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LA FRANCE RECRÉANTE

Découvrant, dans le cadre de mon programme d’imprégnation littéraire médiévale (avant rédaction de mon troisième livre et second roman), le mot RECRÉANT, je trouve qu’il s’agit d’un concept épatant, à ressusciter ! Le chevalier recréant est celui qui délaisse les arts chevaleresques viriles de l’aventure, du tournoi et de la guerre, pour se perdre dans les délices féminines de la courtoisie… Ce qui fait marrer les autres balèzes, qui le traitent d’on-imagine-quoi, même si on ne sait pas comment cela se disait en Français médiéval… J’en connais une autre de RECRÉANTE, notre vieille patrie française, qui après s’être mêlée tant longtemps aux destins du monde, après avoir tant donné aux arts aux lettres et aux sciences, s’est détournée maintenant de ces entreprises trop ambitieuses, et s’est laissée séduire par des slogans de boutiquiers : « travailler plus pour gagner plus », « mon ambition pour la France c’est une France de propriétaires »…

Notule française : Le mot recréant est le ressort de l’intrigue d’Érec et Énide, de Chrétien de Troyes — où je l’ai découvert.

Notule américaine : Le New York Times déplore aussi notre recréance dans cet article (cliquer)

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Au coeur des ténèbres françaises : la Mission Voulet-Chanoine, 1899

Déjà, au cours de mes recherches pour La Bibliothèque des Sables, il m’était advenu une première fois, avec étonnement, de croiser la route mémorielle sinistre et romantique de la Mission Voulet-Chanoine. Je maintiens l’adjectif « romantique » par honnêteté pour les émotions induites, à cette époque pas trop lointaine, par cette première découverte; il m’en coûte de conserver maintenant ce terme, après qu’un autre hasard a porté à ma connaissance le passionnant entretien que Chantal Ahounou, auteure d’un livre sur la question, a accordé au site Dormira Jamais.

Je rappelle brièvement les faits, décrits plus en détail dans l’entretien de Chantal Ahounou : en 1899, pour faire pièce à l’expansion anglaise en Afrique et compenser l’échec final de la Mission Marchand à Fachoda, le ministère français des colonies décide la conquête du Tchad, et pour ce faire l’envoi d’une expédition dirigée par les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine. Rapidement devenus berserks, les deux capitaines se livrent  à des massacres, en particulier la destruction totale d’une ville de 10000 habitants, qui créent le scandale jusqu’à Paris. Une colonne est envoyée pour les rappeler, dirigée par le colonel Klobb : au contact des deux expéditions, Voulet brûle ses vaisseaux en ordonnant le feu contre ses compatriotes et son supérieur : le colonel Klobb est tué. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Voulet et Chanoine d’être exécutés par leurs hommes. La mission se poursuit sous un nouveau commandement.

Cette série de drames est oubliée jusqu’en 1976, et la parution du livre de Jacques-Francis Rolland, Le grand capitaine, Un aventurier inconnu de l’épopée coloniale. Mais même alors, fait remarquer Chantal Ahounou, c’est le romantisme colonial qui domine encore la perception et l’interprétation : »le Capitaine Voulet est perçu comme un personnage romantique. C’est un héros ou anti-héros qui part à la conquête d’un espace inconnu et hostile. Il représente la figure coloniale de l’aventurier qui laisse tout derrière lui ». Chantal Ahounou développe aussi le point de vue suivant : le scandale causé par la mission Voulet-Chanoine, c’est en quelque sorte le scandale du scandale, car sinon, ses exactions ne se distinguaient que par leur caractère arbitraire et leur intensité, des méthodes habituelles de la conquête coloniale. (Qu’on pense seulement aux 15 000 victimes au moins, de la répression de la révolte malgache, en 1947, ou aux massacres d’Algérie, ou à ceux des tirailleurs de Thiaroye, ou plus récemment à la tuerie de Pointe-à-Pitre en 1967).

