Archives de Tag: littérature

Arno Schmidt, orgie de mots

« /J’embrassai aussi son ventre-mirabelles, concave. Nous tombions de chus en chotements ; nos mains : s’accouplaient ! Je dus d’abord forcer la clôture rouge des bras, écarter un à un ses doigts-branches, avant d’arriver à saisir au bout de mes lèvres la tige fine et courte de sa tomate, elle se mutina, en grandisme mouveté, puis je l’avalai entièrement, elle voulut se soulever en tendre sédition (mais ne le pouvait) ; ainsi elle ne cria qu’une seule fois, tout bas et avec volupté ; ensuite la puissante tenaille des cuisses pinça à nouveau. (Nous nous chevauchions à bride abattue : à travers d’hirsutes forêts enchantées, les doigts broutaient, des bras couleuvraient, des mains voletaient chenapans rouges, (des ongles creusaient des éraflures d’épines), des talons tambourinaient des signaux de pic sous des aigrettes d’orteils, des yeux se languissaient de désir dans toutes les traces de pied, des moules de velours rouge lèvraient au sol avec des effleurements d’ivoire d’où se chamarraient des alphabets, des chuchots suçaient, des jus perlaient, alternativement, haut et bas.)/ »

Arno Schmidt, « Paysage Lacustre avec Pocahontas », nouvelle du recueil Roses et Poireaux, éditions Maurice Nadeau

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Sous l’océan de mémoires (retour en Guadeloupe)

Aire de vieCurieusement ce sont des saveurs qui te reviennent. D’abord dans l’avion le jus de goyave sur le plateau des rafraîchissements, et la bouteille de rhum Damoiseau, qui passe sur le chariot à la hauteur de ta tête et s’impose d’un lieu improbable venu du passé, avec l’évidence, justement, d’une bouteille jetée à la mer pour témoigner d’un temps antérieur. Et puis durant l’attente des bagages, ce geste redevenant automatique, dix ou douze ans plus tard, de relever la tête vers les baies vitrées de l’étage supérieur, pour voir qui t’accueillera, et tu réalises que ce même corps, ton corps, a été peut-être cinquante fois dans ce même aéroport, avec à côté du tien le corps blond et les yeux verts de S. Et sur la route de Saint-François ce sont les arbres du bord de la route, mais chaque arbre est aussi une saveur : un papayer, un arbre à pain, des cocotiers, des arbres-du-voyageur… Le bois-côtelette pour faire les haies… Les mots pleuvent en pétales dans ton esprit depuis tu ne sais quel ciel de la mémoire… Dans l’embouteillage tu achètes un assortiment de crêpes de manioc — goyave, chocolat, coco — délicieuses… tu découvres que tu peux expliquer ce qu’est la farine de manioc, et les platines, et que tu comprends le créole du vendeur… Les lieux indiqués sur les panneaux : qu’es-tu jamais allé faire à Bellevue ? Et sur la route des grands fonds ? Pourtant tu te souviens d’une maison… Et où avait-on loué le studio pour le stage de danse ? Il y avait aussi un homme, quelque part, qui avait parfumé un rhum en y plongeant une langouste vivante…. Et le panneau d’Honoré le Roi de la Langouste n’a pas changé… Tu as mangé de l’espadon grillé dans ce restaurant de l’Anse Bertrand… Les étrangers vus au travers des vitres mouillées par la pluie ne te sont pas étrangers, pour un peu tu pourrais deviner ce qu’est en train de penser cette femme qui attend le bus sous un parapluie…

Tu prends de l’essence en maillot de bains à la station service. Au dîner il y a des boudins de lambi, et tu te rappelles que tes deux plats préférés étaient la fricassée de lambi et le chatou (aussi apppelé zourite ? ou zourite était-il le nom utilisé à La Réunion ?)…

Au matin les longues piques de soleil qui hachent géométriquement la terrasse, les gazouillis des enfants et des oiseaux autour de la piscine — les oiseaux-sucriers entrent dans la cuisine et tentent de picorer l’ananas — les grands auvents d’ombre sous lesquels on se réfugie…

Ton premier désir est de renouer avec l’océan. Il te faut marcher dans la forêt, dont tu retrouves les clairières vides et les trésors dérisoires ou mystérieux — maison abandonnée, une ruine marine, une barque saintoise tirée au sec sur des filets de pêche en lambeaux, un gilet de sauvetage — et le disparate des végétations grasses et sèches, parfois rases parfois hautes et denses et ne laissant qu’à peine pénétrer la lumière au fond du chemin ; les sensitives sont toujours là qui referment leurs touffes lorsqu’on les effleure.

