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Plantation Massa-Lanmaux : Une superbe dérive, par Michèle Matteau

Plantation Massa-Lanmaux : Une superbe dérive

Michèle Matteau

En vase clos

Nous voici au XVIIIe siècle, dans une plantation des Antilles, sise sur un îlot jeté au large d’une grande île dont nous n’apprendrons jamais le nom. La plantation Massa-Lannaux est un monde recroquevillé sur lui-même où tout peut arriver…

Rappelé par son père, le fils du maître rentre sur La Justine s’occuper de la plantation familiale. Mais son séjour dans la France des Lumières a transformé le jeune homme. Poussé par des convictions philanthropiques, il tente d’humaniser le domaine. Il ne récoltera que désordre et révolte. Pendant que le doute s’infiltre chez les maîtres catholiques, le vaudou, lui, commence à souder leurs esclaves qui, arrachés à différentes parties de l’Afrique, restaient jusque-là des étrangers. Une société s’effrite, l’autre se tisse.

Le drame se joue en vase clos et maîtres et esclaves voient leurs destinées enchaînées les unes aux autres. Comme Sade, le personnage central se prénomme Donatien, un choix motivé par l’admiration que l’auteur voue au « divin marquis ».

La recherche d’authenticité

L’oeuvre est merveilleusement documentée et Yann Garvoz a l’érudition modeste : jamais il ne fait peser sur le lecteur le poids de son imposante recherche. Les mots des siècles passés dessinent naturellement les gestes du quotidien des plantations, les rites mystérieux du vaudou et les relations entre aristocrates coloniaux. Leur emploi permet la saisie directe d’un monde dans son authenticité.

Plantation Massa-Lanmaux est une oeuvre concertante. Deux perspectives divergentes s’y expriment : celle des maîtres qui la manifestent par un raisonnement logique, organisé et impératif ; celle des esclaves, qui la font connaître par des imprécations et des invocations hermétiques ou par la banalité d’occupations prosaïques et de préoccupations de survie. L’auteur exploite ainsi la tension entre des mondes irréconciliables même quand les individus issus de ces mondes s’admirent, se désirent, se chérissent et partagent un même sang.

Yann Garvoz a voulu imiter le style des oeuvres du XVIIIe siècle, mais ce pastiche ne déroute pas. Il soutient admirablement tout autant la dialectique du temps que le phrasé langagier d’alors… Yann Garvoz maîtrise plusieurs instruments, passant avec un bonheur égal des dialogues philosophiques aux descriptions presque photographiques, ou des pensées terre à terre des esclaves de la grand’case aux incantations vaudou et à la poésie lyrique du choeur et de son coryphée. Comme les tambours traditionnels, le rythme des mots scande aussi bien les rites du labeur que la sensualité des danses nocturnes, les marches forcées sur la piste de fugitifs que la cruauté des orgies, des tortures et des mises à mort.

Quelques bémols

Le récit débute par un ample prologue qui, s’il happe habilement l’attention du lecteur, le laisse finalement sur sa faim, la nécessité de ces pages touffues ne se faisant pas sentir au fil du récit.

La partie du roman en italique exprime le point de vue des esclaves, mais elle ne le transmet pas toujours par la même voix. L’écriture court ainsi des sommets du lyrisme aux banalités domestiques. Si l’auteur évite ainsi la monotonie d’une alternance attendue, le lecteur, lui, doit constamment s’adapter au nouveau timbre de l’écriture, alors qu’il aurait plaisir à marcher en terrain connu pour mieux goûter le récit.

Plus la plantation se désorganise, plus grogne la suspicion et se déchaînent les passions. Émule de Sade, l’auteur ne semble considérer dans ce déferlement des noirceurs humaines que la lubricité meurtrière et les tortures sauvages, alors que beaucoup d’autres passions sont alors en gestation. Le récit, arrivé à son paroxysme, en perd de la crédibilité.

Au-delà de ces bémols, le roman de Yann Garvoz reste une fresque percutante et perturbante, à l’écriture sculpturale, dont l’épilogue ouvre sur les gouffres à venir pour l’humanité.