Sur ces deux points qui appartiennent en propre à l’historienne, je laisse le lecteur migrer vers son entretien. Je voulais quant à moi ajouter une réflexion personnelle née du croisement — pas tout à fait aussi fortuit que celui de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection — du croisement avec mes lectures Celaniennes. Paul Celan dénonce les immenses falsifications, et aussi les crimes illocutoires dont le langage peut se rendre coupable, à coups d’emportements et de déportements, d’habillages romantiques, de mises en transe : illocutions susceptibles de conduire toute une nation au crime (voir Todesfuge, ici en Français, ou ici lue par le poète en Allemand). Il me semble en effet que l’on trouve dans la persistance de l’épisme colonial en France un bel exemple de ces enrubannements de prestige, de cette romanticisation des vérités les plus sordides ou les plus cruelles, dont est susceptible la littérature.  (Et pourtant, et pourtant, me souffle mon démon, toujours prompt à se laisser séduire par les appels de langue putanesques du Style, et pourtant l’épisme toujours a su sourdre des éventrations et fumer des bûchers, nulles Lumières n’extirperont Dionysos du Discours)

Post scriptum de juin 2013 : j’ai depuis écrit une pièce, à la fois burlesque et tragique, à partir de ces événements  ; elle est en attente d’un éditeur ou d’un metteur-en-scène, les bonnes volontés sont bienvenues.

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Petite note de lecture : LA DERNIÈRE MARCHE DE L’EMPIRE, Une éducation Saharienne, par Sophie Caratini, La Découverte

Sophie Caratini est une anthropologue de grand renom et grande carrière, spécialiste des Rgaybat, les nomades chameliers du nord maurétanien désertique. L’ayant entendue parler sur France Culture, j’ai lu sa Dernière Marche de l’Empire dans le cadre de mes recherches pour l’écriture de mon second roman, La Bibliothèque des Sables. Ce livre se démarque de ses recherches principales, car le sujet ici n’est pas les nomades eux-mêmes, mais leurs colons français, et en particulier un outil peu connu de la prise de contrôle du Sahara par la France : les Groupes Nomades, unités méharistes reproduisant les modes de vie et de combat des Rgaybat pour mieux les réduire, mais avec derrière eux tout l’appui d’une nation moderne et industrielle (contrairement aux Rgaybat qui n’ont derrière et autour d’eux que leur désert). Pour cette nouvelle optique, Sophie Caratini a interrogé très longuement, juste avant son décés, le général à la retraite Jean du Boucher, lieutenant en 1933  dans l’un de ces Groupes Nomades (il sort de Saint Cyr, très jeune, et c’est sa première affectation). Son témoignage, complété de celui d’autres participants, français et maurétaniens, à cette étonnante aventure frontalière, donne lieu à ce « docu-fiction », comme on dit maintenant, dans laquelle la parole est donné tout du long à Jean du Boucher.

Je ne ferai pas un compte rendu du livre, mais me limiterai à faire part de ce qui m’a semblé le plus exemplaire et le plus frappant.

Et, en premier lieu, l’ambiguïté du sentiment colonial. Car le jeune lieutenant français, transporté sans aucune préparation culturelle dans un monde si différent, tombe réellement en amour avec le désert, ses habitants, et même la noblesse de ceux qui sont censés être ses adversaires. Au point d’épouser leur mode de vie, et de devenir aussi savant, voire plus savant qu’eux encore, en matière de soin des chameaux, de désensablage de puits, de gestion de l’eau et de la température, de repérage de pâturages. Il apprend la langue, adopte les coutumes et salamalecs, épouse (temporairement) une fille Rgaybat, se soucie de ses hommes, goumiers maures et tirailleurs africains, au point de risquer sa vie pour eux, et vit ses moments les plus intenses lorsque de vieux seigneurs Rgaybat lui font l’honneur de leur tente, et le reconnaissent comme l’une des puissances du désert. Rien n’est dit de la vie ultérieure de Jean du Boucher, mais en tout cas il est clair que cette expérience désertique est la plus belle de sa jeune vie. En même temps — là est l’ambigüité coloniale, qui me paraît exemplaire — en même temps qu’il reçoit de ses « sujets » une empreinte qui sans doute ne s’effacera jamais, et une influence qu’il ramènera et transmettra sans doute, de retour dans la mère patrie, en même temps il ne perd jamais de vue ses prérogatives de colonisateur, sa mission au service de l’Empire, ni son sens des rangs et des classes. L’abandon, sans la répudier pour que d’autres hommes ne puissent la courtiser, mais en sachant qu’il ne la reverra jamais, de sa petite femme de quatorze ans, n’occasionne aucun regret. La disproportion de forces entre l’armée française et les quelques centaines de nomades réfractaires ne l’empêche pas de nourrir les visions les plus chevaleresques ; et le bon droit de leur présence en cette terre étrangère n’est jamais questionné. Ce paradoxe colonial atteint son comble lorsque la présence militaire se renforce et qu’il a le sentiment que « son » désert est souillé, violé, par les « barbares » métropolitains qui n’y connaissent rien : il est comme le touriste dont la présence dénature à moitié la vie locale, mais qui voudrait pouvoir jouir de ce qu’il reste d’authenticité sans que ses compatriotes débarquent par charters pleins. Ne peuvent être diminuées aucune de ces deux dimensions contradictoires, et d’amour et d’intérêt (voire de dévouement), et d’asservissement sans scrupules.

