Archives de Tag: la bibliothèque des sables

Coronablog 1: l’annonce, l’enfermement, le Grand Moi et le Petit Moi

Au moment où la vague du confinement m’a rattrapé, j’étais finalement rentré chez moi, dans mon pays, c’est-à-dire dans le pays où je vis. Je travaillais en ligne ce jour; informé, il se passerait néanmoins de longues heures avant que j’aie la disponibilité de faire face à l’évènement.
Longues heures au bout desquelles j’ai finalement raccroché, déposé les écouteurs et le micro, lu tout ce que je pouvais sur internet, et compris comme tout un chacun que nous entrions dans un temps d’exception. Ce devait être à 23H, ou à minuit, je ne me souviens plus (et à quoi bon une recherche futile) : tout fermerait. Sonné, c’est tout ce que je pouvais comprendre. Attrition soudaine: ma tête était remplie de cendre, mes pensées tournaient en tous sens, avec une idée fixe, obsessionnelle, un moyeu de haute tension au milieu d’une tornade panique de mots et de phrases sans queue ni tête : partir ! sortir ! au plus vite, de cette zone d’enfermement ! gagner le large et puis de là, sans doute, encore plus le large ! En tout cas ne pas rester emmuré! trouver l’air, les grands bois ! les ciels ! Je n’allais pas tenir le coup, seul dans ma maison en pays étranger, il fallait mettre l’essentiel dans une grande valise, le matériel de travail en vrac dans la voiture (ordi moniteurs écouteurs webcam), sélectionner une douzaine de livres, de la poésie bien sûr… Jusqu’où est-ce que je pouvais aller, conduire, avant l’échéance de minuit (si je me souviens bien) ? Mais seul? Un immense sentiment de solitude, exagéré et exorbitant, me poignait alors, dans cette période. Tout seul dans les bois, ou au bord d’une mer nouvelle, ça me paraissait finalement presque aussi terrifiant que seul entre quatre murs (c’est pourtant bien cela qui est advenu, seul avec les bois le ciel et l’eau). J’appelais les quelques amis auxquels je pouvais penser, en ce pays étranger où je me trouve : tout le monde était abasourdi, mais personne ne semblait inquiet autant que moi, c’est-à-dire inquiet au point de m’accompagner au débotté dans ma fuite… En fait, malgré tout ce qu’il s’était déjà passé en Chine, en Italie, les gens croyaient naïvement à l’annonce de deux semaines de confinement, trois semaines au plus… Il était évident qu’il n’en irait pas ainsi, mais je n’ai pas trouvé la force de partir immédiatement, l’évènement avait anéanti mes capacités de décider.
C’est sans doute dans les moments de crise, quand les circonstances nous somment, que nous croyons surprendre, à travers nos décisions et nos réactions les plus instinctives, ce que nous avons en nous, de quel alliage nous sommes faits.* Et ce jour-là j’ai donc pu me jauger : comme incapable et de vision claire et de prompte décision, devant un déroulement rapide d’évènements pressants. (Exit toutes ambitions politiques, directoriales ou militaires, que de toutes façons et fort heureusement, je n’ai jamais nourries !)
Observons nous: il nous en reviendra au moins un confort, celui du sens (et un mystère, celui du non-sens). Je serais vraiment curieux de savoir ce qu’il en a été pour vous; pour moi, ces premiers jours où la pandémie m’atteignait préfiguraient ce que serait le grand bénéfice secondaire de toute la crise, à savoir une occasion de se ressaisir de soi-même; la crise le milieu où se cristalliseraient sous formes observables et intelligibles nos lignes de forces et de faiblesses, notre histoire personnelle – à la pointe de laquelle nous ne pouvons que nous continuer – et collective – le grand récit trouble où nous ne pouvons que nous inscrire, voire à faux – sine unquam tabula rasa quaecumque…
À moi qui n’ai qu’un sentiment d’identité diffus et toujours à reconquérir (non au nom de la vérité, puisqu’il n’y a aucune vérité dans l’identité, mais en celui de la santé psychique et de l’aptitude à vivre) cette crise a été l’occasion de voir apparaître en plein et de manière flagrante la continuité de mon existence, l’évidence de sa persistance – morceau de cire malléable mais qui reste le même morceau de cire…
Certains esprits qui se trouvent forts, penseront peut-être que je fais un trop grand conte de circonstances où je n’étais guère exposé ; mais qu’ils se souviennent que l’on était alors, en occident, au tout début de la contagion, et que l’on ne savait à quel degré de gravité elle atteindrait, que le pire paraissait à craindre; et si les esprits qui se trouvent forts ne l’ont jamais éprouvée, cette crainte, je ne leur fais pas compliment d’être incapables de dépayser leur point de vue au delà d’eux-mêmes, vers des régions où, pour citer un ami italien qui a perdu l’un de ses proches, « on vivait dans un film d’horreur », ou bien vers des situations où, pour évoquer un ami français qui lira peut-être ces lignes, on pouvait soi-même sortir du coma et d’une horrible détresse physique et morale pour apprendre par surcroit que ses parents les plus proches avaient trouvé la mort et étaient déjà réduits en cendres.
Si justement j’ai possibilité de tirer des leçons et me conforter de ce qui ne m’a pas tué, c’est que je n’ai pas été si écrasé que de ne plus pouvoir penser: car dans les extrémités de l’atteinte ne se présente sans doute plus l’occasion de la connaissance de soi, lorsque la violence des assauts de l’évènement et la profondeur de ses lésions ne laissent la force ni le loisir à la conscience disloquée de se rassembler ni de se reconnaître.
