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Coronablog 3 – La paix… La mort ! La paix !

Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura!


On ne se retrouve pas seul au fond de la souricière: on y parvient accompagné de ce personnage peu sûr et agaçant, auquel on préfère en général ne pas penser: soi-même.
Pour moi la souricière fut le domicile solitaire dont la porte, au soir du confinement, s’est refermée sur moi. Mes conditions n’étaient objectivement pas trop pénibles : frondaisons d’arbres aux fenêtres, chants d’oiseaux, possibilité de sortir s’aérer dans une forêt proche, de courir dans un parc et, en ersatz de vie sociale, des heures quotidiennes de communications professionnelles, obligatoires mais bienvenues.
Pourtant j’ai commencé immédiatement à spiraler vers le bas. J’utilise ce verbe « spiraler » pour figurer ce que je ressentais: une chute, morale, vers un fonds indéterminé de profondeur inconnue, accompagnée de pensées tournoyantes, illinéaires, incohérentes et impossibles à suivre si ce n’est dans leur direction globale qui était d’aller toujours plus vers le bas (le bas conventionnel de la dégradation, mais peut-être existe-t-il des cultures où l’on s’élèverait vers un ciel qui serait celui du malheur et et du désordonné ?), vers la perte de tout horizon et de toute perspective. Après le premier traumatisme de la fermeture brutale des frontières (l’Union Européenne, soixante fois confirmée depuis sa fondation, et en une nuit défaite, déchirée comme une feuille de papier derrière laquelle il n’y avait rien) c’était le vol par lequel je devais retrouver mon fils qui était annulé: les lignes aériennes disparaissaient des écrans, retombaient caduques dans l’oubli de l’océan des données. Les compagnies aériennes, essaims fragiles d’oiseaux de fer frappés en plein vol d’un poing immense, n’allaient-elles pas toutes s’écrouler ? Je ne savais quand je reverrais ma famille, ni si je les reverrais. Les produits les plus élémentaires commençaient à laisser place à de grands trous dans les linéaires des supermarchés, l’impossible devenait possible, y-compris moi-même tomber malade, peut-être gravement malade, sans avoir revu mon petit garçon (comme Le Docteur Jivago, ai-je pensé, et cette idée m’a fait commander le livre dont la lecture passionnante me soutiendra plus tard lors de ma quarantaine dans les bois). La privation des habitudes et des relations humaines laissait ces sombres idées s’installer, sans que la fréquentation quotidienne de la routine et de la banalité puisse remplir son office de contrôle et de rappel au réel. Ma confusion s’aggravait : une fois mes heures de télétravail faites – et correctement faites, je dois dire, car je me retrouvais de la paix dans l’accomplissement des tâches professionnelles qui me replaçaient dans ma fonction de rouage de la machinerie sociale, et me procuraient l’évidence que cette machinerie existait encore, tournait encore – une fois ces heures achevées il m’était impossible de me concentrer. J’oubliais tout, et dix fois par jour je perdais : mes lunettes, mon téléphone, mes vêtements… Je me rendais dans des pièces pour y réaliser que je ne savais plus ce que je venais y chercher… La nuit, des cauchemars… Et sur tout, la résille de l’angoisse s’appesantissant…
Une psychiatre avec qui j’ai parlé plus tard a rapproché cette rapide détérioration de mon état mental, de mes moments passés de dépressions – une première fois lorsque j’avais 20 ans, une autre fois à 30 ans – les anciennes fêlures se réveillant ; le fait que je n’aie même pas pensé à faire ce lien témoigne d’à quel point je vivais dans le présent !
(Là se trouve d’ailleurs l’une des dimensions traumatiques du confinement, peut-être même sa principale : la collision entre des organismes, des organisations, complexes, porteurs de leurs histoires stratifiées, de leurs relations multiples, de leurs objets d’action ou d’étude ou d’intervention, de leurs appétences de leurs dynamismes tendus vers des fins propres (je parle de nous, êtres humains, vivants, mais aussi de nos institutions), leur collision soudaine donc avec une présentification, une pétrification instantanée, presque universelle, de toutes choses : abolition des projets, des travaux, des fréquentations, des retrouvailles, des habitudes… Une immédiateté généralisée et sans espoir qui brise toute évolution et obère tout d’une fois le sens patiemment conféré à nos vies…)
Et puis les échos et les grincements d’un monde en train de s’arrêter sur ses rails emplissaient de plus en plus la double souricière de mon appartement et de ma tête. Qui n’a pas ressenti que tout le confort par lequel nous pouvions nous prémunir contre l’évènement était devenu moralement poreux au surcroit de misère s’abattant sur une planète presque entièrement connectée ? Des décomptes macabres quotidiens, des conflits civils acerbes, des inégalités explosives, des populations pauvres mises en demeure de choisir entre la faim et la maladie… Autant de fléaux promus à la notoriété universelle par les réseaux d’information, autant de malheurs s’immisçant en nous et fracturant de leurs ombres notre psyché… Si les anthropologues et les éthologues ont raison lorsqu’ils croient pouvoir isoler une empathie animale, native, qui nous fait nous mettre spontanément à la place des autres membres de l’espèce et nous fait nous ressentir de leurs vicissitudes, voire nous poussera à leur porter secours au prix éventuel de notre propre conservation, alors l’énorme caisse de résonance des media sollicitait cette faculté d’empathie (qui a quand même l’air très variable selon les individus et les sociétés) à outrance, jusqu’à la saturation. Fermer les écrans, couper l’internet, n’étaient plus des solutions praticables, quand ces écrans étaient aussi les dernières lucarnes ouvertes sur le monde extérieur, et les médiateurs salutaires des derniers liens humains …