Un autre trait marquant est le besoin avide d’action, pour l’action : un raid est organisé pour flinguer une petite bande de nomades réfractaires, juste afin d’occuper ces jeunes hommes, qui bouillent d’enfin entrer dans l’épopée. On tire aussi sans relâche, éventuellement à la mitrailleuse, sur les troupeaux d’animaux qui passent (ce trait apparaît aussi dans la relation du Raid Citroën, sur lequel je base mes Aventures de l’Adjudant Chapuis). Comme le disait Pascal, l’homme ne peut rester seul dans une chambre, j’ajouterais qu’il est par conséquent facile de le faire vouloir se battre et même mourir.

Enfin, Sophie Caratini et Jean du Boucher se sont-ils rendu compte du roman latent, sous le témoignage ? Un roman d’apprentissage sarcastique à l’égard de l’anti-héros Jean du Boucher, véritable Frédéric Moreau du Sahara ! Car la seule bataille du jeune homme épris de gloire militaire, à la fin aura été de rosser un artisan maurétanien fameux pour sa pleutrerie ! (Le type, un forgeron, échoue à lui enlever une dent et du Boucher lui file une raclée héroïque pour sa maladresse) Même sa citation pour fait de bravoure, est arrangée par son chef, la poignée d’ennemis ayant en vérité fui devant son arrivée et celle de ses hommes ! Ce témoignage est finalement dans la continuité d’une tradition littéraire française, d’évanescence des rêves romantiques et guerriers de la jeunesse : on pense à Fabrice arrivant trop tard à Waterloo, ou aux hommes de la Débâcle de Zola, dont la plus grande bataille est contre une oie de basse-cour. Peut-être Sophie Caratini a t-elle conçu volontairement cette narrativisation latente de son livre, comme le suggère peut-être son sous-titre : une éducation Saharienne (allusion à l’Éducation Sentimentale ?) Ce qui est certain c’est que rien de tel chez du Boucher, peu sensible à la chose littéraire : sa seule référence, du début à la fin, est l’Atlantide de Pierre Benoit.

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La pornographie

On me signale qu’un abruti, sur le site de vente Amazon, dénonce la couverture de mon livre comme représentant une fille noire de 14 ans qui s’apprête à se faire violer… Quelle imagination ! Comme d’habitude, ce sont les puritains qui ont les fantasmes les plus tordus et malsains… L’érotomane le plus compulsif n’arrivera jamais à leur cheville en matière d’obsession sexuelle !
La couverture du livre est un tableau du peintre Étienne Cendrier, dont les oeuvres sont chez des collectionneurs célèbres, dont une au British Museum!  Et le tableau avait été peint bien avant que je connaisse le peintre. Étienne Cendrier peint à partir de son imagination, sans modèle : aucun des deux personnages n’a jamais existé.

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Festival International du Film de Toronto : L’ORDRE ET LA MORALE (REBELLION), de et avec Mathieu Kassovitz : sanglante déraison d’état

On sait que les petits échassiers qui nous gouvernent sont affublés d’appétits énormes, disproportionnés et qui les corrompent, et que pour arriver au faîte de leurs ambitions il leur a fallu tuer à vue d’oeil : tuer symboliquement (dans le meilleur des cas) leurs concurrents, tuer ceux qui se mettaient en travers de leur route, tuer ou laisser tuer ceux dont la mort servirait leurs intérêts. La saloperie règne et a toujours régné, néanmoins on voudrait toujours se flatter que le cynisme fût plus prévalent et plus brutal « ailleurs » ; la tristesse est immense devant la mort salope et superflue d’être humains ; et la honte lorsque ce sont ceux qui officiellement nous représentent qui l’ont décidée.