Un homme très noir longiligne et beau se baigne nu avec sa famille — la compagne aux seins nus attentive aux ablutions d’un petit garçon. Tu plonges avec étonnamment de facilité. Sous la coupe de la mer. Pas plus d’une dizaine de mètres cependant, tu te méfies de cette euphorie. Mais la mer t’accueille de l’intensité de ses ondes, de tous ses signes puissants. Tu te vides de ton air et tu t’assois sur le fonds sous-marin, tu pourrais y demeurer il te semble. Tu nages à l’envers, suivant des yeux le miroitement infini de la surface, le monde supérieur — celui qui t’a donné naissance — diffracté dans la captivité des myriades d’yeux de l’océan. Ton dos brosse gentiment le sable alors que tu nages à l’envers. Tu te retrouves dans une nasse de rochers coupants qui montent en stalagmites dentelées jusqu’à la surface qu’ils transgressent en écueils, tu dois retrouver ton chemin sous l’eau dans un labyrinthe baroque de roches déchiquetées en forme menaçantes et fragiles. Il faut avoir vécu, ici ou ailleurs, la puissante étrangeté du monde naturel, pour recevoir l’effroi de récits d’aventures tels que celles d’Arthur Gordon Pym, de Poe. En même temps Saint John Perse t’a donné les clefs esthétiques de ce monde sublime, qu’il n’a probablement jamais contemplé.

Des cathédrales de lumière coalescent dans l’eau, formées de la seule infusion torrentielle de lumière solaire.

Au retour la forêt s’assombrit progressivement, de petits animaux portent leur coquille au travers du sentier : comment avais-tu pu oublier ce monde autre, ce monde de bêtes et de plantes, dont tu es part ?

(De même sur ton toit au Maroc l’extraordinaire grondement, le tremblement orgiaque de la lumière solaire — poses son doigt sur le pouls de la nature et tu communieras avec des puissances éternelles, par lesquelles brûler les scories de tes existences)

À Sainte-Anne, dans tous les dégradés du bleu et de l’écume, l’impression de nager sur la palette d’un peintre fou.

Les oiseaux sucriers sont entrés dans le salon.

La nuit ponctuée du sifflement des grenouilles et des vols de chauves-souris, la nuit est vivante.

Au soir un palmier, devant un réverbère, anime toute une rue d’un défilé d’immenses ombres contrastées, balayées par le vent.

Je crois que tu aimerais ce pays. Bien qu’on y marche sans chaussure.

(Décembre 2016)

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Le garagiste à Skhirat

Entre une façade condescendante et grise, et l’adossement d’un mur de parpaings. On connaît tous de ces Triangles des Bermudes où les poussées urbanistiques de centres éloignés sont venues se heurter en derniers soubresauts épuisés et incohérents. La vie soudain affolée comme un papillon englué, la vie bat des ailes de charpie argentée, de peur que tout le reste n’ait été qu’un rêve, de peur qu’elle doive rester ici, la vie, entre la bretelle d’autoroute où passent les camions, et l’arrière monde cimenteux des maisons borgnes !
J’attends mon auto, préparée par Maître Khaled. La façade grise verse sur moi les regards froids de ses fenêtre fermées. Un vent vif bouillonne dans le puits formé par les différentes murailles de béton: un vent qui tranche de sa fraîcheur sur l’amorce du printemps, un vent descendu des sommets enneigés de l’Atlas, à moins que surgi de l’autre bord après avoir flotté sur le dos de l’Atlantique Nord — la côte n’est qu’à deux kilomètres après tout — circulé entre les chalutiers à morue, croisé au large d’autres pays à moutons, mais plus verts, plus froids, où les gens fument en parlant de dessous leurs pulls — un vent peut-être rencontre de ces deux mondes : accroche subtile, dans un niveau microscopique, des molécules frottées de neige, et des globules atlantiques…
La géométrie post-pré-para-industrielle laisse peu de place à l’espoir. Les gens essayent pourtant : une porte ferronnée d’un lacis de clous brillants, l’ébauche d’un jardin de rez-de-chaussée… le macadam récent fut percé de trous faits de roues de camion, pour des arbres plus tard (ici ou là une pousse de palmier dispute en effet son trou aux détritus)…
Tout cela devrait être affligeant, tu devrais te courber sous la férule du désespoir, ô mon animule vagule blandule, et pourtant un petit grelot ténu tinte joyeusement dans l’oesophage de notre conscience (manière de parler), un petit son cristallin de reconnaissance… Les époques s’abouchent, devant ce petit pan de mur gris: c’est que je connais cette banlieue ouvrière, et son vent piquant qui descend des immeubles tristes, comme s’il s’y trouvait des glaciers… Tous les quartiers dont la ville et les édiles se sont désintéressés se ressemblent, et celui-ci provient tout entier de mon enfance, et il me suit à travers le monde : le quartier de mes grand-parents, gens simples, à demeure devant un décor de montagnes, et de centre commercial. Mes premières années ont sombré dans l’apocalypse de la mémoire enfantine, mais elles ont flairé le vent lécheur de glaciers et d’asphalte. Ne reste plus qu’un souvenir de lessiveuse fumante qui m’a donné le goût des hammams, de bagarres pour rire avec le grand-père (il parlait Piémontais), et de convoitises gourmandes vite comblées.
Prise entre les murailles et la bretelle de l’autoroute, mon écriture ne peut-être qu’à l’image de l’âme de ces lieux, abrégée, anguleuse. Il s’y recueillera peu de vent de l’Atlas.
Et mon auto est prête.

