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Lecture du « Raid Citroën, première traversée du Sahara de Touggourt à Tombouctou par l’Atlantide », reliure demi basane marron, dos orné — LES AVENTURES DE L’ADJUDANT CHAPUIS, TÈRE

Vers Chapuis Deuse
L’expédition pousse maintenant en avant la mission civilisatrice de la France dans des régions encore plus absolument désertiques et désolées et sinistres qu’avant, aussi impossible que cela pût sembler. Les autochenilles pètent des poulies mais rien de grave, à moins que l’ombrageux ingénieur Haardt, rajouté sur toutes les photos après coup, n’ait veillé à ce qu’on mentionnât aucun incident qui entachât la réputation des usines Citroën. Les braves mécaniciens gaulois comparent les véhicules dispersés sur le reg immonde et infini à une petite flotille de bateaux blancs. Ils y ont pensé sans même l’appui intellectuel de leurs chefs descendus des nobles francs et nourris de la meilleure culture classique. Les bords de la piste sont semés de squelettes de chameaux, la mort du chameau est décrite très en détail et ressemble beaucoup à celle du scorpion, évoquée plus tôt : le chameau se racornit sous le soleil et lorsqu’il en vient à mordre sa bosse il meurt dans un dernier spasme. C’est sans doute l’ingénieur Haardt qui a rajouté après coup cette description, et qui raconte n’importe quoi vu qu’il n’y était pas. Il y a aussi des cadavres de types morts de soif, et de pères blancs dévorés par les berbères cannibales. La chaleur est éreintante dans ces contrées inhumaines abandonnées de dieu et des hommes, mais les héroïques français ne perdent jamais l’objectif du regard : arriver à temps pour la soupe. Au milieu des squelettes, des enfants indigènes vendent des vertèbres de pères blancs pour quelques piécettes: les français fils de la IIIème république et de la loi de 1905 dédaignent ces reliques. Des femmes herratines, métisses d’on ne sait qui, courent aussi à côté des autochenilles, malgré leur vitesse fulgurante, et proposent leurs charmes aux mécaniciens, qui ne se laissent pas détourner de leur mission civilisatrice, en tout cas pas avant l’heure du souper. Finalement une nouvelle étape de solitude est vaincue, à travers ces régions mortelles que l’homme est censé n’avoir jamais foulé, et l’on parvient au bordj de Aïn Jattara, où le brave Ahmed, qui précède l’expédition sur toutes les étapes, a préparé la soupe et mis la table, grâce aux vivres déposées là par la logistique. À chaque page le brave Ahmed détache son profil noble et dévoué à la France sur un fond de soleil couchant, ou en silhouette au sommet d’une montagne abrupte, ce qui est sans doute le fruit des fantasmes refoulés de l’ingénieur Haardt, lorsqu’il réécrit l’histoire d’une seule main dans son bureau parisien de Citroën. Arrivé là je sais ce que tu vas penser, perspicace lecteur : il y a beaucoup de gens dans ce désert, et où est le mérite des types vu qu’une autre expédition a fait le même parcours et leur a laissé de la bouffe partout ? Je n’ai pas de réponse à cette question. En tout cas en voyant ses bacchantes tremper dans la soupe il vient à l’adjudant Chapuis de violentes associations d’idées relatives à la belle Aïsha, toujours recluse sous sa tente. Il y a également quelques types de TSF perdus au milieu de ces contrées inhumaines, et qui n’ont pas vu de femme blanche depuis six mois, mais il n’y en a pas dans l’expédition. La suite, cher lecteur, au prochain épisode.

Vers Chapuis Quatuor

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L’art de la démesure, un article de MAURICE MOURIER

YANN GARVOZ, PLANTATION MASSA-LANMAUX Maurice Nadeau, 312 p.

Au XVIIIe siècle, le jeune fils d’un planteur des « colonies », après des études en France qui l’ont mis au contact des idées philanthropiques des Lumières, rentre au pays. La plantation de canne à sucre de son père fonctionne, selon l’ancien système éprouvé, sur la soumission absolue des esclaves au maître. Imprégné d’utopie rousseauiste, Donatien, qui porte le prénom du Divin Marquis, va essayer de moderniser et d’humaniser le domaine. Ce livre étrange, aux deux tiers réussi, raconte son échec.