« 21 cadavres pour une ambition présidentielle », c’est-à-dire pour la satisfaction d’un ego boursouflé, tel pourrait donc être le sous-titre du dernier film de Mathieu Kassovitz, consacré aux dix jours qui ont mené au déplorable assaut de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988. Je ne rappellerai que succinctement les événements, tant ils sont connus et facilement accessibles : une occupation de gendarmerie, organisée par des indépendantistes kanaks sur la petite île d’Ouvéa, tourne mal et aboutit à la mort de quatre gendarmes ; les indépendantistes se retranchent alors dans une grotte de la forêt, avec le reste des gendarmes emportés comme otages ; leurs revendications sont sans doute impossibles à satisfaire, cependant des négociations semblent progresser, lorsque Chirac pour en finir avant le deuxième tour et agrémenter sa candidature d’une image d’homme fort (propre à plaire aux électeurs du FN) commande à des forces militaires importantes de donner l’assaut (l’ordre est contresigné par le président Mitterand) ; dix-neuf indépendantistes perdront la vie, ainsi que deux otages, atteint par des « tirs amis ».

Le film est rythmé par le compte à rebours des dix jours qui précèdent le dénouement brutal, et il suit les efforts du Capitaine du GIGN Legorjus pour éviter le pire : Kassovitz incarne avec talent Legorjus, et il a construit son film à partir des mémoires rédigées par celui-ci, ce qui doit rester à l’esprit dans la juste estime des événements : Legorjus pourrait avoir voulu se disculper de ce qui est apparu comme une trahison aux yeux des indépendantistes qui lui avaient accordé leur confiance. En tout cas la puissance d’évocation du cinéma, et la parfaite maîtrise d’un réalisateur qui a atteint sa maturité artistique, transportent le spectateur à la hauteur historique et morale qui convient à cette histoire, dont les protagonistes sont tous emportés dans un drame qui les dépasse, et obligés pour plusieurs d’entre eux d’agir à l’encontre de leurs convictions — soit par fidélité aux serments donnés, soit parce que, lorsque le désastre est programmé, l’échec devient la base de calcul à partir de laquelle on essaye de sauver ce qui peut encore l’être.

On pourrait regretter quelques éléments sensationnalistes — enchaînement rapide des scènes, surprises visuelles, conversations trop souvent criées et bande son oppressante —, ainsi que l’incarnation trop héroïsée de Legorjus par Kassovitz, mais l’héroïsme prend ici la forme d’un humanisme et d’un calme inaltérable dans les moments les plus difficiles, ce qui est à mille lieues des habituels jeux de muscles du film de guerre barbare à la  Hollywoodienne. Je dirais que Kassovitz a trouvé son sujet, et qu’il a signé là son meilleur film depuis La Haine : un film essentiel et non plus de simple divertissement comme ceux qui l’avaient précédé. Un petit chef d’oeuvre, qui se confronte aux soubresauts cruels de l’Histoire, aux impasses de la Morale, aux différentes mesures par lesquelles est évalué le poids d’une vie humaine. Le remontage et on pourrait dire la réorchestration du débat Mitterand-Chirac 1988 de deuxième tour, vu d’une gendarmerie de Nouméa, aboutit à une scène d’anthologie, où les deux concurrents apparaissent comme deux redoutables sauriens, aux prises dans un combat de titans où l’on ne compte pas les victimes collatérales. Et quant à la scène de bataille  — l’assaut sur la grotte —, elle est la plus forte que j’aie jamais vue au cinéma, tant elle démystifie la guerre et dévoile ce qu’elle est : la plus immense bêtise qui soit dans l’univers. Mais en serons-nous toujours exempts, de cette atroce bêtise ?

