Archives de Catégorie: Accablements

Que hare yo con esta espada, Angelica Liddell en Avignon

Angelica Liddell, Cloître des CarmesLe spectacle s’ouvre par une amusante citation anti-française de Cioran, projetée sur la plage de surtitres, puis l’entrée, majestueuse et lente, d’un homme d’un certain âge au profil césarien, en toge ; toge qu’il ouvre une fois face au public, montrant banalement sa nudité velue: nudité du pouvoir ? le roi est nu? ou au contraire arrogance phallique du détenteur du  pouvoir? réminiscence du Giulio Cesare de Romeo Castellucci ? On se fera l’idée qu’on voudra, ainsi que son propre faisceau de suppositions pour relier ces deux premiers évènements entre eux, puis au troisième. Car surgit alors Mme Liddell elle-même, en tenue de soirée vite relevée pour montrer son vagin et son anus : la nudité est moins gratuite en cette troisième scénette, puisque la metteur-en-scène et performeuse en appelle à un homme qui la prendrait par tous les orifices aux jours où mourront sa mère et son père.  En même temps, s’il s’agissait d’être aguicheuse et de faire en quelque sorte publicité à cet appel, on peut en déduire qu’un membre — c’est le cas de le dire — de bonne volonté du public aurait pu se lever et se présenter sur scène pour combler le vide ainsi proposé (j’avoue avoir hésité, puis m’être timidement rétracté)…… Habituelle hypocrisie de ces fausses provocations de scène auxquelles l’infranchissable quatrième mur empêche toujours de donner suite.
Ensuite il y aura une scène orgiaque, remplaçant une autre scène, ir-reconstituable celle-ci, ayant eu lieu en 1981 à Paris lorsque le Japonais Sagawa dévora une étudiante néerlandaise qu’il avait attirée dans son apartement sous prétexte de lui faire lire un texte de Trakl.  Une palanquée de très jeunes femmes nues tiennent place de la pauvre néerlandaise, occasion d’une séquence de Walpurgis durant lesquelles elles se masturberont avec des poulpes, devant des aquariums où nagent des anguilles moribondes. Deux apories me semblent retirer à cette séquence la puissance qu’elle pourrait avoir: d’abord l’extrême jeunesse des agitées, qui malgré toute leur énergie ne permettent pas de faire oublier qu’elles reproduisent avec zèle ce qu’on leur demande de faire, sans que ces gestes hystériques saccadés et mécaniques ne paraissent vraiment emprunts d’une expérience, d’une vie, voire d’une réflexion ou d’un vertige véritable devant la déchirements de la sexualité… Alors qu’un geste, un déhanchement habillé, d’une actrice plus dessalée et plus avancée dans son art et sa vie, peut être plus chavirant et troublant que tous ces jolis petits corps en folie commandée… Ensuite l’ambiguité de la monstration : n’ayant pas tranché entre montrer et suggérer, Angelika Liddel ne peut rien obtenir, même avec l’aide des poulpes, qui aurait l’impact d’un acte cannibale, ou seulement sexuel, tel qu’on le verrait dans un peep show ou un théâtre porno… Mais d’un autre côté elle s’est privée de la magie de la suggestion… (D’autres pistes existaient peut-être, et la musique gnawa que pendant ce temps on jouait sur le parvis du Palais des Papes, peut suggérer à l’imagination qu’il aurait été possible d’émuler la cérémonie Aïssawa de la « frissa », mascarade des plus effrayantes aux dires des voyageurs qui y assistèrent.)
En fait la vraie provocation, et qui n’aurait pas manqué de provoquer un scandale malgré son innocuité réelle, aurait plutôt été de balancer les poulpes dans la foule… J’étais quant à moi au premier rang et plus inquiet de recevoir un poulpe de belle taille sur mon plastron du dimanche que de voir des minous rasés et spasmodiques…
