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Ambroisie

Cy Twombly

     Sa confiance ! Et l’harmonie innée… Je m’abandonne au dos moutonnant de la mer, à l’orgie du ciel saturé de photons, et à l’enthousiasme sadique de cette petite créature, appliquée à m’enfoncer la tête sous l’eau
     Pourquoi l’affinité si ancienne de l’éternité avec la mer et avec le soleil ? Moi dans l’eau, et les bras de mon petit chéri, exalté d’une force illusoire qui est la convention du jeu, me tiennent à la surface comme si j’étais un fétu, comme si j’étais son jouet… Je ne vois plus rien dans la conflagration du soleil et des eaux, mes yeux brûlés de soleil et de sel, je suis à moitié noyé (ou je prétends l’être), j’entends seulement la voix hilare, piaillante – car le jeu est exaltant – et je sens seulement l’anse double de ses petits bras maigrichons qui me portent, il ne montre aucune hésitation quant à la possession et la libre disposition de cette grande masse paternelle, grande plus que lui de plusieurs fois
     Et lorsque la vague – extrêmement attendue – vient, quelle joie, de me pousser dans le mol élément! Un glacis géométrique et miroitant s’ouvre devant mon front et je défaus dans le déroulé saumâtre de l’onde, mes yeux! clos devant l’imminence du choc, se rouvrent dans le tumulte d’une héronnière de lumière
     Au dessus, alors, sur la table déclive des eaux, quelle absence inconcevable ? Quelle, l’emphase inverse du néant ? Une fleur d’oubli, sans tige, s’épanouit et croît et se diffuse en larges corolles incertaines, remous bouillonnants, puis languissants, puis rien… Il me tente d’imaginer le vent souffler, nonchalant, sur les eaux désertes de ma perte… Et que le même vent indifférent, porteur des particules de mon souvenir, souffle et hante chaque grain de sable sur cette vieille plage, sèche, de la consumation des siècles, et qu’il souffle plus haut sur la grève, à la ligne des eaux là où gît, parmi les morceaux d’huîtres, de palourdes, et les débris fades de l’anthropocène – la coquille vide, éventée, de l’Être – chaloupe renoncée de l’exil, épave de rêves qui furent rêvés en vain… Comme, un jour, à l’expiration des temps, il soufflera sur la fraîche chandelle, sur le miracle de ta vie (et la pensée extrême et délétère que tu partages la fragilité de toutes choses, mon encore tout petit enfant, point comme une mort dans la mort)
     Moi, c’est sans doute ma chute dans l’organdi liquide de la vague qui m’a infusé l’encre de ces spéculations morbides, mais pour Toi, à cette heure allègre de ta vie sous le soleil, l’Être est vivant, il irradie sur l’horizon, il chante dans la mer, et ce que tu cherches absolument, ton apothéose métaphysique,
                                            c’est
                                                      de me maintenir la tête sous l’eau ! Si possible tout au fond, sur le lit de l’arène invisible: victoire totale! triomphe éclatant ! Quitte à me piétiner, à me fouler sans pitié, quitte à monter sur mon dos pour me soumettre de tout ton poids dérisoire : un pied sur l’espace qui sépare mes omoplates, un autre sur mon occiput… Prise terrible, imparable ! impitoyable surfeur-naufrageur de papa que tu es… Et te voilà juché comme un héros sur la docile bête blanche domptée dans les profondeurs glauques… Tel un de ces anciens dieux-enfants, porteurs du thyrse et montés sur le dos de dauphins, de tritons, d’hippocampes, que des marins désaffranchis et des mendiants intoxiqués assuraient voir cingler au soir des darses et des quais, sur le croisillon écarlate et tremblant de la mer, dans l’encadrement de ballots de myrrhe, d’encens, de sylphe (et d’autres mots bizarres avec des « y », que le poète bâté se complaît à remuer au fond de sa batée de chercheur d’or des singes), ce dont faisaient rapport au poète public : concord des témoignages, consigne, estampille, sceau du pontife portuaire
     Lestez de ma preuve – si je remonte des profondeurs glauques -, le dossier de la capitainerie: car j’ai été témoin qu’un enfant heureux est un petit dieu.
Ton rire
     (et un enfant malheureux ? Un enfant malheureux est un dieu offensé, il est lui même une offense, un pli sur le front de l’humanité, une incohérence fatale au juste ordonnancement
     Croyants en un dieu créateur et bon ! je vous demande de rendre compte, par d’autre chose que des sornettes, du malheur des enfants)
               engendre des oiseaux à l’oxygène du ciel: pêcheurs d’yeux de tranquille voltige, ils ne font qu’une bouchée du spectacle de mon absence. Moi, attardécoulé au fond d’un monde lourd et lent, aveugle sous l’ébattement des ailes de lumière, j’ai dans ma bouche le goût insipide d’une sourde gisance où dériveraient, à mon seul désir, les ombres de songes sablonneux, les formes de femmes oubliées
     Mais la grande roue paternelle du devoir m’enfixe à une remontée prompte hors de ce corps caverneux de mol abandon. Car si je prolonge la feintise de ma disparition plus que tu ne le voudrais : tu t’alarmes ! et je sens l’empressement poignant de tes petites mains prêtes à tout pour m’extraire de l’engloutissement qu’elles ont commis, et l’écho de tes cris non seulement m’atteint et me peine dans ma gangue marine, mais ennoircit l’humeur de la mère au rivage
     Alors je resurgis, en monstre de bisous et de guili-guilis.
     Bien vite! le monstre est arraisonné et recapturé et tu me remets face à la vague suivante — la vague est toujours aussi captivante, la vague, même assombrie (une lune transparente partage maintenant le ciel), n’est jamais définitive, jamais ne clôt ton enthousiasme: quelle profusion de joie déborde de l’échancrure de la mer ! Le monde n’en finit plus de dérouler sa nouveauté, et l’on crie d’effroi feint dans l’écume ! mais la vérité !
                                                  la vérité est que nos veines sont neuves et s’offrent à cette remontée du monde vers nos coeurs… « Toi et moi mêlés », comme dit Mallarmé dans son Tombeau d’Anatole, toi et moi mêlés nous nous laissons culbuter dans ce déferlement, dans cette danse du ciel et de la mer et de la lumière: une douce violence, un fracas joyeux qui désintègre dans les choses tout ce qu’elles auraient de double et d’obscur, et nous accorde avec le désaccord de sensations rapides et changeantes plus vite que les vaguelettes infinies… Vain le vouloir y fixer des formes… La vie est un tunnel d’écume, et main dans la main – pour que je ne te perde pas dans l’agitation de ce grand monde mouvant où tant de forces sont en lutte (tu n’es sauf que par ma présence au milieu de ces eaux agitées, mais le jeu est de l’oublier, au moment de me sacrifier sans remords) – nous y volons comme deux âmes amies
     – papillons dans l’affinité d’un jour libre, éblouis d’un jour entier à vivre dans cette cascade de lumière —,
                                                       éblouis par les éclats de cristal du ciel éparpillé, par la dentelle extravagante de l’eau échappée de son assise et son poids où, dans l’acuité de chaque instant, s’inscrit une myriade de détails évanescents – comme à la rosace des cathédrales à l’heure élue du soleil – détails ténus infimes précieux qui explosent dans l’air nu sans laisser sur nous d’autre sillage que la conviction – chez moi, grave, chez toi, évidente et négligeable – d’avoir vu au déclin de ce jour, à l’échéance du tunnel de l’âme, la nature étinceler de ses mystères… Comme une broche à l’avers du soir
                    (matière incertaine
                   temps préalable au temps
                    espace introducteur de l’espace
                    étincellement instantané et sans nom virgule d’un sourire abandonné)
