Archives de Tag: mort

Braque

Georges Braque OiseauLa couleur en haut de la dune !
La couleur que nous avons cherchée.
Le chemin a été plus long ou plus court, c’est selon. Les véhicules abandonnés dérivent dans les clairière de l’arrière, compagnons des pensées oubliées du soir.
Bien peu ne pèse, dès lors.

En haut de la dune s’amasse un grand oiseau mervillon. Ses ailes effilées comme des haches barbares, soupèsent des galettes de ciel cramoisies, cuivrées et rondes comme des cymbales
(la peinture, congère de matière sombre, quasi fécale, où scintillent des escarbilles comme des étoiles filantes — écharpe les ailes en longs délinéaments qui s’enfoncent dans la splendeur du couchant);
le bec est tendu comme la flèche de l’espoir, sec comme une agonie, ivre comme la liberté; l’oeil, panique ou inexorable, n’est qu’une bille, incertain comme peuvent l’être les minéraux reclus dans leur mutisme.
(Silence et paix sur l’horizon, comme la nuit où circulèrent les B29, Enola Gay)

L’océan tranche la nuit écarlate de son fil imperceptiblement sinueux et avec la lune immense se comble la vision du songeur sur le divan. Les  espèces sont massives qui se rencontrent, et immiscibles ne laissent de place qu’à l’écartèlement.

Plus rien ne pèse, dès lors. C’est un grand fardeau qui nous est retranché.
Le chemin aurait pu être plus long; il ne se mesure que de lui même.
Un vieil homme, en haut de la dune, se dévêt devant l’océan; il décide d’entrer dans la demande de l’horizon.
Il reconnaît que ce fut sa plus constante passion.

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Mort !

Norval Morrisseau, Flowers and BirdsIl n’est jamais trop tard pour bien faire et je découvre, nel mezzo del cammin di nostra vita, l’admirable dernier poème de Paul Verlaine, Mort ! Souvent la dernière oeuvre d’un poète est superbe : il ne parlera plus de la beauté des fleurs, de la bonté des dames — le temps est venu des grandes sommations. Le verbe se détrame, s’estompe et devient l’horizon ; les derniers effets soulignent une absence finale.
Dans cet ultime chant  Verlainien je trouve avec surprise quelques échos de Saint-John Perse qui ne faisait que naître ; ce pourquoi je ne puis me retenir de faire figurer, en-dessous, le dernier chant Persien.

MORT !
Paul Verlaine

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !

(Décembre 1895)

 

NOCTURNE
Saint-John Perse

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon.

(1971)

