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Hysteria : un poème de TS Eliot

Capture d’écran 2015-07-09 à 00.38.05« Alors qu’elle riait, j’étais conscient de devenir impliqué à son rire et de faire part de celui-ci — jusqu’à ce que ses dents ne fussent plus que des étoiles hasardeuses douées pour les manoeuvres d’escouade. J’étais aspiré par les courtes inspirations qu’elle prenait à chaque rétablissement momentané, et perdu pour finir dans les noires cavernes de sa gorge, meutri par les vagues de contractions de muscles invisibles… Un vieux serveur aux mains tremblantes étalait avec précipitation une nappe à carreaux blancs et roses sur la table verte en fer rouillé, disant : « si Madame et Monsieur souhaitent prendre leur thé dans le jardin, si Madame et Monsieur souhaitent prendre leur thé dans le jardin… » Je décidai que si les tremblements de sa poitrine pouvaient s’arrêter, certains des fragments de l’après-midi pourraient être collectés, et je concentrai mon attention sur cette fin avec une subtilité attentive. »
Qui est l’hystérique ? Le voyage dans la bouche/le ventre d’un géant/monstre est un vieux thème —un topos, comme on disait en rhétorique—, susceptible de se ramifier en multiples convolutions, énigmes et interprétations (la langue, le corps, l’intérieur de l’intérieur, microcosme et macrocosme…)
Je fais suivre le texte original de l’étrange poème (traduit par moi ci-dessus) de TS Eliot, de deux célèbres précurseurs.
As she laughed I was aware of becoming involved in her laughter and being part of it, until her teeth were only accidental stars with a talent for squad-drill. I was drawn in by short gasps, inhaled at each momentary recovery, lost finally in the dark caverns of her throat, bruised by the ripple of unseen muscles. An elderly waiter with trembling hands was hurriedly spreading a pink and white checked cloth over the rusty green iron table, saying: “If the lady and gentleman wish to take their tea in the garden, if the lady and gentleman wish to take their tea in the garden …” I decided that if the shaking of her breasts could be stopped, some of the fragments of the afternoon might be collected, and I concentrated my attention with careful subtlety to this end.

Pantagruel, Chapitre XXXII:

Adonc tous se mirent en ordre, comme deliberez de donner l’assault.
Mais on chemin, passant une grande campaigne, furent saisiz d’une grosse housée de pluye. A quoy commencerent à se tresmousser et se serrer l’un l’aultre. Ce que voyant, Pantagruel leur fist dire par les capitaines que ce n’estoit rien, et qu’il véoit bien au dessus des nuées que ce ne seroit qu’une petite rousée ; mais, à toutes fins, qu’ilz se missent en ordre, et qu’il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre et bien serrez. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demy, et les en couvrit comme une geline faictz ses poulletz.
Ce pendent, je, qui vous fais ces tant veritables contes, m’estoit caché dessoubz une fueille de bardane, qui n’estoit moins large que l’arche du pont de Monstrible ; mais, quand je les veiz ainsi bien couvers, je m’en allay à eulx rendre à l’abrit, ce que je ne peuz, tant ilz estoient, comme l’on dict :  » Au bout de l’aulne fault le drap.  » Doncques, le mieulx que je peuz, montay par dessus, et cheminay bien deux lieues sus sa langue, tant que entray dedans sa bouche. Mais, ô Dieux et Deesses, que veiz je là ? Juppiter me confonde de sa fouldre trisulque si j’en mens. Je y cheminoys comme l’on faict en Sophie à Constantinoble, et y veiz de grands rochiers, comme les mons des Dannoys, je croy que c’estoient ses dentz, et de grands prez, de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poictiers.
Le premier que y trouvay, ce fut un bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday :  » Mon amy, que fais tu icy ? ­ Je plante, (dist il), des choulx. ­ Et à quoy ny comment, dis je ? ­ Ha, monsieur, (dist il), chascun ne peut avoir les couillons aussi pesant q’un mortier, et ne pouvons estre tous riches. Je gaigne ainsi ma vie, et les porte vendre au marché, en la cité qui est icy derriere. ­ Jesus ! dis je, il y a icy un nouveau monde ? ­ Certes, (dist il), il n’est mie nouveau ; mais l’on dist bien que, hors d’icy, y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune et tout plein de belles besoignes ; mais cestuy cy est plus ancien. ­ Voire mais, (dis je), mon amy, comment a nom ceste ville où tu portes vendre tes choulx ?
– Elle a, (dist il), nom Aspharage, et sont christians, gens de bien, et vous feront grande chere.  »
Bref, je deliberay d’y aller.
Or, en mon chemin, je trouvay un compaignon qui tendoit aux pigeons, auquel je demanday :
 » Mon amy, d’ont vous viennent ces pigeons icy ?
– Cyre, (dist il), ils viennent de l’aultre monde.  »
Lors je pensay que, quand Pantagruel basloit, les pigeons à pleines voléee entroyent dedans sa gorge, pensans que feust un colombier.
Puis entray en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte et en bel air ; mais à l’entrée les portiers me demanderent mon bulletin, de quoy je fuz fort esbahy, et leur demanday :
 » Messieurs, y a il ici dangier de peste ?
– O, Seigneur, (dirent ilz), l’on se meurt icy auprès tant que le charriot court par les rues.
– Vray Dieu, (dis je), et où ?  »
A quoy me dirent que c’estoit en Laryngues et Pharingues, qui sont deux grosses villes telles que Rouen et Nantes, riches et bien marchandes, et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des abysmes despuis n’a gueres, dont ilz sont mors plus de vingt et deux cens soixante mille et seize personnes despuis huict jours.
Lors je pensé et calculé, et trouvé que c’estoit une puante halaine qui estoit venue de l’estomach de Pantagruel alors qu’il mangea tant d’aillade, comme nous avons dict dessus.
De là partant, passay entre les rochiers, qui estoient ses dentz, et feis tant que je montay sus une, et là trouvay les plus beaulx lieux du monde, beaulx grands jeux de paulme, belles galeries, belles praries, force vignes et une infinité de cassines à la mode Italicque, par les champs pleins de delices, et là demouray bien quatre moys et ne feis oncques telle chere pour lors.
Puis descendis par les dentz du derriere pour venir aux baulievres ; mais en passant je fuz destroussé des brigans par une grande forest, que est vers la partie des aureille.
Puis trouvay une petite bourgade à la devallée, j’ay oublié son nom, où je feiz encore meilleure chere que jamais, et gaignay quelque peu d’argent pour vivre. Sçavez-vous comment ? A dormir ; car l’on loue les gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par jour ; mais ceulx qui ronflent bien fort gaignent bien sept solx et demy. Et contois aux senateurs comment on m’avoit destroussé par la valée, lesquelz me dirent que pour tout vray les gens de delà estoient mal vivans et brigans de nature, à quoy je congneu que, ainsi comme nous avons les contrées de deçà et delà les montz, aussi ont ilz deçà et delà les dentz ; mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meilleur air.
Là commençay penser qu’il est bien vray ce que l’on dit que la moytié du monde ne sçait comment l’autre vit, veu que nul avoit encores escrit de ce pais là, auquel sont plus de xxv royaulmes habitez, sans les desers et un gros bras de mer, mais j’en ay composé un grand livre intitulé l’Histoire des Gorgias, car ainsi les ay-je nommez parce qu’ilz demourent en la gorge de mon maistre Pantagruel.
Finablement vouluz retourner, et, passant par sa barbe, me gettay sus ses epaulles, et de là me devallé en terre et tumbé devant luy.
Quand il me apperceut, il me demanda :
 » D’ont viens tu, Alcofrybas ?  »
Je luy responds :
 » De vostre gorge, Monsieur.
– Et despuis quand y es tu, dist il ?
– Despuis, (dis je), que vous alliez contre les Almyrodes.
– Il y a, (dist il), plus de six moys. Et de quoy vivois tu ? Que beuvoys tu ?  » Je responds : » Seigneur, de mesmes vous, et des plus frians morceaulx qui passoient par vostre gorge j’en prenois le barraige.
– Voire mais, (dist il), où chioys tu ?
– En vostre gorge, Monsieur, dis je.
– Ha, ha, tu es gentil compaignon, (dist il). Nous avons, avecques l’ayde de Dieu, conquesté tout le pays des Dipsodes ; je te donne la chatellenie de Salmigondin.
– Grand mercy, (dis je), Monsieur. Vous me faictes du bien plus que n’ay deservy envers vous. « 