Plantation Massa-Lanmaux envoûte et l’on met longtemps à quitter le XVIIIe siècle et cette île ténébreuse errant à la dérive de nos consciences. ||

Romancière et poète, Michèle Matteau dirige la collection « Vertiges » des Éditions L’Interligne.

Article paru dans la Revue Liaison

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Classé dans Plantation Massa-Lanmaux, Presse

La pornographie

On me signale qu’un abruti, sur le site de vente Amazon, dénonce la couverture de mon livre comme représentant une fille noire de 14 ans qui s’apprête à se faire violer… Quelle imagination ! Comme d’habitude, ce sont les puritains qui ont les fantasmes les plus tordus et malsains… L’érotomane le plus compulsif n’arrivera jamais à leur cheville en matière d’obsession sexuelle !
La couverture du livre est un tableau du peintre Étienne Cendrier, dont les oeuvres sont chez des collectionneurs célèbres, dont une au British Museum!  Et le tableau avait été peint bien avant que je connaisse le peintre. Étienne Cendrier peint à partir de son imagination, sans modèle : aucun des deux personnages n’a jamais existé.

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Émission Tropismes du 07/05/2011, Laure Adler, France Ô, RFO

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Classé dans Ars poetica, Plantation Massa-Lanmaux, VIDÉO : ENTRETIEN AVEC LAURE ADLER

Bibliographie et sources de Plantation Massa-Lanmaux

À l’origine du livre il y a le fait de voir, en Guadeloupe, le film de Benoît Jacquot, Sade. À la même époque, je lisais le Marquis lui-même (Justine, Juliette, Les 120 journées, les lettres…), et  Pierre Guyotat (Tombeau pour 500 000 soldats)

Ensuite, mes sources sont :

-Avant tout et fondamentalement : DEBIEN Gabriel, Les esclaves aux Antilles françaises, XVIIe-XVIIIe siècles, Société d’histoire de la Guadeloupe & Société d’histoire de la Martinique, Basse-Terre & Fort de France, 1974

Puis, par ordre d’importance décroissante (pour mon roman, non pas dans l’absolu !) :

-DE SAINT-MÉRY Moreau, Description de la partie française de l’île de Saint-Domingue, À  Philadelphie 1798

-CAUNA Jules, Au temps des îles à  sucre : Histoire d’une plantation de Saint-Domingue au XVIIIème siècle, Karthala, 2003

-MÉTRAUX Alfred, Le vaudou haïtien, Gallimard 1959

-ENTIOPE Gabriel, Nègres, Danse et Résistance, L’Harmattan, 1996

-LACOUR Jules, Histoire de la Guadeloupe, 1855

-GIROD François, La vie quotidienne de la société créole (Saint Domingue, XVIIème siècle), Hachette 1972

-BALLET, Jules, La Guadeloupe, 1896

-HURBON Laennec, Les mystères du vaudou, Gallimard 1993

-GRILLON-SCHNEIDER Alain, Canne Sucre et Rhum aux Antilles et Guyane Françaises du XVIIIème au XXème siècle, Éd.du Ponant, 1987

-EQUIANO Olaudah, The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, 1789

-LEVILLOUX J., Les Créoles ou la vie aux antilles, Éd des horizons caraÏbes, Martinique 1977

-CÉSAIRE Aimé, Toussaint Louverture, Club Français du Livre, 1960

-PRÉVOT DE SANSAC Auguste, Les amours de Zémédore et Carina, Paris, 1806

-HATZENBERGER Françoise, Paysage et végétation des antilles, Karthala, 2001

-VILLAVERDE Cirilo, Cecilia Valdes, 1812

-FAIRBANKS Arthur, A handbook of Greek religion, 1910

Et le film : FLEISCHER Richard (réalisateur), Mandingo, 1975

Et le site internet australien sur la décomposition des mammifères : http://australianmuseum.net.au/Stages-of-Decomposition

Quant aux sources des pastiches littéraires, ou des imitations de style, ce sont principalement Sade, Rousseau, le Système de la nature de D’Holbach, Camoes (Os Lusiadas) aussi André Chénier, Robespierre, Longus (Daphnis et Chloé), Hésiode, Théocrite, Virgile… Sans oublier Saint-John Perse, mon Dieu en littérature.

