer… S’en remettre au destin, qui vous retourne toutes les six heures… Et que plus aucune issue ne dépende de votre lutte ou de votre volonté… Appel secret du repos définitif, abandon à la défaite inéluctable – secrète convoitise de la mort…

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Coronablog 2 : dans la ville morte



Il va sans dire que tout est faux… Il n’aura fallu que quelques coups de semonce pour faire crouler la prétention de notre monde à la véracité. Les acteurs se sont figés, ne sont plus que des masques parlants. On n’a plus jugé utile d’entretenir les décors, laissés à l’abandon, rendus à leur matérialité obtuse.
Quant à moi le hasard m’a saisi tout vif au milieu des rues de Rome. Comme pour aspirer une longue dernière bouffée d’oxygène, ou pour tirer le dernier trait parfumé au cigare capiteux de la vie d’avant, j’ai démesurément allongé le trajet qui devait me ramener chez moi, près de la Piazza Reale di Roma. Voici pour commencer le coronablog de mon confinement les photos de cette dernière nuit. Avec lesquelles je suis parti m’enfouir loin, au coeur de ce siècle.

Le Castel San Angelo
La Turre dei Vecchi Romani, au bord du Tibre
Santa Maria dei Russi
Le tombeau de Cecilia Metella, sur la Via Appia, avec les affiches du festival qui n’aura pas lieu. L’angoisse m’avait porté trop loin dans la nuit…

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Coronablog 1: l’annonce, l’enfermement, le Grand Moi et le Petit Moi

Au moment où la vague du confinement m’a rattrapé, j’étais finalement rentré chez moi, dans mon pays, c’est-à-dire dans le pays où je vis. Je travaillais en ligne ce jour-là; informé, il se passerait néanmoins de longues heures avant que j’aie la disponibilité de faire face à l’évènement.
Longues heures au bout desquelles j’ai finalement quitté le réseau numérique professionnel, déposé les écouteurs et le micro, lu tout ce que je pouvais sur internet, et compris comme tout un chacun que nous entrions dans un temps d’exception. Ce devait entrer en vigueur à 23H, ou à minuit, je ne me souviens plus (et à quoi bon une recherche futile) : tout fermerait. Sonné, c’est tout ce que je pouvais comprendre. Attrition soudaine: ma tête était remplie de cendre, mes pensées tournaient en tous sens, avec une idée fixe, obsessionnelle, un moyeu de haute tension au milieu d’une tornade panique de mots et de phrases sans queue ni tête : partir ! sortir ! au plus vite, de cette zone d’enfermement ! gagner le large et puis de là, sans doute, encore plus le large ! En tout cas ne pas rester emmuré! trouver l’air, les grands bois ! les ciels ! Je n’allais pas tenir le coup, seul dans ma maison en pays étranger, il fallait mettre l’essentiel dans une grande valise, le matériel de travail en vrac dans la voiture (ordi moniteurs écouteurs webcam), sélectionner une douzaine de livres, de la poésie bien sûr… Jusqu’où est-ce que je pouvais aller, conduire, avant l’échéance de minuit (si je me souviens bien) ? Mais seul? Un immense sentiment de solitude, exagéré et exorbitant, me poignait alors, dans cette période. Tout seul dans les bois, ou au bord d’une mer nouvelle, ça me paraissait finalement presque aussi terrifiant que seul entre quatre murs (c’est pourtant bien cela qui est advenu, seul avec les bois le ciel et l’eau). J’appelais les quelques amis auxquels je pouvais penser, en ce pays étranger où je me trouve : tout le monde était abasourdi, mais personne ne semblait inquiet autant que moi, c’est-à-dire inquiet au point de m’accompagner au débotté dans ma fuite… En fait, malgré tout ce qu’il s’était déjà passé en Chine, en Italie, les gens croyaient naïvement à l’annonce de deux semaines de confinement, trois semaines au plus… Il était évident qu’il n’en irait pas ainsi, mais je n’ai pas trouvé la force de partir immédiatement, l’évènement avait anéanti mes capacités de décider.