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Isabelle Eberhardt : Ahmed, l’amant philosophe

« En amour, il était voluptueux et raffiné, semblable à une sensitive que tout contact brutal fait souffrir. Son amour, pour calme et doux qu’il était, n’avait pas moins une intensité extrême…
Pour lui, le plaisir des sens n’était pas la volupté suprême. Il y ajoutait la volupté intellectuelle, infiniment supérieure. En lui le mâle était presque assoupi, presque tué par cet intellect puissant et délié d’essence purement transcendantale. Il me disait souvent :
_Combien ta nature est plus virile que la mienne, et combien plus que moi tu es faite pour les luttes dures et impitoyables de la vie…
Il s’étonnait de ma violence. J’étais très jeune, alors, je n’avais pas vingt ans, et le volcan qui depuis lors s’est couvert de cendres et qui ne fait plus éruption comme jadis bouillonnait alors avec une violence terrible, emportant dans les torrents de sa lave brûlante tout mon être vers les extrêmes… »

Isabelle Eberhardt, La Zaouïa (Nouvelle)

Belle reconnaissance de ce qu’on ne fait pas l’amour avec le corps, mais avec l’esprit, et avec l’esprit des mots. On peut sourire aussi devant l’envoi de ce beau portrait amoureux : Isabelle Eberhardt l’écrit à 27 ans, avec la naïve conviction qu’ont les êtres jeunes, d’avoir tout connu, d’être blasés, rassis… Est-ce parce qu’ils ont encore les yeux fixé sur le monde trop circonscrit, de leur toute première jeunesse, et ne voient pas qu’un continent d’expériences et de pensées nouvelles s’avance au devant d’eux ? En tout cas quelques années de plus suffisent en général à réaliser que la vie surprend, qu’elle surprendra toujours, toujours inattendue, toujours nouvelle… Bien que, de plus en plus, alentie ?
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Hysteria : un poème de TS Eliot

Capture d’écran 2015-07-09 à 00.38.05« Alors qu’elle riait, j’étais conscient de devenir impliqué à son rire et de faire part de celui-ci — jusqu’à ce que ses dents ne fussent plus que des étoiles hasardeuses douées pour les manoeuvres d’escouade. J’étais aspiré par les courtes inspirations qu’elle prenait à chaque rétablissement momentané, et perdu pour finir dans les noires cavernes de sa gorge, meutri par les vagues de contractions de muscles invisibles… Un vieux serveur aux mains tremblantes étalait avec précipitation une nappe à carreaux blancs et roses sur la table verte en fer rouillé, disant : « si Madame et Monsieur souhaitent prendre leur thé dans le jardin, si Madame et Monsieur souhaitent prendre leur thé dans le jardin… » Je décidai que si les tremblements de sa poitrine pouvaient s’arrêter, certains des fragments de l’après-midi pourraient être collectés, et je concentrai mon attention sur cette fin avec une subtilité attentive. »
Qui est l’hystérique ? Le voyage dans la bouche/le ventre d’un géant/monstre est un vieux thème —un topos, comme on disait en rhétorique—, susceptible de se ramifier en multiples convolutions, énigmes et interprétations (la langue, le corps, l’intérieur de l’intérieur, microcosme et macrocosme…)
Je fais suivre le texte original de l’étrange poème (traduit par moi ci-dessus) de TS Eliot, de deux célèbres précurseurs.
As she laughed I was aware of becoming involved in her laughter and being part of it, until her teeth were only accidental stars with a talent for squad-drill. I was drawn in by short gasps, inhaled at each momentary recovery, lost finally in the dark caverns of her throat, bruised by the ripple of unseen muscles. An elderly waiter with trembling hands was hurriedly spreading a pink and white checked cloth over the rusty green iron table, saying: “If the lady and gentleman wish to take their tea in the garden, if the lady and gentleman wish to take their tea in the garden …” I decided that if the shaking of her breasts could be stopped, some of the fragments of the afternoon might be collected, and I concentrated my attention with careful subtlety to this end.