     Alors que mes mains d’adulte flottent perdues entre les mots et les choses / au ciel de ton regard d’enfant roulent les phénomènes : l’instant s’émeut inaugural, monumental, et le rideau indéfiniment se lève d’une scène sidérante où tonne le monde sur la scène du monde, où la sensation bouillonne, où des oves de lumière – aurores nomades débandées par le soir – passent, sur le ventre gravide de la mer… Au ciel un frai pulsatile d’étoiles se décrypte au défilé de tes cils:
                                                            quel usage fais-tu de tout cela ?
     Comme les enfants doivent avoir de grandes âmes pour que s’accoutument à leurs miroirs, et s’entrechoquent sans les briser, de tels phénomènes inouïs… De telles âmes Gargantuesques, les âmes des enfants ! qu’à leur miroir le monde s’élucide, en dissolvant ses masques de Gorgones, de Griffes, de Séleucides
     Car si j’aperçois, moi, de ma vieille hauteur lasse, les éclairs, le chrome des griffes des fauves de l’horizon – et si je crains pour toi qu’un jour, loin de moi, ils ne déchirent l’horizon
                                                  toi, écuyer de l’innocence, tu ne vois déferler sur les flots, du lointain profus de l’horizon, qu’un gentil moutonnement de tigres cottoneux : troupeau ami qui pousse dans tes mains ses mufles de velours…
L’offrande du monde est vive, elle se prend sans attendre ! car il n’y a pas d’autre temps patient – invention drôle des adultes – dans le vestibule du présent: don du monde, l’instant… le monde naît de la sollicitation de ton regard… Le monde, dans sa muraille de merveilles, s’élève de ton regard… Prodiges…
     Et cet univers de fastes, d’enchantements oubliés de moi adulte, accablé de parésie – préoccupé de poésie – tu en prends sur ton plaisir le temps, au calme temporaire d’une récession des eaux, de m’en glisser, d’oeil à oeil, sur l’onde d’un sourire ravi, un reflet… Quelle clarté remonte alors l’axone de ma vie, transperce les écailles de calcaire, éblouit les chambres intérieures où végétaient (mornes équations de Huyghens) de si lasses optiques … Avoir six ans! rénové, enveloppé de ta joie, être à nouveau haut comme les trois proverbiales pommes dans un monde vierge! géant, inexploré où chaque objet doit flotter dans son halo de nouveauté, éblouissant sous la canopée de son miracle… Campés aux avants d’un navire, d’un peuple, d’une pensée, d’un rêve, les faiseurs de monde ont dû connaître cette résurrection en eux de leur enfance lorsque se levait l’aube sur la terre longtemps cherchée, ou sur la réponse ardemment espérée, ou l’accomplissement de la promesse
    (C’est le même sourire porté du comble du bonheur – le même regard qu’un enfant ravi vous offre – dont je me souviens encore, après des décennies, comme émané du visage de ta soeur il avait illuminé pour moi une salle obscure : elle avait ton âge, pour la première fois je l’emmenai au cinéma… Et qu’un sourire d’enfant, reflété dans les labyrinthes et les miroirs et les corridors du temps, puisse encore, des décennies plus tard, illuminer une vie)
     Tel – éclatant, bouleversant – a aussi dû être mon propre monde à l’orée de ce tunnel où se fore une vie – orée pour moi si vite et tristement assombrie : cris, violence constante des mots, des gestes – outrance et indécence – saccage sans vergogne, négligent et bête, d’une enfance
     Alors je voudrais d’autant plus protéger chez toi ce foyer de joie de l’enfance, et qu’il t’habite longtemps, et qu’il te soit refuge intérieur vers lequel tu puisses, ta vie durant, te retourner
     (et c’est de nourrir ta joie qui fait que je ne vis pas en vain, que je m’accroche encore à ce surplomb, à ce rebord…)
     Voire je soufflerais sur les flammes de ce foyer, à les attiser, en faire un brasier, et de toi un petit Néron qui ne demanderait au monde que toujours ! toujours ! Rome flambât ! Bien sûr te gâter, quel choix fatal, impardonnable — mais comment, sans nous blesser, comment te ramener de cette trémulation orgiaque, comment imposer à cette joie insensée: l’abstraction, la connaissance brutale de sa mesure, le renoncement
     (Sinon en t’ouvrant, peut-être, cet autre espace intérieur, où le sang, aussi peut s’élever en tempête — l’art)
     Mais quoi! tu m’appelles? Tu as raison: que dérivé-je dans les espaces alors que le jeu, le jeu est in-fini ! Le jeu, le jeu si excitant! S’il n’en tenait qu’à toi le jeu durerait plus que ne dure le jour, en tout cas beaucoup plus que la fomentation en ton papa, des habituels desseins lamentables et trop tôt survenus, des adultes : rentrer à la maison, dîner, se laver, se coucher… Incompréhensible Léviathan de préoccupations subalternes !
     Alors l’instant étant précieux de notre harmonie alors, une fois encore, une fois de plus pour ta grande joie, je te laisse me plonger sous la vague, dont une fois de plus tu m’extrais, pour me porter à cette hauteur d’enfance d’où j’ai de longtemps déchu… Et derechef bisous et guilis-guilis… Ah ! si l’on pouvait jouer toujours, ah ! si l’on pouvait flamber toujours, dans ce soleil, dans cette journée belle et sèche comme un collage de Matisse, où la joie crépite dans les deux seules dimensions du temps, et de l’espace, où la flamme du temps s’est immobilisée mordorée et belle dans sa dévoration
     (et toi petit corps luisant corail fragile et ruisselant affublé de bras secs et nerveux encore mal coordonnés pour répondre aux provocations de l’eau -)
     Qui jamais ne joua avec un enfant, je lui fais peu crédit au commerce de l’âme.
     Freud l’avait remarqué : le jeu ne s’oppose pas au sérieux, le jeu s’oppose à la réalité, et les enfants qui jouent sont plus sérieux que général à la manoeuvre, que banquier aux mains d’ours mellifluentes pour les titres, que chirurgien du coeur au lendemain d’une agape (que ministre colligeant les confettis d’un vote, qu’amants resserrant leur prise pour la sortie du carrousel, que pape à l’accord de son luth)… Qui doute, qui branle le chef, qui son regard perd dans des captivations secondaires de droite ou de gauche, qu’il quitte ! Nous, gens de sens rassis, ne saurions tomber sous telle capitulation, aussi jouons et jouons-nous
Mais, savons-nous à quoi nous jouons ? D’autant passionne un jeu que s’étire à son feu un cristal ramifié de significations…
     Certainement, moi, écolier-pieds-dans-l’eau de ton innocence, joué-je à renverser la pente de la perte, à ce que le temps – sur sa flèche et ses équations et dans les alvéoles de ses invisibles exterminations -, recevrait licence et ordre de renverser son cours, d’annuler ses marques et ses amputations, et comme en s’excusant, de me remettre en mon prime élan…
     Mais toi, poisson-pilote de ce jour qui à bien des égards est le tien, jouerais-tu avec moi à un jeu si désespérement futile ? L’enjeu ne te retiendrait pas, pas un instant! tant s’en faut que la flèche du temps ne te devînt adverse: au contraire arc électrique, poussée propice qui t’enthousiasme, te porte vers de plus hautes tailles, dans le ciel, d’autres forces à éprouver, et tant de secrets pressentis à découvrir enfin dans leur pleine nudité, et d’autres jeux, d’autres parties, plus âpres, plus intenses…
     Le jeu a donc ses compartiments où nous jouons séparés. Mais il est une partie que nous jouons en accord : celle, rassurante, de ton éternité mesurée à l’envisageable de ma perte:
     tandis que le fort-da de la vague me congédie au règne des choses périssables (d’où tu as la puissance de me rappeler, car ma disparition laisserait pour l’heure dans ta vie une béance trop terrifiante), surplombant la dévastation marine tu demeures toi, petit géant d’orgueil natif, hors d’atteinte du dôme des mouvantes incertitudes… A cette confusion bleue qui répand autour de toi ses muscles couloeuvrins, grouillement réptilien imbu de nuit et entrefilé d’un long seul ru de lumière, c’est à peine si ton ombre frissonne