Je suis resté pour le début de la seconde partie. De retour sur scène Angelica Liddell y performe avec brio une longue tirade que l’on peut supposer d’elle: texte bien écrit, philosophique, avec du punch, et accompagné d’une scansion corporelle vigoureuse : on y entend les échos d’Antonin Artaud sur le Théâtre de la Cruauté, Jean Genet et l’apologie du traître, Nietzche et celle de la destruction regénératrice, La Guerre Sainte de René Daumal, surtout le marquis de Sade et l’apothéose de la passion criminelle contre la loi criminelle… Pour ma part j’ai pensé à la longue imprécation de l’Olimpia de Céline Minard, bien qu’il soit moins probable qu’Angelica Liddell en ait eu connaissance. Très bien. Mais quid novi dans tous ces thèmes, cet appel à la violence, au meurtre, ce nihilisme ? À nouveau une provocation qui tourne court, un appel à décaper la vie par la violence et l’art qui vient avec 50 ans, 60 ans, 100 ans de retard… Comme l’écrivit Nerval, le premier à avoir parlé de l’aurore aux doigts de rose était un génie, le second manquait d’imagination, le troisième était un imbécile… Le public gentiment bourgeois du Cloître des Carmes ne s’y est pas trompé, qui a fortement applaudi cette tirade où il retrouvait les thèmes qu’il enseigne en classe ou que ses enfants y apprennent vaguement, après que le même public était resté perplexe devant les poulpes masturbatoires.
Hélas donc, rien de nouveau sous le soleil. Surtout, moi qui vis à l’étranger depuis plus de 20 ans, je constate une fois de plus que la « vie intellectuelle et artistique grand public » européenne s’est figée dans une série de clichés hérités des anciennes avant garde,  une vulgate anthropologique qui a cours depuis maintenant plusieurs décennies:  décapée des apparences, des bienséances, des mensonges du capitalisme libéral, la vraie vie (économique, sociale, existentielle, sexuelle) ne serait que chaos, horreur, manque, vide, violence et désespoir… Nul bonheur réel, et même nul plaisir : un homme rampe vers un vagin offert, mais il ni parvient qu’épuisé et pour s’endormir sur la cuisse de la femelle complaisante… Tout est pourri, tout est nul, inutile, tout est corrompu et va de mal en pis… Seules issues :  l’intensité de passions extrêmes, ou au contraire l’extinction d’icelles dans le zen…
Amis européens, il faut vous redire qu’autour de vous sur la planète 6 milliards d’êtres humains, lorsqu’ils ne sont pas plongés par leurs circonstances politiques historiques et climatiques dans la souffrance ou les affres de la misère, vivent, jouissent, adorent, pensent, créent, dansent, aiment, admirent, se restaurent, se reposent, normalement, et ne sont obsédés ni par leur mort, ni par le déclin, ni par les maux de la planète, ni par un mal essentiel de vivre… À ce niveau absurde et général de plainte-complainte-complaisante la critique n’est plus qu’une nouvelle idéologie totalitaire, une incarcération psychologique de plus, une paresse.
De la suite du spectacle, je ne peux rien dire : il m’a fallu partir pour raisons familiales. Car, qui, enfin, programme ces spectacles qui durent 4H  à partir de 22H ? Vous aurez intérêt à vous organiser pour la garde des enfants ! Et ne rien avoir de prévu le lendemain matin (pas d’enfants qui vous réveillent à 7H, pour filer le même exemple…) Du coup, à vue de nez un public composé de 10% d’étudiants, 50% de retraités, 40%  de gens vers la fin de leur vie professionnelle… Autour de moi et en plusieurs langues, les conversations tournaient autour de la réorganisation des activités du lendemain et du nombre d’heures de sommeil que l’on pouvait espérer.