Voyons d’abord les éléments de la réussite littéraire, qui est souvent très notable. S’agissant d’un texte et non d’une étude historico- sociologique, cette réussite repose, comme il fallait s’y attendre, sur le style. Yann Garvoz, qui est clairement perfectionniste, s’est proposé une gageure : travailler la pâte verbale, abondante et riche, de son livre, en imitant, transposant, pastichant à la fois l’oeuvre sadienne et la prose précise de l’Encyclopédie, de La Nouvelle Héloïse ou (parfois) de Bernardin de Saint- Pierre. Mais cela n’est rien. Il s’est agi aussi pour lui de mêler à ces influences en partie revendiquées une manière tout à fait personnelle, hyper-romantique ou carrément fin-de-siècle (Lautréamont, Octave Mirbeau surtout, Jean Lorrain), de traduire les chocs conjoints qu’ont produits en sa vive sensibilité d’écrivain la découverte de la luxuriance végétale propre à la nature caraïbe et celle de la sensualité particulière née, aux Antilles, du contact des épidermes noir et blanc. Gageure relevée, dans l’ensemble, la mention la plus laudative devant être attribuée – pour notre goût – à l’exactitude nuancée de la peinture des lieux : habitats, forêts, pentes des terrains volcaniques si abruptes sur la mer, quiconque a visité et aimé ces paysages à la fois charmants et inquiétants, a baigné dans cette exubérance florale et apprécié la fraîcheur sucrée d’un carbet aux heures de soleil noyé, là où l’ombre est toujours plus dense d’être gorgée d’eau, s’écriera : cela est peint !

Les ambitions de l’oeuvre, toutefois, vont beaucoup plus loin que la restitution d’un climat. Yann Garvoz entend ressusciter une structure – celle de la traite et de l’esclavage – qui, tournant sur elle-même en vase clos, dessine la figure d’un enfer autarcique, dont la clôture est ici rendue plus hermétique encore, dans la logique de la fiction qui la dénonce, par le fait que la plantation est sise sur une petite île, séparée de la grande, la Guadeloupe jamais évoquée directement, par plusieurs heures de navigation lente et potentiellement dangereuse.

C’est sans doute sur ce point que le texte, semblable à un alcool fort, à un de ces « ti punchs » redoutables que nous bûmes pour notre part, en Martinique, sur les flancs peu amènes de la montagne Pelée, atteint à son maximum de pouvoir brisant – comme on le dit d’un explosif. Yann Garvoz, sans aucune tendance au discours théorique qui affaiblirait la virulence de son anticolonialisme, par le simple jeu de la description détaillée, une description qui donne vraiment à voir les pratiques concrètes de son exploitation fictive, rend évident que le bagne Massa- Lanmaux est un bagne pour tous.

Maîtres absurdement tout-puissants, cercle mouvant de leurs serviteurs proches (ceux qui bénéficient de faveurs par exemple dues à la qualité de leurs prestations sexuelles), foule moins indifférenciée que hiérarchisée en fonction des tâches mais aussi et surtout d’un maquis inextricable de coutumes et de non-dits, travailleurs des champs presque dépourvus de tout droit, nègres marrons réfugiés en forêt et débusqués par les chiens (nous avons connu leurs descendants actuels, en Guyane, les Saramacas, ils restent timides, ayant hérité des gênes de l’apeurement) : tout ce monde est intensément lié, ou plutôt noué, enchaîné.

La prison de l’esclave est aussi celle de l’homme blanc qui croit jouir d’une liberté sans entraves. En un sens ne serait-il pas, même, plus intégralement écrasé entre les meules des machines à broyer la canne que les pourvoyeurs noirs de ces Molochs ? Les esclaves, arrachés à l’extrême diversité de leurs terroirs africains par la rapacité des négriers (eux-mêmes alimentés en « bois d’ébène », ne l’oublions pas, via les razzias inter-africaines, voir l’indispensable Les Traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau), tombent dans les plantations comme des corps décérébrés. Non seulement ils n’ont pas la même langue d’origine, mais ils ignorent tout de celle de leurs geôliers.