     (de toutes façons tu n’aimes pas ton ombre, qui aime ce sombre rappel de notre obscure assignation emmi les choses?)
     Et ainsi jouons-nous la scène de ce jour où, trop fatigué, le monstre de guilis ne resurgira plus de la vague ; ce jour où t’échoiera, de ce monde, la charge de merveilles, de maux et d’effrois. Où tu te sauras plus grand que la vague, mais moins grand que le ciel. Nous jouons au jour de ma mort. Au retentissement des conques de la mort dans l’idée creuse de la mer, sous le ciel impartial de l’été
     J’accepte, sous ton commandement, de passer, pour que tu puisses jouir, au delà de moi, de la beauté de cette grève, du gonflement de l’esprit des eaux, et du murmure, empli des craquements prescients de la fin des choses, du ressac… (Banquier secret du jeu, par mon labeur et par ma vie je le finance à fonds perdus)
     Mais nous répétons inlassablement aussi cette certitude plus sacrée encore, cette nécessité de logique: qu’au « couic » de ma corde un jour pincée par une dernière Parque botoxée aux ongles trop peints, demeurera pour toi cette autre fluence, la bienveillante la maternelle… Marée sans fond ni condition qui baigna de son lait d’étoile notre big bang placentaire (trou noir où la raison déroute), et nous accompagne de bon et de mauvais aloi jusqu’à l’immersion aux fonts derniers… Jusqu’au Mystère… Hommes orgueilleux et ombrageux! qui à votre dernière seconde appellerez votre mère !
     (Je ne sais si les femmes, porteuses de l’ovaire, éprouvent aussi cette angoisse mortelle du fruit au moment de tomber ; peut-être le mâle est-il dès avant détaché du grand tronc)
     Pour l’heure la marée maternelle s’épanche pour toi d’une présence attentive, vêtue d’un sari, sur la plage… Et pour l’heure nous ne voulons pas que tu saches : qu’il te faudra passer aussi sous la vague trouble, où rien n’est certain, ni le bien, ni le mal, ni le triomphe final des gentils, ni le sens à donner à cette catastrophe sans fin déroulée ; et que parfois continuer à vivre n’est plus qu’un instinct sans ardeur ; et que pour toi aussi ce monde n’aura qu’un temps; et que le temps, en vrai, est sans retour
     (Il n’est pas nécessaire que tu saches — mais dans ce palais d’écume sans cesse changeant qu’est une personne, dans le caillebotis de strates, de trames enchevêtrées, dans la complexion desquelles nous te voyons t’édifier, et où nous ne pouvons, de-ci, de-là, qu’ajouter un motif (qui peut cependant conférer sa marque, faste ou fatidique, au tissage), nous tâchons d’emblasonner ton étoffe de telle constellation de hiéroglyphes que s’en révèlerait décisive, au péril d’un évènement, la propitiation)
     En ce jour privilégié de notre jeu, je veux retenir et le temps amer et la ruée tragique, et dérisoire, du monde — je, gardien paramort qui sur son seul chef emmêle les serpents de l’écume et la foudre… A qui la reconnaît, dans toutes les anfractuosités du ciel et de la mer, l’astic à mille têtes proclame la Dame du Couchant… Mais puisse t-elle respecter les termes naturels: qu’Elle m’approche, et non de toi! Qu’Elle m’enveloppe à Ses termes, mais puisse-t-Elle être assez lente, à Son dessein, la Sinueuse, l’Enveloppante, pour qu’avant l’éclosion en moi de Son bouquet final de corruption notre soûl ayons eu de jeux et de banquets à l’entour des tables du monde (tables des phénomènes, tables de connaissance et de beauté, tables infinies des pensées et des formes, puissè-je avec toi en goûter les prémices et ta joie), et de notre amitié, et de notre continuisanguinité dont s’animent sur toi les images de mon enfance —, et que ma destruction soit assez lente et fleurie que j’assiste, en tel pendant qu’y assigna l’ordre des choses, à la collation lente des grades de ta vie
     Cependant le ciel pèse d’un bleu plus pressant et le vent, peut-être ravi vers de plus claires longitudes, semble se désintéresser du jeu. Les vagues étant trop molles à ton goût, tu entreprends de stimuler cet univers regrettablement léthargiques par de grands moulinets de tes bras — petit Shiva recréant ce théâtre, qui t’a tant plu, de confusion et d’énergie flagrante, et t’entourant d’une noria : arc de gouttes d’eau d’un côté s’élevant vers la transverbération à la rencontre plus haute des derniers rais de lumière, de l’autre retombant et mourant à leurs formes après une dernière grimace solitaire, liquide, de regret d’avoir été si fugaces
     Si l’attirail de la mer nous manque, qu’à nous ne tienne d’imaginer que ces médiocres renflements de baignoire impotente sont des montagnes d’eau ! que l’équilibre n’y saurait sursoir ! que nos cris ne font que se confondre avec les broiements de l’océan furieux s’abattant sur cette grève et faisant voler le sable par grands paquets mous, et les varechs, et les coques de naufrages affreux, et les phoques hurlants arrachés de banquises indicibles! Et moi je partirais arraché du confort de la terre, inexorablement happé dans la succion du maëlstrom affamé!… si ta main héroïque ne me secourait une fois de plus… Si in-extremis tu ne me sauvais d’une fin indescriptible de hachis tournoyant, exposé à la voracité des grands requins blancs!
     Que le jeu soit léger pour ses derniers moments, pur et clair dans son dernier bouillon — que ses symboles ne pèsent plus, à la balance du sens, qu’une poignée de petits poissons d’argent, que sequins d’écailles, que tremblantes inscriptions, reflets changeants aux mi-fonds glauques des eaux… Qui se doivent capturer dans leur agile glissement, avant que ne s’en désagrègent les pleins et déliés et que la vive signifiance ne s’en éparpille, poudre légère…
     Et ainsi avons-nous joué, père et fils, tourbillons d’eau et de sable, têtes creuses, atomes de joie – l’un, poussière, et l’esprit comme une luminosité oblique sourdant quelque part de quelle échappée de quel spin de quel électron, lui, né en partie, tel qu’il y paraît, de la même poussière animée de l’autre… Et si frêle ce qui nous lie imparfait ténu sous le soleil des phénomènes assignables et fixes tandis que nous, devrons tomber, pétale après pétale, comme la rose n’est plus, mon petit chéri de chair périssable (et je sais en moi le palais de vent et d’eau où tournoient dans l’intime, comme deux mystères liés, comme deux masques de la même incertitude, vie et mort): deux humains c’est-à-dire: deux colosses de nuées parmi les choses c’est-à-dire: deux souffles éperdus au point de fuite de leur perte
     Cependant le soir s’approche, les vagues bien qu’amoindries prennent un goût de tisane légèrement amère, c’est à croire qu’elles songeraient à réclamer leur dû à l’issue d’un si beau jour, et je n’ai besogne de les combler d’une livre de chair… D’ailleurs leur roulement s’est sans qu’il nous parût cristallisé de raideur frigide, et tu frissonnes, tout piqueté de froid… L’élastique du jeu nous l’avons tendu jusqu’à ne plus pouvoir, mon petit chéri, et il faut savoir rompre les rangs
     Alors malgré tes protestations hop! sur les épaules, et à l’abri sur le sable le petit fardeau criaillant, bien vite consolé par maman et retogé d’une serviette « Paw Patrol »…
     Car la berge est clémente et douce et nous tournons d’un coup le dos au grand lac désintéressé de nous, obscurci de pensées nocturnes qui ne nous concernent plus (quelques pêcheurs espacés, vigies du soir parfaitement immobiles, tentent d’en capter le secret par le truchement nerveux d’indiscernables filins)