C’est sans doute dans les moments de crise, quand les circonstances nous somment, que nous croyons surprendre, à travers nos décisions et nos réactions les plus instinctives, ce que nous avons en nous, de quel alliage nous sommes faits.* Et ce jour-là j’ai donc pu me jauger : comme incapable et de vision claire et de prompte décision, devant un déroulement rapide d’évènements pressants. (Exit toutes ambitions politiques, directoriales ou militaires, que de toutes façons et fort heureusement, je n’ai jamais nourries !)
Observons nous: il nous en reviendra au moins un confort, celui du sens (et un mystère, celui du non-sens). Je serais vraiment curieux de savoir ce qu’il en a été pour vous; quant à moi, ces premiers jours où la pandémie m’atteignait préfiguraient ce que serait le grand bénéfice secondaire de toute la crise, à savoir une occasion de se ressaisir de soi-même; la crise le milieu où se cristalliseraient sous formes observables et intelligibles nos lignes de forces et de faiblesses, notre histoire personnelle – à la pointe de laquelle nous ne pouvons que nous continuer – et collective – le grand récit trouble où nous ne pouvons que nous inscrire, voire à faux – sine unquam tabula rasa quaecumque…
À moi qui n’ai qu’un sentiment d’identité diffus et toujours à reconquérir (non au nom de la vérité, puisqu’il n’y a aucune vérité dans l’identité, mais en celui de la santé psychique et de l’aptitude à vivre) cette crise a été l’occasion de voir apparaître en plein et de manière flagrante la continuité de mon existence, l’évidence de sa persistance – morceau de cire malléable mais qui reste le même morceau de cire…
Certains esprits qui se trouvent forts, penseront peut-être que je fais un trop grand conte de circonstances où je n’étais guère exposé ; mais qu’ils se souviennent que l’on était alors, en occident, au tout début de la contagion, et que l’on ne savait à quel degré de gravité elle atteindrait, que le pire paraissait à craindre; et si les esprits qui se trouvent forts ne l’ont jamais éprouvée, cette crainte, je ne leur fais pas compliment d’être incapables de dépayser leur point de vue au delà d’eux-mêmes, vers des régions où, pour citer un ami italien qui a perdu l’un de ses proches, « on vivait dans un film d’horreur », ou bien vers des situations où, pour évoquer un ami français qui lira peut-être ces lignes, on pouvait soi-même sortir du coma et d’une horrible détresse physique et morale pour apprendre par surcroit que ses parents les plus proches avaient trouvé la mort et étaient déjà réduits en cendres.
Si justement j’ai possibilité de tirer des leçons et me conforter de ce qui ne m’a pas tué, c’est que je n’ai pas été si écrasé que de ne plus pouvoir penser: car dans les extrémités de l’atteinte ne se présente sans doute plus l’occasion de la connaissance de soi, lorsque la violence des assauts de l’évènement et la profondeur de ses lésions ne laissent la force ni le loisir à la conscience disloquée de se rassembler ni de se reconnaître.
