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12 years a slave : occasion de redire que l’esclavage est un mode du capitalisme

12 years a slave, affiche du film     Avec ce film très spielbergien, Steve Mc Queen a payé son entrée dans la cour des grands : des américains, des oscarisés, des blockbusters. On peut regretter l’intensité retenue, la grâce macabre et austère, les choix esthétiques angulaires et brutalistes, enfin le silence, de son film Hunger (—je n’ai pas vu Shame), il n’en reste pas moins que l’histoire vécue de Solomon Northup, telle qu’exposée dans ce film-ci, est terrifiante, et touche aux gouffres de l’Histoire et de la conscience humaine. Le ticket d’entrée dans la cour des grands s’affiche, en fait, durant les 20 premières minutes du film, presque inacceptables : musique sirupeuse et pathétique, râclements lugubres et autres bruits effrayants de films pour adolescents, surtout ramassis des clichés sur l’esclavage :  le sadisme du maître blanc, les coups gratuits, le peu de valeur de la vie du noir, le viol sur le bateau…       Tout semble aussi mal engagé pour le protagoniste que pour la véracité historique du film, mais heureusement la deuxième partie rend justice à la destinée manifeste de l’esclave Solomon : celle d’être un « nègre à talent », en l’occurence un violoniste ET un charpentier, capable de mener à bien des projets complexes. Une telle « pièce d’Inde », un tel esclave, était d’une grande valeur, et c’est un non sens, contra-logique, d’imaginer que le négrier aurait pris le risque d’endommager un tel ouvrier en le battant inconsidérément — de même qu’on ne peut concevoir qu’un simple matelot, sur le bateau, ait la liberté d’assassiner à sa fantaisie l’un des éléments de sa précieuse cargaison humaine, comme on le voit dans le film.
Répétons-le une fois de plus : le sadisme convenu et les maltraitances attendues sont un non-sens économique : l’esclave représente une valeur marchande, ainsi qu’un potentiel de travail, qu’il est inconséquent d’endommager ; c’est un « bien meuble », et un propriétaire ne casse pas ses biens pour s’amuser, pas plus qu’un paysan n’estropie son cheptel par perversion.
L’essence du système esclavagiste est en fait très bien résumée dans la mise-en-garde d’un « supervisor » (un « commandeur », comme on le disait en pays français) à l’attention des petits blancs qui s’apprêtent à lyncher Solomon : vous n’avez pas de droits sur cet esclave, leur dit-il en substance, il appartient à son maître M…, qui a contracté une dette considérable pour l’acquérir.
Au risque de passer pour un marxiste invétéré, il faut le dire et le redire : le système de production esclavagiste est à appréhender d’un point de vue économique (cliquer) (voir aussi cette bibliographie (cliquer)) ; l’esclavagisme est un mode du capitalisme, son existence se comprend et son fonctionnement s’analyse en termes de valeur, de production, de rentabilité et d’insertion dans le commerce mondial.
Après ces mises-en-place assez réalistes le film, suivant le transfert de Solomon sur une autre plantation dirigée par un propriétaire alcoolique, illuminé, pervers et obsessionnel, vire à l’habituel approche psychologisante et pathologisante de la relation maître-esclave. Je n’en dirai pas plus sur la suite des événements, et après tout au spectateur d’en juger, mais je reconnaîtrai avoir été perturbé par cette évolution, qui me semblait regrettable, de la narration : car, dans mon roman Plantation Massa-Lanmaux, n’avais-je pas, moi aussi, cédé à cette tendance psychologisante facile ? Je dirai pour ma défense — défense devant les reproches que peut me faire  ma conscience d’artiste —  qu’au moins, dans mon roman, ai-je tenté de porter à l’extrême le balancier : le poussant carrément dans la fantasmagorie sadienne où, je l’espère, il n’est laissé aucune illusion au lecteur sur le vraisemblable historique des situations fantasmatiques où il est transporté. Cela ne signifie pas que je désespère, au gré des stress psychiques que j’espère avoir mis en place, d’avoir pu jeter quelque lueur sur les structures à l’oeuvre dans ce pan d’histoire humaine.
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Oui la France est colonisée : il faut avoir le droit de le dire !