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Fiacre

Bela Tarr, Le Cheval de TurinLe cheval est fourbu, et la route est longue. Quelle étrange diligence ! Le cocher semble avoir perdu le sens, et c’est le cheval qui reconnaît — avec un peu de chance — les étapes de son trajet. C’est très erratique. Parfois la voiture s’arrête presque précisément là où on l’attendait ; et parfois elle ne se soucie plus de marquer l’étape  — une grappe de chapeaux , à l’auberge où elle avait coutume, voit s’éloigner sur les chemins meshaignes le cul  brinquebalant de son espoir. Parfois encore, saisie dans un mouvement immobile, la diligence stagne durant des heures dans la campagne bruineuse, entre deux fondrières et un boqueteau délavé ; l’homme et la bête présentent alors le même oeil hébété et vitreux, qui ne reflète que le paysage indifférent. (Une campagne bête comme un décor de théâtre : trois champs accrochés à un ciel détrempé.)
Si l’on s’avise de lui demander la cause de ce comportement singulier, le cocher vous regarde du point de vue de Sirius, et se lance dans une dénonciation confuse de l’éloignement croissant des choses, de distances devenues proprement ahurissantes, entre des points qu’on reliait autrefois à la volée sans avoir le temps de dire ouf, et de l’espace, oui monsieur de l’espace même, qui s’étire, qui s’étire sans cesse, au point que les gens seront bientôt tous isolés, sans que jamais plus on ait la joie de dire bonjour au voisin, le voisin qui dans notre enfance occupait l’autre côté de la route, et qu’il suffisait presque, oui, chose complètement incroyable, qu’il suffisait presque de tendre le bras pour toucher, si on le voulait, et pour sentir sous l’étoffe de la manche son bras de chair et d’os, au voisin, et pareil qu’on pouvait caresser la joue d’un nourrisson qu’on vous montrait, de la demeure d’à côté, oui ces choses là arrivaient tout le temps, on se montrait les nourrissons, on se touchait le bras ou l’épaule, la main, avant que les distances ne deviennent si monstrueuses, avant que les villages, les hameaux, et dans les hameaux les maisons, dans les maisons leurs différents recoins, ne fussent séparés par des éloignements effroyables, au point, Monsieur, qu’on peut se demander si chacun n’en viendra pas à vivre tout seul… C’est jusqu’au ciel qui se vide, on le voit bien la nuit, qu’il y a plus de noir entre les loupiotes tremblotantes, et qu’elles sont plus pâles, plus lointaines, on ne reconnaît pas les constellations tellement elles se sont distendues, à toute vitesse, et c’est presque pire chaque nuit, même la lune… Et les mots, Monsieur ! N’avez-vous pas remarqué comme les mots se raréfient, asphyxiés par tant d’espace ? C’est à croire qu’ils sont tombés en grand nombre dans le vide, engloutis dans les fissures ouvertes entre les choses… On n’utilise plus que très peu de mots. On sent bien parfois des bourgeonnements, des envies, des pusillanimités de la phrase, mais tout retombe: on n’a plus besoin de tant de mots quand les distances sont devenues si grandes. Ils doivent être gisant dans quelque bas-fossé, exténués, les mots, tombés comme des oiseaux morts. On se cherche, là où qu’ils étaient, en vain. Pour le reste on croit remuer ciel et terre, mais c’est avec une langue carrée — alors à quoi bon.
Et puis il fait si froid. Si froid, de plus en plus froid, sur ces chemins. Pour tout vous dire, Monsieur, c’est comme si là aussi, à l’intérieur, sous la poitrine, l’espace noir et glacé s’était aussi insinué. Oui comme si les espaces froids du ciel s’encadraient désormais à l’intérieur de nous ; vous ne sentez pas cette béance, Monsieur ? Si ça continue on finira tous écartelés entre les quatre points cardinaux… À moins que — vous croyez qu’on se rapproche d’autre chose ?

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Le gai bégaiement

Avant que je ne me livre à certaine expérience sonore (c’était sur le flanc d’une écurie de chevaux blancs, et dans le mitan d’un soleil purulent de moustiques), je ne m’étais jamais attardé sur le mot « bégaiement ».  Il me hante depuis, au titre de la richesse de son éventail sémantique : bée, gai, ment… Et gaiement… Et beg… Une tripotée, une quadripotée même, de mots qui se renient et se tirent la bourre… Et l’imprégnation de gaieté là-dessus, pour démentir tout le calvaire — qu’on imagine —, du bègue… Le bègue, celui qui beg, vous savez, au bas de votre immeuble ! Celui qui vous quémande le sens : il croit que vous le commandez, vous, le sens !

Et puis vous jonglez si facilement, si aveuglément, avec le temps : votre langage comme une présomption de l’esprit, disait le poète, s’établit sur les trois saisons de l’être. Mais le bègue, lui, le bègue ni le beggar ni le poète (enfin les autres poètes) ne peuvent s’expliquer que les mots, les mots ! les mots ! se conservent identiques, alors que l’être, déjà, n’est plus ! N’est plus que le flux enfui, et que les mots soudain sont vains ! Et ce n’est encore là que l’une des myriapodes de raisons qui font que le langage achoppe, que le langage ne peut dire !

C’est lui qui a raison le bègue, c’est lui qui est devant le mur infranchissable de la vérité.

Enfin dans le bégaiement, subi ou librement emprunté, je ne puis m’empêcher de penser qu’il entre une pure fascination pour la répétition : que le bégaiement c’est le hoquet et le sanglot de la pulsion de mort. Le bègue se rend compte qu’il tire la mort dans le chariot du langage, qu’il s’évertue en vain à vouloir s’échapper sur le chemin de sa langue, mais que pas plus il ne s’échappera, que l’Achille qui bégaie sa fuite inutile devant la tortue.

Alors béez, les gais beggars. Trinch est le gai savoir, il est monosyllabe. Trinch ! TRINCH !

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In fair no

Alexandre Suzana Their truth my damnation

Une forêt ossifiée par le froid ; sur les crêtes noires, des phalanges squelettiques pointent et grattent un ciel sans profondeur. Un occulte signal déclenche l’égaillement, excentrique et rapide, de très vieux hommes voûtés, chenus, en laisse tirés par des chiens variés en tailles et couleurs ;
ça n’a duré qu’un instant, il n’y a plus personne.