     Et certes il faut ranger les moules à châteaux et les pelles qui creusent les belles douves, mais dans l’air doré et doux le tableau – l’avez-vous remarqué, amis, amis de la lumière de l’aube et du couchant, esprits de l’eau et de la clarté, amis à qui je parle qui me lisez et qui nous avez regardé jouer ? – le tableau d’un instant heureux s’illustre d’éternité: pour ces heures insignes et futiles, il nous semblera qu’il aura valu d’avoir été.
     Familles, vous l’avez tous connu ce cortège comblé où le soir se résout: on abandonne le couchant derrière soi, les pas sont heureusement las; sur l’esplanade de graminées remises à la mansuétude du vent et de la rosée les silhouettes éparses d’autres groupes attardés, arrondis de besaces et pointus de parasols, se détachent dans l’arrière-fond des dunes, – et tous remontent laborieusement la longue plage, en chenilles processionnaires composées d’un nombre varié de segments — un membre divague sur le terrain grignoté d’ombres, on essaye de garder les enfants propres mais le petit n’a de cesse de se rouler dans le sable — jusqu’au point où les chenilles tâtillonnes s’extraient du crépuscule et convergent vers le parking où, dans le contact avec le plastique et le métal des véhicules, sommées de reprendre leur consistance quotidienne sont les créatures légères de la journée, les êtres de vent et d’eau qui s’étaient crus greffés au bleu du ciel — et de revêtir, pour prendre le volant, la morne casaque de l’ordinaire
     (on aura encore la ressource de rouler lentement sur la digue entre les eaux jumelles, de s’enivrer une dernière fois du sel, d’envier l’accointance des flamands et des cygnes, des chevaliers, avec le menu gibier des eaux pourpres, et ces ombres tutélaires qui lentement se lèvent d’entre les salicornes pour prendre possession de la nuit)
     Il s’évidence que des esprits anciens sont résidents de ces lieux, et qu’il les leur faut restituer à l’abolition vespérale, à la tombée de rideau des affairements diurnes (étaient-elles donc totalement inanes ces grandes intuitions humaines, décapées par la modernité, ces magies arasées de Raison ?)
     Dans la distance et le soir les petits bâtonnets noirâtres qui figurent les pêcheurs espacent la semblance, irrégulière et vestigiale, d’un propylée antique (entre leurs colonnes rongées de temps et de nuit rampent et se condensent des ombres diffuses) ; les pêcheurs, devenus êtres intermédiaires, à cheval entre la terre et l’eau, entre le présent et le passé – le visible et l’invisible – à demi confondus eux-mêmes dans l’attrition des dernières lueurs — qu’entendent-ils ces commissaires de la nuit? Quels sels tisonnent-ils aux flammes dernières de l’océan? Et quels secrets leur exhale la bouche ronde des poissons?
     Mais – s’il fût jamais – l’instant propice et vacillant d’une révélation est déjà passé: sombrent aussi les hommes de poisson, absorbés par l’effacement – signes désormais réunis à l’indistinct de leur objet
     Le parking, tête de pont de l’envahissement l’humain, ne renferme plus que du vide dans son enclos irrégulier et incertain, sauf pour, émané ici où là de l’obscurité du sable humide, le halo géométrique de quelque véhicule abandonné à l’enlisement (des campeurs illégaux doivent être quelque part immolés à l’obscurité, tentes et corps et biens, hors d’atteinte de la maréchaussée sinon de la marée)
    Dans cette désertion la vieille grève latine, dans sa robe de safran, de garance, dans ses relents de garum réveillés par l’humidité du soir (nous sommes entre mer et l’embouchure d’un fleuve tumultueux) occupe tout l’espace de lune blafard de sa présence luminescente, femelle, hantée
     Et la vision est presque perdue ? Mais qui sait tendre la terce oreille entend que des voix naissent sur la basse rive à l’émulsion de l’écume et du sable: échos de voix anciennes, apaisantes et tranquilles, à qui l’on se confierait comme à celles des fantômes à l’heure où se perdent les ombres d’hommes dans les ombres des dunes
     Voix de centurions lotis au soir de la carrière, conversant à la brune sur le rivage pacifié – voix d’ingénieurs militaires et civils – voix d’arpenteurs municipaux – architectes mandés d’outre-montagnes — villégiataires sybarites portés à dos d’hommes, délirant à la recherche de tellines — mareyeurs paludiers aux coquilles ayant conquis leurs farouches vainqueurs – marins-salants —: ouvriers de deux mille ans défunts dont l’industrie fit ce monde d’eau et de sel,
     Oyez ici notre reconnaissance vive!
     Claque! la dernière portière – c’est la nôtre -, la lunette arrière s’éclabousse d’un bouquet attardé de lucioles nostalgiques, et nous laissons derrière nous à leur concert fantômatique, à leur paix, à leur saturnale, les esprits du passé
     L’attention est requise du présent, car il faut conduire sur une jetée entre deux eaux, à la rencontre du fleuve qui dans la nuit roule ses eaux descendues aussi du souvenir, d’une antique capitale
     Avant la largesse des eaux fluviales irascibles la route de mer s’incurve et tourne devant le portail où sont les chevaux blancs
Autour de nous dans les marais se consomment par milliers les noces grouillantes de la vie giboyeuse d’écaille et des becs et plumes prédatrices, mais nous n’en discernons plus rien
     De plusieurs vérités pressenties d’ailleurs ne subsiste bientôt plus que la perte, absorbée en goutte de lumière noire, au point focal du rétroviseur
     et dans l’habitacle saturé de sel, les peaux délicieusement odoriférantes, cuites d’iode et de soleil
     (et parfumées de clémentines et de cookies au chocolat)
     A notre rebours des condensats de brume noire descendent vers la mer:
Les moutons laineux du temps descendent paître vers la rive nostalgique
     Notre mémoire comme la mer s’ourle déjà d’une écume qui ne lui est pas propre: la vague à sa lèvre nous aura sussuré son secret, et instillé le goût sauvage d’un air libre, chargé de mer, paradé de chevaux sauvages et poinçonné de flamands roses
Et la conscience se découvre ouverte jusqu’aux étoiles du ciel
     Nacelle confondue à la substance, mais humblement, de l’indifférent Lécheur de Siècles
     (Et le massif de la nostalgie, dégagé de ses scories et des ses adventices, nous apparaît dans son essentialité de clé-de-voûte, homologue de l’arc de vie et de mort — partage — entre les eaux, confluence, crête — entre lumière de ténèbres et ténèbres de lumière)
     Peut-être n’étions-nous que des masques peints, sur un horizon en lambeaux de papiers collés
     Et nous passerons, mais non ces gestes que nous avons scellés, ces instants que nous avons signés, sertis parmi les écritures scintillante du ciel inaltérable
     Ne passeront pas
     Ni tes bras qui enserraient l’horizon, ni ton rire clair vainqueur de l’arc de l’instant, ni l’immense innocence de ta petite poitrine, pour qui toute la mer n’est de trop
     Il est dit-on dans les grands fonds des poissons qui transportent avec eux leur espoir sous la forme d’une lanterne, appendice constamment balancé au devant de leux yeux, et dont la perte tragique les conduirait à une obscurité sans retour
     Toi qui es si petit, toi qui as besoin de moi, tu es cette lumière que je porte et que je chéris tout en la suivant
     J’espère que le jour où, après un dernier round de bisous et de guilis guilis, viendra la vague finale, l’essentielle, la très grande, tu n’auras plus besoin de moi
     et je pourrai me laisserai couler dans les grands fonds sans retour
     Pour ce jour, j’aurais aimé laisser là haut une lumière pour toi sur les eaux – à tout le moins le legs d’une luminosité, d’un sillage, d’une chevelure de comète, du clignotement, quand bien même lointain, intermittent, d’un phare
     mais je n’en ai pas trouvé
     Il te reviendra de continuer à chercher