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Débilitation de la langue

« L’accomplissement, ne fût-ce qu’à moitié, du processus de l’antilangue constituait un succès. Il commençait par l’interruption du développement normal d’une langue pour la réduire à un état de débilité, semblable à celui d’un enfant arriéré et en poursuivre ensuite la mutilation. Sur un dossier était portée toute l’expérience de sa dégradation : la comparaison, d’année en année, du lexique dont les mots se raréfiaient comme les feuilles à l’automne, le délabrement grammatical, l’atrophie des particules et surtout des préfixes, l’engraissement de la syntaxe. La langue, petit à petit, s’épaississait comme un parler de bègue. Une telle langue devenait pratiquement inoffensive car, comme une femme qui a subi l’ablation de la matrice, elle perdait l’aptitude à produire des poésies, des contes, des légendes. »

Ismaël Kadaré, La Niche de La Honte

Des politiques pour la plupart incultes — voire acculturés —, des grandes entreprises trans-dénationalisées, une bourgeoisie qui a perdu le sens de ses devoirs — en particulier envers la culture et la connaissance—, au profit de la seule obsession de ses intérêts mercantiles et pécuniaires : tous ces groupes sont les plus éminents responsables du lâchage de la langue française, de son enlaidissement et de son parasitage par des signes linguistiques en globish. Le grand écrivain Ismaël Kadaré, loin sans doute de ces préoccupations sur le devenir du Français (qui ne disparaîtra certes pas, et survivra, mais dans quel état ?) avait déjà imaginé qu’un empire supranational pût organiser la dégradation d’une langue afin d’obtenir l’anéantissement culturel de la nation qui la portait, et la fin de toute velléité d’indépendance.

Il faut lire ces lignes qui résonnent cruellement aujourd’hui. C’est une prophétie dont assistons à la rapide réalisation, bien plus rapide que ne l’avait imaginé l’écrivain-voyant : qui aurait cru que l’on entendrait une ministre française de la culture se féliciter de ne jamais avoir lu un écrivain français nobélisé ? ou des universités françaises enseigner en Anglais ? des chercheurs évalués par leur nombre de publications dans des revues uniquement anglo-saxonnes ? une Société Nationale des Chemins de Fers proposer le globish comme langue par défaut pour son site internet ? et une Ministre de l’Éducation Nationale traiter de « pseudo-intellectuels » de grands savants français qui prennent parti pour conserver le Latin, matrice de notre langue, dans l’école de la République ?

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La trahison des clerks

Tour Eiffel américaine« Les employés du tertiaire supérieur ne sont pas moins grossiers que les petits fossiles du lutécien inférieur désenfouis des sables coquilliers. Des tronçons de basic english et de pig latin volettent dans l’air. Ils parlent l’horrible façon comme des diglosses et plient la nuque sur le cellulaire, les oreilles cassées de leur propre patois. Farauds à fil dans l’auricule, ils ont oublié la langue native […], ils cochonnent le français de rognures d’anglais […]
La novlangue des affaires n’est pas mieux stylée que notre galimatias de hamsters ah non, ils ne font pas mieux les employés d’élite, collaborateurs de l’anglais, larbins de l’américain […] larbins des filiales, moujiks des marques bâtés sous le lexique transnational, les décideurs en imper lancent des morceaux de la sous langue des entreprises sous le tronc de fonte des lampadaires. »

Philippe Bordas, Chant Furieux

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Sade/attaquer le soleil à Orsay : cachez ce phallus (et ces livres) que je ne saurais voir !

