Archives de Tag: amour

Louvre, section médiévale

Émail, moyen-âgeL’appel d’un autre monde. Solitude devant cet appel. Le soir d’automne qui tombe derrière les hautes fenêtres suscite sur les murs blancs de grandes coupes ombrageuses de désespoir, où passent comme des comètes, ou comme la foudre, la résurrection des vies qui n’ont pas été vécues : dans les ombres ombrageuses je ne suis pas seul, je retiens ta taille de la main, l’unisson de nos corps nous abîme dans son accord, nos têtes se touchent, d’où la même émotion se répand comme une eau subtile, le voile de lumière automnale sur les hautes fenêtres n’est plus de tristesse mais de beauté, l’instant a l’intensité d’une note fragile miraculeusement suspendue au-dessus de la mortalité de la chair…

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Milliaires Amours

Palmes, nuitLa femme en bleu, sur le bord de la route — elle est toujours la même — qui me porte de Skhirat à l’Amphitrite, lorsque je vais y courir, en obsédé repris par l’espoir de soustraire mes membres au hideux enlisement, de ressusciter de la flèche du temps,

Cette femme bleue je ne l’aperçois jamais que du coin de l’œil, dans l’écume de transpiration et les jets d’haleine carbonique et sifflante,

Estompée par le crépuscule cette femme bleue, toujours au même endroit, où je m’efforce et je patine, et les cailloux roulent et le sol fait déjà défaut à ma cavalerie,

Devant la jobardise des gardes du palais royal, qui gardent les palmiers et le disque rouge du crépuscule encadré par les palmes, cette femme bleue inamovible, impassible statue en éloge de l’attente, vigie patiente devant les gardes rouges du palais royal

Cette femme que je ne vois pas, à qui pourtant je prête tout l’apanage de sa race : sa finesse, sa vigueur, et sa beauté qui se délivre nerveuse et fragmentaire, dans la préciosité-effilée des mains

Trop soignées et porteuses d’un mirage de henné dispersé en ténu souvenir/nuage de la fête passée, mariages, fiançailles funérailles, treillis de signes, petit miroir cosmique que poignardent, comme des pierreries, les épilepsies du firmament

Et calendaire caduc des vies à peine, de la peine des vies (un suintement angoissé sur l’onde du temps ; un grincement de l’univers sur sa roue de néant)

Devant la jobardise des gardes, le disque rouge, au crépuscule, où le palais se retire sur sa grève dans la rumeur vague de la mer

Marmonnant comme un chat assoupi et bosselé de nuit

La femme en bleu reste toujours figée, et dans quelle attente, et de quelle délivrance, qui viendrait de la route ?

Compagne putative d’un soir de mes efforts désordonnés et de ma débâcle, compagne crédentielle, dans la nuit je te reconnais la beauté des femmes de ta race, lignées légendaires de Schéhérazades coagulées dans l’ovale parcimonieux du voile,

Où la beauté afflue en cils rangés comme des batailles, continuelles en longues prunelles électriques, énigmatiques en nez rutilants comme des flancs d’éphèbes, lascifs en lèvres profondes où s’étendent sous des lacs de sang les pensées, éternelles de la génération et de la mort, et le maquillage éternel de l’espoir

Où, cette ouverture, qui transporte sur vos visages

La forme de vos sexes

Mais elle sans doute contractée dans l’attente, ses lèvres guère plus qu’un trait tendu dans la nuit, ses yeux qui voudraient se faire laser et fouiller le fonds de l’horizon au bout de la route des palmiers, et au delà plus loin qu’Agadir plus loin que Mogador, plus loin que Darlaa, d’où doit venir… ? Ou peut-être résignée à ne peser une fois de plus que l’obole de la lune sur la balance de son attente, et la lune ne pèse rien à la pointe de cette balance… ?

Lorsque je la croise, cette femme bleue si frêle, si indécise dans la nuit, je vois sa djellabah se prolonger, et remuer sur la nuit et la mer toute l’étoffe illimitée, vieille autant que l’humanité, de notre grand rêve d’Amour.

Aujourd’hui je suis revenu en boitant, l’âge me criant dans mes chausses que je n’ai plus quinze ans, ni même trente, que le miracle éclatant de la jeunesse ne reviendra pas, qu’il faudra négocier le souffle, en retenir un peu, puis un petit peu.

Elle était toujours là, fidèle à son attente. Cette fois-ci je me suis approché, je lui ai fait face, l’air clairet du soir condensait puis dispersait en fines gouttelettes le mystère qui m’environnait.

Je ne l’ai pas dérangée. Elle s’était rapetissée dans le crépuscule fibreux des légendes, elle ne pouvait me voir je n’étais qu’une trop éphémère présence au bord de sa méditation ; elle avait la fixité de la mesure du temps et de l’espace, rien de moins. Mais pour moi elle était la madone manquante, le signe tracé au couteau en travers de la vue des hommes, et qui les hébète à tout jamais, les porte à la bouteille ou à la femme, à la mosquée, à l’église, à la poésie, à la mort…

Derrière moi les gardes du palais roucoulaient dans des téléphones invisibles et sans doute défendus, et les palmiers libéraient la délicieuse chanson de vent qu’ils accumulent tout le jour dans leur fût : liqueur ravie à l’outrecuidance du soleil (n’ayons pas peur des mots !)