Pantagruel, Chapitre XXXII:

Adonc tous se mirent en ordre, comme deliberez de donner l’assault.
Mais on chemin, passant une grande campaigne, furent saisiz d’une grosse housée de pluye. A quoy commencerent à se tresmousser et se serrer l’un l’aultre. Ce que voyant, Pantagruel leur fist dire par les capitaines que ce n’estoit rien, et qu’il véoit bien au dessus des nuées que ce ne seroit qu’une petite rousée ; mais, à toutes fins, qu’ilz se missent en ordre, et qu’il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre et bien serrez. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demy, et les en couvrit comme une geline faictz ses poulletz.
Ce pendent, je, qui vous fais ces tant veritables contes, m’estoit caché dessoubz une fueille de bardane, qui n’estoit moins large que l’arche du pont de Monstrible ; mais, quand je les veiz ainsi bien couvers, je m’en allay à eulx rendre à l’abrit, ce que je ne peuz, tant ilz estoient, comme l’on dict :  » Au bout de l’aulne fault le drap.  » Doncques, le mieulx que je peuz, montay par dessus, et cheminay bien deux lieues sus sa langue, tant que entray dedans sa bouche. Mais, ô Dieux et Deesses, que veiz je là ? Juppiter me confonde de sa fouldre trisulque si j’en mens. Je y cheminoys comme l’on faict en Sophie à Constantinoble, et y veiz de grands rochiers, comme les mons des Dannoys, je croy que c’estoient ses dentz, et de grands prez, de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poictiers.
Le premier que y trouvay, ce fut un bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday :  » Mon amy, que fais tu icy ? ­ Je plante, (dist il), des choulx. ­ Et à quoy ny comment, dis je ? ­ Ha, monsieur, (dist il), chascun ne peut avoir les couillons aussi pesant q’un mortier, et ne pouvons estre tous riches. Je gaigne ainsi ma vie, et les porte vendre au marché, en la cité qui est icy derriere. ­ Jesus ! dis je, il y a icy un nouveau monde ? ­ Certes, (dist il), il n’est mie nouveau ; mais l’on dist bien que, hors d’icy, y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune et tout plein de belles besoignes ; mais cestuy cy est plus ancien. ­ Voire mais, (dis je), mon amy, comment a nom ceste ville où tu portes vendre tes choulx ?
– Elle a, (dist il), nom Aspharage, et sont christians, gens de bien, et vous feront grande chere.  »
Bref, je deliberay d’y aller.
Or, en mon chemin, je trouvay un compaignon qui tendoit aux pigeons, auquel je demanday :
 » Mon amy, d’ont vous viennent ces pigeons icy ?
– Cyre, (dist il), ils viennent de l’aultre monde.  »
Lors je pensay que, quand Pantagruel basloit, les pigeons à pleines voléee entroyent dedans sa gorge, pensans que feust un colombier.
Puis entray en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte et en bel air ; mais à l’entrée les portiers me demanderent mon bulletin, de quoy je fuz fort esbahy, et leur demanday :
 » Messieurs, y a il ici dangier de peste ?
– O, Seigneur, (dirent ilz), l’on se meurt icy auprès tant que le charriot court par les rues.
– Vray Dieu, (dis je), et où ?  »
A quoy me dirent que c’estoit en Laryngues et Pharingues, qui sont deux grosses villes telles que Rouen et Nantes, riches et bien marchandes, et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des abysmes despuis n’a gueres, dont ilz sont mors plus de vingt et deux cens soixante mille et seize personnes despuis huict jours.
Lors je pensé et calculé, et trouvé que c’estoit une puante halaine qui estoit venue de l’estomach de Pantagruel alors qu’il mangea tant d’aillade, comme nous avons dict dessus.
De là partant, passay entre les rochiers, qui estoient ses dentz, et feis tant que je montay sus une, et là trouvay les plus beaulx lieux du monde, beaulx grands jeux de paulme, belles galeries, belles praries, force vignes et une infinité de cassines à la mode Italicque, par les champs pleins de delices, et là demouray bien quatre moys et ne feis oncques telle chere pour lors.
Puis descendis par les dentz du derriere pour venir aux baulievres ; mais en passant je fuz destroussé des brigans par une grande forest, que est vers la partie des aureille.
Puis trouvay une petite bourgade à la devallée, j’ay oublié son nom, où je feiz encore meilleure chere que jamais, et gaignay quelque peu d’argent pour vivre. Sçavez-vous comment ? A dormir ; car l’on loue les gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par jour ; mais ceulx qui ronflent bien fort gaignent bien sept solx et demy. Et contois aux senateurs comment on m’avoit destroussé par la valée, lesquelz me dirent que pour tout vray les gens de delà estoient mal vivans et brigans de nature, à quoy je congneu que, ainsi comme nous avons les contrées de deçà et delà les montz, aussi ont ilz deçà et delà les dentz ; mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meilleur air.
Là commençay penser qu’il est bien vray ce que l’on dit que la moytié du monde ne sçait comment l’autre vit, veu que nul avoit encores escrit de ce pais là, auquel sont plus de xxv royaulmes habitez, sans les desers et un gros bras de mer, mais j’en ay composé un grand livre intitulé l’Histoire des Gorgias, car ainsi les ay-je nommez parce qu’ilz demourent en la gorge de mon maistre Pantagruel.
Finablement vouluz retourner, et, passant par sa barbe, me gettay sus ses epaulles, et de là me devallé en terre et tumbé devant luy.
Quand il me apperceut, il me demanda :
 » D’ont viens tu, Alcofrybas ?  »
Je luy responds :
 » De vostre gorge, Monsieur.
– Et despuis quand y es tu, dist il ?
– Despuis, (dis je), que vous alliez contre les Almyrodes.
– Il y a, (dist il), plus de six moys. Et de quoy vivois tu ? Que beuvoys tu ?  » Je responds : » Seigneur, de mesmes vous, et des plus frians morceaulx qui passoient par vostre gorge j’en prenois le barraige.
– Voire mais, (dist il), où chioys tu ?
– En vostre gorge, Monsieur, dis je.
– Ha, ha, tu es gentil compaignon, (dist il). Nous avons, avecques l’ayde de Dieu, conquesté tout le pays des Dipsodes ; je te donne la chatellenie de Salmigondin.
– Grand mercy, (dis je), Monsieur. Vous me faictes du bien plus que n’ay deservy envers vous. « 