Tour Eiffel américaineComme les Alain Finkelkraut et les Richard Millet, comme des millions d’autres Français, anonymes et silencieux mais qui n’en pensent pas moins tout bas, je ne reconnais plus mon pays, attaqué à sa racine : dans ses valeurs, dans ses terroirs, dans sa culture, dans ses modes de vivre… En fait, de manière troublante — et je m’étonne qu’aucun commentateur officiel n’ait encore relevé ce phénomène frappant — nous vivons une aliénation (post-)coloniale semblable à celle que connaissent, partout dans le monde, les sociétés qui ont été envahies et dominées par un autre peuple. Phénomène qui s’exprime dans les traits suivants : transfusion de valeurs morales et sociétales extérieures, mépris de sa propre culture et de sa propre langue, perte d’identité, mode de vie mimétique, oubli de sa propre histoire et fascination pour celle du colonisateur, alignement politique, renoncement à sa religion historique au profit de cultes importés, colonisation des imaginaires qui se calquent stérilement sur celui du dominant, mépris de soi enfin et, dans les arts, psittacisme soumis aux goûts et aux attentes du dominant.
Il y faudrait toute une étude, ce n’est pas mon boulot, mais puisse ce petit article contribuer à un mouvement assez fort pour enfin, donner l’alerte ! Je me contenterai de quelques exemples. En ce qui concerne la langue, ils sont  superflus : le Français « moyen », celui qu’on entend dans la rue et dans les media, est un gloubi-boulga angloïde mêlé de « top » et « pas top », de « hard core », de « cool », de « bad », de « trader » et autres « golden boy », « fashionistas », « people » etc. etc. Ça ne date pas d’hier. Sur les réseaux sociaux s’est développé un snobisme d’écrire à moitié anglais, chez des gens qui ne parlent cette langue ni d’Eve ni d’Adam : j’ai même relevé, venant d’internautes français, des citations de Nietzsche et Kafka… en Anglais ! Mais plus récent, plus alarmant, plus définitif, me paraît être la propension des littérateurs à écrire des « romans américains en Français » : Naissance d’un Pont, On ne boit pas les rats-kangourous, La grâce des brigands, Faites vos valises les enfants demain on va en Amérique, Itinéraire d’un poète apache, Faillir être flingué… tous sont des romans français récents et situés aux États-Unis pour leur action et leurs personnages, peut-être leur style (ces exemples, tirés de deux émissions littéraires consacrées, l’une à « Ailleurs« , l’autre aux « Genres« , sur France Culture, les deux titres semblant être des synonymes pour « États-Unis ») : un imaginaire colonisé, prostitué et vendu à l’encan à la puissance dominante. Et comme Philippe Bordas le remarque dans un entretien, même quand les romans ne sont pas explicitement décalqués de la littérature américaine, ils sont écrits en ANGLAIS TRADUIT:

« Ils [les éditeurs français] proposent des livres ambitieux, construits, mais qui tous affirment leur défiance sexuelle envers l’idiolecte français. À tel point que les auteurs élus écrivent directement dans un  français traduit de l’anglais. Ils ont honte de leur langue natale, peut-être, honteux de sa sexuelle vivacité ; ils ont à ce point intégré l’effondrement de la France qu’ils entérinent et intègrent in nuce la domination de l’anglais. Ils montrent écriture et patte blanches, esclaves dans l’œuf, et affirment leur soumission, ventriloques fœtus, pour complaire aux éditeurs avides d’une translangue facile à diffuser. »

En musique, la forme dominante dans la (plus ou moins grande) jeunesse, c’est le « rap » (eh oui). Il reste une « pop » (eh oui) française, mais dont beaucoup de groupes chantent en Anglais. La poésie est remplacée par le « slam » (eh oui) proféré par des gosiers ignorants de la prosodie naturelle au Français, et ayant arrêté leurs lectures poétiques au niveau du bac de Français. Au cinéma, plus de la moitié des films vus en France sont américains.
Si l’on ajoute à cela le ralliement de la France au commandement intégré de l’Otan, l’adoption de théories économiques « de l’offre » importées d’amérique (« supply economy », mais il faut dire que Keynes non plus n’est pas né en Beauce), l’obsession du libre marché, la part des fonds de pension américains dans le cac40, l’usage quotidien de technologies américaines, la loi sur L’ENSEIGNEMENT EN ANGLAIS À L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE, l’alignement, vis à vis de l’Iran ou d’Israël ou des monarchies pétrolifères, aux positions des « faucons » états-uniens (« faucons » : expression directement traduite de l’Anglais), ou encore le développement, en nombre et en puissance, des évangélistes, des adventistes, et des sectes américaines, sur notre sol, l’emprise croissante du puritanisme moral et sexuel, alors on peut s’étonner et s’alarmer de cet effarant, convulsif renoncement d’un peuple, d’une nation, d’une histoire, à soi-même. Et regretter que les paranoïaques de la « menace orientale » (sioniste pour les uns, musulmane pour les autres, immigrée pour d’autres encore, mais en tout cas toujours basanée), ou encore ceux qui s’inquiètent des dangers que feraient peser les langues régionales sur la République, regretter donc qu’ils détournent l’attention de la vraie colonisation politique, sociale, économique, linguistique, religieuse, morale, mentale et culturelle, en train d’être parachevée.