Les nouvelles des parents et des amis se faisaient également préoccupantes: qui présentait au virus tous les facteurs de vulnérabilité par l’âge et les maladies passées ; qui plus âgé encore était à l’hôpital en pleine pandémie au chevet de sa conjointe accidentée, dans une île d’où il était devenu impossible de repartir ; qui était chez soi à Paris, contaminée et dans l’expectative de son évolution de santé ; qui également touchée par le virus, bien plus durement, enchaînait les complications adventices ; qui, hospitalisé, ne donnait plus de nouvelles ; qui testé négatif était pourtant en proie à d’horribles quintes de toux ; qui bloqué chez soi en Italie du Nord voyait la situation alentour se développer « comme dans un film d’horreur »…
(les amis qui seraient perdus ne le seraient finalement pas du fait de la maladie)
Et moi, corps interdit de déplacements, je me retrouvais perclus comme un Bernard Lhermite au milieu de sa coquille, agissant et parlant et m’informant au moyen d’extensions électroniques qui en retour me communiquaient une part des maux éprouvés par mes connaissances atteintes par la maladie, et les convulsions d’un monde arrêté dans sa course (course déjà désastreuse avant la pandémie).
La traversée des jours devenait irréelle et nébuleuse, colorée de morbidité, de projections accablantes et d’incertitude. Paradoxalement, une tension permanente me donnait l’impression d’un niveau inhabituel d’énergie – mais accompagné de maux de têtes constants. Une tachycardie tenace, qui ne me laissait de répit que lorsque j’étais absorbé dans mes activités professionnelles en ligne, m’obligeait à de fréquents exercices de respiration et de relaxation pour essayer d’endiguer l’emballement inexorable de mon coeur ; je parvenais à grand peine à écrêter les plus désagréables accélérations.
Si des médecins me lisent ils poseront sans doute les mots justes sur cet ensemble de manifestations, et le diagnostic sans doute évident et banal devant leur être associé.
Comme le Dante du début de la Divine Comédie j’étais, au milieu du chemin de la vie, perdu dans une forêt de sombre effroi; et la forêt intérieure s’hybridait à cette autre forêt de sortilèges dans laquelle nous nous compromettons tous, nous nous livrons, sans savoir si nous ne devenons pas peu à peu ses victimes charmées et consentantes, voire pour finir, les greffons, les excroissances, nourris de sa sève et participant de ses structures, de cette forêt qui nous engloutit. Bien sûr je pense à l’infinie forêt profuse d’internet.
Comme l’animal dans la forêt matérielle qui le nourrit (ou le mange), nous ne retenons, de l’intense afflux des signes, que ceux qui « nous parlent », nous promettent ou nous inquiètent… Mais comme pour l’animal, cette sélection, en soi imparfaite, suppose l’immersion, au moins partielle, dans d’immenses quantités d’informations, de sollicitations…
Comme pour vous, durant le confinement, les heures passées dans le monde reconstitué des écrans se sont multipliées comme les pétales d’une fleur capiteuse dans un milieu propice. Dans la solitude, un flot d’images bleutées glissaient de l’écran de mon ordinateur sur mes rétines. Le plus souvent, j’absorbais distraitement le flux vaguement instructif des images du monde. Mais emmi celui-ci, de tout ce qui circulait à ce moment là, un jour quelque chose m’a particulièrement frappé: un documentaire de Skynews, tourné dans un hôpital lombard en ce premier acte du covid19 en Europe, quand on n’arrivait même pas à croire à ce qu’il se passait: le bouclage total de la plus grande région industrielle d’Italie, l’horreur des hôpitaux débordés, les milliers de morts en quelques dizaines de jours… Le documentaire, tourné dans l’un de ces hôpitaux en première ligne de la crise, et portait sur l’affreuse létalité du virus en Lombardie, et sa mutation pour toucher des gens de plus en plus jeunes… Y étaient montrées les chairs indécentes, flaccides, passives et mûres, des malades en réanimation, échoués sur les lits des soins intensifs, intubés, nourris, insufflés, abandonnés sans réponses à des mains professionnelles, précises, qui les retournaient toutes les 6 heures, comme on retourne une baleine flasque échouée sur un banc de sable… Durant les quelques jours de tournages, disait la voix off, seule une personne était revenue vivante de ce séjour des mort-vivants. C’était terrifiant, et toute la soirée et le jour suivant la fin d’après-midi où j’avais visionné le documentaire, je restais hanté par les scènes vues. Effroi d’un mal mortel se propageant invisible, images dressées lugubres, ataviques, des grandes pestes du Moyen-Âge, de la grippe espagnole… Mais au delà, c’était l’ambivalence de ma propre réaction qui me faisait le plus peur: logée dans l’angoisse de la mort, mêlée à elle comme un subtil distillat de poison, j’éprouvais en effet la secrète mais très profonde envie d’être l’un de ces corps au yeux mi clos, affranchis du souci, et qu’un ballet de masques a délégation de faire vivre, d’alimenter… Enfin ne plus avoir à résister, à s’efforcer… S’en remettre au destin, qui vous retourne toutes les six heures… Et que plus aucune issue ne dépende de votre lutte ou de votre volonté… Appel secret du repos définitif, abandon à la défaite inéluctable – secrète convoitise de la mort…