Peu à peu cependant un idiome vernaculaire unit ces déracinés. Peu à peu, malgré les rivalités souvent suscitées, en tout cas entretenues par les abus dont ils sont victimes, ils finissent par constituer une espèce de communauté qui, le cas échéant, saura agir collectivement malgré l’horreur des représailles. Peu à peu surtout la puissance magique du vaudou, qu’il serait périlleux pour les blancs de leur interdire totalement, soude entre elles ces âmes flottantes, y compris celles des malheureux auxquels le christianisme, complice hypocrite des bourreaux, prêche la génuflexion devant le dieu de bonté et d’amour.

Face à cette masse aux mille nuances de peau (« Et d’abord un noir, c’est de quelle couleur ? », demande Genet dans Les Nègres), aux mille velléités de révolte, le groupe ultra-minoritaire des blancs bon teint succombe très vite moins au caractère malsain d’un air pourri d’entrées maritimes et de fièvres, moins à la pollution par les fumées poisseuses du sirop de batterie qu’à son propre enfermement dans l’écoeurante assurance d’une supériorité factice. Tel est le sort emblématique de Donatien.

Tant qu’il maintient son insolite chasteté en espérant la main de la blonde Charlotte, il échappe à l’ossification morale des planteurs. Dès que la belle a choisi son rival, le bien nommé Hanus (il y avait un salopard nommé Lanusse dans l’Argentine des colonels), c’en est fait de lui. La prison sans murs, effroyable, de la plantation maudite, l’a fait basculer du statut de sans-culotte compatissant de la Section des Piques, à celui d’érotomane déchaîné des 120 journées de Sodome.

Mais il est un mérite supplémentaire de l’analyse aiguë que Yann Garvoz fait du syndrome esclavagiste. Rarement on a su mieux montrer l’opposition entre blanc et Sang-mêlé et le ferment de désagrégation dont elle est porteuse. En apprenant, par le détour d’une métaphore superbe, que des testicules de son père un flot continu de sperme a inondé la plantation, et qu’en somme il n’est pas un seul des métis qu’il côtoie tous les jours qui ne puisse être son frère, Donatien découvre avec atterrement que l’ensemble du territoire sur lequel il croit exercer sa mainmise est une toile d’araignée dont les liens de sang l’enveloppent à jamais. Cette découverte, portant sa mentalité obsidionale au paroxysme, achève de le rendre fou, plus sûrement et avec moins de grandeur que les murailles de Charenton ne fomentèrent le délire de l’illustre Marquis. Car en même temps, et l’ironie est atroce, il se trompe du tout au tout : le chabin Vigée, son frère, le fils de la Da, nourrice et par ailleurs maîtresse préférée du vieux maître, sera celui qui à la fin, après la révolte des esclaves, l’assassinat du père fondateur, la destruction de la plantation par le feu, ayant définitivement choisi son camp, le jettera hors d’une communauté dont lui seul, Sang-mêlé, a réellement le droit de faire partie. La Caraïbe a lentement fait la perle autour du blanc, ce corps étranger. Maintenant elle l’expectore, le vomit, et suturera sans doute ses blessures, se refermant sur ellemême, comme si l’autre n’avait jamais existé.

Quelques réticences cependant et pour être honnête. On regrette que la magnifique architecture scénique, en forme d’hommage au théâtre grec antique, qui rend le début du livre si orchestré (alternance du récit apparemment objectif et, à l’italique, des interventions lyriques du choeur représentant le peuple des esclaves), se brouille un peu par la suite et cède trop souvent devant la déferlante de scènes orgiaques dont le narrateur implicite n’est plus clairement situable. Cette érosion des contours veut sans doute mimer le tremblé d’une action dramatique qui, allant bon train vers son issue tragique prévisible, multiplie avec quelque complaisance les effets de Grand Guignol.

