Petite note de lecture : LA DERNIÈRE MARCHE DE L’EMPIRE, Une éducation Saharienne, par Sophie Caratini, La Découverte

Sophie Caratini est une anthropologue de grand renom et grande carrière, spécialiste des Rgaybat, les nomades chameliers du nord maurétanien désertique. L’ayant entendue parler sur France Culture, j’ai lu sa Dernière Marche de l’Empire dans le cadre de mes recherches pour l’écriture de mon second roman, La Bibliothèque des Sables. Ce livre se démarque de ses recherches principales, car le sujet ici n’est pas les nomades eux-mêmes, mais leurs colons français, et en particulier un outil peu connu de la prise de contrôle du Sahara par la France : les Groupes Nomades, unités méharistes reproduisant les modes de vie et de combat des Rgaybat pour mieux les réduire, mais avec derrière eux tout l’appui d’une nation moderne et industrielle (contrairement aux Rgaybat qui n’ont derrière et autour d’eux que leur désert). Pour cette nouvelle optique, Sophie Caratini a interrogé très longuement, juste avant son décés, le général à la retraite Jean du Boucher, lieutenant en 1933  dans l’un de ces Groupes Nomades (il sort de Saint Cyr, très jeune, et c’est sa première affectation). Son témoignage, complété de celui d’autres participants, français et maurétaniens, à cette étonnante aventure frontalière, donne lieu à ce « docu-fiction », comme on dit maintenant, dans laquelle la parole est donné tout du long à Jean du Boucher.

Je ne ferai pas un compte rendu du livre, mais me limiterai à faire part de ce qui m’a semblé le plus exemplaire et le plus frappant.

Et, en premier lieu, l’ambiguïté du sentiment colonial. Car le jeune lieutenant français, transporté sans aucune préparation culturelle dans un monde si différent, tombe réellement en amour avec le désert, ses habitants, et même la noblesse de ceux qui sont censés être ses adversaires. Au point d’épouser leur mode de vie, et de devenir aussi savant, voire plus savant qu’eux encore, en matière de soin des chameaux, de désensablage de puits, de gestion de l’eau et de la température, de repérage de pâturages. Il apprend la langue, adopte les coutumes et salamalecs, épouse (temporairement) une fille Rgaybat, se soucie de ses hommes, goumiers maures et tirailleurs africains, au point de risquer sa vie pour eux, et vit ses moments les plus intenses lorsque de vieux seigneurs Rgaybat lui font l’honneur de leur tente, et le reconnaissent comme l’une des puissances du désert. Rien n’est dit de la vie ultérieure de Jean du Boucher, mais en tout cas il est clair que cette expérience désertique est la plus belle de sa jeune vie. En même temps — là est l’ambigüité coloniale, qui me paraît exemplaire — en même temps qu’il reçoit de ses « sujets » une empreinte qui sans doute ne s’effacera jamais, et une influence qu’il ramènera et transmettra sans doute, de retour dans la mère patrie, en même temps il ne perd jamais de vue ses prérogatives de colonisateur, sa mission au service de l’Empire, ni son sens des rangs et des classes. L’abandon, sans la répudier pour que d’autres hommes ne puissent la courtiser, mais en sachant qu’il ne la reverra jamais, de sa petite femme de quatorze ans, n’occasionne aucun regret. La disproportion de forces entre l’armée française et les quelques centaines de nomades réfractaires ne l’empêche pas de nourrir les visions les plus chevaleresques ; et le bon droit de leur présence en cette terre étrangère n’est jamais questionné. Ce paradoxe colonial atteint son comble lorsque la présence militaire se renforce et qu’il a le sentiment que « son » désert est souillé, violé, par les « barbares » métropolitains qui n’y connaissent rien : il est comme le touriste dont la présence dénature à moitié la vie locale, mais qui voudrait pouvoir jouir de ce qu’il reste d’authenticité sans que ses compatriotes débarquent par charters pleins. Ne peuvent être diminuées aucune de ces deux dimensions contradictoires, et d’amour et d’intérêt (voire de dévouement), et d’asservissement sans scrupules.

Un autre trait marquant est le besoin avide d’action, pour l’action : un raid est organisé pour flinguer une petite bande de nomades réfractaires, juste afin d’occuper ces jeunes hommes, qui bouillent d’enfin entrer dans l’épopée. On tire aussi sans relâche, éventuellement à la mitrailleuse, sur les troupeaux d’animaux qui passent (ce trait apparaît aussi dans la relation du Raid Citroën, sur lequel je base mes Aventures de l’Adjudant Chapuis). Comme le disait Pascal, l’homme ne peut rester seul dans une chambre, j’ajouterais qu’il est par conséquent facile de le faire vouloir se battre et même mourir.

Enfin, Sophie Caratini et Jean du Boucher se sont-ils rendu compte du roman latent, sous le témoignage ? Un roman d’apprentissage sarcastique à l’égard de l’anti-héros Jean du Boucher, véritable Frédéric Moreau du Sahara ! Car la seule bataille du jeune homme épris de gloire militaire, à la fin aura été de rosser un artisan maurétanien fameux pour sa pleutrerie ! (Le type, un forgeron, échoue à lui enlever une dent et du Boucher lui file une raclée héroïque pour sa maladresse) Même sa citation pour fait de bravoure, est arrangée par son chef, la poignée d’ennemis ayant en vérité fui devant son arrivée et celle de ses hommes ! Ce témoignage est finalement dans la continuité d’une tradition littéraire française, d’évanescence des rêves romantiques et guerriers de la jeunesse : on pense à Fabrice arrivant trop tard à Waterloo, ou aux hommes de la Débâcle de Zola, dont la plus grande bataille est contre une oie de basse-cour. Peut-être Sophie Caratini a t-elle conçu volontairement cette narrativisation latente de son livre, comme le suggère peut-être son sous-titre : une éducation Saharienne (allusion à l’Éducation Sentimentale ?) Ce qui est certain c’est que rien de tel chez du Boucher, peu sensible à la chose littéraire : sa seule référence, du début à la fin, est l’Atlantide de Pierre Benoit.

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