Pour ma part j’ai été grandement ému, et accablé : contrairement aux spectateurs canadiens, je me sentais partie prenante de ce qui s’était joué, comme flétrissure intime de ce que c’est que d’être français, sur cette minuscule île du Pacifique. Un même sentiment de honte m’avait affligé à la projection du film Camp de Thiaroye d’Ousmane Sembene, dans une salle de cours de l’Université du Minnesota où j’étais le seul français présent. Je sais que l’on va me reprocher ce commentaire, comme on m’a reproché ce que j’ai dit lors d’une interview tv que j’ai enregistrée avec Laure Adler : à savoir que, partant vivre en Guadeloupe, j’avais découvert, avec l’histoire esclavagiste et criminelle des antilles françaises, le sentiment d’avoir « du sang sur les mains ». On m’a objecté l’habituel argument de l’impossibilité juridique et morale d’une culpabilité collective. Je ne suis pas sûr que cet argument soit aussi raisonnable qu’il en ait l’air… La vérité marche toujours sur deux jambes, et si la solidarité clanique est une régression barbare, la conception moderne d’un individu dénoué de tout engagement collectif, et donc de toute participation à une action conduite sans son assentiment explicite, me paraît être celle qui nous a conduit à la société où nous vivons, qui ressemble toujours plus à une simple juxtaposition sans lien. Dans toutes nos fibres, dans toutes nos paroles, nous sommes faits de notre culture, de notre éducation, des valeurs qui nous ont été données, de l’histoire de ceux qui nous ont précédés et nous ont transmis ces legs, avec leur part sombre : vouloir ensuite ne garder de cet héritage que l’utile, en se prétendant délié du passif, délié du coût moral de nos châteaux et de nos encyclopédies et de nos tableaux et nos arts et nos sciences, me paraît légitimer le narcissisme instinctif de l’enfance : écueil en miroir de celui de la solidarité clanique. « Le peuple est souverain », nous dit notre constitution, et lorsque le souverain élu qui le représente signe un ordre meurtrier, c’est malheureusement le peuple qui signe.

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Émission Tropismes du 07/05/2011, Laure Adler, France Ô, RFO

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Classé dans Ars poetica, Plantation Massa-Lanmaux, VIDÉO : ENTRETIEN AVEC LAURE ADLER

Bibliographie et sources de Plantation Massa-Lanmaux

À l’origine du livre il y a le fait de voir, en Guadeloupe, le film de Benoît Jacquot, Sade. À la même époque, je lisais le Marquis lui-même (Justine, Juliette, Les 120 journées, les lettres…), et  Pierre Guyotat (Tombeau pour 500 000 soldats)

Ensuite, mes sources sont :

-Avant tout et fondamentalement : DEBIEN Gabriel, Les esclaves aux Antilles françaises, XVIIe-XVIIIe siècles, Société d’histoire de la Guadeloupe & Société d’histoire de la Martinique, Basse-Terre & Fort de France, 1974

Puis, par ordre d’importance décroissante (pour mon roman, non pas dans l’absolu !) :

-DE SAINT-MÉRY Moreau, Description de la partie française de l’île de Saint-Domingue, À  Philadelphie 1798

-CAUNA Jules, Au temps des îles à  sucre : Histoire d’une plantation de Saint-Domingue au XVIIIème siècle, Karthala, 2003

-MÉTRAUX Alfred, Le vaudou haïtien, Gallimard 1959

-ENTIOPE Gabriel, Nègres, Danse et Résistance, L’Harmattan, 1996

-LACOUR Jules, Histoire de la Guadeloupe, 1855

-GIROD François, La vie quotidienne de la société créole (Saint Domingue, XVIIème siècle), Hachette 1972

-BALLET, Jules, La Guadeloupe, 1896

-HURBON Laennec, Les mystères du vaudou, Gallimard 1993

-GRILLON-SCHNEIDER Alain, Canne Sucre et Rhum aux Antilles et Guyane Françaises du XVIIIème au XXème siècle, Éd.du Ponant, 1987

-EQUIANO Olaudah, The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, 1789

-LEVILLOUX J., Les Créoles ou la vie aux antilles, Éd des horizons caraÏbes, Martinique 1977

