Archives de Tag: roman

Heureux amants, aux coeurs bardés de lard (La provende médiévale du weekend)

Baiser médiéval, navet inconnu

Ah comment encore parler d’amour ? Le sujet était déjà éculé au XIIIème siècle ! Comment être original, inventif, intéressant ? Guillaume de Lorris, dont je lis Le Roman de La Rose afin de m’imprégner de Français médiéval  (dans le cadre du travail sur mon nouveau roman, car je crois vouée à l’inutilité toute entreprise littéraire qui ne s’exprime pas dans une langue idoine, reformulée), Guillaume de Lorris donc fut déjà confronté à cette difficulté, et sa solution ne manque pas de saveur (Roman de la Rose 2335, dans la coll. Les Lettres Gothiques du Livre de Poche, texte édité par Armand Strubel) :

Grant joie en ton cuer demenras          Grande joie en ton coeur éclatera
De la biaute que tu verras                       De la beauté que tu verras
Et saches que du regarder                      Et sache que de la regarder
Feras ton cuer frire et larder,                 Feras ton coeur frire et barder de lard.
Et tout ades en regardant                       Et tant que tu la regarderas
Aviveras le feu ardant.                            Tu aviveras le feu ardent.
Qui cil qui aime plus resgarde,              Car celui qui aime, plus il regarde,
Plus alume son cuer et larde ;               Plus il enflamme son coeur et le barde de lard ;
Cist lart, alume et fet larder                    Ce lard, c’est ce qui allume et fait griller
Le feu, qui les gens fait amer.               Le feu qui fait que les gens aiment.

Oui c’est tout dit, voilà un romantisme qui parle à mon estomac ! En me fait te souhaiter, cher lecteur, les plus amoureux frottements de couenne !

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Petite note de lecture : 2666, de Roberto Bolano (et de l’élasticité de l’intrigue en général)

« Oui à la désintriguation du récit, mais alors il faut intriguer le lecteur. »

Je me faisais un paradis estival de la lecture, longtemps reportée, du mythique 2666 de Bolano. Je l’aurai finalement abandonné vers la page 200 (sur les 1400 que compte l’édition de poche)… J’accepte d’avance toutes les remontrances, et les exhortations, et les éclairages sur ce qui m’aurait échappé d’essentiel. Néanmoins, avant toute nouvelle tentative d’ascension du massif de 1400 pages par une autre face, je voudrais réfléchir sur la question qu’il pose, de l’extension possible de l’intrigue. Tout écrivain s’est heurté à cette question, qui se noue à celles des genres, de la lecture, de l’horizon d’attente, du fond commun de formes  et d’expectatives qu’auteur et lecteur doivent partager. Quelques modèles sont bien éprouvés et sans surprise dans la culture occidentale, pour le meilleur et pour le pire : celui de la poétique d’aristote (premier critique structuraliste ?) — péripétie ou renversement, dénoûment, pathos — destiné à la tragédie, le carcan des trois unités qu’en a tiré notre clacissisme, le schéma actanciel — sujet, objet, quête, opposants et adjuvants, etc… —, isolé par Greimas (schéma dont use et abuse Hollywood), instauration et distillation d’un secret… Dans toutes ces structurations, le principe reste plus ou moins celui de Vitruve : l’unité dans la diversité. Tenir l’intrigue. L’écueil de mettre en oeuvre de tels modèles (plus ou moins spécifiés aux différents genres de la littérature) est de tomber dans la répétition, ou le manque d’originalité. La modernité littéraire — le flux de conscience avec Dujardin, Woolfe, Joyce, nouveau roman, intrigues latentes de Sebald (que je trouve personnellement très fascinantes) — n’a cessé de provoquer les limites de l’intrigue lisible, de jouer avec elle. Jusqu’au flux d’un esperanto obsessionnel et morbide en même temps que somptueux, chez Guyotat. Mais jusqu’où peut-on aller dans l’absence de repères, dans la rupture de contrat  ? Le lecteur peut s’amuser, se passionner, du défi de signifiance, d’organisation, que lui présente un texte (le mot de « récit » contient trop de présupposés), mais accepterait-il qu’il n’y eût, ultimement, pas de forme reconnaissable ? Prenant de la hauteur, Ricoeur dans Temps et Récit établit même que la mise en intrigue est l’établissement dans le temps d’une organisation, et que ceci est jouer, si l’on veut, avec notre conscience du temps ; à titre d’exemples, Ricoeur considère une série d’oeuvres, historiques (école des Annales…) ou fictionnelles (flux de conscience, Recherche du Temps Perdu…) qui semblent tourner le dos aux organisations traditionnelles du récit, et montre qu’à les considérer dans leur ensemble et dans une rétrospection de la lecture, une relecture au moins virtuelle, elles ne déjouent pas le principe de la mise-en-intrigue.