Affiche-SadeSi l’oeuvre du divin marquis est un constant effort de transgression, une rage de destruction des valeurs et des bienséances, une brûlante intempérance de langage associée à une grammaire glaciale, une irrémissible cataclysmique orgie de sens et de mots, en revanche l’impression principale produite par l’expo d’Orsay sur son visiteur est celle de la frustration. Quelle occasion manquée ! Car de littérature il n’est pas question : mais de psychologie, d’histoire, d’iconographie sans guère de lien, avec l’oeuvre de l’auteur… Bref quelques citations agrémentées des bonnes femmes à poil… Et c’est là que la bât blesse, pour une part : car le bas, justement, chez Sade, n’est pas uniquement féminin ! Dans ses livres, que de fiers braquemarts ! D’érigées colonnes ! De gitons, de valets fouteurs, de bardaches ! D’enculades ! Quel extraordinaire puritanisme, quel machisme, ont pu faire qu’une exposition entière consacrée à Sade nous laisse sans une bite à nous mettre sous la dent, si je puis me permettre ce mauvais jeu de mots ? Et par ailleurs, pardon ! mais Sade appartient à la littérature ! Or de littérature, il n’en est pas question, ni de son style (dont les origines sont à cheval entre le roman à épisodes du XVIIIè et la prose philosophique radicalement matérialiste de d’Holbach). Quant à sa postérité, on croirait qu’elle se limitât à Annie le Brun (dont on apprécie la plasticité des commentaires bien qu’on les connût par coeur et qu’ils n’allassent pas plus loin que la pâmoison étonnée) et à Georges Bataille. Sans même mentionner mon propre roman Sadien, pas un mot sur la magnifique biographie de Sade par Maurice Lever, le vrai spécialiste du libertinage !  pas une référence aux romans(?) de Pierre Guyotat, parmi les plus importants des 50 dernières années ! ni, puisque l’on voulait parler d’Histoire, au livre d’Éric Marty sur la réception de Sade après guerre ! Une visite à la librairie du musée est à l’avenant. Ce démembrement thématique de l’oeuvre pour la répartir entre histoire, psychologie et art, nous paraît à l’image de l’actuelle occultation que l’on fait en France de la littérature comme travail du langage, comme style ; occultation — voire refoulement — voire simplification — qui a pour effet de nous donner la tépide production littéraire que l’on sait, et l’anéantissement plus particulier de la poésie.

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Macaques mécaniques

MacaquesTous les désirs, les fantasmes les plus vifs, aboutissent à la répétition écoeurante de gestes qui ont déjà été commis, par d’autres, au cours des siècles, et par nous mêmes. Nos particularités les plus secrètes, les plus chères, ne nous conduisent qu’à ces simagrées d’automates mécaniques, de macaques à répétition.

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Jour triste de la francophonie (LE GRAND REMPLACEMENT)

 

We don't give a fuckJeudi 20 mars, c’était la journée mondiale de la Francophonie. Jeudi 20 mars, c’était un triste jour, parmi d’autres, pour la Francophonie.  L’avant-veille, la ministre de la culture avait remis à un groupe qui chante en Anglais la médaille de chevalier des Arts et des Lettres; la chanteuse arborait un T-shirt où étaient inscrites des insanités hypocrites (car personne ne les forçait à accepter la décoration, qui sans doute servait bien leur « media plan »), insanités tout aussi angloïdes que leur musique. Ils ne connaissent pas l’argot français ? Je ne discute par ailleurs pas leur talent.

Amazing SciencePareillement, pendant ce temps, une exposition scientifique de l’Inserm avait pour nom « Amazing Science » ; clin d’oeil, paraît-il, à la « culture SF des magazines américains des années 30 ». En avait-elle besoin, la culture américaine, de ce clin d’oeil ? Comme si la culture américaine c’était la culture partagée de référence, le lieu obligé de la connivence… Et un organisme français d’état, ne pouvait-il prendre la peine de donner un titre français à son exposition ? S’il ne se trouvait plus personne pour parler Français parmi les chercheurs, peut-être aurait-on pu louer les services d’un traducteur ? La personne recrutée, avec un peu de chance, aurait d’ailleurs peut-être pu leur parler de Jules Verne, de Cyrano. C’était avant les « magazines SF des années 30″…
Doré&friends

Et puis à Strasbourg, au musée : exposition « Doré&Friends »… Titre en Anglais pour attirer les visiteurs étrangers, me direz-vous… Mais attendez, c’est à la frontière anglaise, Strasbourg ? Ils parlent américain, les 80 millions de gens de l’autre côté de la frontière ?