J’ai eu heureusement accès à la Médiathèque Caraïbe de Basse-Terre, Guadeloupe, spécialisée dans les livres sur les antilles, et, pendant deux ans, à la bibliothèque de Bowdoin College, Maine, riche d’un million de volumes en toutes langues et de toutes époques, et où je faisais venir tout ce dont j’avais besoin, des autres bibliothèques américaines.

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Classé dans Ars poetica, Plantation Massa-Lanmaux

Recension du roman de Yann Garvoz, Madinin’Art mai 2011

Par Michèle Bigot, CIEREC UJM Saint-Étienne

Plantation Massa-Lanmaux est le premier roman d’un jeune écrivain qui ne manque pas de verve. La dimension romanesque de cet ouvrage le dispute à sa fibre poétique et à sa force réaliste.

L’originalité de l’ouvrage consiste avant tout dans le contexte qu’il met en place ; l’univers est celui d’une plantation dans une des îles de Guadeloupe à la veille de la révolution. Dans ce cadre propice à tous les débordements, vont s’affronter les idéologies progressiste et conservatrice autour des enjeux moraux et matériels spécifiques de l’exploitation des esclaves dans une économie de plantation. Chacun de ces courants de pensée est incarné par les deux protagonistes, père et fils, M de Massa et son fils Donatien. Celui-ci est le digne héritier du divin marquis dont il porte le prénom, épigone aussi ambigu que son maître, comme lui philosophe des lumières, anticlérical, athée, porteur des idées de progrès et comme lui porteur d’un érotisme associé à des actes impunis de violence et de cruauté (fustigations, tortures, meurtres, incestes, viols, etc.). Celui-là incarne une figure de maître débonnaire et hypocrite, surtout versé dans un scientisme mathématique (nouveau d’Alembert exploitant les données du calcul infinitésimal) qui fait bon ménage avec le clergé tant que celui-ci protège ses intérêts d’esclavagiste. Les deux figures représentent avec justesse les contradictions de la morale chrétienne dont le verbe philanthropique est au service d’une pratique inhumaine, en totale contradiction avec la morale de l’Évangile.

La dynamique du récit est efficace, quoique très simple : elle progresse d’un état initial stable : la colonie est relativement prospère et calme quand le fils Donatien, mandé par son Père revient au pays. Une intrigue amoureuse assez convenue va servir de déclencheur au bouleversement narratif : Donatien s’est séparé de sa dulcinée, la belle Charlotte en quittant son pays. Mais à son retour, il ne rencontre que déception et trahison ; Charlotte épouse un propriétaire plus riche que lui. Amer et désespéré Donatien se laisse emporter sur la pente d’un libertinage de plus en plus brutal en profitant de la licence dont jouit l’esclavagiste. Il se livre désormais sans retenue à ses instincts les plus sauvages. Sa dépravation est alors sans limite, jusqu’au viol, jusqu’à l’inceste et au meurtre.

Parallèlement à cette trajectoire démoniaque, les commandeurs, économes et autres petits chefs responsables de l’administration des esclaves se livrent à des abus de toutes sortes et se vautrent dans des orgies dont la férocité et la barbarie n’ont d’égale que la stupidité.

Voilà comment petit à petit la vie de la colonie se dégrade, dans l’indifférence d’un maître irresponsable, retiré dans le confort de ses études mathématiques, jusqu’à la révolte finale des esclaves. A cet égard la scène de nécrophilie finale, lors de laquelle le commandeur noir Mamzelle s’accouple à Charlotte inerte, la maîtresse blanche qu’il idolâtrait en silence, résume toute la violence symbolique dont l’histoire est porteuse. La femme alors « dans sa matrice morte l’interfécondation des races. »

En dépit de quelques facilités imputables à la jeunesse du romancier (baroquisme des descriptions, outrance dans l’obscénité, maniérisme de l’écriture, académisme des décors dans le style naïf) la recherche formelle est indéniable et heureuse. Celle-ci suit d’ailleurs l’évolution générale de l’histoire, partant d’une novation audacieuse et quasi révolutionnaire pour aboutir à une sage régularité classicisme.