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Mais à qui sont ces sentiments dont mon coeur est lardé !?

Tourments d'amour

Il faudra aller à la fin de l’article pour comprendre ce que que font ici ces tartelettes…

IL EN EST QUI CROIENT SOUFFRIR d’amour… Ô dicibles délices ! Ô maux si-z-idiosyncrazyques ! Ô parce que c’était émoi ! Parce que c’était étroit !
Ils ne veulent pas savoir, les roués naïfs, que les laisses de leurs affres ont été tendues et écrites depuis plus de dix ou vingt ou trente siècles, qu’ils ne font que bégayer des stances tôt prescrites, à la manière des touches couinantes d’une vieille machine à écrire… On lira, pour s’en convaincre, ces — néanmoins — belles descriptions des tourments de l’amour, par Guillaume de Lorris, dans le Roman de la Rose, au XIIIème siècle. Elles ne sont pas sans provoquer quelques échos, au long des corridors des siècles, avec les sonnets d’une Louise Labé…  Louise Labé que d’ailleurs Mireille Huchon soupçonne d’être une « créature de papier »… Mais lequel d’entre nous peut en dire autrement ?

Roman de la Rose, Guillaume de Lorris

C’est la bataille, c’est l’ardure,                              C’est la bataille, le tourment,
C’est li contens qui tous jors dure.              C’est le combat qui toujours dure,
Amans n’aura jà ce qu’il quiert      L’amant n’aura jamais ce qu’il demande;
Tous jors li faut, jà en pez n’iert;     Toujours le manque, jamais la paix,
Jà fin ne prendra ceste guerre                  Jamais ne prendra fin cette guerre
Tant cum l’en veille la pez querre.              Tant qu’il en espèrera la paix.
Quant ce vendra qu’il sera nuis,                         Et puis quand il sera nuit ,
Lors auras plus de mil anuis:                Lors il souffrira plus de mille maux ;
Tu te coucheras en ton lit                            En vain te coucheras sur ton lit
Où tu auras poi de délit;                             Où tu auras peu de répit;
Car quant tu cuideras dormir,                       Car quand tu croiras dormir,
Tu commenceras à fremir,                            Vite à frémir tu recommenceras,
A tresaillir, à demener,                               A tressaillir, te démener,
Sor costé t’estovra torner,                               Sur un côté te retourner,
Une heure envers, autre eure adens,                Une heure pile, une autre face,
Cum fait hons qui a mal as dens.         Comme un homme que dent tracasse.
Lors te vendra en remembrance                   Alors viendra dans ton souvenir
Et la façon et la semblance                         Et la manière, et l’apparence
A cui nule ne s’apareille.                            Qui n’a jamais eu sa pareille,
Si te dirai fiere merveille:             Je vais te dire quelque chose d’incroyable :
Tex fois sera qu’il t’iert avis                         Tantôt tu croiras embrasser
Que tu tendras cele au cler vis                        Ta belle amante au clair visage
Entre tes bras tretoute nue,                               Entre tes bras tretoute nue,
Ausinc cum s’el ert devenue                                  Pensant qu’elle soit devenue
Du tout t’amie et ta compaigne;                   Pour de bon ta mie et compagne.
Lors feras chatiaus en Espaigne        Lors tu bâtiras des châteaux Espagne,
Dans ce songe doux et plaisant.           Perdu dans ce songe doux et plaisant,
Et auras joie de noient,                                     Et de rien tu te feras joie,
Tant cum tu iras foloiant                               En t’en allant folâtrer
En la pensée delitable                                     Dans une pensée délicieuse
Où il n’a fors mençonges et fable;        Qui n’est que mensonge et que fable.
Mès poi i porras demorer.                               Mais tôt s’évanouit ce leurre.
Lors commenceras à plorer,                          Alors recommenceras à pleurer,
Et diras: Diex! ai-ge songié?                    Et diras «Dieu, ai-je rêvé ?
Qu’est-ice, où estoie-gié?                                Où étais-je? Qu’est-ce que j’ai ?
Ceste pensée, dont me vint?                         D’où donc me vint cette pensée ?