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Braque

Georges Braque OiseauLa couleur en haut de la dune !
La couleur que nous avons cherchée.
Le chemin a été plus long ou plus court, c’est selon. Les véhicules abandonnés dérivent dans les clairière de l’arrière, compagnons des pensées oubliées du soir.
Bien peu ne pèse, dès lors.

En haut de la dune s’amasse un grand oiseau mervillon. Ses ailes effilées comme des haches barbares, soupèsent des galettes de ciel cramoisies, cuivrées et rondes comme des cymbales
(la peinture, congère de matière sombre, quasi fécale, où scintillent des escarbilles comme des étoiles filantes — écharpe les ailes en longs délinéaments qui s’enfoncent dans la splendeur du couchant);
le bec est tendu comme la flèche de l’espoir, sec comme une agonie, ivre comme la liberté; l’oeil, panique ou inexorable, n’est qu’une bille, incertain comme peuvent l’être les minéraux reclus dans leur mutisme.
(Silence et paix sur l’horizon, comme la nuit où circulèrent les B29, Enola Gay)

L’océan tranche la nuit écarlate de son fil imperceptiblement sinueux et avec la lune immense se comble la vision du songeur sur le divan. Les  espèces sont massives qui se rencontrent, et immiscibles ne laissent de place qu’à l’écartèlement.