Livre de Jonas:
Le Seigneur donna l’ordre à un grand poisson d’engloutir Jonas. Jonas demeura dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits. Depuis les entrailles du poisson, il pria le Seigneur son Dieu. Il disait : Dans ma détresse, je crie vers le Seigneur, et lui me répond ; du ventre des enfers j’appelle : tu écoutes ma voix. Tu m’as jeté au plus profond du cœur des mers, et le flot m’a cerné ; tes ondes et tes vagues ensemble ont passé sur moi. Et je dis : me voici rejeté de devant tes yeux ; pourrai-je revoir encore ton temple saint ? Les eaux m’ont assailli jusqu’à l’âme, l’abîme m’a cerné ; les algues m’enveloppent la tête, à la racine des montagnes. Je descendis aux pays dont les verrous m’enfermaient pour toujours ; mais tu retires ma vie de la fosse, Seigneur mon Dieu. Quand mon âme en moi défaillait, je me souvins du Seigneur ; et ma prière parvint jusqu’à toi dans ton temple saint. Les servants de vaines idoles perdront leur faveur. Mais moi, au son de l’action de grâce, je t’offrirai des sacrifices ; j’accomplirai les vœux que j’ai faits : au Seigneur appartient le salut. Alors le Seigneur parla au poisson, et celui-ci rejeta Jonas sur la terre ferme.

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Notes de lecture/Renaissance : La plume et les langues, de Jean-François Courouau

Brueghel l'Ancien, La Tour de BabelÀ l’heure où la Francophonie vacille, et ne semble plus intéresser les Français — quand ils ne la bradent pas pour quelques barils de pétrole — il m’a semblé intéressant de reparcourir les notes qui suivent. Pourquoi écrire dans une langue, plutôt qu’une autre ? Beaucoup d’écrivains ont abandonné leur langue natale pour l’Anglais, ou plutôt l’Américain, et si ce phénomène ne touche pas encore les Francophones, qui ont leur propre espace de diffusion (de plus en plus restreint et fragmenté), combien de temps vont-ils encore rester à l’écart de ce phénomène ? Les librairies ferment, les éditeurs se concentrent sur quelques titres juteux, les enquêtes sur les pratiques culturelles montrent une baisse flagrante de la lecture, et en ce qui concerne la poésie ses lecteurs deviennent rarissimes, même dans le monde de l’éducation et de l’université. Alors pourquoi ne pas transiger vers un lectorat potentiel de près d’un milliard d’anglophones ? Je me fais bien sûr l’avocat du diable, mais il est urgent que la France cesse de liquider sa culture et ses arts, et se donne les moyens de soutenir la Francophonie. Enfin que les élites prennent conscience des enjeux culturel et renoncent à pervertir jour après jour leur langue en la mêlant de borborygmes sonnant comme de l’Anglais de chez Procter&Gamble (département marketing) : parce que c’est pas cool et pas top dans mon business plan, rapport au benchmark (ô mon lecteur idéal, je te demande pardon pour ces expressions qui t’ont donné un compréhensible haut-le-coeur). Le magnétisme d’une langue a toujours été un effet de puissance politique (à moins que nous ne fussions entrés dans une autre époque ?) Jean-François Courouau l’évoque en ce qui concernait, déjà, le choix d’une langue d’écriture à l’époque de Rabelais :

COUROUAU, Jean-François, « La plume et les langues : Réflexions sur le choix linguistique à l’époque moderne», L’Homme, 2006, n°177-178, pp. 251 à 278.

