Archives de Tag: littérature

Nicolas Bouvier : l’usage des mots

« La fin du jour est silencieuse. On a parlé son saoul en déjeunant. Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent ; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu’elle s’étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu’à l’extrémité de l’Inde, mais plus loin encore, jusqu’à la mort. »

Nicolas Bouvier, Thierry VernetL’Usage du Monde, de Nicolas Bouvier, est classé parmi la « littérature de voyage », mais il n’existe rien de tel que la « littérature de voyage » ; ou plutôt cette catégorie serait pléonastique, car il n’est qu’un seul voyage en littérature, qui est le voyage des mots, le déportement du langage (comme je l’ai écrit ailleurs(clic)). En 1953, deux jeunes hommes prennent la route à bord de leur Fiat Topolino poussive, et traversent la Yougoslavie,  la Turquie, etc… Leurs étonnements, ainsi que leurs ivresses et leurs bohêmes, sont aussi convenues que d’avoir 20 ans, les éclairages géographiques et politiques ne jettent de lumière que sur un monde caduc qui ne nous concerne plus, la pudibonderie sexuelle, mâtinée d’homophobie, de ces deux petits jeunes bourgeois français, est aussi flagrante qu’affligeante, les détails que Bouvier retient pour sa narration sont de l’ordre du pittoresque émoussé, ses galeries de portraits  ne valent pas celles d’un Mahfouz, d’un Choukri ou d’un Cossery. Si l’on ne s’en tenait donc qu’au voyage, qu’à l’évocation et la description, il n’y aurait pas eu de pérennité littéraire pour L’Usage du Monde, ni n’éprouverions-nous à la lecture cet envoûtement, cet enchantement, ce transport, cette impression de traverser un paysage varié.
Car le paysage que l’on traverse n’est pas celui de l’Iran ou du Pakistan, c’est le paysage de la langue, de la métaphore, de la verve, du rapprochement comique, du rythme, du mot inattendu et juste — juste dans la langue —, bref ! de la littérature. Avec le voyage pour prétexte.
Comme je l’ai écrit ailleurs(clic), les livres d’aujourd’hui me tombent presque tous des mains, hélas ! parce que nos écrivants contemporains croient que le langage est un simple opérateur de désignation, un truchement transparent. Ils croient que les mots sont reliés aux choses, sans doute par une sorte de fil à la patte des « m ».

« Un instrument bien fait pour la steppe, avec un son lourd qui voyage, plus grave qu’une sirène de remorqueur, comme un lent battement de coeur auquel le coeur finalement se rallie, pareil aussi au vol pelucheux  — si bas qu’il est à la limite du silence — des grands oiseaux de nuit. »

(Post scriptum : même époque, même jeunesse, même appel des horizons : la grande virée de Bouvier et son copain me paraît un étonnant correspondant européen aux débuts de Kérouac et des écrivains de la Beat Generation)
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12 years a slave : occasion de redire que l’esclavage est un mode du capitalisme