 

Hélas, la Francophonie, pour l’état français, cela veut juste dire fourguer des réseaux bancaires et d’assurance, délocaliser des usines Renault et exploiter de l’uranium. Au gré de transactions sans doute conduites en globish : les diplomates français ne font même plus l’effort de parler leur langue, comme l’exigeait encore Chirac — et rappelons nous que Christine Lagarde, imposait l’Anglais comme langue de travail, non pas au FMI, mais à Bercy, au Ministère de l’Économie et des Finances.
De ce point de vue, que l’état soit géré par la droite extrême à la Sarkozy-Buisson, ou par le centre-droit modéré à la Hollande-Moscovici, ça ne change rien.
Leurs élites économiques, politiques, scientifiques et médiatiques n’aiment plus la France ; ce n’est pas surprenant que les Français n’aiment plus leurs élites. Et où va t-on, dans ce renoncement à soi, dans cette soumission à la puissance dominante, cette servitude volontaire ? La littérature française s’aplatit — il n’y a qu’un Houellebecq pour arriver à jouer de cet aplatissement, à en tirer des effets de verts-de-gris — les autres écrivants n’en ont même plus conscience — et le langage s’amenuise pour n’être plus qu’un assemblage de lieux-communs. Pas étonnant que le dernier recours de l’expressivité, en particulier en politique, ce soit l’invective, l’accusation, la « petite phrase » stupide. On s’est passionné, on s’est déchirés, écharpés, pour ou contre ou dans ou au-dehors du débat, lancé avec opportunisme et malveillance, sur « l’identité française » ; pas une fois il ne fut question de la langue.
Ci-dessous, ces belles et ferventes considérations de Paul Claudel, plus définitives, en leur lointain (1881) que tous les débats creux, obsédés de couleurs de peaux ou bien de viande hallal, sur l’identité nationale ; on frissonne en les comparant à là où nous sommes rendus, 130 ans plus tard.

« La langue française est le produit, en même temps que le document, le plus parfait de notre tradition nationale. Elle a été le principal moyen de construction d’un peuple formé de vingt races différentes, du résidu de je ne sais combien d’invasions et de migrations l’une sur l’autre, qui une fois parvenues à cette fin de la terre, embouties à cette extrémité de la jetée européenne, se trouvaient bien forcées d’établir entre leurs couches et tranches disparates une solidarité, un accord, que d’ailleurs la disposition du terroir leur imposait. Si la France en effet est diverse au point de vue ethnographique, au point de vue géographique elle est une et indivisible et les conseils de rupture sont infiniment moins puissants pour elle que les nécessités de la concentration. Il ne pouvait y avoir entre les Français de différends que spirituels et c’était à l’intelligence seule que pouvait être confiée la tâche de conduire les délibérations propres à les réduire. Tout citoyen de cet assemblage hasardeux et bigarré qui avait émergé des ruines de l’Empire Romain et des moraines de la Barbarie se trouvait ainsi incliné à devenir un orateur, un diplomate et un juriste. […] Chaque Français, comme je le disais il y a quelques mois à vos camarades de Tokyô, héritier de vingt races hétérogènes, a toujours constitué à lui seul une petite souveraineté en voie de tractation continuelle, diplomatique et juridique, avec les souverainetés voisines, sous l’autorité d’une espèce de tribunal épars, mais tout-puissant, que l’on appelle l’Opinion. De là l’importance chez nous de la littérature et du parler, de là ce caractère essentiel qui fait le fond de tous deux, dans le domaine non seulement de la prose mais de la poésie, qu’il s’agisse d’idées, de psychologie ou de descriptions, et qui est le désir passionné de l’exactitude. Il s’agit toujours d’expliquer et de s’expliquer. La perfection et l’efficacité du langage n’ont pas été seulement chez nous l’ambition de quelques raffinés, elles avaient une importance pratique capitale, on ne pouvait trop chérir et soigner le principal instrument de notre unité nationale… »

Paris, on the Seyne River

 

 

 

 

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12 years a slave : occasion de redire que l’esclavage est un mode du capitalisme