     (Dans cette tuerie répétée et hilare, jamais je n’ai douté de son amour)

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Coronablog 3 – La paix… La mort ! La paix !

Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura!


On ne se retrouve pas seul au fond de la souricière: on y parvient accompagné de ce personnage peu sûr et agaçant, auquel on préfère en général ne pas penser: soi-même.
Pour moi la souricière fut le domicile solitaire dont la porte, au soir du confinement, s’est refermée sur moi. Mes conditions n’étaient objectivement pas trop pénibles : frondaisons d’arbres aux fenêtres, chants d’oiseaux, possibilité de sortir s’aérer dans une forêt proche, de courir dans un parc et, en ersatz de vie sociale, des heures quotidiennes de communications professionnelles, obligatoires mais bienvenues.
Pourtant j’ai commencé immédiatement à spiraler vers le bas. J’utilise ce verbe « spiraler » pour figurer ce que je ressentais: une chute, morale, vers un fonds indéterminé de profondeur inconnue, accompagnée de pensées tournoyantes, illinéaires, incohérentes et impossibles à suivre si ce n’est dans leur direction globale qui était d’aller toujours plus vers le bas (le bas conventionnel de la dégradation, mais peut-être existe-t-il des cultures où l’on s’élèverait vers un ciel qui serait celui du malheur et et du désordonné ?), vers la perte de tout horizon et de toute perspective. Après le premier traumatisme de la fermeture brutale des frontières (l’Union Européenne, soixante fois confirmée depuis sa fondation, et en une nuit défaite, déchirée comme une feuille de papier derrière laquelle il n’y avait rien) c’était le vol par lequel je devais retrouver mon fils qui était annulé: les lignes aériennes disparaissaient des écrans, retombaient caduques dans l’oubli de l’océan des données. Les compagnies aériennes, essaims fragiles d’oiseaux de fer frappés en plein vol d’un poing immense, n’allaient-elles pas toutes s’écrouler ? Je ne savais quand je reverrais ma famille, ni si je les reverrais. Les produits les plus élémentaires commençaient à laisser place à de grands trous dans les linéaires des supermarchés, l’impossible devenait possible, y-compris moi-même tomber malade, peut-être gravement malade, sans avoir revu mon petit garçon (comme Le Docteur Jivago, ai-je pensé, et cette idée m’a fait commander le livre dont la lecture passionnante me soutiendra plus tard lors de ma quarantaine dans les bois). La privation des habitudes et des relations humaines laissait ces sombres idées s’installer, sans que la fréquentation quotidienne de la routine et de la banalité puisse remplir son office de contrôle et de rappel au réel. Ma confusion s’aggravait : une fois mes heures de télétravail faites – et correctement faites, je dois dire, car je me retrouvais de la paix dans l’accomplissement des tâches professionnelles qui me replaçaient dans ma fonction de rouage de la machinerie sociale, et me procuraient l’évidence que cette machinerie existait encore, tournait encore – une fois ces heures achevées il m’était impossible de me concentrer. J’oubliais tout, et dix fois par jour je perdais : mes lunettes, mon téléphone, mes vêtements… Je me rendais dans des pièces pour y réaliser que je ne savais plus ce que je venais y chercher… La nuit, des cauchemars… Et sur tout, la résille de l’angoisse s’appesantissant…
Une psychiatre avec qui j’ai parlé plus tard a rapproché cette rapide détérioration de mon état mental, de mes moments passés de dépressions – une première fois lorsque j’avais 20 ans, une autre fois à 30 ans – les anciennes fêlures se réveillant ; le fait que je n’aie même pas pensé à faire ce lien témoigne d’à quel point je vivais dans le présent !
(Là se trouve d’ailleurs l’une des dimensions traumatiques du confinement, peut-être même sa principale : la collision entre des organismes, des organisations, complexes, porteurs de leurs histoires stratifiées, de leurs relations multiples, de leurs objets d’action ou d’étude ou d’intervention, de leurs appétences de leurs dynamismes tendus vers des fins propres (je parle de nous, êtres humains, vivants, mais aussi de nos institutions), leur collision soudaine donc avec une présentification, une pétrification instantanée, presque universelle, de toutes choses : abolition des projets, des travaux, des fréquentations, des retrouvailles, des habitudes… Une immédiateté généralisée et sans espoir qui brise toute évolution et obère tout d’une fois le sens patiemment conféré à nos vies…)
Et puis les échos et les grincements d’un monde en train de s’arrêter sur ses rails emplissaient de plus en plus la double souricière de mon appartement et de ma tête. Qui n’a pas ressenti que tout le confort par lequel nous pouvions nous prémunir contre l’évènement était devenu moralement poreux au surcroit de misère s’abattant sur une planète presque entièrement connectée ? Des décomptes macabres quotidiens, des conflits civils acerbes, des inégalités explosives, des populations pauvres mises en demeure de choisir entre la faim et la maladie… Autant de fléaux promus à la notoriété universelle par les réseaux d’information, autant de malheurs s’immisçant en nous et fracturant de leurs ombres notre psyché… Si les anthropologues et les éthologues ont raison lorsqu’ils croient pouvoir isoler une empathie animale, native, qui nous fait nous mettre spontanément à la place des autres membres de l’espèce et nous fait nous ressentir de leurs vicissitudes, voire nous poussera à leur porter secours au prix éventuel de notre propre conservation, alors l’énorme caisse de résonance des media sollicitait cette faculté d’empathie (qui a quand même l’air très variable selon les individus et les sociétés) à outrance, jusqu’à la saturation. Fermer les écrans, couper l’internet, n’étaient plus des solutions praticables, quand ces écrans étaient aussi les dernières lucarnes ouvertes sur le monde extérieur, et les médiateurs salutaires des derniers liens humains …
