La littérature a-t-elle jamais changé le monde ?

Anselm KieferIl me venait aujourd’hui la pensée réfrigérante que les livres qui m’ont le plus marqué n’étaient pas des romans, mais des livres de philosophie — ou de psychanalyse, d’anthropologie… Héraclite, Parménide, Platon, Aristote, à l’époque moderne Descartes, Kant, Hegel, Schopenhauer, pour ne pas parler de Marx ou d’Adam Smith, de Nietzsche — tous ont exercé sur le monde et l’histoire du monde une influence, une façon… Que ce soit en politique, en esthétique, en morale… Des partis se sont créés, des hommes ont relevé les yeux de leurs livres avec la conviction que des oeillères leur étaient tombés ; des essors nouveaux, des découvertes scientifiques ont été rendus possibles par des purifications de l’entendement, des exigences de rationnalité ; des constitutions ont été modifiées, des lois créées ; de nouvelles attitudes morales entreprises…

Mais quid des littérateurs, de nous autres fictionneurs de clochettes ? Aucun roman, quelqu’un, dont il vous semble qu’il ait modifié votre vie, d’autres vies ?

J’ai été dans une grande perplexité. Et je crois que la question est bonne. (Il faut dire qu’à ce moment là, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire de donner ici, je gisais à terre, la tête contre ma bibliothèque de philosophie, ce qui a sans doute suscité cette interrogation…) J’ai donc commencé à vouloir y répondre, de biais : d’abord, les poètes ! RIEN, rien de ce que je puis lire n’est le même depuis mon imprégnation de Paul Celan. Beaucoup de choses que je ne puis PLUS lire, tout simplement. Et le lyrisme. Bon. Mais les fictions, aussi : Homère… Flaubert… Les plus grands des grands, alors ! Proust : pour une modification irrémédiable de la sensibilité… Giono, Céline… Giono est désespéré, parce que son horizon est celui du langage : c’est peut-être cela Giono, la sagesse tragique de l’apiculteur, dans sa vallée de mots ? Le bourdonnement l’éjouit, il sait qu’il ne passera jamais le col, là-bas…

Bref, quelques éléments de réponse… La philosophie serait inégalable dans son aptitude à nous retailler d’un bloc l’entièreté de l’expérience du réel et des hommes, en cela elle agit dans le discours de l’histoire… Idem pour la poésie, en synthétique et parfois fulgurant. La littérature, par contre, elle nous broderait la phrase de l’expérience humaine. Même et surtout lorsqu’elle atteint à l’exemplum, au mythe, qui est comme une parcelle du big bang tombée en chacun de nous, une poussière d’étoile que nous chérissons et pouvons pleurer secrètement…
Mais quand est-ce que l’on en a créé un, dernièrement, de mythe ?

Encore y a-t-il un autre chemin, celui de l’arrimer, la philosophie, à la littérature. Après tout, qui sait quels actants sont réveillés en nous, agités dans les entrelacs de la logique…

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