Une autre observation, que je formule maintenant bien qu’elle ne me soit pas venue à l’esprit durant les semaines et mois de confinement, ressort de la comparaison avec d’autres crises majeures de mon existence (il faut bien qu’il y en ait eu, tant je suis loin, désormais, d’être né de la dernière pluie ) : en cette dernière rencontre, bien que culbuté dans l’angoisse, je ne me suis pas trouvé totalement aliéné; alors qu’autrefois j’étais confondu par l’évènement violent, emporté dans son cours, dispersé dans ses accidents, meurtri sur ses écueils, dans une passion paradoxale qui me perdait, sauf dans la capacité à souffrir. Dans cette toute récente occurrence en revanche j’ai conservé à travers toute la période une part de distance critique et une capacité de m’observer et d’analyser mes réponses (au sens de « réactions » plus que de stratégies concertées). Progrès probablement facilité par l’âge et l’usage de la vie, mais que je ne puis non plus m’empêcher de mettre en relation avec mes années de fréquentation des philosophes stoïciens: « à chaque impression désagréable, fais de ton mieux pour immédiatement lui dire —tu n’es qu’une impression, et pas du tout ce que tu sembles être; puis examine la et juge la par ces normes dont tu disposes, dont la première et la plus importante est de déterminer s’il s’agit d’une chose qui dépend de toi ou d’une chose qui ne dépend pas de toi, et si elle est en rapport avec les choses qui ne dépendent pas de toi, rappelle-toi qu’elle ne te concerne en rien » (Epictète, rapporté par Arrien, Encheiridion). Dans le stoïcisme une instance rationnelle, presque désincarnée ou asubjective, garde au centre de l’être un oeil placide ouvert et discriminant, et cette instance n’est pas plus touchée par l’évènement extérieur qu’elle ne l’est par la pluie nécessaire et insignifiante.** De même dans la méditation associée au boudhisme un « Grand Moi » veille et se dédouble du « Petit Moi » emporté par les passions et illusions du devenir subjectif. Je veux croire qu’au fil des années un peu au moins du maillage de ces verbes de sagesse a pu pénétrer la chair.
Pour en revenir au déroulement des évènements, même s’il n’est peut-être pas le plus important, les heures de cet après-midi – le dernier libre avant le confinement – se sont perdues dans une grande confusion mentale, le temps passait et se diffusait en réflexions sans conclusion, en mouvements désordonnés. En fin d’après midi, après avoir consulté beaucoup de cartes routières et de listes de locations saisonnières plus ou moins bucoliques, je n’étais finalement pas parti, je n’avais fait aucun bagage. Il ne restait plus que trois ou quatre heures avant que les routes elles-mêmes soient interdites. Je suis sorti prendre l’air; essayer de calmer mes pensées. À vélo, en direction du centre ville.
D’abord j’ai suivi de longues avenues automobiles, rébarbatives et largement vides. Puis, arrivé en bordure du centre, où la ville commence à se densifier, zone où des groupes d’amis et des familles avaient l’habitude de se promener, des policiers dispersaient les rassemblements un peu nombreux (déjà interdits?). Plus loin le centre urbain semblait, par contraste avec ces lieux populaires, particulièrement vide, mais les quelques marcheurs que j’y voyais semblaient aller sereinement à leurs occupations (lesquelles, tout étant fermé ?). Sur une place importante une policière s’est approchée de moi, et j’ai bien cru qu’elle voulait me renvoyer à mon intérieur, mais il ne s’agissait que de m’informer que l’on n’avait pas le droit de rouler à vélo sur la place. Pourtant les rues s’étaient maintenant presque complètement vidées. Je ne pouvais me résoudre à rentrer m’enfermer: solitude pour solitude, à l’extérieur au moins j’avais le réconfort de ce grand ciel qui s’obscurcissait au dessus de moi, et la liberté de respirer l’air sans limites ; peut-être inspiré par ces espèces simples et éternelles que sont le ciel et l’air, je me suis assis devant l’un des plus anciens édifices religieux de la ville, mais sa beauté maintes fois admirée, cette dois m’échappait en partie : tout, privé d’hommes, commençait à renvoyer l’écho creux d’un décor de carton…
J’ai encore téléphoné à un ami, qui préparait son appartement pour que sa famille habituellement séparée puisse y passer ensemble les semaines de confinement et nous avons longuement partagé nos incertitudes et nos inquiétudes; enfin c’était la nuit, l’heure fatidique se rapprochait, il fallait bien rentrer, sauf à encourir le hasard d’une rencontre avec les autorités.
Absents, dans la ville, les hommes, absente la lumière du jour qui avait éclairé leur gestes, l’impression de facticité se renforçait jusqu’au morbide : tous nos monuments sont le fruit d’une histoire humaine menée au plein jour, au regard de la société qui les ont suscités, et ils n’avaient plus de sens dans leur solitude: lorsque nous serons tous morts, nos monuments seront sans objet et restitués à la matière. (La mort colorait mes impressions car personne ne pouvait exclure, alors, d’être emporté par le Covid19, on ne disposait pas encore des informations sériées permettant à chacun d’évaluer rationnellement son risque.) Je me sentais un fantôme hantant la scène vide et immense d’un théâtre, dans un entrepôt parsemé de bâtisses creuses demeurées où le hasard les avait jetées.
Le confinement étant presque universel, tout semblait pouvoir être partout et nulle part. Dans cet état d’esprit, dans un sursaut d’humour aussi à l’orée de l’adversité, j’ai pris les photos qui feront l’objet de la publication suivante.

