Giono, l’Iris de Suse et la transparence du Français chez les auteurs contemporains

Squelette de héron« …si je suis seul, je ne reste pas seul : je me dédouble, je suis toujours deux. Quand on est deux, on sait qu’on est pas Dieu-le-père. On m’a mis à une drôle d’école, crois-moi. Tu as raison d’être inquiet pour les moussaillons mais, toi, Alexandre, moi, nous sommes du bois dont on fait les flûtes. »

« C’était un nuage couleur de vin. Il surmontait la montagne. Il arrivait à toute vitesse. Il éclata contre les rochers ; il s’effilocha en soufflant comme un chat. Il jeta une poignée de pluie presque sèche, plus dure que du gravier et il s’enfuit en lambeaux dans un azur brusquement écartelé de safran. »

« …de deux choses l’une : ou bien il est pantelant, sans piper, sans même oser lever le petit doigt et l’extase ne fait pas le moindre bruit ; ou alors […] la dévastation, le cataclysme et la trombe, et nous aurions entendu les éclats. Au surplus […] il serait sorti, musique en tête, avec Sambre-et-Meuse… »
« Ce petit salaud, je l’ai cajolé à l’extrême, il peut le dire. Sa peau ? Je l’ai retournée comme un gant. Sa chair ? […] On ne peut rien me reprocher […] Ses os ont été lavés et relavés, poncés, huilés, essuyés, séchés et maintenant reconstruit. Il est devenu un résumé clair et précis ; comme je vous le disais : une sorte de Grande Ourse, d’étoile polaire. »

Etc… etc… L’Iris de Suse, de Jean Giono. Il y en a de comme ça à chaque page, presque à chaque phrase, je recopie au hasard. J’ai lu le livre durant la semaine, et  c’est de longtemps ma plus belle lecture.
Il faudrait bien des pages, des heures de réflexions, pour en parler, et je suppose que des thèses entières ont été consacrées à cette oeuvre, qu’on s’y reporte ! Je voulais en revanche réfléchir sur le sentiment d’accablement à l’égard des livres contemporains, que cette lecture presque classique a aiguisé. J’essaye de ne pas me trouver du côté des nostalgiques, et je suis ravi lorsqu’un chef d’oeuvre tombe de la plume d’un auteur vivant (clic!). Néanmoins, il me faut bien admettre que cela faisait des mois que ma déception s’affutait dans les feuilletages de librairie, ou que je chutais de haut en ouvrant enfin un ouvrage impatiemment attendu car vanté dans les journaux — et de le voir s’éventer au bout de dix pages, voire cinq.
Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est perdu depuis un récent âge d’or de la littérature française ? Pourquoi ce caractère superfétatoire de la majeure partie de la production contemporaine ? Perte du sens poétique et rythmique ? Domination stérile du rhétorique ? Repli sur soi ? Étranglement financier des éditeurs et des libraires ?
Un roman récent — un autre de ces romans dont j’ai vite abandonné la lecture — Cercles, de Yannick Haenel, m’avait susurré quelques indices (par son silence, en quelque sorte). Une toute récente conférence du très sympathique François Bon est venue m’apporter, comme une éclatante confirmation. Cher lecteur, tu attends avec une impatience légitime mes lumières définitives sur la décadence de la littérature française, eh bien voilà : c’est que le Français est devenu invisible. Après la radicalité des années 1960 et 1970 — les années de la psychanalyse, de la linguistique et de la déconstruction —, où toute référentialité dans le roman était interdite, on est tombé dans la complète, et inverse, naïveté : les auteurs récents croient parler de choses, lorsqu’ils manient des mots. Ils croient à la transparence du langage ! La conférence de François Bon — pourtant un type intelligent, passionné de littérature, pas un faiseur — était incroyable : pas un mot sur la langue, le style… Comme si les mots n’étaient que des pointeurs sur les choses, les sentiments, les étants ! (Ce qui lui fait commettre des contresens consternants lorsqu’il puise dans Rabelais des exemples qu’il comprend comme on le faisait il y a 60 ans, niant ou ignorant les recherches de Spitzer, Rigolot, Tournon, Jeanneret, qui ont montré que Rabelais ne nous parle pas de son époque, ses moeurs et ses manifestations matérielles, mais ne s’occupe que de langage, de la langue, des mots, des langues, dans la foulée d’Érasme de Rotterdam et de la recherche d’une parole vive)
Idem pour le Cercles de Yannick Haenel que j’ai commencé récemment, en en espérant beaucoup : l’auteur s’épuise à nous décrire ce qu’il ressent, ce qu’il pense, ce qu’il se passe dans l’air entre lui et les autres, les choses… Mais cela ne va nulle part, n’approfondit rien, ne fait qu’ajouter des couches sur des couches  de rhétorique, et délaisse ce qui devrait être l’objet essentiel de l’art d’un écrivain : le travail de la langue, sa compréhension, sa complication (c’est-à-dire qu’on la plie, et qu’on cache des choses dans les plis), sa fascination, pour lui-même (le langage), par lui-même, dans son opacité et ce magnifique écran qu’il interpose entre nous et la noumène…
S’il y a plus de littérature dans une phrase de Giono que dans d’épais volumes de 500 pages de bla-bla, c’est parce qu’il sait travailler — il sait qu’il travaille ! — la pâte aveugle du langage, et qu’aucun Cratyle, aucun sémioticien ne remontera des mots aux choses. La légèreté, le plaisir, la drôlerie et la profondeur qui tissent L’Iris de Suse ne sont pas dans les faits divers qui y sont narrés, elles sont dans la trémulation de la langue.
Parce qu’ils croient pouvoir voir à travers une langue qu’ils n’ont réussi qu’à rendre ennuyeuse en la pensant transparente, la plupart des auteurs produisent des oeuvres demeurées orbes. Naguère acceptait-on l’aveuglement des mots, et l’on écrivait des livres semés d’yeux.

« Ah ! c’est l’os qu’on appelle l’Iris de Suse, en grec : Teleios, ce qui veut dire : « celui qui met la dernière main à tout ce qui s’accomplit », une expression heureuse qu’on ne saurait rendre que par une périphrase. Regardez-moi ça ! Une périphrase ? Et il n’est pas plus gros qu’un grain de sel. ça sert à quoi ? Mystère, on ne l’a jamais su, en principe sa nécessité nous échappe, dit-on. […] Voilà : il est caché derrière le maxillaire supérieur »

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