-CÉSAIRE Aimé, Toussaint Louverture, Club Français du Livre, 1960

-PRÉVOT DE SANSAC Auguste, Les amours de Zémédore et Carina, Paris, 1806

-HATZENBERGER Françoise, Paysage et végétation des antilles, Karthala, 2001

-VILLAVERDE Cirilo, Cecilia Valdes, 1812

-FAIRBANKS Arthur, A handbook of Greek religion, 1910

Et le film : FLEISCHER Richard (réalisateur), Mandingo, 1975

Et le site internet australien sur la décomposition des mammifères : http://australianmuseum.net.au/Stages-of-Decomposition

Quant aux sources des pastiches littéraires, ou des imitations de style, ce sont principalement Sade, Rousseau, le Système de la nature de D’Holbach, Camoes (Os Lusiadas) aussi André Chénier, Robespierre, Longus (Daphnis et Chloé), Hésiode, Théocrite, Virgile… Sans oublier Saint-John Perse, mon Dieu en littérature.

J’ai eu heureusement accès à la Médiathèque Caraïbe de Basse-Terre, Guadeloupe, spécialisée dans les livres sur les antilles, et, pendant deux ans, à la bibliothèque de Bowdoin College, Maine, riche d’un million de volumes en toutes langues et de toutes époques, et où je faisais venir tout ce dont j’avais besoin, des autres bibliothèques américaines.

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Classé dans Ars poetica, Plantation Massa-Lanmaux

Recension du roman de Yann Garvoz, Madinin’Art mai 2011

Par Michèle Bigot, CIEREC UJM Saint-Étienne

Plantation Massa-Lanmaux est le premier roman d’un jeune écrivain qui ne manque pas de verve. La dimension romanesque de cet ouvrage le dispute à sa fibre poétique et à sa force réaliste.

L’originalité de l’ouvrage consiste avant tout dans le contexte qu’il met en place ; l’univers est celui d’une plantation dans une des îles de Guadeloupe à la veille de la révolution. Dans ce cadre propice à tous les débordements, vont s’affronter les idéologies progressiste et conservatrice autour des enjeux moraux et matériels spécifiques de l’exploitation des esclaves dans une économie de plantation. Chacun de ces courants de pensée est incarné par les deux protagonistes, père et fils, M de Massa et son fils Donatien. Celui-ci est le digne héritier du divin marquis dont il porte le prénom, épigone aussi ambigu que son maître, comme lui philosophe des lumières, anticlérical, athée, porteur des idées de progrès et comme lui porteur d’un érotisme associé à des actes impunis de violence et de cruauté (fustigations, tortures, meurtres, incestes, viols, etc.). Celui-là incarne une figure de maître débonnaire et hypocrite, surtout versé dans un scientisme mathématique (nouveau d’Alembert exploitant les données du calcul infinitésimal) qui fait bon ménage avec le clergé tant que celui-ci protège ses intérêts d’esclavagiste. Les deux figures représentent avec justesse les contradictions de la morale chrétienne dont le verbe philanthropique est au service d’une pratique inhumaine, en totale contradiction avec la morale de l’Évangile.

La dynamique du récit est efficace, quoique très simple : elle progresse d’un état initial stable : la colonie est relativement prospère et calme quand le fils Donatien, mandé par son Père revient au pays. Une intrigue amoureuse assez convenue va servir de déclencheur au bouleversement narratif : Donatien s’est séparé de sa dulcinée, la belle Charlotte en quittant son pays. Mais à son retour, il ne rencontre que déception et trahison ; Charlotte épouse un propriétaire plus riche que lui. Amer et désespéré Donatien se laisse emporter sur la pente d’un libertinage de plus en plus brutal en profitant de la licence dont jouit l’esclavagiste. Il se livre désormais sans retenue à ses instincts les plus sauvages. Sa dépravation est alors sans limite, jusqu’au viol, jusqu’à l’inceste et au meurtre.

Parallèlement à cette trajectoire démoniaque, les commandeurs, économes et autres petits chefs responsables de l’administration des esclaves se livrent à des abus de toutes sortes et se vautrent dans des orgies dont la férocité et la barbarie n’ont d’égale que la stupidité.