L’écrivain européen, au seizième siècle et durant la plus grande partie du dix-septième siècle, a le choix entre au moins deux langues — le latin et le vernaculaire — auxquelles s’ajoute fréquemment un idiome régional. Le choix linguistique n’est donc pas un acte neutre, ni culturellement, ni socialement, ni politiquement. Au seizième siècle, Évangélisme puis Réforme favorisent l’accés direct au Texte de la Bible par la promotion — restreinte au champ religieux — des langues vernaculaires. L’autre facteur d’émergence de certains vernaculaires étant la montée en puissance d’États dotés d’appareils administratifs : auquel cas la langue officielle choisie est, non pas celle des sujets, mais celle du roi et de sa chancellerie. Jean-François Courouau interroge alors, dans la genèse des identités nationales, la hiérarchie entre liens politiques et liens linguistiques.

Dans ces conditions, le choix linguistique d’un auteur est un arbitrage entre le capital symbolique des différentes langues — l’importance des corpus littéraires déjà constitués —, et leur capital social et politique. Dans chaque ensemble linguistique important se constitue alors une forme de vernaculaire haut dit « standard », qui est un artefact élaboré par les litterati, à la confluence de littéraire et de l’administratif — cette forme ne coïncidant jamais avec une forme parlée : le français ne tire pas plus son origine du Francien, que le toscan littéraire du dialecte de la Toscane. Corollairement, se constituent des idéologies linguistiques sous-tendues de jugements dépréciatifs. Le choix d’une « petite langue » comme véhicule d’expression (J.F. Courouau ne l’évoque pas, mais l’auteur de ce mémoire pense bien sûr à Rabelais) ne semble alors pas être un choix de résistance politique, mais linguistique, avec un désir de rehaussement, de « deffense » de la langue périphérique ; ce peut être aussi un choix éthique en faveur d’une langue mourante ou en tout cas dominée ; ce peut encore être un choix esthétique plus difficile à définir ; en revanche ce n’est jamais un choix « pour le peuple », les milieux lettrés ne manifestant aucune attention aux strates inférieures de la société. Un cas particulier intéressant est celui de la production parodique ou humoristique, en vernaculaire bas, d’une forme littéraire de la langue haute : il n’y a pas nécessairement refus d’un modèle dominant, mais jeu avec ses formes. À noter enfin que la croyance en un « génie de la langue », reflétant un mode de représentation du réel, n’apparaîtrait pas avant le dix-septième siècle (Mireille Huchon, dans l’article « La prose d’art sous François 1er: illustrations et conventions», donne toutefois des exemples précurseurs de cette notion pris en plein seizième siècle).

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Note de lecture / Renaissance : Les Langages de Rabelais, de François Rigolot

Beauté, mon beau souci, m’ayant conduit il y a quelques années à entreprendre, sans aucune considération de carrière ou d’utilité une étude d’un aspect de l’oeuvre de François Rabelais, il me paraissait dommage que dormissent mes notes d’alors, qui pourrait être utiles à d’autres amants de la langue française. L’ouvrage que je résume à grands traits ci-dessous fut le plus spectaculairement décapant de ceux qui m’aidèrent à dépouiller l’oeuvre de Rabelais de sa gangue scolaire, et des sens convenus dont elle est communément affublée.

Dans sa préface à cette réédition de son livre de 1972, François Rigolot renvoie dos-à-dos les tenants de deux paradigmes interprétatifs : d’un côté les partisans de la seule analyse textuelle et structurale, convaincus de la pluralité et de l’ambiguïté essentielle de l’écriture de Rabelais ; de l’autre les érudits soucieux de débusquer les sources, adeptes d’une « lecture transparente et sans équivoque de la fiction rabelaisienne » ; les seconds se méfiant de l’anachronisme au profit de la recherche d’un « catachronisme » (le terme est de F.Rigolot) sans doute illusoire.