Les nouvelles des parents et des amis se faisaient également préoccupantes: qui présentait au virus tous les facteurs de vulnérabilité par l’âge et les maladies passées ; qui plus âgé encore était à l’hôpital en pleine pandémie au chevet de sa conjointe accidentée, dans une île d’où il était devenu impossible de repartir ; qui était chez soi à Paris, contaminée et dans l’expectative de son évolution de santé ; qui également touchée par le virus, bien plus durement, enchaînait les complications adventices ; qui, hospitalisé, ne donnait plus de nouvelles ; qui testé négatif était pourtant en proie à d’horribles quintes de toux ; qui bloqué chez soi en Italie du Nord voyait la situation alentour se développer « comme dans un film d’horreur »…
(les amis qui seraient perdus ne le seraient finalement pas du fait de la maladie)
Et moi, corps interdit de déplacements, je me retrouvais perclus comme un Bernard Lhermite au milieu de sa coquille, agissant et parlant et m’informant au moyen d’extensions électroniques qui en retour me communiquaient une part des maux éprouvés par mes connaissances atteintes par la maladie, et les convulsions d’un monde arrêté dans sa course (course déjà désastreuse avant la pandémie).
La traversée des jours devenait irréelle et nébuleuse, colorée de morbidité, de projections accablantes et d’incertitude. Paradoxalement, une tension permanente me donnait l’impression d’un niveau inhabituel d’énergie – mais accompagné de maux de têtes constants. Une tachycardie tenace, qui ne me laissait de répit que lorsque j’étais absorbé dans mes activités professionnelles en ligne, m’obligeait à de fréquents exercices de respiration et de relaxation pour essayer d’endiguer l’emballement inexorable de mon coeur ; je parvenais à grand peine à écrêter les plus désagréables accélérations.
Si des médecins me lisent ils poseront sans doute les mots justes sur cet ensemble de manifestations, et le diagnostic sans doute évident et banal devant leur être associé.
Comme le Dante du début de la Divine Comédie j’étais, au milieu du chemin de la vie, perdu dans une forêt de sombre effroi; et la forêt intérieure s’hybridait à cette autre forêt de sortilèges dans laquelle nous nous compromettons tous, nous nous livrons, sans savoir si nous ne devenons pas peu à peu ses victimes charmées et consentantes, voire pour finir, les greffons, les excroissances, nourris de sa sève et participant de ses structures, de cette forêt qui nous engloutit. Bien sûr je pense à l’infinie forêt profuse d’internet.
Comme l’animal dans la forêt matérielle qui le nourrit (ou le mange), nous ne retenons, de l’intense afflux des signes, que ceux qui « nous parlent », nous promettent ou nous inquiètent… Mais comme pour l’animal, cette sélection, en soi imparfaite, suppose l’immersion, au moins partielle, dans d’immenses quantités d’informations, de sollicitations…
Comme pour vous, durant le confinement, les heures passées dans le monde reconstitué des écrans se sont multipliées comme les pétales d’une fleur capiteuse dans un milieu propice. Dans la solitude, un flot d’images bleutées glissaient de l’écran de mon ordinateur sur mes rétines. Le plus souvent, j’absorbais distraitement le flux vaguement instructif des images du monde. Mais emmi celui-ci, de tout ce qui circulait à ce moment là, un jour quelque chose m’a particulièrement frappé: un documentaire de Skynews, tourné dans un hôpital lombard en ce premier acte du covid19 en Europe, quand on n’arrivait même pas à croire à ce qu’il se passait: le bouclage total de la plus grande région industrielle d’Italie, l’horreur des hôpitaux débordés, les milliers de morts en quelques dizaines de jours… Le documentaire, tourné dans l’un de ces hôpitaux en première ligne de la crise, et portait sur l’affreuse létalité du virus en Lombardie, et sa mutation pour toucher des gens de plus en plus jeunes… Y étaient montrées les chairs indécentes, flaccides, passives et mûres, des malades en réanimation, échoués sur les lits des soins intensifs, intubés, nourris, insufflés, abandonnés sans réponses à des mains professionnelles, précises, qui les retournaient toutes les 6 heures, comme on retourne une baleine flasque échouée sur un banc de sable… Durant les quelques jours de tournages, disait la voix off, seule une personne était revenue vivante de ce séjour des mort-vivants. C’était terrifiant, et toute la soirée et le jour suivant la fin d’après-midi où j’avais visionné le documentaire, je restais hanté par les scènes vues. Effroi d’un mal mortel se propageant invisible, images dressées lugubres, ataviques, des grandes pestes du Moyen-Âge, de la grippe espagnole… Mais au delà, c’était l’ambivalence de ma propre réaction qui me faisait le plus peur: logée dans l’angoisse de la mort, mêlée à elle comme un subtil distillat de poison, j’éprouvais en effet la secrète mais très profonde envie d’être l’un de ces corps au yeux mi clos, affranchis du souci, et qu’un ballet de masques a délégation de faire vivre, d’alimenter… Enfin ne plus avoir à résister, à s’efforcer… S’en remettre au destin, qui vous retourne toutes les six heures… Et que plus aucune issue ne dépende de votre lutte ou de votre volonté… Appel secret du repos définitif, abandon à la défaite inéluctable – secrète convoitise de la mort…