12 years a slave, affiche du film     Avec ce film très spielbergien, Steve Mc Queen a payé son entrée dans la cour des grands : des américains, des oscarisés, des blockbusters. On peut regretter l’intensité retenue, la grâce macabre et austère, les choix esthétiques angulaires et brutalistes, enfin le silence, de son film Hunger (—je n’ai pas vu Shame), il n’en reste pas moins que l’histoire vécue de Solomon Northup, telle qu’exposée dans ce film-ci, est terrifiante, et touche aux gouffres de l’Histoire et de la conscience humaine. Le ticket d’entrée dans la cour des grands s’affiche, en fait, durant les 20 premières minutes du film, presque inacceptables : musique sirupeuse et pathétique, râclements lugubres et autres bruits effrayants de films pour adolescents, surtout ramassis des clichés sur l’esclavage :  le sadisme du maître blanc, les coups gratuits, le peu de valeur de la vie du noir, le viol sur le bateau…       Tout semble aussi mal engagé pour le protagoniste que pour la véracité historique du film, mais heureusement la deuxième partie rend justice à la destinée manifeste de l’esclave Solomon : celle d’être un « nègre à talent », en l’occurence un violoniste ET un charpentier, capable de mener à bien des projets complexes. Une telle « pièce d’Inde », un tel esclave, était d’une grande valeur, et c’est un non sens, contra-logique, d’imaginer que le négrier aurait pris le risque d’endommager un tel ouvrier en le battant inconsidérément — de même qu’on ne peut concevoir qu’un simple matelot, sur le bateau, ait la liberté d’assassiner à sa fantaisie l’un des éléments de sa précieuse cargaison humaine, comme on le voit dans le film.
Répétons-le une fois de plus : le sadisme convenu et les maltraitances attendues sont un non-sens économique : l’esclave représente une valeur marchande, ainsi qu’un potentiel de travail, qu’il est inconséquent d’endommager ; c’est un « bien meuble », et un propriétaire ne casse pas ses biens pour s’amuser, pas plus qu’un paysan n’estropie son cheptel par perversion.
L’essence du système esclavagiste est en fait très bien résumée dans la mise-en-garde d’un « supervisor » (un « commandeur », comme on le disait en pays français) à l’attention des petits blancs qui s’apprêtent à lyncher Solomon : vous n’avez pas de droits sur cet esclave, leur dit-il en substance, il appartient à son maître M…, qui a contracté une dette considérable pour l’acquérir.
Au risque de passer pour un marxiste invétéré, il faut le dire et le redire : le système de production esclavagiste est à appréhender d’un point de vue économique (cliquer) (voir aussi cette bibliographie (cliquer)) ; l’esclavagisme est un mode du capitalisme, son existence se comprend et son fonctionnement s’analyse en termes de valeur, de production, de rentabilité et d’insertion dans le commerce mondial.
Après ces mises-en-place assez réalistes le film, suivant le transfert de Solomon sur une autre plantation dirigée par un propriétaire alcoolique, illuminé, pervers et obsessionnel, vire à l’habituel approche psychologisante et pathologisante de la relation maître-esclave. Je n’en dirai pas plus sur la suite des événements, et après tout au spectateur d’en juger, mais je reconnaîtrai avoir été perturbé par cette évolution, qui me semblait regrettable, de la narration : car, dans mon roman Plantation Massa-Lanmaux, n’avais-je pas, moi aussi, cédé à cette tendance psychologisante facile ? Je dirai pour ma défense — défense devant les reproches que peut me faire  ma conscience d’artiste —  qu’au moins, dans mon roman, ai-je tenté de porter à l’extrême le balancier : le poussant carrément dans la fantasmagorie sadienne où, je l’espère, il n’est laissé aucune illusion au lecteur sur le vraisemblable historique des situations fantasmatiques où il est transporté. Cela ne signifie pas que je désespère, au gré des stress psychiques que j’espère avoir mis en place, d’avoir pu jeter quelque lueur sur les structures à l’oeuvre dans ce pan d’histoire humaine.
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