Une autre observation, que je formule maintenant bien qu’elle ne me soit pas venue à l’esprit durant les semaines et mois de confinement, ressort de la comparaison avec d’autres crises majeures de mon existence (il faut bien qu’il y en ait eu, tant je suis loin, désormais, d’être né de la dernière pluie ) : en cette dernière rencontre, bien que culbuté dans l’angoisse, je ne me suis pas trouvé totalement aliéné, alors que, autrefois, j’étais confondu par l’évènement violent, emporté dans son cours, dispersé dans ses accidents, meurtri sur ses écueils, dans une passion paradoxale qui me perdait, sauf dans la capacité à souffrir. Dans cette toute récente occurrence en revanche j’ai conservé à travers toute la période une part de distance critique et une capacité de m’observer et d’analyser mes réponses (au sens de « réactions » plus que de stratégies concertées). Progrès probablement facilité par l’âge et l’usage de la vie, mais que je ne puis non plus m’empêcher de mettre en relation avec mes années de fréquentation des philosophes stoïciens: « à chaque impression désagréable, fais de ton mieux pour immédiatement lui dire —tu n’es qu’une impression, et pas du tout ce que tu sembles être; puis examine la et juge la par ces normes dont tu disposes, dont la première et la plus importante est de déterminer s’il s’agit d’une chose qui dépend de toi ou d’une chose qui ne dépend pas de toi, et si elle est en rapport avec les choses qui ne dépendent pas de toi, rappelle-toi qu’elle ne te concerne en rien » (Epictète, rapporté par Arrien, Encheiridion). Dans le stoïcisme une instance rationnelle, presque désincarnée ou asubjective, garde au centre de l’être un oeil placide ouvert et discriminant, et cette instance n’est pas plus touchée par l’évènement extérieur qu’elle ne l’est par la pluie nécessaire et insignifiante.** De même dans la méditation associée au boudhisme un « Grand Moi » veille et se dédouble du « Petit Moi » emporté par les passions et illusions du devenir subjectif. Je veux croire qu’au fil des années un peu au moins du maillage de ces verbes de sagesse a pu pénétrer la chair.
Pour en revenir au déroulement des évènements, même s’il n’est peut-être pas le plus important, les heures de cet après-midi – le dernier libre avant le confinement – se sont perdues dans une grande confusion mentale, le temps passait et se diffusait en réflexions sans conclusion, en mouvements désordonnés. En fin d’après midi, après avoir consulté beaucoup de cartes routières et de listes de locations saisonnières plus ou moins bucoliques, je n’étais finalement pas parti, je n’avais fait aucun bagage. Il ne restait plus que trois ou quatre heures avant que les routes elles-mêmes soient interdites. Je suis sorti prendre l’air; essayer de calmer mes pensées. À vélo, en direction du centre ville.
D’abord j’ai suivi de longues avenues automobiles, rébarbatives et largement vides. Puis, arrivé en bordure du centre, où la ville commence à se densifier, zone où des groupes d’amis et des familles avaient l’habitude de se promener, des policiers dispersaient les rassemblements un peu nombreux (déjà interdits?). Plus loin le centre urbain semblait, par contraste avec ces lieux populaires, particulièrement vide, mais les quelques marcheurs que j’y voyais semblaient aller sereinement à leurs occupations (lesquelles, tout étant fermé ?). Sur une place importante une policière s’est approchée de moi, et j’ai bien cru qu’elle voulait me renvoyer à mon intérieur, mais il ne s’agissait que de m’informer que l’on n’avait pas le droit de rouler à vélo sur la place. Pourtant les rues s’étaient maintenant presque complètement vidées. Je ne pouvais me résoudre à rentrer m’enfermer: solitude pour solitude, à l’extérieur au moins j’avais le réconfort de ce grand ciel qui s’obscurcissait au dessus de moi, et la liberté de respirer l’air sans limites ; peut-être inspiré par ces espèces simples et éternelles que sont le ciel et l’air, je me suis assis devant l’un des plus anciens édifices religieux de la ville, mais sa beauté maintes fois admirée, cette dois m’échappait en partie : tout, privé d’hommes, commençait à renvoyer l’écho creux d’un décor de carton…
J’ai encore téléphoné à un ami, qui préparait son appartement pour que sa famille habituellement séparée puisse y passer ensemble les semaines de confinement et nous avons longuement partagé nos incertitudes et nos inquiétudes; enfin c’était la nuit, l’heure fatidique se rapprochait, il fallait bien rentrer, sauf à encourir le hasard d’une rencontre avec les autorités.