(*Il s’agit en tout cas de l’opinion courante: l’évènement redresse l’individu à sa hauteur, ou au contraire le voit s’aplatir, de toute manière lui fait « donner ce qu’il a dans les tripes ». Mais est-ce juste? Face à l’irruption de l’inattendu il m’est arrivé d’être courageux jusqu’à l’absurde, ou paralysé de lâcheté, ou de réagir par instinct avec un incroyable à-propos (qui m’a sauvé la vie), et en ce qui me concerne je ne suis pas certain qu’une telle diversité de réactions ne signale pas le plus pur et le plus contingent, inconséquent hasard.)
(**Malade, alité, abattu par des coups du sort ou des injustices, toujours j’ai trouvé réconfort à la lecture – même lente et laborieuse, en Grec – de Marc Aurèle.)

Lien vers Coronablog 0

Poster un commentaire

Classé dans Coronablog

Rendre sens&ne perdre. Coronablog 0

Ce fut une épreuve.
Fut-ce une épreuve? Il me gêne d’avouer que ce le fut pour moi, mais je le fais ici où nous sommes entre amis. Gêne car je n’ai été ni corps gisant sur lit d’hôpital, dépendant d’une machine pour sa vie; ni corps aux matins contraint de laisser les siens à l’espoir de la sécurité pour sortir travailler dans un monde frappé d’une menace inouïe (car au début, souvenez-vous, on ne savait rien, on ne comprenait rien et la catastrophe semblait potentiellement sans limites); ni corps cloîtré dans une région bouclée de morgues débordantes dans des camions réfrigérés, de rues vides patrouillées par des soldats masqués.
Mais que voulez-vous? je n’ai pu voir et je ne peux témoigner qu’à partir de ce corps, le mien, épargné. Bien sûr l’oeil chamanique du romancier doit lui permettre de se fixer sur d’autres fronts, de s’imaginer dans d’autres synesthésies, et mille, dix-mille littérateurs ont effectué ce transport vers dix-mille, cent dix-mille personnages. Mais je ne veux ici – puisque nous sommes entre amis – que rendre compte et tirer les enseignements de l’expérience — pour ne pas oser dire l’épreuve — qui a été la mienne. Et peut-être, humblement, étant homme parmi vous et point trop différents de vous, ce que j’ai à dire vous concernera un peu, et nous permettra de vibrer en sympathie, et peut-être de démêler un peu, avant qu’il soit trop tard, de la masse confuse des émotions et des sensorialités qui nous traversaient, démêler donc les linéaments, les membres, le corps massif de l’expérience – la Réalité ce dieu inaccessible et sans forme qui remue dans l’obscurité son corps de géant dont parfois les éclairs nous aveuglent, parfois nous éblouissent et nous emplissent de leur beauté, parfois nous égarent. Avant qu’il ne soit trop tard car, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, l’épreuve s’offusque déjà, et puis perd ses bords et se mêle à ce qui l’a suivie, se pollue de débats rétrospectifs ; je ne veux pas que nous perdions ces trois mois de notre vie et de notre mort.
      Et pourquoi un blog? Pourquoi cette interlocution (en partie illusoire) ? Parce que l’épreuve, protéiforme, a été à la fois intime et collective, et demande naturellement à être élucidée dans une collectivité (illusoire au moins) que je me représente amicale: comme on chuchote, le soir, entre amis, des confidences intimes, assez bas pour que les enfants, s’ils ne dorment pas, ne nous entendent pas ; et dans cette veillée passent et s’entremêlent et résonnent les drames personnels de tout un chacun, pour tisser le drame collectif qui nous occupe, tant bien que mal, jusqu’à la fin de la veillée. Je ne me flatte pas, ou ne m’inquiète pas, d’une grande audience.