12 years a slave, affiche du film     Avec ce film très spielbergien, Steve Mc Queen a payé son entrée dans la cour des grands : des américains, des oscarisés, des blockbusters. On peut regretter l’intensité retenue, la grâce macabre et austère, les choix esthétiques angulaires et brutalistes, enfin le silence, de son film Hunger (—je n’ai pas vu Shame), il n’en reste pas moins que l’histoire vécue de Solomon Northup, telle qu’exposée dans ce film-ci, est terrifiante, et touche aux gouffres de l’Histoire et de la conscience humaine. Le ticket d’entrée dans la cour des grands s’affiche, en fait, durant les 20 premières minutes du film, presque inacceptables : musique sirupeuse et pathétique, râclements lugubres et autres bruits effrayants de films pour adolescents, surtout ramassis des clichés sur l’esclavage :  le sadisme du maître blanc, les coups gratuits, le peu de valeur de la vie du noir, le viol sur le bateau…       Tout semble aussi mal engagé pour le protagoniste que pour la véracité historique du film, mais heureusement la deuxième partie rend justice à la destinée manifeste de l’esclave Solomon : celle d’être un « nègre à talent », en l’occurence un violoniste ET un charpentier, capable de mener à bien des projets complexes. Une telle « pièce d’Inde », un tel esclave, était d’une grande valeur, et c’est un non sens, contra-logique, d’imaginer que le négrier aurait pris le risque d’endommager un tel ouvrier en le battant inconsidérément — de même qu’on ne peut concevoir qu’un simple matelot, sur le bateau, ait la liberté d’assassiner à sa fantaisie l’un des éléments de sa précieuse cargaison humaine, comme on le voit dans le film.
Répétons-le une fois de plus : le sadisme convenu et les maltraitances attendues sont un non-sens économique : l’esclave représente une valeur marchande, ainsi qu’un potentiel de travail, qu’il est inconséquent d’endommager ; c’est un « bien meuble », et un propriétaire ne casse pas ses biens pour s’amuser, pas plus qu’un paysan n’estropie son cheptel par perversion.
L’essence du système esclavagiste est en fait très bien résumée dans la mise-en-garde d’un « supervisor » (un « commandeur », comme on le disait en pays français) à l’attention des petits blancs qui s’apprêtent à lyncher Solomon : vous n’avez pas de droits sur cet esclave, leur dit-il en substance, il appartient à son maître M…, qui a contracté une dette considérable pour l’acquérir.
Au risque de passer pour un marxiste invétéré, il faut le dire et le redire : le système de production esclavagiste est à appréhender d’un point de vue économique (cliquer) (voir aussi cette bibliographie (cliquer)) ; l’esclavagisme est un mode du capitalisme, son existence se comprend et son fonctionnement s’analyse en termes de valeur, de production, de rentabilité et d’insertion dans le commerce mondial.
Après ces mises-en-place assez réalistes le film, suivant le transfert de Solomon sur une autre plantation dirigée par un propriétaire alcoolique, illuminé, pervers et obsessionnel, vire à l’habituel approche psychologisante et pathologisante de la relation maître-esclave. Je n’en dirai pas plus sur la suite des événements, et après tout au spectateur d’en juger, mais je reconnaîtrai avoir été perturbé par cette évolution, qui me semblait regrettable, de la narration : car, dans mon roman Plantation Massa-Lanmaux, n’avais-je pas, moi aussi, cédé à cette tendance psychologisante facile ? Je dirai pour ma défense — défense devant les reproches que peut me faire  ma conscience d’artiste —  qu’au moins, dans mon roman, ai-je tenté de porter à l’extrême le balancier : le poussant carrément dans la fantasmagorie sadienne où, je l’espère, il n’est laissé aucune illusion au lecteur sur le vraisemblable historique des situations fantasmatiques où il est transporté. Cela ne signifie pas que je désespère, au gré des stress psychiques que j’espère avoir mis en place, d’avoir pu jeter quelque lueur sur les structures à l’oeuvre dans ce pan d’histoire humaine.
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Humanité(s)

Enfants, Syrie. Mediapart.« (and your grandfather said, ‘suffer little children to come unto Me’: and what did He mean by that ? how, if He meant that little children should need to be suffered to approach him, what sort of earth had He created ; that if they had to suffer in order to approach Him, what sort of Heaven did He have?) »

William Faulkner, Absalom, Absalom !

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Oui la France est colonisée : il faut avoir le droit de le dire !

Tour Eiffel américaineComme les Alain Finkelkraut et les Richard Millet, comme des millions d’autres Français, anonymes et silencieux mais qui n’en pensent pas moins tout bas, je ne reconnais plus mon pays, attaqué à sa racine : dans ses valeurs, dans ses terroirs, dans sa culture, dans ses modes de vivre… En fait, de manière troublante — et je m’étonne qu’aucun commentateur officiel n’ait encore relevé ce phénomène frappant — nous vivons une aliénation (post-)coloniale semblable à celle que connaissent, partout dans le monde, les sociétés qui ont été envahies et dominées par un autre peuple. Phénomène qui s’exprime dans les traits suivants : transfusion de valeurs morales et sociétales extérieures, mépris de sa propre culture et de sa propre langue, perte d’identité, mode de vie mimétique, oubli de sa propre histoire et fascination pour celle du colonisateur, alignement politique, renoncement à sa religion historique au profit de cultes importés, colonisation des imaginaires qui se calquent stérilement sur celui du dominant, mépris de soi enfin et, dans les arts, psittacisme soumis aux goûts et aux attentes du dominant.
Il y faudrait toute une étude, ce n’est pas mon boulot, mais puisse ce petit article contribuer à un mouvement assez fort pour enfin, donner l’alerte ! Je me contenterai de quelques exemples. En ce qui concerne la langue, ils sont  superflus : le Français « moyen », celui qu’on entend dans la rue et dans les media, est un gloubi-boulga angloïde mêlé de « top » et « pas top », de « hard core », de « cool », de « bad », de « trader » et autres « golden boy », « fashionistas », « people » etc. etc. Ça ne date pas d’hier. Sur les réseaux sociaux s’est développé un snobisme d’écrire à moitié anglais, chez des gens qui ne parlent cette langue ni d’Eve ni d’Adam : j’ai même relevé, venant d’internautes français, des citations de Nietzsche et Kafka… en Anglais ! Mais plus récent, plus alarmant, plus définitif, me paraît être la propension des littérateurs à écrire des « romans américains en Français » : Naissance d’un Pont, On ne boit pas les rats-kangourous, La grâce des brigands, Faites vos valises les enfants demain on va en Amérique, Itinéraire d’un poète apache, Faillir être flingué… tous sont des romans français récents et situés aux États-Unis pour leur action et leurs personnages, peut-être leur style (ces exemples, tirés de deux émissions littéraires consacrées, l’une à « Ailleurs« , l’autre aux « Genres« , sur France Culture, les deux titres semblant être des synonymes pour « États-Unis ») : un imaginaire colonisé, prostitué et vendu à l’encan à la puissance dominante. Et comme Philippe Bordas le remarque dans un entretien, même quand les romans ne sont pas explicitement décalqués de la littérature américaine, ils sont écrits en ANGLAIS TRADUIT:

« Ils [les éditeurs français] proposent des livres ambitieux, construits, mais qui tous affirment leur défiance sexuelle envers l’idiolecte français. À tel point que les auteurs élus écrivent directement dans un  français traduit de l’anglais. Ils ont honte de leur langue natale, peut-être, honteux de sa sexuelle vivacité ; ils ont à ce point intégré l’effondrement de la France qu’ils entérinent et intègrent in nuce la domination de l’anglais. Ils montrent écriture et patte blanches, esclaves dans l’œuf, et affirment leur soumission, ventriloques fœtus, pour complaire aux éditeurs avides d’une translangue facile à diffuser. »

En musique, la forme dominante dans la (plus ou moins grande) jeunesse, c’est le « rap » (eh oui). Il reste une « pop » (eh oui) française, mais dont beaucoup de groupes chantent en Anglais. La poésie est remplacée par le « slam » (eh oui) proféré par des gosiers ignorants de la prosodie naturelle au Français, et ayant arrêté leurs lectures poétiques au niveau du bac de Français. Au cinéma, plus de la moitié des films vus en France sont américains.
Si l’on ajoute à cela le ralliement de la France au commandement intégré de l’Otan, l’adoption de théories économiques « de l’offre » importées d’amérique (« supply economy », mais il faut dire que Keynes non plus n’est pas né en Beauce), l’obsession du libre marché, la part des fonds de pension américains dans le cac40, l’usage quotidien de technologies américaines, la loi sur L’ENSEIGNEMENT EN ANGLAIS À L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE, l’alignement, vis à vis de l’Iran ou d’Israël ou des monarchies pétrolifères, aux positions des « faucons » états-uniens (« faucons » : expression directement traduite de l’Anglais), ou encore le développement, en nombre et en puissance, des évangélistes, des adventistes, et des sectes américaines, sur notre sol, l’emprise croissante du puritanisme moral et sexuel, alors on peut s’étonner et s’alarmer de cet effarant, convulsif renoncement d’un peuple, d’une nation, d’une histoire, à soi-même. Et regretter que les paranoïaques de la « menace orientale » (sioniste pour les uns, musulmane pour les autres, immigrée pour d’autres encore, mais en tout cas toujours basanée), ou encore ceux qui s’inquiètent des dangers que feraient peser les langues régionales sur la République, regretter donc qu’ils détournent l’attention de la vraie colonisation politique, sociale, économique, linguistique, religieuse, morale, mentale et culturelle, en train d’être parachevée.

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Le Sermon sur la Chute des Pommes, de Jérôme « Goncourt » Ferrari