(Les tourments d’amour, en tout cas, il y a belle lurette que les antillais, instruits par une sagesse pratique qui leur vient de la déportation et de la survie dans l’esclavage, en ont fait des gâteaux. De délicieux gâteaux, que de vieilles dames rabougries, qui semblent tombées d’un soleil de madras et de dents gâtées sur les roseaux de cannes à sucre, vous vendent à l’embarcadère de Terre-de-Haut des Saintes… C’est qu’on avait peu d’appétence aux souffrances morales, quand on coupait la canne à coups de fouets sur les épaules ; ils savent, ces sages pâtissiers, que le monde n’est pas de la tarte — mais qu’il est une île, même pas fourrée au coco.)

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LE MÉTROPOLITAIN – Nouvelles / Yann Garvoz, toutes les larmes des Antilles / 06 juin 2012

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LE MÉTROPOLITAIN – Nouvelles

Yann Garvoz, toutes les larmes des Antilles

06 juin 2012
par Raphaël Lopoukhine

Yann Garvoz est agrégé de mathématiques. Par plaisir, il a aussi passé une maîtrise de littérature. Enseignant au Lycée français, il est surtout écrivain. Un écrivain franco-ontarien depuis cinq ans maintenant qu’il vit à Toronto.

Dans la vingtaine, il est parti, comme tous les jeunes hommes de son âge, faire son service militaire. Lui, le passe dans les Antilles, en Guadeloupe. Par intérêt, par curiosité pour l’endroit où il vit, il s’intéresse à l’histoire des Antilles. Une histoire marquée par l’esclavage. Ses lectures et ses découvertes le choquent. « En tant que Français, j’ai eu l’impression d’avoir du sang sur les mains », explique-t-il. Un étrange sentiment. « Pas celui de culpabilité, mais celui d’être marqué. » La famille de l’écrivain n’est liée en aucune façon au trafic d’êtres humains.

C’est de ce sentiment que naîtra l’envie d’écrire le livre qu’il présenté à l’Alliance Française le jeudi 31 mai : Plantation Massa-Lanmaux. L’histoire d’un échec. Celui de Donatien, d’abord. Jeune premier naïf revenu de France vers la plantation familiale avec des idées modernes, celles des lumières, plein la tête. Et qui va tenter, en vain, d’appliquer ces idées à la plantation de son père, qui fonctionne sur un système de soumission totale des esclaves « noirs », à leurs maîtres « blancs ».

Yann Garvoz a répondu, en public, aux questions de la journaliste Sophie Perceval, qui officie sur les ondes de Radio-Canada, ainsi que sur TFO. Un exercice auquel la jeune femme est habituée, si ce n’est que pour une fois, elle connaissait personnellement l’auteur qu’elle interviewait.

« Je l’ai rencontré dans la communauté française. Je l’ai rencontré avant de le lire. Je ne m’attendais pas à lire ça. J’ai été très surprise. » Surprise par ce style, « touchée et séduite ».

Le style de Yann Garvoz est unique. Au delà du pléonasme (chaque écrivain a un style unique, sinon, ce n’est pas un écrivain), on trouve une réelle singularité dans cette façon de mêler le lexique du XVIIIe siècle et les formules plus contemporaines. « Un effet d’étrangeté » s’en dégage, comme le soulignait Sophie Perceval. On ne connaît pas l’ensemble des mots, parfois techniques, employés. Mais on devine, parfois. Cela suffit.

Le livre est dur. Certaines descriptions violentes. La violence et l’horreur peuvent parfois être mises à distance par un vocabulaire lointain. Mais cette distance, au lieu de banaliser l’épouvante, la renforce. Et l’on se prend à réfléchir au paradoxe du plaisir qu’on éprouve à lire une scène monstrueuse. Un paradoxe tout à fait sadien (voire sadique). L’une des références assumées de l’auteur.