Voilà comment petit à petit la vie de la colonie se dégrade, dans l’indifférence d’un maître irresponsable, retiré dans le confort de ses études mathématiques, jusqu’à la révolte finale des esclaves. A cet égard la scène de nécrophilie finale, lors de laquelle le commandeur noir Mamzelle s’accouple à Charlotte inerte, la maîtresse blanche qu’il idolâtrait en silence, résume toute la violence symbolique dont l’histoire est porteuse. La femme alors « dans sa matrice morte l’interfécondation des races. »

En dépit de quelques facilités imputables à la jeunesse du romancier (baroquisme des descriptions, outrance dans l’obscénité, maniérisme de l’écriture, académisme des décors dans le style naïf) la recherche formelle est indéniable et heureuse. Celle-ci suit d’ailleurs l’évolution générale de l’histoire, partant d’une novation audacieuse et quasi révolutionnaire pour aboutir à une sage régularité classicisme.

La nouveauté de cette écriture consiste en une polyphonie systématisée. Dans la dialectique du maître et de l’esclave, le parallélisme des points de vue est rendu par une alternance des voix et des styles, soutenue par une graphie différenciée. La voix de l’esclave, quel qu’il soit, est transcrite en italiques tandis que celle du maître est rendue en caractère romain classique. Cette opposition des graphies symbolise à lui seul la différence de statut des paroles. L’étrangeté de la parole servile et sa dimension puissamment poétique s’oppose à la régularité stylistique quasi académique de la parole du maître ou de celle du narrateur. Le même procédé peut servir à opposer le rêve et le souvenir du jeune Donatien à la voix du narrateur.

L’audace dans le procédé culmine dans la deuxième parie (p. 122) quand les deux voix s’entremêlent ligne à ligne, la différence de caractère typographique permettant seule d’identifier chacun des deux discours.

On l’aura compris, le grand mérite de premier roman est de tenir l’équilibre entre la dimension réaliste, servie par une documentation de premier ordre et une invention poétique nourrie par une écriture lyrique puissante ; on lui pardonnera donc de s’égarer parfois dans des métaphores alambiquées et ténébreuses.

Les références permanentes à l’épopée (Homère et Virgile) ou à la tragédie grecque, les allusions à Longus sont ici plus que des prétextes culturels. Heureusement placées, elles soutiennent l’inspiration, et enlèvent le récit en lui donnant un souffle poétique.

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Classé dans Plantation Massa-Lanmaux, Presse

Note de lecture : Histoire de la France Coloniale, sous la direction de Jacques Thobie, Armand-Colin

Grande lecture/étude de deux fois 1200 pages, que j’ai entreprise dans l’optique de mon prochain roman, mais que je signale car elle est susceptible d’intéresser les lecteurs de Plantation Massa-Lanmaux. Il ne s’agit pas de recopier mes 30 pages de notes, mais de mettre en avant les traits qui m’ont le plus frappé de l’aventure, ou plutôt des aventures, coloniales.

 1) l’absence d’un dessein constant : les gouvernements agissaient et réagissaient au coup par coup, parfois entraînés par les agissements d’individus industrieux, les circonstances, les alea de la politique européenne, les besoins immédiats du pays (telle l’expédition mexicaine de Napoléon III, menée pour remédier à la pénurie d’argent métal en France). Il y a rarement eu un projet impérial en tant que tel.

2) le manque d’intérêt de la masse de la population française : dans leur ensemble, les français de toutes époques et de toutes origines ont été au mieux indifférents  à l’expansion coloniale, et plus souvent hostiles à ce qui semblait être une dépense de forces inutile ; au moment de plus grande extension outre-mer, entre les deux guerres, on peut considérer que le « parti colonial » ne comportait pas plus de 10000 personnes, liées à la gestion ou à la défense des possessions outre-mer.

3) l’absence d’unité institutionnelle et économique : rien à voir entre le Canada, l’Indochine, l’Algérie, les Antilles : des enjeux et des situations différentes. La conclusion des auteurs du livre est d’ailleurs : il n’y a jamais eu « d’Empire » français, et on peut même douter que la France fût vraiment une nation coloniale.

4) les fluctuations de la « rentabilité » de l’Empire : elle n’a été manifeste que durant la période esclavagiste, aux antilles. Au XXème siècle les tarifs douaniers ont retardé la modernisation de l’industrie française, qui a d’ailleurs connu un boom au moment de la décolonisation.