Plus rien ne pèse, dès lors. C’est un grand fardeau qui nous est retranché.
Le chemin aurait pu être plus long; il ne se mesure que de lui même.
Un vieil homme, en haut de la dune, se dévêt devant l’océan; il décide d’entrer dans la demande de l’horizon.
Il reconnaît que ce fut sa plus constante passion.

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Mort !

Norval Morrisseau, Flowers and BirdsIl n’est jamais trop tard pour bien faire et je découvre, nel mezzo del cammin di nostra vita, l’admirable dernier poème de Paul Verlaine, Mort ! Souvent la dernière oeuvre d’un poète est superbe : il ne parlera plus de la beauté des fleurs, de la bonté des dames — le temps est venu des grandes sommations. Le verbe se détrame, s’estompe et devient l’horizon ; les derniers effets soulignent une absence finale.
Dans cet ultime chant  Verlainien je trouve avec surprise quelques échos de Saint-John Perse qui ne faisait que naître ; ce pourquoi je ne puis me retenir de faire figurer, en-dessous, le dernier chant Persien.

MORT !
Paul Verlaine

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !

(Décembre 1895)

 

NOCTURNE
Saint-John Perse

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon.

(1971)

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Fiacre

Bela Tarr, Le Cheval de TurinLe cheval est fourbu, et la route est longue. Quelle étrange diligence ! Le cocher semble avoir perdu le sens, et c’est le cheval qui reconnaît — avec un peu de chance — les étapes de son trajet. C’est très erratique. Parfois la voiture s’arrête presque précisément là où on l’attendait ; et parfois elle ne se soucie plus de marquer l’étape  — une grappe de chapeaux , à l’auberge où elle avait coutume, voit s’éloigner sur les chemins meshaignes le cul  brinquebalant de son espoir. Parfois encore, saisie dans un mouvement immobile, la diligence stagne durant des heures dans la campagne bruineuse, entre deux fondrières et un boqueteau délavé ; l’homme et la bête présentent alors le même oeil hébété et vitreux, qui ne reflète que le paysage indifférent. (Une campagne bête comme un décor de théâtre : trois champs accrochés à un ciel détrempé.)
Si l’on s’avise de lui demander la cause de ce comportement singulier, le cocher vous regarde du point de vue de Sirius, et se lance dans une dénonciation confuse de l’éloignement croissant des choses, de distances devenues proprement ahurissantes, entre des points qu’on reliait autrefois à la volée sans avoir le temps de dire ouf, et de l’espace, oui monsieur de l’espace même, qui s’étire, qui s’étire sans cesse, au point que les gens seront bientôt tous isolés, sans que jamais plus on ait la joie de dire bonjour au voisin, le voisin qui dans notre enfance occupait l’autre côté de la route, et qu’il suffisait presque, oui, chose complètement incroyable, qu’il suffisait presque de tendre le bras pour toucher, si on le voulait, et pour sentir sous l’étoffe de la manche son bras de chair et d’os, au voisin, et pareil qu’on pouvait caresser la joue d’un nourrisson qu’on vous montrait, de la demeure d’à côté, oui ces choses là arrivaient tout le temps, on se montrait les nourrissons, on se touchait le bras ou l’épaule, la main, avant que les distances ne deviennent si monstrueuses, avant que les villages, les hameaux, et dans les hameaux les maisons, dans les maisons leurs différents recoins, ne fussent séparés par des éloignements effroyables, au point, Monsieur, qu’on peut se demander si chacun n’en viendra pas à vivre tout seul… C’est jusqu’au ciel qui se vide, on le voit bien la nuit, qu’il y a plus de noir entre les loupiotes tremblotantes, et qu’elles sont plus pâles, plus lointaines, on ne reconnaît pas les constellations tellement elles se sont distendues, à toute vitesse, et c’est presque pire chaque nuit, même la lune… Et les mots, Monsieur ! N’avez-vous pas remarqué comme les mots se raréfient, asphyxiés par tant d’espace ? C’est à croire qu’ils sont tombés en grand nombre dans le vide, engloutis dans les fissures ouvertes entre les choses… On n’utilise plus que très peu de mots. On sent bien parfois des bourgeonnements, des envies, des pusillanimités de la phrase, mais tout retombe: on n’a plus besoin de tant de mots quand les distances sont devenues si grandes. Ils doivent être gisant dans quelque bas-fossé, exténués, les mots, tombés comme des oiseaux morts. On se cherche, là où qu’ils étaient, en vain. Pour le reste on croit remuer ciel et terre, mais c’est avec une langue carrée — alors à quoi bon.
Et puis il fait si froid. Si froid, de plus en plus froid, sur ces chemins. Pour tout vous dire, Monsieur, c’est comme si là aussi, à l’intérieur, sous la poitrine, l’espace noir et glacé s’était aussi insinué. Oui comme si les espaces froids du ciel s’encadraient désormais à l’intérieur de nous ; vous ne sentez pas cette béance, Monsieur ? Si ça continue on finira tous écartelés entre les quatre points cardinaux… À moins que — vous croyez qu’on se rapproche d’autre chose ?

