Archéologie du texte : contre une littérature immémorieuse

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Le langage nous dépasse. Étant nés, nous y entrons comme dans une mer ancienne… Je suis fasciné par la survivance des mots, des racines : notre français si latin, mêlé d’un peu de celte, de germanique, et puis de tous les reflux de notre Histoire : italien, arabe, espagnol… Il me semble que chaque mot scintille de ses origines et de sa vie passées, comme une petite crête de la vaste mer langagière. Je ne voudrais pas que ce souvenir se perdît. Je voudrais être capable d’une langue chargée de son héritage comme le charroi des indo-européens, emportant leurs hauts faits, leurs croyances et leur société à travers la Turquie ; comme les navires de Phocée, dans leur giration erratique sur la méditerranée ; comme les épaules d’Énée soutenant Anchise et les Lares familiales ; comme l’Émile Bertin, la Jeanne d’Arc et le Pasteur, croiseurs qui soustrayaient l’or de la Banque de France, hors de portée de l’occupant, à l’orée de la guerre (mettant ainsi à l’abri des îles créoles la fortune de la métropole classique : belle parabole sur notre littérature). Je voudrais être capable d’une langue qui s’étendît des courtes vocables indo-européens que nous connaissons, jusqu’à l’extrême contemporain du texto, de l’anglicisme.

Car la langue est vivante, mais Le sentiment de la langue, ainsi que le désigne Richard Millet, se perd. Un Anglais rudimentaire et inconscient règne à tel point, qu’il faut être sorti du pays pour savoir encore le voir et l’entendre, yeux et oreilles équartillés. Chers amis Français de France, votre presse vos villes vos débats vos media sont désormais recrus de scories angloïdes mal prononcées et superfétatoires, pétatoires ! Allez vous donc liquider l’hoir, sans même l’honneur de l’inventaire funèbre ?

Notre langue, notre littérature, ont douze siècles pour leur écriture, pour ne pas parler de leur oralité : les Serments de Strasbourg, premier texte écrit en langue romane, 842 ; le Cantilène de Sainte Eulalie, plus ancien texte littéraire connu, 882. C’est une longue histoire, qui est nôtre tout en étant souvent étrangère. (Certains siècles nous sont particulièrement lointains : la langue et le merveilleux médiéval, la religiosité du XVIIème, sont plus éloignés de nous que la latinité, à ce qu’il me semble.) Cette longue phrase française court sur douze siècles, enluminée de chefs d’oeuvre de tout son long, de percées, d’horizons nouveaux, d’explosions créatrices, de déplorations des maux du temps et d’oraisons funèbres, de débats ardents, d’élégies de chansons de rondeaux, de cantiques, de prose nombrée et de prose atomisée, de vers de comédie et d’alexandrins tragique : des poètes ont illustré la langue, des philologues l’ont repensée, des démiurges  y ont fait apparaître des mythes devenus universels… Nous qui sommes au bout de cette phrase qui se continuera après nous, il nous appartient d’honorer ces grandes oeuvres, de les conserver vivantes dans les arts et les mémoires. La Bibliothèque des Sables, le livre sur lequel je travaille depuis déjà deux ans, est consubstanciel de cette anamnèse. D’où ces lectures, cette rubrique « d’archéologie du texte », pour faire partager mes trouvailles tandis que je reparcours à rebrousse-temps la longue phrase française, et ses déclinaisons caduques, et ses saints enterrés sous des forêts de mots nouveaux. Nul nationalisme : j’ai quitté la France avant que certains de vous ne naquissiez. Mais ma patrie est la langue française, et je la partage avec tous ceux, dans le monde, qui l’aiment. Ce n’est plus le cas de ceux qui nous gouvernent. En ces temps où l’amnésie menace de couper court à nos horizons, honneur à ceux qui nous ont faits ! Je nous crois tous comptables de tous les états de la langue qui nous ont précédé, et des chefs-d’oeuvre du passé, mais il est normal que chacun vaque à ses occupations : je sens en revanche comme une obligation morale, comme une part de mon devoir d’écrivain, de conserver, de défendre, et de revivifier ce passé.

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