Livre de Jonas:
Le Seigneur donna l’ordre à un grand poisson d’engloutir Jonas. Jonas demeura dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits. Depuis les entrailles du poisson, il pria le Seigneur son Dieu. Il disait : Dans ma détresse, je crie vers le Seigneur, et lui me répond ; du ventre des enfers j’appelle : tu écoutes ma voix. Tu m’as jeté au plus profond du cœur des mers, et le flot m’a cerné ; tes ondes et tes vagues ensemble ont passé sur moi. Et je dis : me voici rejeté de devant tes yeux ; pourrai-je revoir encore ton temple saint ? Les eaux m’ont assailli jusqu’à l’âme, l’abîme m’a cerné ; les algues m’enveloppent la tête, à la racine des montagnes. Je descendis aux pays dont les verrous m’enfermaient pour toujours ; mais tu retires ma vie de la fosse, Seigneur mon Dieu. Quand mon âme en moi défaillait, je me souvins du Seigneur ; et ma prière parvint jusqu’à toi dans ton temple saint. Les servants de vaines idoles perdront leur faveur. Mais moi, au son de l’action de grâce, je t’offrirai des sacrifices ; j’accomplirai les vœux que j’ai faits : au Seigneur appartient le salut. Alors le Seigneur parla au poisson, et celui-ci rejeta Jonas sur la terre ferme.

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Sade/attaquer le soleil à Orsay : cachez ce phallus (et ces livres) que je ne saurais voir !

Affiche-SadeSi l’oeuvre du divin marquis est un constant effort de transgression, une rage de destruction des valeurs et des bienséances, une brûlante intempérance de langage associée à une grammaire glaciale, une irrémissible cataclysmique orgie de sens et de mots, en revanche l’impression principale produite par l’expo d’Orsay sur son visiteur est celle de la frustration. Quelle occasion manquée ! Car de littérature il n’est pas question : mais de psychologie, d’histoire, d’iconographie sans guère de lien, avec l’oeuvre de l’auteur… Bref quelques citations agrémentées des bonnes femmes à poil… Et c’est là que la bât blesse, pour une part : car le bas, justement, chez Sade, n’est pas uniquement féminin ! Dans ses livres, que de fiers braquemarts ! D’érigées colonnes ! De gitons, de valets fouteurs, de bardaches ! D’enculades ! Quel extraordinaire puritanisme, quel machisme, ont pu faire qu’une exposition entière consacrée à Sade nous laisse sans une bite à nous mettre sous la dent, si je puis me permettre ce mauvais jeu de mots ? Et par ailleurs, pardon ! mais Sade appartient à la littérature ! Or de littérature, il n’en est pas question, ni de son style (dont les origines sont à cheval entre le roman à épisodes du XVIIIè et la prose philosophique radicalement matérialiste de d’Holbach). Quant à sa postérité, on croirait qu’elle se limitât à Annie le Brun (dont on apprécie la plasticité des commentaires bien qu’on les connût par coeur et qu’ils n’allassent pas plus loin que la pâmoison étonnée) et à Georges Bataille. Sans même mentionner mon propre roman Sadien, pas un mot sur la magnifique biographie de Sade par Maurice Lever, le vrai spécialiste du libertinage !  pas une référence aux romans(?) de Pierre Guyotat, parmi les plus importants des 50 dernières années ! ni, puisque l’on voulait parler d’Histoire, au livre d’Éric Marty sur la réception de Sade après guerre ! Une visite à la librairie du musée est à l’avenant. Ce démembrement thématique de l’oeuvre pour la répartir entre histoire, psychologie et art, nous paraît à l’image de l’actuelle occultation que l’on fait en France de la littérature comme travail du langage, comme style ; occultation — voire refoulement — voire simplification — qui a pour effet de nous donner la tépide production littéraire que l’on sait, et l’anéantissement plus particulier de la poésie.