          Comment vous êtes-vous ressentis de la suspension de vos libertés ? Je vous invite à me répondre, ici ou ailleurs (vous êtes d’ailleurs bienvenus si vous voulez publier sur ce même blog, sous votre nom ou anonymement, un témoignage ou un commentaire). Les amis avec qui j’ai parlé – tous du bon côté de la barrière sociale il est vrai — s’accommodaient finalement bien de la situation. Suis-je le seul à qui, sans qu’autre offense ou lésion me soit faite, elle a été intolérable ? J’ai craqué très vite. J’ai réalisé que je vivais et fanfaronnais au sommet d’échasses fragiles: bien commode juchement dans le ciel pour souvent ne rien savoir du marais vivant et sombre auquel j’émargeais (j’ai autrefois écrit un récit qui comportait une scène de bataille marécageuse, et qui sait si je n’exprimais pas déjà le même sentiment existentiel). Privé de mes exutoires, de mes compensations, de mes miroirs rassurants, de mes distractions, des fanfaronnades, des joyeuses illusions dont nous croyons tous nous en mettre plein la vue, il ne m’est rien resté d’autre qu’un impitoyable face-à-face avec le vide – une tuerie dont j’étais la cible, où chaque coup portait.
(Pasternak remarque quelque part dans son Jivago – bordélique et merveilleux roman qui m’a accompagné et sauvé durant ma quarantaine dans les bois — que beaucoup des gens intéressants, des excentriques ou des personnalités fortes en couleurs, de la haute société russe, perdirent tout intérêt lorsque la société qui sustentaient leurs charmes cessa d’exister (en 1917) : il se révéla qu’à part les écarts que permettaient leur richesse, ils n’avaient rien d’intéressant individuellement.)
     Dans cette faiblesse je ne peux m’empêcher d’accuser un caractère générationnel, un effet des conditions de notre vie. Notre génération a bien dû aller de l’avant, comme toutes celles qui l’ont précédée, mais nous l’avons fait le regard toujours tourné au dessus de notre épaule, suivant des prescriptions de vie caduques et des idéaux légués par de défuntes circonstances; nous fûmes programmés pour bâtir là où il n’y avait pas de sol et être là où il n’y avait pas d’être et remporter les batailles déjà perdues par nos prédécesseurs. Nous avons été épargnés mais pour rien, pour tomber dans les mâchoires voraces et invisibles de l’absurde.
Quant à moi, un matin, très tôt au début du confinement, je n’ai plus pu me lever, une hallucination prégnante me hantait, j’ai eu peur comme jamais je ne l’avais été dans ma vie d’être culbuté par la folie, je me suis enfui.
(De ce que j’écris ici, beaucoup est la retranscription de mon journal, tenu autant que possible au fil du temps. De ce journal, la dernière phrase pré-Corona, écrite en mars, n’était pas très gaie: « Lorsque je ne suis pas en compagnie de mon fils, je vois la vie du côté de la mort »… La grande cavalcade à travers le monde, qui a suivi, de la Faucheuse, a remis les pendules à l’heure.)

Lien vers Coronablog -1

Poster un commentaire

Classé dans Coronablog

JAMAIS UN BAUDET

SOIT QUE nocturne le fît choir vers l’espace
Capture d’écran 2018-02-23 à 00.38.33.pngRuban pérégrin déroulé et séparé du champ en bordure Du
Et noir d’une consécration passé le jour à nul titre advenu
Des appendices les étoiles couronnant si haut
Qu’auditifs confondus de l’immense désespoir que si
De la longe issu, ET CELLE-LÀ,
Décasyllabe laisse de vacuité pendant à la crête tragique de l’instant
LE GESTE d’une désinvolture empreint
Dénouant le Gordien par où l’animal leste rattaché
Quoiqu’aggravé d’une graminaire satiété
Courra
Emportement
Ivresse
Des collisions
N’ABOLIRA
LE CONDUCTEUR
Ébloui dans l’entrecroisement avec les yeux Apuléens
Sous l’expression démesurément longue susdites des appendices
LES PHARES
Jadis il rétrogradait
Et portant le verbe au point du pied le plus bas
d’exclamation
Rétréci sous l’iambe de l’action
Au plancher l’antique levier
Se sait d’un autre siècle à l’occident du ciel
Le cercle
Exacerbé de l’arrière train décrivant convolu
En justes noces avec le destin précipité
Si ce n’est que crissât-il des scrupules projetés
Foudroyât-il les verreries éberluées
L’arrêt
Intempestif du véhicule
Obtempère
Et libère au septuor l’insigne paix rotonde
Tandis que de l’équidé ne demeure
Vestige dans la nuit assourdie
Qu’évanescent panache
De queue
LE BAZAR