Absents, dans la ville, les hommes, absente la lumière du jour qui avait éclairé leur gestes, l’impression de facticité se renforçait jusqu’au morbide : tous nos monuments sont le fruit d’une histoire humaine menée au plein jour, au regard de la société qui les ont suscités, et ils n’avaient plus de sens dans leur solitude: lorsque nous serons tous morts, nos monuments seront sans objet et restitués à la matière. (La mort colorait mes impressions car personne ne pouvait exclure, alors, d’être emporté par le Covid19, on ne disposait pas encore des informations sériées permettant à chacun d’évaluer rationnellement son risque.) Je me sentais un fantôme hantant la scène vide et immense d’un théâtre, dans un entrepôt parsemé de bâtisses creuses demeurées où le hasard les avait jetées.
Le confinement étant presque universel, tout lieu semblait flotter au dessus de ses coordonnées spatiales et se trouver à la fois partout et nulle part. Dans cet état d’esprit, dans un sursaut d’humour aussi à l’orée de l’adversité, j’ai pris les photos qui feront l’objet de la publication suivante.

(*Il s’agit en tout cas de l’opinion courante: l’évènement redresse l’individu à sa hauteur, ou au contraire le voit s’aplatir, de toute manière lui fait « donner ce qu’il a dans les tripes ». Mais est-ce juste? Face à l’irruption de l’inattendu il m’est arrivé d’être courageux jusqu’à l’absurde, ou paralysé de lâcheté, ou de réagir par instinct avec un incroyable à-propos (qui m’a sauvé la vie), et en ce qui me concerne je ne suis pas certain qu’une telle diversité de réactions ne signale pas le plus pur et le plus contingent, inconséquent hasard.)
(**Malade, alité, abattu par des coups du sort ou des injustices, toujours j’ai trouvé réconfort à la lecture – même lente et laborieuse, en Grec – de Marc Aurèle.)

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Coronablog -1 Jardin mortuaire des délices. Les frontières ferment.

Quels beaux animaux nous sommes, dans notre imprévoyance! Il n’y a que quelques coups d’avance que nous voulions prévoir; le zèbre s’abreuve parfois à la même source, et côte-à-côte, que le fauve qui le mangera.
Quand, nous Français, sommes-nous entrés dans la crise ? Quand nous nous y trouvions déjà plongés, et qu’elle semait la pagaille dans les opinions et les partis et la panique dans les hôpitaux ? Quand les yeux des gestionnaires de l’état se sont enfin dessillés et qu’ils se sont découverts déjà environnés des préparatifs d’un immense désastre? Ou peut-être jamais ? Certes il y avait eu, dans les média, la Chine, mais cette émergence lointaine de l’évènement n’avait éveillé qu’une distante commisération – qui peut se vanter ou se remémorer une inquiétude? Je suis éternel jusqu’à l’instant de ma mort. Rappelons-nous qu’en Italie, en Bavière, on continuait les échanges personnels et professionnels avec Wuhan, qu’en France on se refusait à entraver les liens économiques avec une région à laquelle les entreprises s’étaient étroitement associées.
C’était il y a peu, mais c’était avant. Il ne s’agissait pas encore de savoir qui l’on était, qui l’on serait, et de jauger nos ressources et nos forces et nos fêlures – il ne s’agissait que de continuer à parler à désirer à jouir à prétendre…
Et puis le virus a rudement débarqué en Italie, mais que faut-il à l’âne social pour qu’il détourne la tête de son chemin d’habitudes, de sa mangeaille, de ses saillies, de ses profits et conflits? La Chine, l’Italie… Mais nous on est Français, on discutaille, on profite, comme d’habitude… La dernière lampée de vin on la boit sur le chemin de la perdition, sur la route de l’exil, sur l’échafaud, enfin n’importe où pourvu qu’on n’ait pas à ouvrir les yeux trop tôt sur le réel…
(Je reporte ces lignes à partir d’un journal écrit au mois de mars. Depuis, le cours des évènements à malheureusement montré que la bêtise de la pensée magique n’épargne que peu de pays.)