Néanmoins, tout comme il ne faut pas prendre au mot le subtil Alcofribas en son prologue de Gargantua, François Rigolot, dans la suite de la préface et dans les études qui constituent le corps du livre penche décidément du côté des premiers, les seconds étant même accusés (p. *5) d’être les véritables fauteurs d’anachronisme : la polysémie appartiendrait en effet « de plein droit à l’épistémologie de la Renaissance », et « L’équivoque habite la pluralité [des] langages [de Rabelais] » (p.*10) . Le sujet de l’étude est ainsi « la place accordée [par Rabelais] aux problèmes linguistiques » (p.11) (et, pour les personnages, « le problème existentiel de l’expression », p.13). L’emploi du mot « langage », sous la plume de François Rigolot et dans ce livre, pourrait par ailleurs être l’objet de toute une discussion, tant il relève plus du dialogisme bakhtinien que des langues : il est donné au mot langage le synonyme de « mode d’expression » (p.11).

Pour déterminer, dans le cadre de cette « lecture langagière » de l’œuvre, quels sont les élements signifiants, François Rigolot adopte la méthode structurale : il replace les valeurs des différents langages dans un système d’oppositions réciproques (le langage du géant ayant pour fonction, remarque t-il, de fixer la norme), et considère de même que la signifiance des traits stylistiques résulte d’oppositions internes au texte, par exemple entre des thèses ou des éléments opposés, ou entre un sens et une forme, ou encore entre deux styles, voire deux tendances de Rabelais (évangéliste/satiriste) ; cette série d’oppositions composerait un langage agoniste propre à cette oeuvre. François Rigolot semble considérer la tension fond/forme, en particulier, comme la source du comique, mais ne se prononçant pas sur ce qu’est le comique il ne fait que reporter la question à une inconnue de niveau supérieur. (Une thèse annexe, qui concerne la dualité du comique, savant et populaire, de Rabelais, n’est pas sans rappeler celle de Mikhaël Bakhtine ; François Rigolot pouvait en avoir eu connaissance en 1972, la traduction anglaise de L’œuvre de François Rabelais datant de 1968.)

La deuxième partie du livre, consacrée aux Tiers, Quart et Cinquième Livre, est moins convaincante. L’auteur semble céder à la tentation de l’explication univoque, mais en fournit plusieurs, contradictoires : « polarité qui hantait les humanistes vers 1530 : rejet des langages empruntés ou falsifiés qui opacifient la pensée, quête d’une parole « naturelle », originaire, qui est signifiante parce que transparente. » (p.115) ; le thème fondamental des derniers livres est celui d’un « monde privé de communications ; monde des isolés », de l’« impossibilité […] d’établir un terrain d’entente, d’établir […] le langage de la compréhension » (p.142) ; « le thème du Tiers Livre : le refuge du scrupuleux, de l’hésitant, dans une garantie verbale qui s’impose de l’extérieur» (p.164) ; échapper au réel resterait « le seul chemin de repli » (p.166) « il fallait ce désarroi initial pour que puisse naître l’élan lyrique […] qui fera sortir le quêteur des « lacs de perplexité » […] Ce sera l’appel tonifiant et libérateur de l’encomium » (p.174)

Rigolot conclut ainsi sur le « fol éloge de la folie » , de manière un peu artificielle car il n’étudie pas les livres dans l’ordre et se fonde surtout sur le Tiers Livre pour sa conclusion : « dans l’éloge paradoxal tous les sujets se valent. Le cosmos a une finalité et chaque « finaliste » est convaincu qu’il en possède la clé ; mais cette clé importe peu, pourvu qu’elle soit chantée avec conviction. » (p.162). Toutefois, « contrairement à Érasme, l’Encomium Morias du disciple est au niveau de l’écriture et non de la pensée : il se prouve tel à mesure qu’il s’écrit. »

RIGOLOT, François, Les langages de Rabelais, Éd. Droz, Genève, 1996.

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