Poster un commentaire

Classé dans Grains de sable isolés

Pré Non

Les grandes marées t’amarrèrent-elles, elles ont détruit le mur qui se voulait durer toujours les maisons sont plaquées en or de larmes et lovées dans les alvéoles du vent sont les fleurs douceâtres des propos de l’été les roses exacerbées brûlantes versatiles de l’automne
Sur les dunes où les bouches échangeaient à pleines lèvres des mots de sable l’espoir dévie en lacet la sente immense des mouvantes thuyas
Et sur les cimes de la tempête crient les mille voix d’émoi en toi et le Larsen des âmeshurlantes dans les flots de draps blancs
Et le vent a semé encore s’il est encore possible de semer des millions de sauterelles
Le jour a d’ailes autant que d’anges chus

Lien vers toutes les jaculations nocturnes et diurnes, cliquer ici

Pour revenir à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

1 commentaire

Classé dans Jaculations nocturnes et diurnes

Mort !

Norval Morrisseau, Flowers and BirdsIl n’est jamais trop tard pour bien faire et je découvre, nel mezzo del cammin di nostra vita, l’admirable dernier poème de Paul Verlaine, Mort ! Souvent la dernière oeuvre d’un poète est superbe : il ne parlera plus de la beauté des fleurs, de la bonté des dames — le temps est venu des grandes sommations. Le verbe se détrame, s’estompe et devient l’horizon ; les derniers effets soulignent une absence finale.
Dans cet ultime chant  Verlainien je trouve avec surprise quelques échos de Saint-John Perse qui ne faisait que naître ; ce pourquoi je ne puis me retenir de faire figurer, en-dessous, le dernier chant Persien.

MORT !
Paul Verlaine

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !

(Décembre 1895)

 

NOCTURNE
Saint-John Perse

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon.

(1971)

Tous les « Enthousiasmes » : cliquer ici
Pour revenir à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

2 Commentaires

Classé dans Enthousiasmes

Heureux amants, aux coeurs bardés de lard (La provende médiévale du weekend)

Baiser médiéval, navet inconnu

Ah comment encore parler d’amour ? Le sujet était déjà éculé au XIIIème siècle ! Comment être original, inventif, intéressant ? Guillaume de Lorris, dont je lis Le Roman de La Rose afin de m’imprégner de Français médiéval  (dans le cadre du travail sur mon nouveau roman, car je crois vouée à l’inutilité toute entreprise littéraire qui ne s’exprime pas dans une langue idoine, reformulée), Guillaume de Lorris donc fut déjà confronté à cette difficulté, et sa solution ne manque pas de saveur (Roman de la Rose 2335, dans la coll. Les Lettres Gothiques du Livre de Poche, texte édité par Armand Strubel) :

Grant joie en ton cuer demenras          Grande joie en ton coeur éclatera
De la biaute que tu verras                       De la beauté que tu verras
Et saches que du regarder                      Et sache que de la regarder
Feras ton cuer frire et larder,                 Feras ton coeur frire et barder de lard.
Et tout ades en regardant                       Et tant que tu la regarderas
Aviveras le feu ardant.                            Tu aviveras le feu ardent.
Qui cil qui aime plus resgarde,              Car celui qui aime, plus il regarde,
Plus alume son cuer et larde ;               Plus il enflamme son coeur et le barde de lard ;
Cist lart, alume et fet larder                    Ce lard, c’est ce qui allume et fait griller
Le feu, qui les gens fait amer.               Le feu qui fait que les gens aiment.

Oui c’est tout dit, voilà un romantisme qui parle à mon estomac ! En me fait te souhaiter, cher lecteur, les plus amoureux frottements de couenne !

Pour tous les articles de la catégorie Archéologie du Texte, cliquer ici.
Pour retourner à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Archéologie du texte

ÉDEN OGUN GUYOTAT ?