Mais au delà des paradoxes et des condamnations, il y a dans ce livre une critique acérée du système colonialiste. Un système qui déteint sur les esprits, dont on ne sort pas et qu’on ne détruit pas si facilement. Lorsqu’un personnage tente de fuir, il se trouve confronté à la réalité de l’île, métaphore concentrationnaire du système.

Yann Garvoz a écrit son livre à une époque de refoulement du passé colonial de la France. À une époque où des députés de la majorité UMP déposaient une loi demandant la reconnaissance des « bienfaits de la colonisation ». À une époque où un candidat à l’élection présidentielle pestait contre la « repentance » et où, une fois élu aux plus hautes fonctions, allait expliquer à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». C’est un livre de vérité, mais pas un livre de culpabilité, que propose Yann Garvoz.

Cet ouvrage lui a d’ailleurs valu d’être en lice pour les prix Trillium, qui récompensent chaque année le meilleur de la littérature ontarienne, francophone comme anglophone. Le nom des lauréats sera annoncé le 20 juin.

Photo : Yann Garvoz

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Petite provende antiquisante du weekend : les mots et leur contre-erre

Rapide passage au marché des mots cette fin de semaine : tout rutilants qu’ils soient, comme des poissons sur l’étal, l’actualité m’a empêché d’accorder beaucoup de temps à mon approvisionnement.

Les mots sont donc étalés sur l’étal vivifiant de la page. L’étal est non létal, bien que ce que l’on y dispose se trouve en général déjà de l’autre côté du seuil tranquille. Mais de même que c’est lorsqu’elles franchissent ce trépas que certaines vies prennent tout leur sens (que l’on songe à Montaigne, pour qui la vie est préparation à la mort), de même le sens des mots déborde  parfois, se nuance ou se cerne, de celui de leur antonyme. Ainsi du mot « rime » : les doctes  débattent de son origine mais restent inconclusifs, le « rythme » étant un candidat sémantiquement décent, mais linguistiquement douteux, à être son ancêtre. Or il me plaît à moi de penser que la rime vient du latin rima, « fissure », malgré l’apparente distance de sens : car la rime vient justement combler l’inquiétante fissure entre les vers, et jeter un pont sur un abîme où, croirait-on, le langage cesserait abruptement, et le souffle expirerait — la rime c’est le signe de foi, c’est le liant qui nous rassure et nous prévient de la ruine du verbe au vertige de la marge. Car la ruine, c’est la chute, étymologiquement, loin des images de colonnes, murs ou autres remparts tendant, ascensionnels, leurs moignons antiques vers le ciel vide et le présent ingrat. Murmure des siècles… Le murmure en latin, d’ailleurs, admet toutes les gradations, du chuchotement au grondement : « un murmure terrible » devrait être tout aussi acceptable qu’un « murmure presque inaudible ».

Le murmure qui m’a pas mal occupé cette semaine, ce fut la nomination de Plantation Massa-Lanmaux au 25ème Prix Trillium du gouvernement de l’Ontario, et ma présence à la cérémonie de présentation des finalistes. Il s’agit de l’un des deux ou trois prix littéraires les plus importants du Canada, et je dois dire que la surprise et la joie ont bien occupé mes pensées, les détournant de leurs fructifications habituelles. En quelque sorte le Coût du Prix.

Fol est celui qui des mots ne retient que l’avers (et fol celui qui ne vit que dans leur revers).

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LA FRANCE RECRÉANTE

Découvrant, dans le cadre de mon programme d’imprégnation littéraire médiévale (avant rédaction de mon troisième livre et second roman), le mot RECRÉANT, je trouve qu’il s’agit d’un concept épatant, à ressusciter ! Le chevalier recréant est celui qui délaisse les arts chevaleresques viriles de l’aventure, du tournoi et de la guerre, pour se perdre dans les délices féminines de la courtoisie… Ce qui fait marrer les autres balèzes, qui le traitent d’on-imagine-quoi, même si on ne sait pas comment cela se disait en Français médiéval… J’en connais une autre de RECRÉANTE, notre vieille patrie française, qui après s’être mêlée tant longtemps aux destins du monde, après avoir tant donné aux arts aux lettres et aux sciences, s’est détournée maintenant de ces entreprises trop ambitieuses, et s’est laissée séduire par des slogans de boutiquiers : « travailler plus pour gagner plus », « mon ambition pour la France c’est une France de propriétaires »…

Notule française : Le mot recréant est le ressort de l’intrigue d’Érec et Énide, de Chrétien de Troyes — où je l’ai découvert.