Pour en revenir à 2666, j’ai abandonné ma lecture au moment où, après que tout se fût déployé assez classiquement sous le principe organisateur de la quête (celle de l’écrivain allemand nobelisable mais disparu Arcimboldi), cette première progression n’aboutit à rien qu’à une impasse, et la compagne d’un personnage jusqu’alors secondaire devient soudainement le centre d’une deuxième focale. Bien sûr, ce coup-de-théâtre narratif pourrait stimuler l’intérêt, et le décontenancement du lecteur reproduire celui des premiers personnages parvenus au bout de leur impasse ; bien sûr bis, ce ne serait pas le premier livre que je lis dans lequel l’établissement du sens est contrecarrée par une facétie narrative de l’auteur. Alors pourquoi mon abandon de cette lecture, alors que je l’ai poursuivie dans les retournements similaires d’autres romans ? La leçon pratique que j’en tire (purement subjective mais sur quoi d’autre se fonder, ultimement, dans la myriade de choix qui se présentent à vous lorsque vous écrivez des livres ?), ma leçon donc est qu’il faut tout-de-même nourrir le lecteur de bonnes choses, pour l’emmener loin. Or je ne trouvais pas d’intérêt à cette nouvelle construction de personnage, à l’exposé méticuleux d’une nouvelle vie imaginaire — ni au bla-bla psychologisant qui le constituait — ni surtout à la langue assez terne dans lequel il s’inscrivait. Ce qui me ramène à mon dada : pour survivre dans ces méandres narratifs, il m’aurait manqué des événements de langage ! À la rigueur, il faudrait que tout phrase comptât et pût être détachée comme une maxime intense. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire ! Et même alors, jusqu’où peut suivre le lecteur ainsi appaté par les cailloux blancs du discours ? Jusqu’à l’avortement de toute mise en intrigue ? Jusqu’au vide ? Je me souviens d’un autre échec de lecture, celui des nouvelles de Donald Barthelme, un auteur culte américain. Mais il me reste, de cette impossibilité de la mise-en-intrigue de ma lecture, une frustration… intriguante ! qui me fera y revenir une deuxième fois. Oui à la désintriguation du récit, mais alors il faut intriguer le lecteur.

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Point Omega, de Don DeLillo : aller-retours de l’oeil aux immenses horizons du temps et de l’espace

« …l’éternité qui bâille sur les sables »

Saint-John Perse, Anabase

Un jeune homme, à New-York, en face d’une installation vidéo où se diffuse, plan à plan et infiniment ralenti, le film Psychose de Hitchcock ; puis la même personne avec un autre homme, rendu, lui, à l’autre extrêmité de sa vie, dans une villa perdue au milieu du grand reg Arizonien ; les deux hommes contemplant la précipitation, peut-être éternelle, du temps sur les roches pulvérines… Mais le Temps est-il éternel ?

Comme toutes les oeuvres à forte densité symbolique — je songe avant tout aux Falaises de Marbres de Junger, mais aussi aux romantiques allemands, au Désert des Tartares, ou encore chez nous aux livres de Julien Gracq — ce court roman de Don DeLillo, Point Omega, se trouve nodal au centre d’un réseau de significations qu’il serait vain de vouloir épuiser, ou choisir parmi. S’ouvrant sur une expérience de distension du temps, que certains trouveront fascinante, et d’autres, oiseuse ; il répercute cette expérience sur le lecteur attentif au silence qui entoure les lignes. L’arrière plan métaphysique est, au choix, oppressant, ou libérateur (influencé, je le soupçonne, par la pratique de la méditation — à la manière du cinéma de David Lynch —, mais ce n’est qu’une présomption, fondée sur le succés de cette pratique chez les intellectuels américains).