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Le gai bégaiement

Avant que je ne me livre à certaine expérience sonore (c’était sur le flanc d’une écurie de chevaux blancs, et dans le mitan d’un soleil purulent de moustiques), je ne m’étais jamais attardé sur le mot « bégaiement ».  Il me hante depuis, au titre de la richesse de son éventail sémantique : bée, gai, ment… Et gaiement… Et beg… Une tripotée, une quadripotée même, de mots qui se renient et se tirent la bourre… Et l’imprégnation de gaieté là-dessus, pour démentir tout le calvaire — qu’on imagine —, du bègue… Le bègue, celui qui beg, vous savez, au bas de votre immeuble ! Celui qui vous quémande le sens : il croit que vous le commandez, vous, le sens !

Et puis vous jonglez si facilement, si aveuglément, avec le temps : votre langage comme une présomption de l’esprit, disait le poète, s’établit sur les trois saisons de l’être. Mais le bègue, lui, le bègue ni le beggar ni le poète (enfin les autres poètes) ne peuvent s’expliquer que les mots, les mots ! les mots ! se conservent identiques, alors que l’être, déjà, n’est plus ! N’est plus que le flux enfui, et que les mots soudain sont vains ! Et ce n’est encore là que l’une des myriapodes de raisons qui font que le langage achoppe, que le langage ne peut dire !

C’est lui qui a raison le bègue, c’est lui qui est devant le mur infranchissable de la vérité.

Enfin dans le bégaiement, subi ou librement emprunté, je ne puis m’empêcher de penser qu’il entre une pure fascination pour la répétition : que le bégaiement c’est le hoquet et le sanglot de la pulsion de mort. Le bègue se rend compte qu’il tire la mort dans le chariot du langage, qu’il s’évertue en vain à vouloir s’échapper sur le chemin de sa langue, mais que pas plus il ne s’échappera, que l’Achille qui bégaie sa fuite inutile devant la tortue.

Alors béez, les gais beggars. Trinch est le gai savoir, il est monosyllabe. Trinch ! TRINCH !

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In fair no

Alexandre Suzana Their truth my damnation

Une forêt ossifiée par le froid ; sur les crêtes noires, des phalanges squelettiques pointent et grattent un ciel sans profondeur. Un occulte signal déclenche l’égaillement, excentrique et rapide, de très vieux hommes voûtés, chenus, en laisse tirés par des chiens variés en tailles et couleurs ;
ça n’a duré qu’un instant, il n’y a plus personne.