Et moi j’étais âne parmi les ânes. Tout était pourtant, à partir de ce moment, si visiblement prévisible. Mais j’ai voulu profiter des dernières brèches, des derniers intervalles de calme entre les branles de plus en plus rapprochés du tocsin… Je suis monté dans un avion tout en lisant sur mon téléphone -je me trouvais, réellement, dans la rampe d’accès à l’appareil- que dans la capitale où je me rendais pour la fin de semaine les restaurants, les lieux de sortie, les lieux publics fermaient… Des messages d’amis plus sages m’avertissaient du risque de fermeture des frontières, de ce que je pourrais rester bloqué… J’ai pris malgré tout mon avion, même si en vol la carlingue d’acier paraissait plus fine et plus précaire, qui nous portait au dessus des terres et des nations et des villes phosphorescentes dans la nuit.
À mon arrivée le théâtre où je devais assister à un spectacle – dont j’ai oublié jusqu’au titre était fermé – mais pas question de se laisser abattre par si peu, et je réussis malgré tout à voir la moitié d’un film dans le dernier cinéma ouvert.
(2 Seulement la moitié du film.)(1 je comptais te parler comme si je n’avais plus rien à perdre)(2 il y a des étreintes pressées comme des aveux)
Du coup, ironiquement, c’est du milieu d’un cimetière que j’ai enfin entendu le cercle de la menace se fermer, comme il était inévitable qu’enfin il se fermât. Quel paradoxe, que l’un des derniers carrés de vie à Paris eût justement été ce beau lieu de mort qu’est le Père Lachaise. Au delà des Alpes les cercueils s’empilaient dans les morgues d’hôpitaux, et les pierres tombales se pressaient dans les plaines et remontaient les routes à l’arrière des monts; comme autrefois les trophées et enseignes des armées antiques. Mais nous à Paris on se réchauffait les miches au soleil des tombes. Au début la promenade était belle; et puis il y a eu de plus de gens, une foule absurde, à déambuler au milieu des morts, parmi laquelle (la foule) nous étions. Le soleil me poignait, la conversation se perdait quelque part dans le contraste incertain de nos peaux. Je suis parti, on m’a laissé partir, de toutes façons le sens ne se trouvait plus, la foule hagarde était à l’image de ce qui ne se tissait pas entre nous. (1. Il messied d’en dire trop)
Puis un SMS, reçu en plein soleil de l’amie chère, la bienfaisante (l’amie qui au moment où je parle ne l’est peut-être plus, étourdie qu’elle préfère être dans le double cocon régressif de sa chambre et de la chimie): les frontières fermaient, les avions ne décollaient plus, ni les trains ne circulaient; durant mon absence de quelques heures et alors que j’étais ignorant de l’actualité, on m’avait réservé un départ, le dernier, pour le soir, chaque minute comptait, il fallait avoir quitté le pays à minuit.
Tout soudain est frappé de nullité devant ces circonstances inouïes. On calcule une dernière fois, on suppute, dans sa tête on élabore des échappatoires qui toutes conduisent à des impasses. La pensée ordonnée, répondant dans ses structures aux structures d’un réel ordonné et prévisible, laisse place à un tourbillon. Pendant plus de 25 ans j’ai été de ces gens dont la vie s’est morcelée, souvent pour le meilleur et le plus agréable, au gré des voyages, des déménagements, des pays, des paysages — forêts lacs océans déserts — bras d’océan gelés, croûtes de glace soulevées par les marées, forêt de lianes, bouillonnement d’eaux et de chaudes lumières (« les servantes de ma mère grandes filles luisantes »), canoës portés à travers la forêt, boiseries fièrement arborées de grands mammifères, marches sur les banquises bleues des rivières d’hiver, et ce chameau blanc croisé chaque matin au moment de mes courses sur la plage! – chameau d’écume roulé hors du cône bleu de la mer ? — les soleils… — et dans les pays les gens les amis rencontrés, amis de danse, amis de manger et de boire, amis de penser, amis de vieillir et de mourir, amis glanés au long des chemins comme les cailloux, censés nous ramener au logis – mais quel logis ? – du conte, en tout cas amis d’amitiés