La nouveauté de cette écriture consiste en une polyphonie systématisée. Dans la dialectique du maître et de l’esclave, le parallélisme des points de vue est rendu par une alternance des voix et des styles, soutenue par une graphie différenciée. La voix de l’esclave, quel qu’il soit, est transcrite en italiques tandis que celle du maître est rendue en caractère romain classique. Cette opposition des graphies symbolise à lui seul la différence de statut des paroles. L’étrangeté de la parole servile et sa dimension puissamment poétique s’oppose à la régularité stylistique quasi académique de la parole du maître ou de celle du narrateur. Le même procédé peut servir à opposer le rêve et le souvenir du jeune Donatien à la voix du narrateur.

L’audace dans le procédé culmine dans la deuxième parie (p. 122) quand les deux voix s’entremêlent ligne à ligne, la différence de caractère typographique permettant seule d’identifier chacun des deux discours.

On l’aura compris, le grand mérite de premier roman est de tenir l’équilibre entre la dimension réaliste, servie par une documentation de premier ordre et une invention poétique nourrie par une écriture lyrique puissante ; on lui pardonnera donc de s’égarer parfois dans des métaphores alambiquées et ténébreuses.

Les références permanentes à l’épopée (Homère et Virgile) ou à la tragédie grecque, les allusions à Longus sont ici plus que des prétextes culturels. Heureusement placées, elles soutiennent l’inspiration, et enlèvent le récit en lui donnant un souffle poétique.

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Classé dans Plantation Massa-Lanmaux, Presse

VIOLENCE : MISE-AU-POINT

Une aimable correspondante m’explique avec gentillesse qu’elle ne saurait lire mon livre, à cause de la violence annoncée de son contenu. Je respecte tout à fait cette sensibilité et cette position, qui sont celles aussi de l’une de mes amies parmi les plus chères. Mais j’ai pensé que ce serait l’occasion d’une petite mise au point sur la cruauté de certaines scènes du roman. D’abord débarrassons-nous tout de suite de l' »argument faible » : « l’horreur est dans la vie, elle est donc légitime dans l’art » ; ceci est vrai, mais la beauté est aussi dans la vie, il n’y a pas plus de raison de se focaliser sur l’une plutôt que sur l’autre. D’ailleurs, je ne l’ai pas fait, et il faut signaler que les scènes « sadiennes » ne sont que dans les derniers chapitres du livre, qui s’ouvre par un long prologue, que j’espère beau et poétique (isolé, il a remporté le prix de la nouvelle du Matricule des Anges en 2008), et ne glisse que très progressivement vers… autre chose.

La présence de la violence dans mon livre est en fait plutôt inhérente au projet : je suis parti d’une interrogation sur le « fil rouge de la cruauté » dans la littérature française : pourquoi Sade ? Mirbeau ? Bataille ? Guyotat ? Littell ? Pourquoi dans NOTRE littérature ? Qu’est-ce qui dans notre histoire explique ce « fil rouge » ? Je vivais aux Antilles alors, entouré des vestiges monumentaux et sociaux et politiques de l’esclavage, et la réponse un jour m’est apparue crûment : tout a commencé avec Sade, et Sade a écrit au moment où le « commerce triangulaire » et l’exploitation esclavagiste battait son plein, et enrichissait notre pays plus qu’aucun autre au monde (Saint Domingue seule produisait plus que toutes les colonies anglaises). Le système sadien, avant d’être littéraire, était en acte dans nos colonies : distillant en sucre, puis en argent, les futurs plaisirs de ses bénéficiaires. Ce qui m’a donné l’idée d’un livre exploratoire de cette coïncidence entre les Lumières, Sade, et l’exploitation coloniale. Exploration qui est devenu un roman d’aventure, historique, psychanalytique, érotique… Pour éclairer quelques unes des fractures de l’âme humaine.