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Saint-John Perse, Discours de réception du Prix Nobel, 1960

Saint-John Perse     Your Majesties, Your Royal Highnesses, Your Excellencies, Ladies and Gentlemen.

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.

La poésie, sans vous, ne serait pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Ecart accepté, non recherché par le poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications pratiques de la science.

Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation différent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physique; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, in­voquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que «l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique», allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable «vision artistique» – n’est on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique?

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord «poétique» au sens propre du mot; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin et de plus loin? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme – cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, «le réel absolu», elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même. Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Etre, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien; et c’est la poésie, alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie «fille de l’étonnement», selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.

Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité réelle et d’intégralité psychique … Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la Beauté, suprême alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus. Elle n’attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n’a d’elle-même à justifier. Et c’est d’une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu’elle embrasse au présent tout le passé et l’avenir, l’humain avec le surhumain, et tout l’espace planétaire avec l’espace universel. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore; celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain. Son expression toujours s’est interdit l’obscur, et cette expression n’est pas moins exigeante que celle de la science.

Ainsi, par son adhésion totale à ce qui est, le poète tient pour nous liaison avec la permanence et l’unité de l’Être. Et sa leçon est d’optimisme. Une même loi d’harmonie régit pour lui le monde entier des choses. Rien n’y peut advenir qui par nature excède la mesure de l’homme. Les pires bouleversements de l’histoire ne sont que rythmes saisonniers dans un plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. Et les Furies qui traversent la scène, torche haute, n’éclairent qu’un instant du très long thème en cours. Les civilisations mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elles ne font que muer. L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance. Et c’est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l’événement historique. Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu’ à tous il dise clairement le goût de vivre ce temps fort! Car l’heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderions-nous l’honneur de notre temps? …

«Ne crains pas», dit l’Histoire, levant un jour son masque de violence – et de sa main levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice. «Ne crains pas, ni ne doute – car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en voie toujours de création. Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n’est rien de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni mesure, sous l’incessant afflux de l’Etre. La tragédie n’est pas dans la métamorphose elle-même. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre. Et sa maturation forcée, dans une communauté sans communion, ne sera-t-elle que fausse maturité? …»

Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme. Et c’est hausser devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus largement l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde … Face à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos? Oui, si d’argile se souvient l’homme.

Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps.

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L' »expérience de pensée » en littérature (sur : The dragon can’t dance, de Earl Lovelace)

Il se produit parfois qu’un dispositif narratif, le temps d’un paragraphe ou d’un chapitre ou d’un roman, soit particulièrement en phase avec certaines lois occultes de la conscience, de la Carnaval de Trinidadlecture, et alors par résonnance le lecteur est arraché, précipité, aspiré, dans un tunnel au bout duquel, à la fois loin et proche, se dessine une vie particulière avec une étrange acuité, comme un quartier de lune brillant au travers d’une nuit effilochée ; ou encore ce peut être une dimension particulière de l’universelle expérience humaine, qui se rue sur vous avec une évidence inexorable… Ces expériences de pensée ont plus souvent et plus facilement trait au temps, tant l’on sait, grâce à Ricoeur, l’affinité du récit avec la liqueur du temps.

« …kept as the photograph of a long departed lover from an affair itself lived, lost, gone – no, rather as a letter from that lover who never came, who had written fifty years before promising that she was coming, and who after fifty years he still kept waiting for… »