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Braque

Georges Braque OiseauLa couleur en haut de la dune !
La couleur que nous avons cherchée.
Le chemin a été plus long ou plus court, c’est selon. Les véhicules abandonnés dérivent dans les clairière de l’arrière, compagnons des pensées oubliées du soir.
Bien peu ne pèse, dès lors.

En haut de la dune s’amasse un grand oiseau mervillon. Ses ailes effilées comme des haches barbares, soupèsent des galettes de ciel cramoisies, cuivrées et rondes comme des cymbales
(la peinture, congère de matière sombre, quasi fécale, où scintillent des escarbilles comme des étoiles filantes — écharpe les ailes en longs délinéaments qui s’enfoncent dans la splendeur du couchant);
le bec est tendu comme la flèche de l’espoir, sec comme une agonie, ivre comme la liberté; l’oeil, panique ou inexorable, n’est qu’une bille, incertain comme peuvent l’être les minéraux reclus dans leur mutisme.
(Silence et paix sur l’horizon, comme la nuit où circulèrent les B29, Enola Gay)

L’océan tranche la nuit écarlate de son fil imperceptiblement sinueux et avec la lune immense se comble la vision du songeur sur le divan. Les  espèces sont massives qui se rencontrent, et immiscibles ne laissent de place qu’à l’écartèlement.

Plus rien ne pèse, dès lors. C’est un grand fardeau qui nous est retranché.
Le chemin aurait pu être plus long; il ne se mesure que de lui même.
Un vieil homme, en haut de la dune, se dévêt devant l’océan; il décide d’entrer dans la demande de l’horizon.
Il reconnaît que ce fut sa plus constante passion.

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Mort !

Norval Morrisseau, Flowers and BirdsIl n’est jamais trop tard pour bien faire et je découvre, nel mezzo del cammin di nostra vita, l’admirable dernier poème de Paul Verlaine, Mort ! Souvent la dernière oeuvre d’un poète est superbe : il ne parlera plus de la beauté des fleurs, de la bonté des dames — le temps est venu des grandes sommations. Le verbe se détrame, s’estompe et devient l’horizon ; les derniers effets soulignent une absence finale.
Dans cet ultime chant  Verlainien je trouve avec surprise quelques échos de Saint-John Perse qui ne faisait que naître ; ce pourquoi je ne puis me retenir de faire figurer, en-dessous, le dernier chant Persien.

MORT !
Paul Verlaine

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !

(Décembre 1895)

 

NOCTURNE
Saint-John Perse

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon.

(1971)

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Fiacre

Bela Tarr, Le Cheval de TurinLe cheval est fourbu, et la route est longue. Quelle étrange diligence ! Le cocher semble avoir perdu le sens, et c’est le cheval qui reconnaît — avec un peu de chance — les étapes de son trajet. C’est très erratique. Parfois la voiture s’arrête presque précisément là où on l’attendait ; et parfois elle ne se soucie plus de marquer l’étape  — une grappe de chapeaux , à l’auberge où elle avait coutume, voit s’éloigner sur les chemins meshaignes le cul  brinquebalant de son espoir. Parfois encore, saisie dans un mouvement immobile, la diligence stagne durant des heures dans la campagne bruineuse, entre deux fondrières et un boqueteau délavé ; l’homme et la bête présentent alors le même oeil hébété et vitreux, qui ne reflète que le paysage indifférent. (Une campagne bête comme un décor de théâtre : trois champs accrochés à un ciel détrempé.)
Si l’on s’avise de lui demander la cause de ce comportement singulier, le cocher vous regarde du point de vue de Sirius, et se lance dans une dénonciation confuse de l’éloignement croissant des choses, de distances devenues proprement ahurissantes, entre des points qu’on reliait autrefois à la volée sans avoir le temps de dire ouf, et de l’espace, oui monsieur de l’espace même, qui s’étire, qui s’étire sans cesse, au point que les gens seront bientôt tous isolés, sans que jamais plus on ait la joie de dire bonjour au voisin, le voisin qui dans notre enfance occupait l’autre côté de la route, et qu’il suffisait presque, oui, chose complètement incroyable, qu’il suffisait presque de tendre le bras pour toucher, si on le voulait, et pour sentir sous l’étoffe de la manche son bras de chair et d’os, au voisin, et pareil qu’on pouvait caresser la joue d’un nourrisson qu’on vous montrait, de la demeure d’à côté, oui ces choses là arrivaient tout le temps, on se montrait les nourrissons, on se touchait le bras ou l’épaule, la main, avant que les distances ne deviennent si monstrueuses, avant que les villages, les hameaux, et dans les hameaux les maisons, dans les maisons leurs différents recoins, ne fussent séparés par des éloignements effroyables, au point, Monsieur, qu’on peut se demander si chacun n’en viendra pas à vivre tout seul… C’est jusqu’au ciel qui se vide, on le voit bien la nuit, qu’il y a plus de noir entre les loupiotes tremblotantes, et qu’elles sont plus pâles, plus lointaines, on ne reconnaît pas les constellations tellement elles se sont distendues, à toute vitesse, et c’est presque pire chaque nuit, même la lune… Et les mots, Monsieur ! N’avez-vous pas remarqué comme les mots se raréfient, asphyxiés par tant d’espace ? C’est à croire qu’ils sont tombés en grand nombre dans le vide, engloutis dans les fissures ouvertes entre les choses… On n’utilise plus que très peu de mots. On sent bien parfois des bourgeonnements, des envies, des pusillanimités de la phrase, mais tout retombe: on n’a plus besoin de tant de mots quand les distances sont devenues si grandes. Ils doivent être gisant dans quelque bas-fossé, exténués, les mots, tombés comme des oiseaux morts. On se cherche, là où qu’ils étaient, en vain. Pour le reste on croit remuer ciel et terre, mais c’est avec une langue carrée — alors à quoi bon.
Et puis il fait si froid. Si froid, de plus en plus froid, sur ces chemins. Pour tout vous dire, Monsieur, c’est comme si là aussi, à l’intérieur, sous la poitrine, l’espace noir et glacé s’était aussi insinué. Oui comme si les espaces froids du ciel s’encadraient désormais à l’intérieur de nous ; vous ne sentez pas cette béance, Monsieur ? Si ça continue on finira tous écartelés entre les quatre points cardinaux… À moins que — vous croyez qu’on se rapproche d’autre chose ?