Et sur le front couleur de lune de la femme en bleu je lis

Bouznika 13 Km

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Isabelle Eberhardt : Ahmed, l’amant philosophe

« En amour, il était voluptueux et raffiné, semblable à une sensitive que tout contact brutal fait souffrir. Son amour, pour calme et doux qu’il était, n’avait pas moins une intensité extrême…
Pour lui, le plaisir des sens n’était pas la volupté suprême. Il y ajoutait la volupté intellectuelle, infiniment supérieure. En lui le mâle était presque assoupi, presque tué par cet intellect puissant et délié d’essence purement transcendantale. Il me disait souvent :
_Combien ta nature est plus virile que la mienne, et combien plus que moi tu es faite pour les luttes dures et impitoyables de la vie…
Il s’étonnait de ma violence. J’étais très jeune, alors, je n’avais pas vingt ans, et le volcan qui depuis lors s’est couvert de cendres et qui ne fait plus éruption comme jadis bouillonnait alors avec une violence terrible, emportant dans les torrents de sa lave brûlante tout mon être vers les extrêmes… »

Isabelle Eberhardt, La Zaouïa (Nouvelle)

Belle reconnaissance de ce qu’on ne fait pas l’amour avec le corps, mais avec l’esprit, et avec l’esprit des mots. On peut sourire aussi devant l’envoi de ce beau portrait amoureux : Isabelle Eberhardt l’écrit à 27 ans, avec la naïve conviction qu’ont les êtres jeunes, d’avoir tout connu, d’être blasés, rassis… Est-ce parce qu’ils ont encore les yeux fixé sur le monde trop circonscrit, de leur toute première jeunesse, et ne voient pas qu’un continent d’expériences et de pensées nouvelles s’avance au devant d’eux ? En tout cas quelques années de plus suffisent en général à réaliser que la vie surprend, qu’elle surprendra toujours, toujours inattendue, toujours nouvelle… Bien que, de plus en plus, alentie ?
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Rûmî, « La parole qui de l’âme s’élève, sur l’âme forme un voile

Rûmî, La Religion de l'AmourPoème musulman ? bouddhiste ? mystique ? philosophique ? en tout cas, quelle intensité, quelle profondeur spirituelle et intellectuelle, dans ce texte écrit au XIIIème siècle…
« La parole qui de l’âme s’élève, sur l’âme forme un voile
Sur les perles et le rivage de la mer, la langue forme un voile
L’expression de la sagesse est certes un prodigieux soleil
Mais sur le soleil des vérités, l’expression forme un voile
Le monde est écume et les attributs de Dieu comme l’océan
Sur la surface de l’océan, l’écume de ce monde forme un voile
Fends donc l’écume pour arriver à l’eau
Ne regarde pas l’écume de l’océan car elle forme un voile
Aux formes de la terre et aux cieux, ne songe pas
Car les formes de la terre et du temps forment un voile
Brise la coquille des mots pour atteindre la substance du Verbe
Car la chevelure, sur le visage des idoles, forme un voile
Toute pensée dont tu crois qu’elle enlève un voile
Rejette-la, car c’est elle qui alors, devant toi, forme un voile
C’est le signe du miracle de Dieu que ce monde vain
Mais sur la beauté de Dieu, ce signe forme un voile
Bien que notre existence soit un dépôt de Shams de Tabriz
Ce n’est que vulgaire limaille qui sur la mine forme un voile. »
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Rûmî, traduit par Leili Anvar
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Visage, nébuvisage

Klimt, JudithSous ma caresse ton visage se brouille — nuage de visage…
Au bout de mon sexe la pulsion me liquéfie dans la mer des reptiles,
des bactéries
Tout ce chemin pour revenir là ? À cet espace obscur, tant et tant arpenté ? Ô temps, ô temps… Et les faciès narquois des morts, sur leurs murailles de papiers…
Au moins n’y aura de surprise. Ne serons nul surpris.

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Heureux amants, aux coeurs bardés de lard (La provende médiévale du weekend)

Baiser médiéval, navet inconnu

Ah comment encore parler d’amour ? Le sujet était déjà éculé au XIIIème siècle ! Comment être original, inventif, intéressant ? Guillaume de Lorris, dont je lis Le Roman de La Rose afin de m’imprégner de Français médiéval  (dans le cadre du travail sur mon nouveau roman, car je crois vouée à l’inutilité toute entreprise littéraire qui ne s’exprime pas dans une langue idoine, reformulée), Guillaume de Lorris donc fut déjà confronté à cette difficulté, et sa solution ne manque pas de saveur (Roman de la Rose 2335, dans la coll. Les Lettres Gothiques du Livre de Poche, texte édité par Armand Strubel) :

Grant joie en ton cuer demenras          Grande joie en ton coeur éclatera
De la biaute que tu verras                       De la beauté que tu verras
Et saches que du regarder                      Et sache que de la regarder
Feras ton cuer frire et larder,                 Feras ton coeur frire et barder de lard.
Et tout ades en regardant                       Et tant que tu la regarderas
Aviveras le feu ardant.                            Tu aviveras le feu ardent.
Qui cil qui aime plus resgarde,              Car celui qui aime, plus il regarde,
Plus alume son cuer et larde ;               Plus il enflamme son coeur et le barde de lard ;
Cist lart, alume et fet larder                    Ce lard, c’est ce qui allume et fait griller
Le feu, qui les gens fait amer.               Le feu qui fait que les gens aiment.

Oui c’est tout dit, voilà un romantisme qui parle à mon estomac ! En me fait te souhaiter, cher lecteur, les plus amoureux frottements de couenne !

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À l’attention des poètes romantiques…

…cette belle page de Jean Bollack, au sujet de la relation entre Paul Celan et Ingeborg Bachmann. On peut y déceler l’emprise de rôles bien définis : à l’homme la haute proposition métaphysique, à la femme le sacrifice de soi et le service de son Érec dans ses aventures supra-humaines… Mais ne boudons pas notre plaisir et notre émotion.

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