Je lis ces lignes — pourtant ni les plus belles ni les plus nécessaires — dans The Dragon Can’t Dance de Earl Lovelace (auteur trinidadien), et soudain les barreaux de lumière sur les parois de ma caverne se mettent à danser, les apparences se livrent à la résonnance, LA RAISONNANCE, et je vois, JE VOIS la substance des choses rongées par le temps, le  panta rhei héraclitéen annulant tout substrat, toute essence fixe, et dans un cataclysme universel et perpétuel, toutes choses précipitées dans le passé et dans l’inexistence. Bien sûr, fulgurance purement subjective, et afférente à je ne sais quel souci, quelle disponibilité de ma part à ce moment, mais un autre lecteur pourra l’éprouver à la faveur d’un autre texte, d’un autre passage.
« L’expérience de pensée » est une expression qui vient de la physique, par laquelle celle-ci se relie à la métaphysique : là où aucune expérience n’est envisageable pour éprouver un nouveau paradigme, une expérience purement imaginaire, en pensée, peut disloquer la cohérence apparente des principes qui constituent ce paradigme, ou au contraire en conforter la robustesse.
De même la littérature permet-elle, entre autres de ses fonctions, cette métaphysique performative, qui permet à chacun d’éprouver dans son existence la part de vérité des grands mythes, des grandes inscriptions vitales, des hypothèses cruciales comme des hiéroglyphes.
En ce qui concerne le Temps et le débat dans les rêts de ses apories, plus nombreux sont les auteurs qui ont tenté de sauver le passé — on pense à Proust et sa tentative désespérée, à Modiano ou Sebald fascinés par les vestiges et la mémoire des morts — que ceux — y en a t-il seulement ? — qui ont expérimenté la disqualification du présent rongé par l’immédiate passéisation. Sans doute parce que la littérature, fondée sur l’illusion substantielle du langage, et sur la nécessité relative de formes médiates entre le lecteur et l’auteur (genres, modes narratifs, et toutes autres conventions…) s’affronte difficilement avec une vision qui aboutirait à la négation de ces fondations.
Pour en revenir, enfin, au Dragon Can’t Dance de Earl Lovelace, je ne prétendrais pas pour ce livre à une place majeure dans la littérature, mais il n’en s’agit pas moins d’une merveilleuse évocation de Trinidad, de son histoire, d’un quartier de Port of Spain et de ses habitants, surtout de son carnaval géant, brassé de sons, de lumières, d’images, de mouvements furtifs et grandioses, intriqués : maëlstrom parcouru de dynamismes directeurs ou adventices, confus, explosifs… Il fallait beaucoup d’art pour transporter le lecteur au milieu de ce chaos calendaire, et aussi pour lui soumettre cette expérience de pensée : les habitants misérables du quartier de Calvary Hill ne vivent pas leur vraie nature lors de l’année qui s’écoule (l’année à écouler) entre deux carnavals, c’est au contraire durant les quelques jours de festivité qu’ils sont eux-mêmes, qu’ils manifestent leur grandeur enfouie, qu’ils révèlent les latences d’une île peuplée de dieux et de déesses en haillons.
J’avais rencontré Earl Lovelace lors du Congrés des Écrivains de la Caraïbe en 2013, et il se manifestait immédiatement qu’il s’agissait d’un grand bonhomme.

 

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Nicolas Bouvier : l’usage des mots

« La fin du jour est silencieuse. On a parlé son saoul en déjeunant. Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent ; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu’elle s’étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu’à l’extrémité de l’Inde, mais plus loin encore, jusqu’à la mort. »

Nicolas Bouvier, Thierry VernetL’Usage du Monde, de Nicolas Bouvier, est classé parmi la « littérature de voyage », mais il n’existe rien de tel que la « littérature de voyage » ; ou plutôt cette catégorie serait pléonastique, car il n’est qu’un seul voyage en littérature, qui est le voyage des mots, le déportement du langage (comme je l’ai écrit ailleurs(clic)). En 1953, deux jeunes hommes prennent la route à bord de leur Fiat Topolino poussive, et traversent la Yougoslavie,  la Turquie, etc… Leurs étonnements, ainsi que leurs ivresses et leurs bohêmes, sont aussi convenues que d’avoir 20 ans, les éclairages géographiques et politiques ne jettent de lumière que sur un monde caduc qui ne nous concerne plus, la pudibonderie sexuelle, mâtinée d’homophobie, de ces deux petits jeunes bourgeois français, est aussi flagrante qu’affligeante, les détails que Bouvier retient pour sa narration sont de l’ordre du pittoresque émoussé, ses galeries de portraits  ne valent pas celles d’un Mahfouz, d’un Choukri ou d’un Cossery. Si l’on ne s’en tenait donc qu’au voyage, qu’à l’évocation et la description, il n’y aurait pas eu de pérennité littéraire pour L’Usage du Monde, ni n’éprouverions-nous à la lecture cet envoûtement, cet enchantement, ce transport, cette impression de traverser un paysage varié.
Car le paysage que l’on traverse n’est pas celui de l’Iran ou du Pakistan, c’est le paysage de la langue, de la métaphore, de la verve, du rapprochement comique, du rythme, du mot inattendu et juste — juste dans la langue —, bref ! de la littérature. Avec le voyage pour prétexte.
Comme je l’ai écrit ailleurs(clic), les livres d’aujourd’hui me tombent presque tous des mains, hélas ! parce que nos écrivants contemporains croient que le langage est un simple opérateur de désignation, un truchement transparent. Ils croient que les mots sont reliés aux choses, sans doute par une sorte de fil à la patte des « m ».