Mais je ne crois pas pour autant que Sade fût un monstre (en tout cas pas plus que ceux qui à Paris mettaient leurs capitaux dans la Compagnie des Indes). Sade était un écrivain. C’est ainsi que j’ai voulu rappeler dans le livre que la violence littéraire n’est que littérature, qu’agencement et manipulation de mots… Dans un article critique, on m’a reproché une violence qui allait jusqu’au « grand guignol »… Eh oui, bien sûr ! Mais ce n’est pas accidentel, je le revendique ! Cette violence, il m’a parfois coûté, psychologiquement, de la créer, mais j’en ai ri aussi parfois, et en tout cas je l’ai voulu assez extrême pour que le lecteur décroche, n’y croie pas, reprenne ses distances, réalise la scission entre les mots et les choses… FANTASMAGORIE ! J’ajoute aux pages statiques du blog un extrait, « l’art du tonnelier », qui je l’espère illustrera cette démarche.

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L’art de la démesure, un article de MAURICE MOURIER

YANN GARVOZ, PLANTATION MASSA-LANMAUX Maurice Nadeau, 312 p.

Au XVIIIe siècle, le jeune fils d’un planteur des « colonies », après des études en France qui l’ont mis au contact des idées philanthropiques des Lumières, rentre au pays. La plantation de canne à sucre de son père fonctionne, selon l’ancien système éprouvé, sur la soumission absolue des esclaves au maître. Imprégné d’utopie rousseauiste, Donatien, qui porte le prénom du Divin Marquis, va essayer de moderniser et d’humaniser le domaine. Ce livre étrange, aux deux tiers réussi, raconte son échec.

Voyons d’abord les éléments de la réussite littéraire, qui est souvent très notable. S’agissant d’un texte et non d’une étude historico- sociologique, cette réussite repose, comme il fallait s’y attendre, sur le style. Yann Garvoz, qui est clairement perfectionniste, s’est proposé une gageure : travailler la pâte verbale, abondante et riche, de son livre, en imitant, transposant, pastichant à la fois l’oeuvre sadienne et la prose précise de l’Encyclopédie, de La Nouvelle Héloïse ou (parfois) de Bernardin de Saint- Pierre. Mais cela n’est rien. Il s’est agi aussi pour lui de mêler à ces influences en partie revendiquées une manière tout à fait personnelle, hyper-romantique ou carrément fin-de-siècle (Lautréamont, Octave Mirbeau surtout, Jean Lorrain), de traduire les chocs conjoints qu’ont produits en sa vive sensibilité d’écrivain la découverte de la luxuriance végétale propre à la nature caraïbe et celle de la sensualité particulière née, aux Antilles, du contact des épidermes noir et blanc. Gageure relevée, dans l’ensemble, la mention la plus laudative devant être attribuée – pour notre goût – à l’exactitude nuancée de la peinture des lieux : habitats, forêts, pentes des terrains volcaniques si abruptes sur la mer, quiconque a visité et aimé ces paysages à la fois charmants et inquiétants, a baigné dans cette exubérance florale et apprécié la fraîcheur sucrée d’un carbet aux heures de soleil noyé, là où l’ombre est toujours plus dense d’être gorgée d’eau, s’écriera : cela est peint !

Les ambitions de l’oeuvre, toutefois, vont beaucoup plus loin que la restitution d’un climat. Yann Garvoz entend ressusciter une structure – celle de la traite et de l’esclavage – qui, tournant sur elle-même en vase clos, dessine la figure d’un enfer autarcique, dont la clôture est ici rendue plus hermétique encore, dans la logique de la fiction qui la dénonce, par le fait que la plantation est sise sur une petite île, séparée de la grande, la Guadeloupe jamais évoquée directement, par plusieurs heures de navigation lente et potentiellement dangereuse.

C’est sans doute sur ce point que le texte, semblable à un alcool fort, à un de ces « ti punchs » redoutables que nous bûmes pour notre part, en Martinique, sur les flancs peu amènes de la montagne Pelée, atteint à son maximum de pouvoir brisant – comme on le dit d’un explosif. Yann Garvoz, sans aucune tendance au discours théorique qui affaiblirait la virulence de son anticolonialisme, par le simple jeu de la description détaillée, une description qui donne vraiment à voir les pratiques concrètes de son exploitation fictive, rend évident que le bagne Massa- Lanmaux est un bagne pour tous.