Des collines s’arrondissent sous les pas, vous dissimulant d’où vous venez et où vous allez. Des projecteurs vous perforent le regard, aucun insecte pour s’ébattre dans leur lumière raréfiée. Il faut traverser une eau noire et puante, qui siffle sur des piques de glace.

Enfin au point le plus profond
Vide le lieu, supposé foyer de la connivence
Vieux hommes quel  secret triste  obscurcissent vos yeux ?

(Tu portes en toi ta mort)

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Troy Davis — Conscience universelle

Lorsque Troy Davis est tué, c’est moi qui meurs. Ainsi sa mort est redoutable. Lorsque je vis, c’est Troy Davis qui vit. Ainsi sa mort n’est rien. Un jour je passerai aussi, dans des circonstances sans doute plus obscures, mais peu importe : la conscience se survivra à travers les myriades ; ma mort ne sera rien. Un homme est tous les hommes, il n’est lui-même qu’à la faveur d’une illusion, que dénonce Pascal dans son Discours sur la Condition des Grands : un aveuglement né de tempêtes, dans des langes de buées et de nuages… Il n’y a pas de preuve. Le chamane sait cela, qui se dépouille de soi-même pour entrer dans la condition d’autres êtres. Et le psychanalyste, qui entreperçoit l’être dans le  jeu infini des miroirs, des paravents. Et aussi l’écrivain, disciple du chamane dans la métempsychose entre les consciences. Qui ne s’est jamais réveillé Autre ?  Aucune flamme n’est unique, mais pourtant, Troy Davis, la tristesse nous accable de son épais manteau.

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Entre les mots

     Langue, pensée : plus n’errerez ! Marc-Aurèle prône dans son cahier d’exercices spirituels — cahier baptisé Pensées pour moi-même par la postérité — un usage dirigé et utile, lucide, de nos pensées… Exercice mental qui n’est pas sans similitude avec l’exercice de la méditation…

       » Il faut donc éviter d’embrasser, dans l’enchaînement de tes idées, ce qui est aventureux et vain, et beaucoup plus encore ce qui est superflu et pernicieux . Il faut t’habituer à n’avoir que les seules idées à propos desquelles, si on te demandait soudain : « A quoi penses-tu maintenant? » tu puisses incontinent répondre avec franchise : « A ceci et à cela . » De cette façon, on pourrait voir aussitôt et avec évidence, que tout en toi est simple, bienveillant, digne d’un être sociable, indifférent aux idées de volupté ou, pour tout dire en un mot, de jouissances ; insensible encore à la haine, à l’envie, à la défiance et à toute autre passion dont tu rougirais, s’il fallait avouer que ton esprit la possède « , nous enjoint le bon Empereur…

     Je me repose à cette idée d’une pensée linéaire, signe pur déposé sur un fond clair et tranquille, nuée nulle au lointain et pas un trouble au profond ni au proche. Mais en vérité, il faut savoir espacer les mots, pour que puisse transparaître et naître l’événement, venu de leurs interstices… Notre participation n’est pas requise : notre convoitise sourde suffit à pincer les cordes de silence, entre les mots !

      Une ondulation, l’ombre de la beauté, un fin plissement de la lacune, suffiraient bien sûr à notre joie demeurée souveraine ; hélas ! dans l’événement percent la peur, l’angoisse, la tenaille menaçante de l’angoisse ! C’est nous que ce bouquet regarde : l’espace de vie, entre les mots, est aussi l’espace de notre mort.

(sur Marc-Aurèle et le stoïcisme, voir le précieux livre  de Pierre Hadot, La Citadelle Intérieure)

(Une pensée subreptice et corollaire : le Dieu en nous, depuis Marc-Aurèle, depuis le stoïcisme, et jusqu’au XIXème siècle peut-être, c’était la Raison… Désormais, sauf erreur de ma part un espèce de vitalisme, récemment new-agisé, l’a remplacée, et le Dieu serait le désir, la vie, l’impulsion… Ce changement de paradigme légitime bien des choses, et pourrait contribuer à expliquer notre époque…)

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