vraies trouvées et perdues et tout le temps retrouvées — et moi réparti sur tout cela ! façon puzzle! – et quelle logique ? Sinon la logique universel du vivre, rendue plus visible peut-être par la fragmentation : logique de l’évertuement toujours à vouloir prendre forme toujours quand tout, toujours, se déforme et se défait… Mais le SMS au soleil du boulevard, à la porte du cimetière, et malgré les supputations et les élucubrations les herses s’abaissent au travers des frontières tranchant à vif dans les vivants fragments – en tronçons de mirliton déshérents et tous gigotants sur les parvis du monde où je les ai laissés je suis – et me laissent à me recomposer, sur le boulevard aveuglé de lumière blanche, et me somment de partir de chez moi pour rentrer chez moi et me couper de tout ce qui a été chez moi… Ensuite la banale collecte des bagages, l’amie encore chère qui vous tourne le dos dans l’ascenseur étroit, pour ne pas respirer les miasmes de la mort, inéluctablement liée à la vie (renier la mort c’est renier la vie, et peut-être en cette période de grande mise à plat découvre-t-on que l’occident tout entier était engagé sur ce chemin d’illusion)… Le taxi, on est éberlué, les transports –un, deux –, la frontière est passée, mais pourquoi faire ? transport trois on est épuisé, comme la planète – c’est la révélation de l’épuisement d’une manière de vivre, toute une infrastructure mondiale instantanément tuée par une bête microscopique… A côté de moi un type parle sans cesse au téléphone, lorsque je le lui fais remarquer il raccroche mais entreprend de me vendre une voiture… On ne sait pas, à ce stade, si l’on va survivre, si l’on va revoir ceux que l’on aime et qui sont très loin, mais il est vrai qu’il faudra bien arriver quelque part, le soleil se couche sur l’horizon légèrement déformé par le verre bombé de la fenêtre, merci pour la proposition l’ami, la voiture, je vais y réfléchir…

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Rendre sens&ne perdre. Coronablog 0

Ce fut une épreuve.
Fut-ce une épreuve? Il me gêne d’avouer que ce le fut pour moi, mais je le fais ici où nous sommes entre amis. Gêne car je n’ai été ni corps gisant sur lit d’hôpital, dépendant d’une machine pour sa vie; ni corps aux matins contraint de laisser les siens à l’espoir de la sécurité pour sortir travailler dans un monde frappé d’une menace inouïe (car au début, souvenez-vous, on ne savait rien, on ne comprenait rien et la catastrophe semblait potentiellement sans limites); ni corps cloîtré dans une région bouclée de morgues débordantes dans des camions réfrigérés, de rues vides patrouillées par des soldats masqués.
Mais que voulez-vous? je n’ai pu voir et je ne peux témoigner qu’à partir de ce corps, le mien, épargné. Bien sûr l’oeil chamanique du romancier doit lui permettre de se fixer sur d’autres fronts, de s’imaginer dans d’autres synesthésies, et mille, dix-mille littérateurs ont effectué ce transport vers dix-mille, cent dix-mille personnages. Mais je ne veux ici – puisque nous sommes entre amis – que rendre compte et tirer les enseignements de l’expérience — pour ne pas oser dire l’épreuve — qui a été la mienne. Et peut-être, humblement, étant homme parmi vous et point trop différents de vous, ce que j’ai à dire vous concernera un peu, et nous permettra de vibrer en sympathie, et peut-être de démêler un peu, avant qu’il soit trop tard, de la masse confuse des émotions et des sensorialités qui nous traversaient, démêler donc les linéaments, les membres, le corps massif de l’expérience – la Réalité ce dieu inaccessible et sans forme qui remue dans l’obscurité son corps de géant dont parfois les éclairs nous aveuglent, parfois nous éblouissent et nous emplissent de leur beauté, parfois nous égarent. Avant qu’il ne soit trop tard car, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, l’épreuve s’offusque déjà, et puis perd ses bords et se mêle à ce qui l’a suivie, se pollue de débats rétrospectifs ; je ne veux pas que nous perdions ces trois mois de notre vie et de notre mort.