« Un instrument bien fait pour la steppe, avec un son lourd qui voyage, plus grave qu’une sirène de remorqueur, comme un lent battement de coeur auquel le coeur finalement se rallie, pareil aussi au vol pelucheux  — si bas qu’il est à la limite du silence — des grands oiseaux de nuit. »

(Post scriptum : même époque, même jeunesse, même appel des horizons : la grande virée de Bouvier et son copain me paraît un étonnant correspondant européen aux débuts de Kérouac et des écrivains de la Beat Generation)
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12 years a slave : occasion de redire que l’esclavage est un mode du capitalisme

12 years a slave, affiche du film     Avec ce film très spielbergien, Steve Mc Queen a payé son entrée dans la cour des grands : des américains, des oscarisés, des blockbusters. On peut regretter l’intensité retenue, la grâce macabre et austère, les choix esthétiques angulaires et brutalistes, enfin le silence, de son film Hunger (—je n’ai pas vu Shame), il n’en reste pas moins que l’histoire vécue de Solomon Northup, telle qu’exposée dans ce film-ci, est terrifiante, et touche aux gouffres de l’Histoire et de la conscience humaine. Le ticket d’entrée dans la cour des grands s’affiche, en fait, durant les 20 premières minutes du film, presque inacceptables : musique sirupeuse et pathétique, râclements lugubres et autres bruits effrayants de films pour adolescents, surtout ramassis des clichés sur l’esclavage :  le sadisme du maître blanc, les coups gratuits, le peu de valeur de la vie du noir, le viol sur le bateau…       Tout semble aussi mal engagé pour le protagoniste que pour la véracité historique du film, mais heureusement la deuxième partie rend justice à la destinée manifeste de l’esclave Solomon : celle d’être un « nègre à talent », en l’occurence un violoniste ET un charpentier, capable de mener à bien des projets complexes. Une telle « pièce d’Inde », un tel esclave, était d’une grande valeur, et c’est un non sens, contra-logique, d’imaginer que le négrier aurait pris le risque d’endommager un tel ouvrier en le battant inconsidérément — de même qu’on ne peut concevoir qu’un simple matelot, sur le bateau, ait la liberté d’assassiner à sa fantaisie l’un des éléments de sa précieuse cargaison humaine, comme on le voit dans le film.
Répétons-le une fois de plus : le sadisme convenu et les maltraitances attendues sont un non-sens économique : l’esclave représente une valeur marchande, ainsi qu’un potentiel de travail, qu’il est inconséquent d’endommager ; c’est un « bien meuble », et un propriétaire ne casse pas ses biens pour s’amuser, pas plus qu’un paysan n’estropie son cheptel par perversion.
L’essence du système esclavagiste est en fait très bien résumée dans la mise-en-garde d’un « supervisor » (un « commandeur », comme on le disait en pays français) à l’attention des petits blancs qui s’apprêtent à lyncher Solomon : vous n’avez pas de droits sur cet esclave, leur dit-il en substance, il appartient à son maître M…, qui a contracté une dette considérable pour l’acquérir.
Au risque de passer pour un marxiste invétéré, il faut le dire et le redire : le système de production esclavagiste est à appréhender d’un point de vue économique (cliquer) (voir aussi cette bibliographie (cliquer)) ; l’esclavagisme est un mode du capitalisme, son existence se comprend et son fonctionnement s’analyse en termes de valeur, de production, de rentabilité et d’insertion dans le commerce mondial.
Après ces mises-en-place assez réalistes le film, suivant le transfert de Solomon sur une autre plantation dirigée par un propriétaire alcoolique, illuminé, pervers et obsessionnel, vire à l’habituel approche psychologisante et pathologisante de la relation maître-esclave. Je n’en dirai pas plus sur la suite des événements, et après tout au spectateur d’en juger, mais je reconnaîtrai avoir été perturbé par cette évolution, qui me semblait regrettable, de la narration : car, dans mon roman Plantation Massa-Lanmaux, n’avais-je pas, moi aussi, cédé à cette tendance psychologisante facile ? Je dirai pour ma défense — défense devant les reproches que peut me faire  ma conscience d’artiste —  qu’au moins, dans mon roman, ai-je tenté de porter à l’extrême le balancier : le poussant carrément dans la fantasmagorie sadienne où, je l’espère, il n’est laissé aucune illusion au lecteur sur le vraisemblable historique des situations fantasmatiques où il est transporté. Cela ne signifie pas que je désespère, au gré des stress psychiques que j’espère avoir mis en place, d’avoir pu jeter quelque lueur sur les structures à l’oeuvre dans ce pan d’histoire humaine.
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