Économie sucrière et économie psychique

(Article initialement paru dans une revue d’économie et de statistiques)

[…]Je n’ai pas la place de rapporter ici l’histoire de la France des Caraïbes, mais je donnerai quelques grandes lignes : les Antilles ont été repérées par les européens à la fin du XVème ; à cette époque elles sont peuplées, en ce qui concerne les Grandes Antilles, par les populations « arawaks », et pour les Petites Antilles, par des « Caraïbes » venus d’Amérique du Sud en supplantant les Arawaks. Les Petites Antilles sont laissées largement à leur sort (sauf pour quelques boucaniers et flibustiers) jusqu’au début du XVIIème siècle, avec l’essor des colonisations rivales, anglaises et françaises. L’exploitation économique débute laborieusement, puis prospère. Les populations autochtones, rétives au travail servile, sont peu à peu éliminées ou déplacées. Pour les cultures qui se succèdent (épices, canne à sucre, indigo, café) on fait venir au début des « engagés » européens, contre des promesses de terre qui en général ne se concrétisent pas, car ils meurent avant la fin de leur contrat. C’est alors que se développe le commerce triangulaire, c’est à dire la déportation de main d’œuvre africaine vers le nouveau monde. Le succès de cette organisation est immense : à l’apogée des « isles à sucre », juste avant la révolution française, la seule Saint Domingue (future Haïti) exporte plus que toutes les îles anglaises, ou encore, en valeur, que les États-Unis ; on considère qu’elle contribue à hauteur de 20 à 30% dans le PIB français, avec un demi million d’esclaves, nés en afrique pour les deux-tiers, contre une trentaine de milliers de blancs. (La situation du propriétaire-résident de mon roman fut en fait minoritaire : le plus souvent des régisseurs blancs opéraient sur place pour le compte d’un propriétaire resté ou retourné en France).

Le nombre total de gens qui ont été déportés au cours des traites négrières est le sujet de féroces polémiques, mais les estimations varient de cinq à dix millions de gens, arrachés de leur monde, séparés de leur famille, privés de leur langage, de leur liberté, et même de leur nom. La France de Louis XIV, puis la France des Lumières, s’est en partie édifiée avec l’argent de cette traite et de ce travail servile. L’esclavage n’a été définitivement aboli dans notre pays qu’en 1848. Ce n’est qu’en 2001 que la République française l’a reconnu comme un crime contre l’humanité, et qu’en 2005 qu’une journée de commémoration a été décrétée. Je ne rappelle pas ces éléments pour susciter de culpabilité, mais parce que je crois que nous devons être conscients des pans sombres de notre histoire.

La comptabilité d’une plantation (nombre de documents comptables sont conservés) est très intéressante : le personnel y est réduit, et ne consiste qu’en quelques employés blancs : « économes », maîtres-sucriers, chirurgien… Les esclaves, quant à eux, sont comptés comme « biens meubles », au même titre que les équipements et les animaux. Ce sont eux, pourtant, qui représentent la plus grande partie du bilan, et leur valeur ne cessait de croître, avec la raréfaction de la traite, que les Anglais avaient interdite. Du fait de ce coût toujours plus élevé, le cliché du maître pervers s’acharnant sur ses esclaves est absurde : d’abord la discipline immédiate, dans les champs, était appliquée par des « commandeurs » noirs ou mulâtres, puis, plus fondamentalement, un propriétaire, sauf exception, ne maltraite pas la voiture ou la vache, qui lui appartient et dont il a besoin. Au contraire il y a, à partir de la fin du XVIIIe siècle, un effort d’amélioration des conditions d’existences, afin de prolonger la vie utile des esclaves et d’augmenter leur taux de fécondité, très faible (les femmes étaient minoritaires, le travail harassant et la nourriture toujours insuffisante). Toutefois ces améliorations, motivées autant par le calcul rationnel, par les progrès techniques, que par la peur croissante des révoltes, conduisirent à des modes d’exploitation plus standardisés qui laissaient d’autant moins de liberté : vie en baraquement plutôt qu’en « case » (construite par l’esclave, parfois sur un modèle africain), culture en commun des vivres plutôt que dans le jardin individuel ou familial. Les descriptions de la fin du XVIIIème rappellent étonnamment les camps de travail que créeraient au XXème divers régimes dictatoriaux.