Rome est chue ! Elle est chue Rome, hélas ! Et ce livre-ci seul — bien que si accompagné, à sa sortie — suffirait à le confirmer.
Giulio Romano, Palazzo Te MantovaD’ailleurs, qu’en dire ? Dans le livre pourtant les épithètes ne manquent pas : je glane au hasard, parmi les décombres de ce pensum grandiloquent : « un monde disparu », « beignets rassis », « soleil mort », « carcasses maigres », « parents résignés », « fantasmes vengeurs », « légitime curiosité », « caresse furtive mais appuyée », « gorge sèche »… Quant à moi, en lisant, ou plutôt en parcourant, il ne m’en est venu qu’une seule à l’esprit : RIDICULE. Ceux qui se sont extasiés devant « l’écriture artiste » de ce livre sont des admirateurs dans l’art de la rédaction française de collège, portée à l’acmé de sa perfection scolaire, à usage direct pour les kiosques de gares.
Mieux vaut parfois un con gourd qu’un Goncourt.
Lassitude… Comme c’est lassant…
Ce n’est pas qu’il y ait des mauvais livres qui est lassant — il y en a et il y en aura toujours. Tout juste la récompense attribuée à celui-ci ajoute-t’elle une nuance de consternation à ce constat banal: « comment !? on en est donc là ? » Quant à l’unanimité de la critique frappée d’éloges, on en a aussi l’habitude.
Non, ce qui me lasse, c’est l’accumulation des livres de croyants.
Je m’explique : depuis quelques années, on entend de plus en plus exprimer de regrets que la littérature française se fût fourvoyée, paraît-il, dans une expérimentalité stérile, une reflexivité en forme d’impasse et d’échec commercial ; il faudrait se ressaisir du Récit, de la Narration, du Monde, ne pas laisser le Best-Seller aux américains.
C’est vrai, enfin ! ça n’allait nulle part, tous ces écrivains mauvaisement obsédés de l’expérience et de l’exigence littéraire, ces Claude Simon, ces Robbe-Grillet, ces Nathalie Sarraute ! Guyotat ! Giono ! Céline ! Tous ces gens qui n’écrivaient que pour écrire, pour travailler la langue et la littérature ! Quel ennui ! ça n’intéresse personne !
Les écrivains nouveaux, eux — primés comme Ferrari, ou tenant le haut du pavé éditorial et médiatique comme Richard Millet, qui semble avoir immensément inspiré le premier — croient en la référentialité, en un mot qui n’est que signe de la chose univoque, et à un discours dénotant la réalité du monde — cette réalité étant en général le bla-bla de café du commerce sur le déclin de l’occident, la perte de l’identité européenne, et vous reprendrez bien un tour de messe et un petit coup de chrétienté, éventuellement de cathédrale, soupoudrée de mondialisation mal définie mais honnie, et d’islamisation-couteau-entre-les-dents.
Ils croient à un monde donné, à un monde non médiatisé, ces sots. Ils prennent l’effet de réel pour le Réel. Et ils croient au langage, c’est-à-dire au langage de leur fantasme. À mon sens, ils ne croient plus en la littérature. Tous les grands écrivains — Giono, Céline, Faulkner — et Rabelais, l’Archi ancêtre — ont perçu l’interposition du langage sur le monde, et que ce qu’ils travaillaient était une pâte opaque, qui au mieux, après la catalyse des arts, ne donnerait du monde que la lumière qu’en fournit un vitrail, qui ne laisse qu’à peine savoir s’il fait soleil ou nuit, ou pluie. D’où la distance salvatrice — l’ironie ! — l’humour ! Or, pas un gramme d’humour chez un Ferrari ou un Millet. Que la croyance torturée à son propre texte, à son propre sexe.
C’est ennuyeux et c’est bête, la foi du charbonnier.
Jacques Dupin, dans un entretien radiodiffusé après son mort (émission Ça Rime à Quoi, sur France Culture) :  « tous les écrivains qui méritent ce nom… utilisent les mots non pas comme des objets mais comme des êtres vivants ».

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Le Grand Moi, le Petit Moi, et la faute à Rousseau