Le Point Oméga est un concept de Pierre Teilhard de Chardin : à l’achèvement de l’évolution humaine, les consciences individuelles, plongées dans une atmosphère d’échanges, de communications et d’interrelations, ne seraient plus isolables et fusionneraient à l’échelle d’une conscience humaine globale, planétaire — prête, selon le théologien français, à la rencontre avec Dieu — mais dans le livre il n’est question de cette dernière apothéose. La référence à Pierre Teilhard de Chardin est tout juste suggérée(*).

Que cette philosophie soit inspirée d’Hegel, j’en ai l’impression, mais laisse à ceux qui sont plus compétents que moi le soin d’y réflechir.

Loin d’avoir souscrit à cette synousie universelle (le néologisme s’impose faute de synonyme au Point Omega), le vieil homme amer qui se réfugie dans le temps, infiniment long, des époques géologiques, et des grandes extinctions animales dont attestent les fossiles qui parsèment le désert, a été l’un de ces intellectuels conservateurs à qui furent dévolus la tâche, par Georges W.Bush et ses sbires, de créer les mots et l’habillage conceptuel qui feraient accepter les guerres nouvelles.  Il ne faut pas trop s’illusionner sur d’éventuels regrets, et son amertume tient plus au fait d’avoir été plongé, pendant des années à New-York, dans un brouillard de discours de conférences et de réunions — « News and Traffic », l’appelle-t-il — qui le coupa de la réalité tangible de la vie : cette conscience pure du temps et de l’espace où flotte sa retraite au désert. Le jeune homme qui l’a rejoint en sa villa pour réaliser un documentaire sur les manipulations des années Bush s’y laissera envoûter, au long de semaines qui passent avec l’imperceptibilité du temps dans une tradition littéraire qui remonte au Désert des Tartares de Buzzatti ou à La Montagne Magique de Thomas Mann.

Heureusement, Don DeLillo ne concluera pas, le tisonnage poétique de notre réalité ne deviendra pas une métaphysique, et l’Évènement surgira au sein de l’Être : une femme, comme il se doit, fille du plus vieil homme, ramènera par sa présence, pourtant discrète, L’ÉCHELLE HUMAINE, porteuse de ses désirs de ses incertitudes et de ses sentiments de perte, dans les failles des consciences  qui se voulaient pétrifiées trop vite dans la contemplation des vérités asymptotiques.

Je ne raconterai pas la suite, qui n’a rien d’un vaudeville, mais dirai seulement que le Temps et la conscience furent condamnés trop vite à leurs mystérieuses abolitions dans le Point Oméga.

« …et l’idée pure comme un sel tient ses assises dans le jour. »

Saint-John Perse, Anabase

(*) p.72 de l’édition Scribner, Avenue of the Americas, NYC, 2010. J’en profite pour signaler que l’anglais du livre est très facile à comprendre, même si bien sûr la littérature américaine est bonifiée par une bonne traduction française).

(Un petit post-scriptum : la « critique littéraire » fleurit sur le net… Étrange critique, ignorante et dédaigneuse de tout outil conceptuel, de toute théorie littéraire, de tout ce qui a été dit écrit et pensé avant elle, uniquement subjective et narcissique… Or, un point de vue nouveau (et donc intéressant) sur une oeuvre, c’est une théorie nouvelle de l’oeuvre, peut-être même DES oeuvres : travail savant pour lequel il y a des professionnels, parfois géniaux, qui sont les chercheurs universitaires. Le reste n’est que bavardage subjectif. Le bavardage subjectif ci-dessus n’a donc aucune prétention à se vouloir critique, mais voudrait juste signaler un grand livre et partager les sentiments nés d’une lecture passionnée, et raisonnée.)

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