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L' »expérience de pensée » en littérature (sur : The dragon can’t dance, de Earl Lovelace)

Il se produit parfois qu’un dispositif narratif, le temps d’un paragraphe ou d’un chapitre ou d’un roman, soit particulièrement en phase avec certaines lois occultes de la conscience, de la Carnaval de Trinidadlecture, et alors par résonnance le lecteur est arraché, précipité, aspiré, dans un tunnel au bout duquel, à la fois loin et proche, se dessine une vie particulière avec une étrange acuité, comme un quartier de lune brillant au travers d’une nuit effilochée ; ou encore ce peut être une dimension particulière de l’universelle expérience humaine, qui se rue sur vous avec une évidence inexorable… Ces expériences de pensée ont plus souvent et plus facilement trait au temps, tant l’on sait, grâce à Ricoeur, l’affinité du récit avec la liqueur du temps.

« …kept as the photograph of a long departed lover from an affair itself lived, lost, gone – no, rather as a letter from that lover who never came, who had written fifty years before promising that she was coming, and who after fifty years he still kept waiting for… »

Je lis ces lignes — pourtant ni les plus belles ni les plus nécessaires — dans The Dragon Can’t Dance de Earl Lovelace (auteur trinidadien), et soudain les barreaux de lumière sur les parois de ma caverne se mettent à danser, les apparences se livrent à la résonnance, LA RAISONNANCE, et je vois, JE VOIS la substance des choses rongées par le temps, le  panta rhei héraclitéen annulant tout substrat, toute essence fixe, et dans un cataclysme universel et perpétuel, toutes choses précipitées dans le passé et dans l’inexistence. Bien sûr, fulgurance purement subjective, et afférente à je ne sais quel souci, quelle disponibilité de ma part à ce moment, mais un autre lecteur pourra l’éprouver à la faveur d’un autre texte, d’un autre passage.
« L’expérience de pensée » est une expression qui vient de la physique, par laquelle celle-ci se relie à la métaphysique : là où aucune expérience n’est envisageable pour éprouver un nouveau paradigme, une expérience purement imaginaire, en pensée, peut disloquer la cohérence apparente des principes qui constituent ce paradigme, ou au contraire en conforter la robustesse.
De même la littérature permet-elle, entre autres de ses fonctions, cette métaphysique performative, qui permet à chacun d’éprouver dans son existence la part de vérité des grands mythes, des grandes inscriptions vitales, des hypothèses cruciales comme des hiéroglyphes.
En ce qui concerne le Temps et le débat dans les rêts de ses apories, plus nombreux sont les auteurs qui ont tenté de sauver le passé — on pense à Proust et sa tentative désespérée, à Modiano ou Sebald fascinés par les vestiges et la mémoire des morts — que ceux — y en a t-il seulement ? — qui ont expérimenté la disqualification du présent rongé par l’immédiate passéisation. Sans doute parce que la littérature, fondée sur l’illusion substantielle du langage, et sur la nécessité relative de formes médiates entre le lecteur et l’auteur (genres, modes narratifs, et toutes autres conventions…) s’affronte difficilement avec une vision qui aboutirait à la négation de ces fondations.
Pour en revenir, enfin, au Dragon Can’t Dance de Earl Lovelace, je ne prétendrais pas pour ce livre à une place majeure dans la littérature, mais il n’en s’agit pas moins d’une merveilleuse évocation de Trinidad, de son histoire, d’un quartier de Port of Spain et de ses habitants, surtout de son carnaval géant, brassé de sons, de lumières, d’images, de mouvements furtifs et grandioses, intriqués : maëlstrom parcouru de dynamismes directeurs ou adventices, confus, explosifs… Il fallait beaucoup d’art pour transporter le lecteur au milieu de ce chaos calendaire, et aussi pour lui soumettre cette expérience de pensée : les habitants misérables du quartier de Calvary Hill ne vivent pas leur vraie nature lors de l’année qui s’écoule (l’année à écouler) entre deux carnavals, c’est au contraire durant les quelques jours de festivité qu’ils sont eux-mêmes, qu’ils manifestent leur grandeur enfouie, qu’ils révèlent les latences d’une île peuplée de dieux et de déesses en haillons.
J’avais rencontré Earl Lovelace lors du Congrés des Écrivains de la Caraïbe en 2013, et il se manifestait immédiatement qu’il s’agissait d’un grand bonhomme.

 

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