Statue équestre de Marc-Aurèle, RomeLes Pensées — le livre d’exercices, d’entraînement spirituel — de l’Empereur Marc-Aurèle, m’a accompagné depuis des années. Alors que je me propose de remettre sine die la suite de cette lecture, faite très lentement et dans le texte original grec, une petite pointe avancée de solitude me laisse percevoir que je vais me trouver coupé d’une voix qui m’était devenue chère — une voix méditative, roborative, exhortative — comme celle d’un ami.
Dans ce sentiment je ne me targue pas d’exclusivité, et je sais n’être que le millième, le millionième peut-être, à éprouver cette intimité de pensée, médiatisée par le texte, avec l’empereur-philosophe mort depuis dix-huit siècles. Mais si d’un côté ce sentiment d’amitié envers un auteur vivant ou mort, et que l’on ne connaîtra que par son empreinte de papier, si ce sentiment donc est d’expérience courante parmi la population des lecteurs, d’un autre côté le vivier d’oeuvres est très restreint, qui permettent une telle rencontre amicale et inoubliable : en plus de Marc-Aurèle, Nietzsche ? Chateaubriand ? Proust ? Ronsard ? La Religieuse Portugaise ? L’Ulrich de Musil ? Le Fabrice de Stendhal ? Sade tel qu’il apparaît dans sa correspondance ? Le Nathanaël de Gide (pour autant que sa forme tant périmée permette encore de placer les Nourritures dans la liste paradigmatique des voix vives éternellement) ?
Chacun complètera cette liste à sa guise, et dans sa culture, mais l’on peut surtout se demander pourquoi un tel succés littéraire, et pourquoi un tel succés affectif, de ces quelques textes ? Alors même que l’auto-fiction, cy-régnant, à la première personne, a produit une masse de témoignages et de poignants cris du coeur et d’effusions lyriques et de confessions indécentes et cyniques, effacés et oubliés aussitôt que publiés ?
C’est que je crois que, quelle que soit l’extension que tout un chacun donnera à cette liste d’amis-livres, d’amis-auteurs, d’amis-personnages, d’amis-textes, un point commun courra d’un bout à l’autre : ces voix sont celles du Grand Moi, de l’ambition spirituelle et intellectuelle, voire de l’ambition narcissique, ou encore de l’ambition poétique, ou encore de l’Amour fou et inconditionné, ou encore de la force — mais dans tous les cas celles du dépassement de soi. Le Grand Moi : un que l’on voudrait bien être, si l’on allait au bout de la sagesse, ou de la folie, ou de l’amour, ou de la politique, ou du courage, ou de la spiritualité… Oui : s’inspirer, prendre exemple et souffle… En comparaison, la modernité s’est exténuée à nous mettre en rapport avec le Petit Moi, le moi souffrant, incohérent, incomplet, vil, méchant, médiocre, mesquin, banal… Nous pissons tous et nous chions tous, après tout — mais quid de la Vertu ?
Je me suis demandé qui fut le premier entrepreneur de cette Petite Voix du Petit Moi… Les précédents antiques existent, et sont au fondement de l’élégie (Properce…), toutefois c’est bien la modernité qui s’est resserée autour d’un moi qui cherche deséspérément à se singulariser, à s’expliquer et se compliquer… Le Rousseau des Confessions vient à l’esprit comme précurseur idéal — s’il faut un coupable, qu’il soit beau ! Il est aussi notable que chez Rousseau, à côté de la petite voix du Petit Moi des confessions, exista la grande voix universelle, exigeante, géante, enthousiasmante, des Discours, des Lettres, auxquelles j’ajouterais celle, méditative et confuse avec la voix de la nature, des Rêveries. Marc-Aurèle nous exhortait à respecter le Dieu Intérieur, le Daimon en nous… sans ignorer, sans doute, la coexistence du petit moi souffrant et bas, avec le Grand Moi, dans la même coquille. Mais les vrais amis, les fidèles, les mémorables, restent ceux qui nous ont redonné des forces, qui nous ont guidé pour relever le gant des défis de vivre, et non ceux qui nous ont accablés du partage de leurs maux et de leurs faiblesses.

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…entre le soleil et l’oeil ténèbres un instant…

Quelques lignes, et l’on devine le grand maître :

« Jaune et puis noir temps d’un battement de paupières et puis jaune de nouveau : ailes déployées forme d’arbalète rapide entre le soleil et l’oeil ténèbres un instant sur le visage comme un velours une main un instant ténèbres puis lumière ou plutôt remémoration (avertissement) rappel des ténèbres jaillissant de bas en haut à une foudroyante rapidité palpables c’est-à-dire successivement le menton la bouche le nez le front pouvant les sentir et même olfactivement leur odeur moisie de caveau de tombeau comme une poignée de terre noire entendant en même temps le bruit de soie déchirée l’air froissé ou peut-être pas entendu perçu rien qu’imaginé oiseau flèche fustigeant fouettant déjà disparue l’empennage vibrant les traits mortels s’entrecroisant dessinant une voûte chuintante comme dans ce tableau vu où ? combat naval entre Vénitiens et Génois sur une mer bleu-noir crêtelée épineuse et d’une galère à l’autre l’arche empennée bourdonnante dans le ciel obscur l’un d’eux pénétrant dans sa bouche ouverte au moment où il s’élançait en avant l’épée levée entraînant ses soldats le transperçant clouant le cri au fond de sa gorge… »

Claude Simon, La Bataille de Pharsale

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