      Et pourquoi un blog? Pourquoi cette interlocution (en partie illusoire) ? Parce que l’épreuve, protéiforme, a été à la fois intime et collective, et demande naturellement à être élucidée dans une collectivité (illusoire au moins) que je me représente amicale: comme on chuchote, le soir, entre amis, des confidences intimes, assez bas pour que les enfants, s’ils ne dorment pas, ne nous entendent pas ; et dans cette veillée passent et s’entremêlent et résonnent les drames personnels de tout un chacun, pour tisser le drame collectif qui nous occupe, tant bien que mal, jusqu’à la fin de la veillée. Je ne me flatte pas, ou ne m’inquiète pas, d’une grande audience.
          Comment vous êtes-vous ressentis de la suspension de vos libertés ? Je vous invite à me répondre, ici ou ailleurs (vous êtes d’ailleurs bienvenus si vous voulez publier sur ce même blog, sous votre nom ou anonymement, un témoignage ou un commentaire). Les amis avec qui j’ai parlé – tous du bon côté de la barrière sociale il est vrai — s’accommodaient finalement bien de la situation. Suis-je le seul à qui, sans qu’autre offense ou lésion me soit faite, elle a été intolérable ? J’ai craqué très vite. J’ai réalisé que je vivais et fanfaronnais au sommet d’échasses fragiles: bien commode juchement dans le ciel pour souvent ne rien savoir du marais vivant et sombre auquel j’émargeais (j’ai autrefois écrit un récit qui comportait une scène de bataille marécageuse, et qui sait si je n’exprimais pas déjà le même sentiment existentiel). Privé de mes exutoires, de mes compensations, de mes miroirs rassurants, de mes distractions, des fanfaronnades, des joyeuses illusions dont nous croyons tous nous en mettre plein la vue, il ne m’est rien resté d’autre qu’un impitoyable face-à-face avec le vide – une tuerie dont j’étais la cible, où chaque coup portait.
(Pasternak remarque quelque part dans son Jivago – bordélique et merveilleux roman qui m’a accompagné et sauvé durant ma quarantaine dans les bois — que beaucoup des gens intéressants, des excentriques ou des personnalités fortes en couleurs, de la haute société russe, perdirent tout intérêt lorsque la société qui sustentaient leurs charmes cessa d’exister (en 1917) : il se révéla qu’à part les écarts que permettaient leur richesse, ils n’avaient rien d’intéressant individuellement.)
     Dans cette faiblesse je ne peux m’empêcher d’accuser un caractère générationnel, un effet des conditions de notre vie. Notre génération a bien dû aller de l’avant, comme toutes celles qui l’ont précédée, mais nous l’avons fait le regard toujours tourné au dessus de notre épaule, suivant des prescriptions de vie caduques et des idéaux légués par de défuntes circonstances; nous fûmes programmés pour bâtir là où il n’y avait pas de sol et être là où il n’y avait pas d’être et remporter les batailles déjà perdues par nos prédécesseurs. Nous avons été épargnés mais pour rien, pour tomber dans les mâchoires voraces et invisibles de l’absurde.
Quant à moi, un matin, très tôt au début du confinement, je n’ai plus pu me lever, une hallucination prégnante me hantait, j’ai eu peur comme jamais je ne l’avais été dans ma vie d’être culbuté par la folie, je me suis enfui.
(De ce que j’écris ici, beaucoup est la retranscription de mon journal, tenu autant que possible au fil du temps. De ce journal, la dernière phrase pré-Corona, écrite en mars, n’était pas très gaie: « Lorsque je ne suis pas en compagnie de mon fils, je vois la vie du côté de la mort »… La grande cavalcade à travers le monde, qui a suivi, de la Faucheuse, a remis les pendules à l’heure.)

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