Durant trois ans, le temps d’écrire Plantation Massa-Lanmaux, j’ai donc porté dans ma tête toute une plantation vraisemblable, avec ses travailleurs et ses cadres, ses serviteurs, ses propriétaires, sa géographie, son organisation, son fonctionnement : les étapes de la culture de la canne, de sa coupe et de sa replante, celles de la cuisson des sucres, le calendrier des différentes tâches, le journal des travaux, le journal des punitions, les salaires des employés, les prix des esclaves, les prix des sucres de différentes qualités… Mais en vérité, ce qui m’intéressait plus que tout, c’était le parallélisme, et même le recouvrement, de l’économie esclavagiste et de l’économie psychique. La métaphore n’est pas originale : dès les débuts de la psychanalyse, et donc de la psychologie moderne, Freud compare la libido, autrement dit l’énergie désirante de l’être humain, à un capital qui s’investit dans différents objets ou activités (monnaie unique ou non, il a des désaccords avec Jung sur ce sujet…). Or m’est apparu, au cours de mes premières lectures sur l’histoire de ces Antilles, un étonnant parallélisme entre la structure fondamentale de l’économie esclavagiste, et celle de l’économie libidinale de l’être humain. Pour l’une : une population dominante (ou qui se croit telle, tout en vivant dans la peur et le doute permanent sur sa prévalence) édictant règles lois et règlements, et s’efforçant — en général avec succès — d’imposer sa volonté à une population servile qui n’en peut mais, tandis que cette dernière s’efforce de survivre et d’exister indépendamment, voire de jouir, d’être heureuse, en tirant parti de toutes les failles du système. Pour l’autre : une instance (le moi, la raison) qui se prétend maîtresse en sa demeure (tout en sentant parfois la fragilité de cette maîtrise), et qui édicte lois, valeurs, règles et contraintes, en tentant de canaliser, d’utiliser et parfois de réprimer un désir, des pulsions, parfois proliférants et indomptables, invasifs du champ de la conscience : attelage ambigu et complexe de la raison et de l’inconscient, ou de la nature. Du moment où j’ai cru déceler cette homologie, ma question a été : comment les uns et les autres, maîtres et esclaves, investirent-ils leur désir, dans ce contexte qui s’impose communément à tous ? Désir subjugué, contraint, canalisé, obligé de trouver ses voies clandestines, pour les Noirs… Désir apparemment affranchi de tout interdit, susceptible d’expansion infinie, et par conséquent de dégénérescences tout aussi infinies, pour les Blancs…

Corollairement, il m’a semblé aussi qu’au delà de l’hypocrisie des argumentaires raciaux destinés à justifier l’esclavage (un auteur, Moreau de Saint Méry, fait des calculs pour déterminer à partir de quelle proportion de sang noir un individu peut être considéré comme blanc !), les colons étaient bien conscients, et de l’égalité essentielle des différentes « races », et de cette troublante représentation, dans le système social, de l’ambiguïté de la nature humaine : à ce trouble ils réagirent en essentialisant « le noir », et en lui attribuant immaturité, spontanéité, animalité, appétit insatiable de plaisirs, gloutonnerie, voire cruauté sauvagerie… C’est dire qu’ils projetèrent sur le noir leur propre part maudite, refoulée, inavouable, dans un entrecroisement et un débordement mutuel des deux économies parallèles, sucrière et psychique.

Tout ceci advint en plein XVIIIème siècle, notre Grand Siècle, notre Siècle des Lumières… Ce qui m’a peut-être aidé à comprendre — pour parler de littérature, dont je sais que maints Ensae sont amateurs et connaisseurs  — ce qui demeurait pour moi une énigme : à savoir la présence dans nos Lettres d’une sorte de veine cruelle, née ( ?) avec le Marquis de Sade, et continuée, de Sade à Mirbeau, de Barbey à Rachilde, à Bataille, et j’en oublie, jusqu’à nous, avec Pierre Guyotat, Jonathan Littell… « Pourquoi nous ? me demandai-je. Nous sommes pourtant des gens affables, bons vivants, nous n’avons pas inventé le nazisme ni exterminé d’indiens… » Pourtant au milieu de mon chemin de vie il me fallut me rendre à quelques évidences : en Guadeloupe j’ai découvert que nous avions bien anéanti les habitants des îles que nous convoitions ; à Madagascar j’ai appris que nous avions, en 1947, réprimé une révolte dans le sang de 20 000 à 80 000 victimes, selon les estimations ; au Sénégal en 1944 des tirailleurs noirs, retour d’Allemagne où ils se battaient pour nous, sont rassemblés au camp de Thiaroye, ils réclament la même solde de démobilisation que les soldats français et s’agitent (sans armes), l’armée les écrase: 35 morts (voir le film d’Ousmane Sembene; je l’ai vu à l’Université du Minnesota) ; en Guadeloupe encore, j’ai rencontré des survivants des événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre, quand les CRS ont tiré sur une foule pacifique de syndicalistes, de lycéens et de militants pour l’indépendance : 70 ou 80 victimes, et des dizaines ou centaines de blessés… La « veine cruelle » de notre littérature ne reflèterait-elle pas cette implacabilité de notre histoire coloniale ? Les viols décrits par Sade sont-ils si incompréhensibles, lorsqu’on sait ce qui était perpétré à la même époque sur les plantations et les bateaux négriers ? L’économie psychique peut exploser dans l’irrationalité, comme l’économie financière, et nous autres français, comme d’autres nations avant nous et après nous, avons libéré la folie dans l’Histoire : ce que j’ai également essayé d’éclairer dans mon roman, ou le personnage principal succombe à sa propre fantasmagorie en même temps que le système colonial : d’où ces pages Sadiennes que l’on m’a reprochées, catabase historique, psychologique, et personnelle.

Au terme de ce parcours — que j’ai voulu partager ici avec vous, amis et condisciples — j’ai acquis la conviction que le colonialisme est l’un des faits majeurs de l’histoire de France, l’un de ceux qui contribuent le plus à forger notre identité contemporaine, tant débattue, et que l’économie esclavagiste en est l’un des chapitres les plus importants.

Yann Garvoz
Auteur de Plantation Massa-Lanmaux, aux Éditions Maurice Nadeau

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