Notule américaine : Le New York Times déplore aussi notre recréance dans cet article (cliquer)

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Au coeur des ténèbres françaises : la Mission Voulet-Chanoine, 1899

Déjà, au cours de mes recherches pour La Bibliothèque des Sables, il m’était advenu une première fois, avec étonnement, de croiser la route mémorielle sinistre et romantique de la Mission Voulet-Chanoine. Je maintiens l’adjectif « romantique » par honnêteté pour les émotions induites, à cette époque pas trop lointaine, par cette première découverte; il m’en coûte de conserver maintenant ce terme, après qu’un autre hasard a porté à ma connaissance le passionnant entretien que Chantal Ahounou, auteure d’un livre sur la question, a accordé au site Dormira Jamais.

Je rappelle brièvement les faits, décrits plus en détail dans l’entretien de Chantal Ahounou : en 1899, pour faire pièce à l’expansion anglaise en Afrique et compenser l’échec final de la Mission Marchand à Fachoda, le ministère français des colonies décide la conquête du Tchad, et pour ce faire l’envoi d’une expédition dirigée par les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine. Rapidement devenus berserks, les deux capitaines se livrent  à des massacres, en particulier la destruction totale d’une ville de 10000 habitants, qui créent le scandale jusqu’à Paris. Une colonne est envoyée pour les rappeler, dirigée par le colonel Klobb : au contact des deux expéditions, Voulet brûle ses vaisseaux en ordonnant le feu contre ses compatriotes et son supérieur : le colonel Klobb est tué. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Voulet et Chanoine d’être exécutés par leurs hommes. La mission se poursuit sous un nouveau commandement.

Cette série de drames est oubliée jusqu’en 1976, et la parution du livre de Jacques-Francis Rolland, Le grand capitaine, Un aventurier inconnu de l’épopée coloniale. Mais même alors, fait remarquer Chantal Ahounou, c’est le romantisme colonial qui domine encore la perception et l’interprétation : »le Capitaine Voulet est perçu comme un personnage romantique. C’est un héros ou anti-héros qui part à la conquête d’un espace inconnu et hostile. Il représente la figure coloniale de l’aventurier qui laisse tout derrière lui ». Chantal Ahounou développe aussi le point de vue suivant : le scandale causé par la mission Voulet-Chanoine, c’est en quelque sorte le scandale du scandale, car sinon, ses exactions ne se distinguaient que par leur caractère arbitraire et leur intensité, des méthodes habituelles de la conquête coloniale. (Qu’on pense seulement aux 15 000 victimes au moins, de la répression de la révolte malgache, en 1947, ou aux massacres d’Algérie, ou à ceux des tirailleurs de Thiaroye, ou plus récemment à la tuerie de Pointe-à-Pitre en 1967).

Sur ces deux points qui appartiennent en propre à l’historienne, je laisse le lecteur migrer vers son entretien. Je voulais quant à moi ajouter une réflexion personnelle née du croisement — pas tout à fait aussi fortuit que celui de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection — du croisement avec mes lectures Celaniennes. Paul Celan dénonce les immenses falsifications, et aussi les crimes illocutoires dont le langage peut se rendre coupable, à coups d’emportements et de déportements, d’habillages romantiques, de mises en transe : illocutions susceptibles de conduire toute une nation au crime (voir Todesfuge, ici en Français, ou ici lue par le poète en Allemand). Il me semble en effet que l’on trouve dans la persistance de l’épisme colonial en France un bel exemple de ces enrubannements de prestige, de cette romanticisation des vérités les plus sordides ou les plus cruelles, dont est susceptible la littérature.  (Et pourtant, et pourtant, me souffle mon démon, toujours prompt à se laisser séduire par les appels de langue putanesques du Style, et pourtant l’épisme toujours a su sourdre des éventrations et fumer des bûchers, nulles Lumières n’extirperont Dionysos du Discours)

Post scriptum de juin 2013 : j’ai depuis écrit une pièce, à la fois burlesque et tragique, à partir de ces événements  ; elle est en attente d’un éditeur ou d’un metteur-en-scène, les bonnes volontés sont bienvenues.

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