Maîtres absurdement tout-puissants, cercle mouvant de leurs serviteurs proches (ceux qui bénéficient de faveurs par exemple dues à la qualité de leurs prestations sexuelles), foule moins indifférenciée que hiérarchisée en fonction des tâches mais aussi et surtout d’un maquis inextricable de coutumes et de non-dits, travailleurs des champs presque dépourvus de tout droit, nègres marrons réfugiés en forêt et débusqués par les chiens (nous avons connu leurs descendants actuels, en Guyane, les Saramacas, ils restent timides, ayant hérité des gênes de l’apeurement) : tout ce monde est intensément lié, ou plutôt noué, enchaîné.

La prison de l’esclave est aussi celle de l’homme blanc qui croit jouir d’une liberté sans entraves. En un sens ne serait-il pas, même, plus intégralement écrasé entre les meules des machines à broyer la canne que les pourvoyeurs noirs de ces Molochs ? Les esclaves, arrachés à l’extrême diversité de leurs terroirs africains par la rapacité des négriers (eux-mêmes alimentés en « bois d’ébène », ne l’oublions pas, via les razzias inter-africaines, voir l’indispensable Les Traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau), tombent dans les plantations comme des corps décérébrés. Non seulement ils n’ont pas la même langue d’origine, mais ils ignorent tout de celle de leurs geôliers.

Peu à peu cependant un idiome vernaculaire unit ces déracinés. Peu à peu, malgré les rivalités souvent suscitées, en tout cas entretenues par les abus dont ils sont victimes, ils finissent par constituer une espèce de communauté qui, le cas échéant, saura agir collectivement malgré l’horreur des représailles. Peu à peu surtout la puissance magique du vaudou, qu’il serait périlleux pour les blancs de leur interdire totalement, soude entre elles ces âmes flottantes, y compris celles des malheureux auxquels le christianisme, complice hypocrite des bourreaux, prêche la génuflexion devant le dieu de bonté et d’amour.

Face à cette masse aux mille nuances de peau (« Et d’abord un noir, c’est de quelle couleur ? », demande Genet dans Les Nègres), aux mille velléités de révolte, le groupe ultra-minoritaire des blancs bon teint succombe très vite moins au caractère malsain d’un air pourri d’entrées maritimes et de fièvres, moins à la pollution par les fumées poisseuses du sirop de batterie qu’à son propre enfermement dans l’écoeurante assurance d’une supériorité factice. Tel est le sort emblématique de Donatien.

Tant qu’il maintient son insolite chasteté en espérant la main de la blonde Charlotte, il échappe à l’ossification morale des planteurs. Dès que la belle a choisi son rival, le bien nommé Hanus (il y avait un salopard nommé Lanusse dans l’Argentine des colonels), c’en est fait de lui. La prison sans murs, effroyable, de la plantation maudite, l’a fait basculer du statut de sans-culotte compatissant de la Section des Piques, à celui d’érotomane déchaîné des 120 journées de Sodome.

Mais il est un mérite supplémentaire de l’analyse aiguë que Yann Garvoz fait du syndrome esclavagiste. Rarement on a su mieux montrer l’opposition entre blanc et Sang-mêlé et le ferment de désagrégation dont elle est porteuse. En apprenant, par le détour d’une métaphore superbe, que des testicules de son père un flot continu de sperme a inondé la plantation, et qu’en somme il n’est pas un seul des métis qu’il côtoie tous les jours qui ne puisse être son frère, Donatien découvre avec atterrement que l’ensemble du territoire sur lequel il croit exercer sa mainmise est une toile d’araignée dont les liens de sang l’enveloppent à jamais. Cette découverte, portant sa mentalité obsidionale au paroxysme, achève de le rendre fou, plus sûrement et avec moins de grandeur que les murailles de Charenton ne fomentèrent le délire de l’illustre Marquis. Car en même temps, et l’ironie est atroce, il se trompe du tout au tout : le chabin Vigée, son frère, le fils de la Da, nourrice et par ailleurs maîtresse préférée du vieux maître, sera celui qui à la fin, après la révolte des esclaves, l’assassinat du père fondateur, la destruction de la plantation par le feu, ayant définitivement choisi son camp, le jettera hors d’une communauté dont lui seul, Sang-mêlé, a réellement le droit de faire partie. La Caraïbe a lentement fait la perle autour du blanc, ce corps étranger. Maintenant elle l’expectore, le vomit, et suturera sans doute ses blessures, se refermant sur ellemême, comme si l’autre n’avait jamais existé.