Si la présence d’Éros est palpable — turgescente — dans chaque page et peut-être chaque ligne de l’Éden Éden Éden de Pierre Guyotat, en revanche l’extrait que je recopie ci-dessous m’a beaucoup étonné par un profus arroi de symboles, renvoyant à de bien différentes figures. Hector Hyppolite, Ogoun FerrailleLe personnage de cette saynète, affranchi d’office des règles communes de l’humanité (comme l’indique son machouillement animal d’un coeur de chevreau, sorti d’un tas d’ordures) se livre à un étrange rituel, à signification politique, symbolique, élémentaire (étant convoqués avant ce passage l’eau lustrale, dans la salive des femmes, puis après ce passage le feu)… Il y a là un fatras mythologique — j’emploie le mot fatras sans péjoration — fascinant et qui emmêle ce texte dans un réseau de significations occultes. Lentes et tenaces, en nos esprits, les images de nos vieux mythes… Néanmoins un élément m’a beaucoup intrigué, qui ne renvoie pas à notre culture gréco-latine : l’obsession du métal. Le « paysan adolescent », après avoir été empêché plusieurs fois (« par cinq mains », la répétition du chiffre n’étant à mon avis ici que pour installer l’atmosphère rituelle), empêché par cinq fois d’utiliser un outil en métal pour attaquer le seuil froid du carrelage et creuser la terre, se retourne en fin de compte sur les tubulures capsules et autres ferroneries de la pièce pour les mâcher comme il l’avait fait du coeur sanglant. Je ne puis m’empêcher alors de penser à Ogoun, Ogoun Ferraille, le lwa haïtien : dieu de guerre aux attributs métalliques… Des traditions de possession similaires à celles du vaudou yoruba sont après tout présentes dans le maghreb, où elles ont été introduites au cours des siècles par les esclaves noirs razziés au sud du Sahara. Comment savoir quelles étaient les sources d’inspiration du grand Pierre, dans l’apesanteur onaniste qu’il s’aménage pour écrire ? L’envoi constitue par ailleurs presque un programme politique, où l’on appelle à rejeter le métal de l’outil aliénant, pour l’outil de chair désirant du prolétaire… Pour le reste, enjoy, comme disent les anglo-saxons, et tout commentaire d’éclaircissement, toute bribe d’analyse, seront bienvenus.

« le paysan adolescent s’agenouille au bord de la flaque de sangs mêlés, l’épaule appuyée au rideau de fer de la boucherie ; sa main fouille dans les poubelles entre les chairs déchiquetées, prend un coeur de chevreau transpercé, le porte à la bouche […] entre dans le bordel des femmes ; la maquerelle le prend entre ses bras […] lui met un piochon dans les bras, il l’empoigne, il frappe le carrelage : vives, cinq mains lui arrachent l’outil ; il s’accroupit, pioche le carrelage avec ses deux mains jointes recourbées ; la maquerelle le relève, appuie une pelle contre son ventre, il bêche l’interstice du carrelage : vives, enfoutrées, cinq autres mains lui arrachent l’outil ; il raidit son pied, foule le carrrelage, lance son pied en avant ; la maquerelle lui met un rateau entre les mains, il place les dents du râteau dans les interstices du carrelage : vives, fripées, cinq nouvelles mains lui ravissent l’outil : il traîne sur le carrelage les doigts écartés de son pied droit ; la maquerelle lui apporte un étau : vives, chaudes, les mains, toutes, le saisissent, l’enfouissent : le paysan croise ses mains, enserre son genou entre ses paumes ; redressé, il s’élance, il se jette, écumant, sur la caisse d’orangina, empoigne les bouteilles, les décapsule une à une avec les dents valides, cherche du regard, de la main, tout autour de la chambre, le métal, le mord : tuyaux, clous, serrures ; coupe, tord, arrache, avec ses dents mouillées de salive rose, dénoue les noeuds de fil de fer, se déchire les gencives, se brise les dents […] « paysan, jette tes outils dans le fleuve… tu as ton sexe… ouvrier, tu as ton sexe… »

Post scriptum : au sujet du Vaudou, on pourra se reporter à Le Vaudou Haïtien, d’Alfred Métraux, dont je me suis abondamment inspiré pour écrire les passages relatifs de Plantation Massa-Lanmaux.

Tous les « Enthousiasmes » : cliquer ici
Pour revenir à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

Poster un commentaire

Classé dans Enthousiasmes

Pierre Guyotat, Éden, Eden, Eden : extraits

Oui, Éden est toujours choquant. À l’époque, en 1970, alors qu’étaient encore vives les blessures de la Guerre d’Algérie, les trois préfaces de MM.Barthes, Leris et Solllers ne purent empêcher l’interdiction du texte — interdiction qui ne fut levée qu’en 1981.
Quant à moi je le relis ces jours-ci, avec une admiration renouvelée et peut-être même accrue, depuis ma première lecture d’il y a une dizaine d’années. Admiration pour le lyrisme, la vibration des matières, des corps et du langage ; admiration pour l’attention à tous les détails naturels — au sens de « sciences naturelles » — à tous les débordements et les excrétions, les sécrétions, les exécrations de la vie… À ce vaste chant pornographique et meurtrier, orgiaque et cruel, Sadien, participent non seulement les hommes et les femmes, mais les enfants, mais les animaux domestiques, mais la poussière minérale des chemins, les oiseaux, la lumière, les éléments… Tous conjoints pour un flot poétique et surréaliste, de foutre, de sang, de salive et de sperme, de désir cosmique… Amour et Haine, les grands mythes grecs, Empédocléens, ne sont pas loin.