5) la permanence des débats : pour restreint que soit le domaine ultra-marin actuel, on retrouve les mêmes débats sur l’autonomie ou l’indépendance, l’assimilation ou la spécificité, qui avaient déjà cours au XIXème siècle.

6) les explications de la durée de la crise algérienne : guerre de revanche et de prestige pour l’armée française, même De Gaulle a eu besoin de 4 ans pour convaincre les militaires de lâcher prise.

7) l’étroite corrélation entre les expéditions coloniales et la situation politique du pays : après les défaites napoléoniennes, l’afrique et l’asie étaient les seuls terrains d’action possible ; de même après 1870 il s’agissait de préparer dans la plus grande France la reconquête de l’Alsace et la Lorraine.

8.)le caractère inéluctable, presque fatidique, des indépendances dès lors que le processus était engagé : la France n’a jamais autant donné à ses colonies, politiquement et économiquement, qu’après la seconde guerre mondiale, mais aucun sentiment national ne s’est laissé acheter. Comme disait De Gaulle : « tous, ils sont tous partis »…

9) la démythification : il n’y a pas eu 80000 morts à Madagascar en 47 ; presqu’aucun Africain n’a eu à apprendre « nos ancêtres les Gaulois » ; et surtout il n’y a jamais eu de grand enthousiasme colonisateur à l’échelle de la nation

10) une mine d’aventures individuelles et collectives extraordinaires, souvent inutiles, souvent oubliées : je ne citerai que celle de ces colons abandonnés au Brésil, qui parviennent à retourner en Europe sur des radeaux !

À noter que le livre est caduc en ce qui concerne les DOMs TOMs ROMs et POMs (sic) dont l’évolution institutionnelle s’est poursuivie dans les 20 ans qui se sont écoulés depuis la parution.

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Lecture du « Raid Citroën, première traversée du Sahara de Touggourt à Tombouctou par l’Atlantide », reliure demi basane marron, dos orné — LES AVENTURES DE L’ADJUDANT CHAPUIS, QUATUOR

Vers Chapuis Tèr
Toujours au bordj, où les bêtes des cameliers viennent roucoûler en se frottant contre les autochenilles, enduites de graisses de chamelle. Personne ne dormira de la nuit à cause du brâme des mâles enamourés des belles mécaniques françaises, de toute façon il y a beaucoup mieux à faire qu’à dormir : les mécaniciens Gaulois repeuplent le Sahara avec les hétranges herratines, pendant que leurs chefs descendus des nobles Francs comparent autour du feu leurs souvenirs de Saint Cyr et échangent des couplets d’Anna de Noailles. Les autochtones passent entre les chameaux pour tâter en connaisseurs les canons des mitrailleuses montées sur les autochenilles, ce qui augure bien de la mission civilisatrice de la France. On a envoyé à Paris un câblogramme décrivant les héroïques prouesses de la journée, et dans les usines Citroën de la métropole les braves ouvriers ont tous spontanément entonné la Marseillaise, au lieu de prendre leur pause pipi. Cependant dans le bordj c’est tout un pan de l’Empire qui se joue : Chapuis n’y tenant plus et ivre de vin de dattes s’est glissé sous la tente d’Aïsha, et s’est jeté sur la belle princesse berbère rescapée du rezzou. Celle-ci s’avère assez coriace et plutôt velue : surprise ! Aïsha n’est autre qu’Izmir, le fils de l’émir turcophile révolté Abd El’Khadr, infiltré dans l’expédition pour la subvertir et livrer les autochenilles entre les mains de la Sublime Porte, et cela va sans dire, de ses perfides alliés boches, cachés derrière la Porte ! Chapuis profère une bordée de jurons auvergnats, qui se trouvent malheureusement pour lui coïncider mot pour mot avec une brûlante declaration d’amitié en Arabe classique… À l’extérieur des tentes, inconscients du drame qui se joue, les chefs Francs discutent de leur avancement de carrière et comparent les dunes du Sahara à la Beauce décrite par Péguy… Les innocents ! Sous la tente de la pseudo-Aïsha, Izmir ayant tâté de la mitrailleuse de l’adjudant et bien auguré de sa mission civilisatrice, a entrepris de le retourner ! La suite, chers lecteurs assoiffés de sang et de sperme, au prochain épisode…

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