Quelques réticences cependant et pour être honnête. On regrette que la magnifique architecture scénique, en forme d’hommage au théâtre grec antique, qui rend le début du livre si orchestré (alternance du récit apparemment objectif et, à l’italique, des interventions lyriques du choeur représentant le peuple des esclaves), se brouille un peu par la suite et cède trop souvent devant la déferlante de scènes orgiaques dont le narrateur implicite n’est plus clairement situable. Cette érosion des contours veut sans doute mimer le tremblé d’une action dramatique qui, allant bon train vers son issue tragique prévisible, multiplie avec quelque complaisance les effets de Grand Guignol.

Cointreau n’en faut comme disait le Captain Cap. À force se jouer l’épouvante on la banalise et l’on sort de la vraisemblance. L’art de la démesure doit être celui de l’hybris grecque dans Eschyle : mesuré. Alors, bien sûr, Sade ! Comment procéder quand on prend Sade pour modèle ? En se souvenant – nous ne nous ferons pas que des amis parmi les sadolâtres – que bien des textes du Ressassant Marquis (mais il était bel et bien enfermé, lui, et pas seulement dans un texte), à force de surenchère, distillent une vertu dormitive que le génie de l’auteur du Dialogue d’un prêtre et d’un moribond avait su éviter en ses jours plus heureux.

Enfin, dans ce livre si bien écrit, où l’on a le plaisir de trouver correctement employés nombre de termes abusivement sortis de l’usage ou franchement rares (ainsi « panégyrie » – c’est du grec, ma soeur – qui signifie effectivement « assemblée réunie à l’occasion d’une fête »), un terrible « résolva » (à la place de « résolut »), page 229, et des crapauds, pauvres batraciens, qui « croassaient » comme autant de corbeaux, page 283. Certes, c’est peu (bravo !), mais ça se remarque à la façon d’un combat de blancs dans un tunnel. ❘

Yann Garvoz, Plantation Massa-Lanmaux, © MAURICE NADEAU, 312 p., 24 €. Extrait :

Carême passe, la plaine sous le soleil est un vaisseau en flammes, les vivants sont sur la terre comme sur un grand os calciné. La canne est dure. Ah ! ne pouvoir, en plein midi, s’étendre en haut d’un morne, dans l’ombre d’un manguier, et regarder trembler les champs dans la vague de chaleur !… Mais la canne va griller, les commandeurs sont fous, les fouets cinglent l’air de tous côtés… Tu coupes jusqu’à la nuit, et souvent jusqu’à la pleine obscurité ; on allume des flambeaux de bagasse et à grands coups de coutelas tu creuses une caverne d’ombre dans la pierre noire de la nuit, l’amarreuse qui tourne derrière toi n’est plus qu’une présence légère et furtive, et l’homme à tes côtés, enfermé dans sa propre caverne, ne se signale plus que par le choc de son coutelas sur les roseaux : qu’il s’endorme et peut-être tu es mort ! Les cabrouets branlants dansent une ronde sans fin sur les chemins, grinçant à tous les cahots ; au moulin les enfourneuses sont accablées de chaleur et de fatigue, les grands rôles tournants, gainés de bronze, les fascinent et les attirent, avec leurs dents luisantes de vesou baveux, elles les nourrissent, les dents effleurent les mains, la canne craque, la sève gicle, un instant avant elle était la vie de la plante. Dehors le vesou coule à grands flots rythmiques, puis stoppe, coule à grands flots, puis stoppe. Puis stoppe.

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