Extraits :

« — au bas du Ferkous, sous l’éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d’écoulements de cervelle, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent, rejetés de brasier à brasier par le vent qui arrache le feu, de terre ; les soldats assoupis se redressent, hument les pans de la bâche, appuient leurs joues marquées de pleurs séchés contre les ridelles surchauffées, frottent leur sexe aux pneus empoussiérés ; creusant leurs joues, salivent sur le bois peint… »

« /le mirador surplombe la palmeraie calcinée ; la sentinelle peuhl, iris jaune glissant sur le globe bleu, laine crânienne ensuée, bascule le projecteur : le faisceau fouaille les chairs ensuées des soldats arc-boutés sur la femme ; la sentinelle broie son membre dans son poing, tourne le projecteur : le faisceau traverse le lit asséché de l’oued, saisit une vibration, sous le zéphir, des lauriers-roses empoussiérés : une troupe de chacals y déchire une charogne d’âne […] ; la sentinelle roule le projecteur sur le châssis, le faisceau arde les seins qui palpitent, pubescents, semés de sucre sous les pans encrassés du treillis […] ; la sentinelle, du poing, fait pivoter le projecteur vers la stratosphère… »

« …sous le surplomb du roc, les soldats soufflent sur un feu de branches dressé sur la bouche ouverte d’une femme morte […] ; je frotte ma poitrine à la toison de son sexe, une alouette y est prise ; à son cri, chaque fois que ma poitrine pèse sur le corps, jaillissent des larmes sur mes yeux ; un sang chaud ruisselle hors de mes oreilles ; la pluie d’excréments éclabousse le rocher ; les sangs, dans la vasque, brûlent, bouillonnent ; un jeune rebelle, ses pieds nus enduits de poudre d’onyx, ses lèvres de farine, sort de terre, se penche sur la vasque, plonge sa tête, ses poings […]; au camp, les femmes pèsent sur les barrières, le sexe des soldats se tend vers leurs mères, venues de métropole, sur ordre de l’État-major, pour les Fêtes du Servage ; ma mère, je l’emporte dans ma chambrée de bambou, je la couche sur la litière de paille empoisonnée ; tête, épaules plongées sous sa robe, je mange les fruits, les beignets d’antilope sur son sexe tanné tandis qu’elle, fatiguée par le voyage en cale, en benne, s’endort ; à l’aurore, elle s’est échappée de dessous mon corps ; étreinte par les soldats sous le mirador où je veille éjaculant, leurs genoux la renversent sur le sable… »

Post-scriptum: une catégorie manque à ce chant panthéiste, qui est celle de l’agir conscient, donc des sujets, de l’intelligence… À moins que l’intelligence, le langage, le verbe qui anime et porte ce monde, n’en soit considéré aussi comme le protagoniste…? YG

Tous les « Enthousiasmes » : cliquer ici
Tous les articles de la catégorie « Dieux Lares » : cliquer ici
Pour revenir à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

Poster un commentaire

Classé dans Dieux Lares, Enthousiasmes

Petite note de lecture : Tinkers (Les foudroyés) de Paul Harding

Tinker n.
1.
A traveling mender of metal household utensils.
2.
Chiefly British A member of any of various traditionally itinerant groups of people living especially in Scotland and Ireland; a traveler.
3.
One who enjoys experimenting with and repairing machine parts.