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Le gai bégaiement

Avant que je ne me livre à certaine expérience sonore (c’était sur le flanc d’une écurie de chevaux blancs, et dans le mitan d’un soleil purulent de moustiques), je ne m’étais jamais attardé sur le mot « bégaiement ».  Il me hante depuis, au titre de la richesse de son éventail sémantique : bée, gai, ment… Et gaiement… Et beg… Une tripotée, une quadripotée même, de mots qui se renient et se tirent la bourre… Et l’imprégnation de gaieté là-dessus, pour démentir tout le calvaire — qu’on imagine —, du bègue… Le bègue, celui qui beg, vous savez, au bas de votre immeuble ! Celui qui vous quémande le sens : il croit que vous le commandez, vous, le sens !

Et puis vous jonglez si facilement, si aveuglément, avec le temps : votre langage comme une présomption de l’esprit, disait le poète, s’établit sur les trois saisons de l’être. Mais le bègue, lui, le bègue ni le beggar ni le poète (enfin les autres poètes) ne peuvent s’expliquer que les mots, les mots ! les mots ! se conservent identiques, alors que l’être, déjà, n’est plus ! N’est plus que le flux enfui, et que les mots soudain sont vains ! Et ce n’est encore là que l’une des myriapodes de raisons qui font que le langage achoppe, que le langage ne peut dire !

C’est lui qui a raison le bègue, c’est lui qui est devant le mur infranchissable de la vérité.

Enfin dans le bégaiement, subi ou librement emprunté, je ne puis m’empêcher de penser qu’il entre une pure fascination pour la répétition : que le bégaiement c’est le hoquet et le sanglot de la pulsion de mort. Le bègue se rend compte qu’il tire la mort dans le chariot du langage, qu’il s’évertue en vain à vouloir s’échapper sur le chemin de sa langue, mais que pas plus il ne s’échappera, que l’Achille qui bégaie sa fuite inutile devant la tortue.

Alors béez, les gais beggars. Trinch est le gai savoir, il est monosyllabe. Trinch ! TRINCH !

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In fair no

Alexandre Suzana Their truth my damnation

Une forêt ossifiée par le froid ; sur les crêtes noires, des phalanges squelettiques pointent et grattent un ciel sans profondeur. Un occulte signal déclenche l’égaillement, excentrique et rapide, de très vieux hommes voûtés, chenus, en laisse tirés par des chiens variés en tailles et couleurs ;
ça n’a duré qu’un instant, il n’y a plus personne.

Des collines s’arrondissent sous les pas, vous dissimulant d’où vous venez et où vous allez. Des projecteurs vous perforent le regard, aucun insecte pour s’ébattre dans leur lumière raréfiée. Il faut traverser une eau noire et puante, qui siffle sur des piques de glace.

Enfin au point le plus profond
Vide le lieu, supposé foyer de la connivence
Vieux hommes quel  secret triste  obscurcissent vos yeux ?

(Tu portes en toi ta mort)

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Troy Davis — Conscience universelle

Lorsque Troy Davis est tué, c’est moi qui meurs. Ainsi sa mort est redoutable. Lorsque je vis, c’est Troy Davis qui vit. Ainsi sa mort n’est rien. Un jour je passerai aussi, dans des circonstances sans doute plus obscures, mais peu importe : la conscience se survivra à travers les myriades ; ma mort ne sera rien. Un homme est tous les hommes, il n’est lui-même qu’à la faveur d’une illusion, que dénonce Pascal dans son Discours sur la Condition des Grands : un aveuglement né de tempêtes, dans des langes de buées et de nuages… Il n’y a pas de preuve. Le chamane sait cela, qui se dépouille de soi-même pour entrer dans la condition d’autres êtres. Et le psychanalyste, qui entreperçoit l’être dans le  jeu infini des miroirs, des paravents. Et aussi l’écrivain, disciple du chamane dans la métempsychose entre les consciences. Qui ne s’est jamais réveillé Autre ?  Aucune flamme n’est unique, mais pourtant, Troy Davis, la tristesse nous accable de son épais manteau.

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Entre les mots

     Langue, pensée : plus n’errerez ! Marc-Aurèle prône dans son cahier d’exercices spirituels — cahier baptisé Pensées pour moi-même par la postérité — un usage dirigé et utile, lucide, de nos pensées… Exercice mental qui n’est pas sans similitude avec l’exercice de la méditation…

       » Il faut donc éviter d’embrasser, dans l’enchaînement de tes idées, ce qui est aventureux et vain, et beaucoup plus encore ce qui est superflu et pernicieux . Il faut t’habituer à n’avoir que les seules idées à propos desquelles, si on te demandait soudain : « A quoi penses-tu maintenant? » tu puisses incontinent répondre avec franchise : « A ceci et à cela . » De cette façon, on pourrait voir aussitôt et avec évidence, que tout en toi est simple, bienveillant, digne d’un être sociable, indifférent aux idées de volupté ou, pour tout dire en un mot, de jouissances ; insensible encore à la haine, à l’envie, à la défiance et à toute autre passion dont tu rougirais, s’il fallait avouer que ton esprit la possède « , nous enjoint le bon Empereur…

     Je me repose à cette idée d’une pensée linéaire, signe pur déposé sur un fond clair et tranquille, nuée nulle au lointain et pas un trouble au profond ni au proche. Mais en vérité, il faut savoir espacer les mots, pour que puisse transparaître et naître l’événement, venu de leurs interstices… Notre participation n’est pas requise : notre convoitise sourde suffit à pincer les cordes de silence, entre les mots !

      Une ondulation, l’ombre de la beauté, un fin plissement de la lacune, suffiraient bien sûr à notre joie demeurée souveraine ; hélas ! dans l’événement percent la peur, l’angoisse, la tenaille menaçante de l’angoisse ! C’est nous que ce bouquet regarde : l’espace de vie, entre les mots, est aussi l’espace de notre mort.

(sur Marc-Aurèle et le stoïcisme, voir le précieux livre  de Pierre Hadot, La Citadelle Intérieure)

(Une pensée subreptice et corollaire : le Dieu en nous, depuis Marc-Aurèle, depuis le stoïcisme, et jusqu’au XIXème siècle peut-être, c’était la Raison… Désormais, sauf erreur de ma part un espèce de vitalisme, récemment new-agisé, l’a remplacée, et le Dieu serait le désir, la vie, l’impulsion… Ce changement de paradigme légitime bien des choses, et pourrait contribuer à expliquer notre époque…)

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