Des collines s’arrondissent sous les pas, vous dissimulant d’où vous venez et où vous allez. Des projecteurs vous perforent le regard, aucun insecte pour s’ébattre dans leur lumière raréfiée. Il faut traverser une eau noire et puante, qui siffle sur des piques de glace.

Enfin au point le plus profond
Vide le lieu, supposé foyer de la connivence
Vieux hommes quel  secret triste  obscurcissent vos yeux ?

(Tu portes en toi ta mort)

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Troy Davis — Conscience universelle

Lorsque Troy Davis est tué, c’est moi qui meurs. Ainsi sa mort est redoutable. Lorsque je vis, c’est Troy Davis qui vit. Ainsi sa mort n’est rien. Un jour je passerai aussi, dans des circonstances sans doute plus obscures, mais peu importe : la conscience se survivra à travers les myriades ; ma mort ne sera rien. Un homme est tous les hommes, il n’est lui-même qu’à la faveur d’une illusion, que dénonce Pascal dans son Discours sur la Condition des Grands : un aveuglement né de tempêtes, dans des langes de buées et de nuages… Il n’y a pas de preuve. Le chamane sait cela, qui se dépouille de soi-même pour entrer dans la condition d’autres êtres. Et le psychanalyste, qui entreperçoit l’être dans le  jeu infini des miroirs, des paravents. Et aussi l’écrivain, disciple du chamane dans la métempsychose entre les consciences. Qui ne s’est jamais réveillé Autre ?  Aucune flamme n’est unique, mais pourtant, Troy Davis, la tristesse nous accable de son épais manteau.

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Entre les mots

     Langue, pensée : plus n’errerez ! Marc-Aurèle prône dans son cahier d’exercices spirituels — cahier baptisé Pensées pour moi-même par la postérité — un usage dirigé et utile, lucide, de nos pensées… Exercice mental qui n’est pas sans similitude avec l’exercice de la méditation…

       » Il faut donc éviter d’embrasser, dans l’enchaînement de tes idées, ce qui est aventureux et vain, et beaucoup plus encore ce qui est superflu et pernicieux . Il faut t’habituer à n’avoir que les seules idées à propos desquelles, si on te demandait soudain : « A quoi penses-tu maintenant? » tu puisses incontinent répondre avec franchise : « A ceci et à cela . » De cette façon, on pourrait voir aussitôt et avec évidence, que tout en toi est simple, bienveillant, digne d’un être sociable, indifférent aux idées de volupté ou, pour tout dire en un mot, de jouissances ; insensible encore à la haine, à l’envie, à la défiance et à toute autre passion dont tu rougirais, s’il fallait avouer que ton esprit la possède « , nous enjoint le bon Empereur…

     Je me repose à cette idée d’une pensée linéaire, signe pur déposé sur un fond clair et tranquille, nuée nulle au lointain et pas un trouble au profond ni au proche. Mais en vérité, il faut savoir espacer les mots, pour que puisse transparaître et naître l’événement, venu de leurs interstices… Notre participation n’est pas requise : notre convoitise sourde suffit à pincer les cordes de silence, entre les mots !

      Une ondulation, l’ombre de la beauté, un fin plissement de la lacune, suffiraient bien sûr à notre joie demeurée souveraine ; hélas ! dans l’événement percent la peur, l’angoisse, la tenaille menaçante de l’angoisse ! C’est nous que ce bouquet regarde : l’espace de vie, entre les mots, est aussi l’espace de notre mort.

(sur Marc-Aurèle et le stoïcisme, voir le précieux livre  de Pierre Hadot, La Citadelle Intérieure)

(Une pensée subreptice et corollaire : le Dieu en nous, depuis Marc-Aurèle, depuis le stoïcisme, et jusqu’au XIXème siècle peut-être, c’était la Raison… Désormais, sauf erreur de ma part un espèce de vitalisme, récemment new-agisé, l’a remplacée, et le Dieu serait le désir, la vie, l’impulsion… Ce changement de paradigme légitime bien des choses, et pourrait contribuer à expliquer notre époque…)

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Classé dans Ars poetica, Chemin de vie/de pensée, Dieux Lares, Grains de sable isolés