4. A clumsy repairer or worker; a meddler.

Un étrange destin pour un étrange livre, écrit par un étrange bonhomme… Paul Harding est inconnu dans le monde littéraire américain, et pourtant il est le lauréat 2012 du Prix Pulitzer (le plus grand prix littéraire américain), pour son premier roman, écrit il y a six ans et publié, après de nombreux refus, presque confidentiellement. Le roman d’un poète qui aurait finalement colligé ses fragments, ses épiphanies et ses morceaux de bravoure, au long d’une trame narrative un peu lâche, à laquelle certains morceaux ne paraissent rattachés qu’accidentellement.
Mais quels morceaux ! Dans une langue belle et surprenante — qui tranche sur la monotone domination de l’écriture blanche contemporaine — Paul Harding ne nous cause de rien moins que de la nature de l’univers, de sa fragilité, son tissu d’apparences toujours prêtes à se déchirer ou à choir, en laissant à nu une noumène au sujet de laquelle le lecteur ne saura pas plus que, dans les Évangiles, il n’apprend ce qui se trouvait  derrière le voile du Temple.  Avec un roman situé dans le Maine (une région où votre serviteur a vécu deux belles années entre mer et forêt), on aurait pourtant pu attendre un lyrisme de la nature, de la forêt et des saisons, mais les intérêts de Harding sont à une autre échelle, cosmogonique et démiurgique. Ce qu’illustrent également les lectures de théologie et de physique théorique que l’auteur, Nouvel-Hésiode de la Nouvelle-Angleterre, revendique dans un nouvel entretien avec le Nouveau York Times.

Et quant à la trame narrative lâche précédemment évoquée, elle file l’agonie de Georges Washington Crosby, visité sur son lit par une foule de parents et de souvenirs — en particulier, pour les souvenirs, ceux relatifs à Howard, le père épileptique qui les avait abandonnés, lui, sa mère et sa soeur. La mort d’Howard ayant été décrite comme en passant, au milieu du livre, avant que ne reviennent d’autres souvenirs de son vivant, les deux hommes et finissent alors par se confondre dans la même suggestion de la fugitivité de la conscience humaine.

Si l’intrigue, chère à Ricoeur, n’est peut-être pas suffisament tenue (Harding a écrit son livre par fragments, lorsque l’inspiration lui venait, et où qu’il se trouvât et quoi qu’il fît à ce moment), en revanche la beauté surgit au détour de presque toutes les phrases, et de toutes les situations. Une beauté métaphysique du paragraphe, servie par une approche sensuelle du mot et de la phrase. Toutes les lectures en somme du professeur Harding ! La seule description du ciel nocturne, chéant comme un dais sur le lit d’agonie de Georges (jamais, une fois le noir même du ciel dégringolé,  ne saura-t’on ce qu’il restait à voir), ou bien l’avant dernier paragraphe en lequel est résumée la touchante fragilité et la parenté de toutes les vies humaines, à eux seuls justifieraient la lecture.

Pour tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquer ici.
Pour retourner à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Enthousiasmes

Petite provende antiquisante du weekend : les mots et leur contre-erre

Rapide passage au marché des mots cette fin de semaine : tout rutilants qu’ils soient, comme des poissons sur l’étal, l’actualité m’a empêché d’accorder beaucoup de temps à mon approvisionnement.

Les mots sont donc étalés sur l’étal vivifiant de la page. L’étal est non létal, bien que ce que l’on y dispose se trouve en général déjà de l’autre côté du seuil tranquille. Mais de même que c’est lorsqu’elles franchissent ce trépas que certaines vies prennent tout leur sens (que l’on songe à Montaigne, pour qui la vie est préparation à la mort), de même le sens des mots déborde  parfois, se nuance ou se cerne, de celui de leur antonyme. Ainsi du mot « rime » : les doctes  débattent de son origine mais restent inconclusifs, le « rythme » étant un candidat sémantiquement décent, mais linguistiquement douteux, à être son ancêtre. Or il me plaît à moi de penser que la rime vient du latin rima, « fissure », malgré l’apparente distance de sens : car la rime vient justement combler l’inquiétante fissure entre les vers, et jeter un pont sur un abîme où, croirait-on, le langage cesserait abruptement, et le souffle expirerait — la rime c’est le signe de foi, c’est le liant qui nous rassure et nous prévient de la ruine du verbe au vertige de la marge. Car la ruine, c’est la chute, étymologiquement, loin des images de colonnes, murs ou autres remparts tendant, ascensionnels, leurs moignons antiques vers le ciel vide et le présent ingrat. Murmure des siècles… Le murmure en latin, d’ailleurs, admet toutes les gradations, du chuchotement au grondement : « un murmure terrible » devrait être tout aussi acceptable qu’un « murmure presque inaudible ».

Le murmure qui m’a pas mal occupé cette semaine, ce fut la nomination de Plantation Massa-Lanmaux au 25ème Prix Trillium du gouvernement de l’Ontario, et ma présence à la cérémonie de présentation des finalistes. Il s’agit de l’un des deux ou trois prix littéraires les plus importants du Canada, et je dois dire que la surprise et la joie ont bien occupé mes pensées, les détournant de leurs fructifications habituelles. En quelque sorte le Coût du Prix.

Fol est celui qui des mots ne retient que l’avers (et fol celui qui ne vit que dans leur revers).

Pour accéder à tous les articles de la catégorie Archéologie du texte, cliquer sur la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour revenir à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Archéologie du texte, La bibliothèque des sables