Cointreau n’en faut comme disait le Captain Cap. À force se jouer l’épouvante on la banalise et l’on sort de la vraisemblance. L’art de la démesure doit être celui de l’hybris grecque dans Eschyle : mesuré. Alors, bien sûr, Sade ! Comment procéder quand on prend Sade pour modèle ? En se souvenant – nous ne nous ferons pas que des amis parmi les sadolâtres – que bien des textes du Ressassant Marquis (mais il était bel et bien enfermé, lui, et pas seulement dans un texte), à force de surenchère, distillent une vertu dormitive que le génie de l’auteur du Dialogue d’un prêtre et d’un moribond avait su éviter en ses jours plus heureux.

Enfin, dans ce livre si bien écrit, où l’on a le plaisir de trouver correctement employés nombre de termes abusivement sortis de l’usage ou franchement rares (ainsi « panégyrie » – c’est du grec, ma soeur – qui signifie effectivement « assemblée réunie à l’occasion d’une fête »), un terrible « résolva » (à la place de « résolut »), page 229, et des crapauds, pauvres batraciens, qui « croassaient » comme autant de corbeaux, page 283. Certes, c’est peu (bravo !), mais ça se remarque à la façon d’un combat de blancs dans un tunnel. ❘

Yann Garvoz, Plantation Massa-Lanmaux, © MAURICE NADEAU, 312 p., 24 €. Extrait :

Carême passe, la plaine sous le soleil est un vaisseau en flammes, les vivants sont sur la terre comme sur un grand os calciné. La canne est dure. Ah ! ne pouvoir, en plein midi, s’étendre en haut d’un morne, dans l’ombre d’un manguier, et regarder trembler les champs dans la vague de chaleur !… Mais la canne va griller, les commandeurs sont fous, les fouets cinglent l’air de tous côtés… Tu coupes jusqu’à la nuit, et souvent jusqu’à la pleine obscurité ; on allume des flambeaux de bagasse et à grands coups de coutelas tu creuses une caverne d’ombre dans la pierre noire de la nuit, l’amarreuse qui tourne derrière toi n’est plus qu’une présence légère et furtive, et l’homme à tes côtés, enfermé dans sa propre caverne, ne se signale plus que par le choc de son coutelas sur les roseaux : qu’il s’endorme et peut-être tu es mort ! Les cabrouets branlants dansent une ronde sans fin sur les chemins, grinçant à tous les cahots ; au moulin les enfourneuses sont accablées de chaleur et de fatigue, les grands rôles tournants, gainés de bronze, les fascinent et les attirent, avec leurs dents luisantes de vesou baveux, elles les nourrissent, les dents effleurent les mains, la canne craque, la sève gicle, un instant avant elle était la vie de la plante. Dehors le vesou coule à grands flots rythmiques, puis stoppe, coule à grands flots, puis stoppe. Puis stoppe.

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Économie sucrière et économie psychique

(Article initialement paru dans une revue d’économie et de statistiques)

[…]Je n’ai pas la place de rapporter ici l’histoire de la France des Caraïbes, mais je donnerai quelques grandes lignes : les Antilles ont été repérées par les européens à la fin du XVème ; à cette époque elles sont peuplées, en ce qui concerne les Grandes Antilles, par les populations « arawaks », et pour les Petites Antilles, par des « Caraïbes » venus d’Amérique du Sud en supplantant les Arawaks. Les Petites Antilles sont laissées largement à leur sort (sauf pour quelques boucaniers et flibustiers) jusqu’au début du XVIIème siècle, avec l’essor des colonisations rivales, anglaises et françaises. L’exploitation économique débute laborieusement, puis prospère. Les populations autochtones, rétives au travail servile, sont peu à peu éliminées ou déplacées. Pour les cultures qui se succèdent (épices, canne à sucre, indigo, café) on fait venir au début des « engagés » européens, contre des promesses de terre qui en général ne se concrétisent pas, car ils meurent avant la fin de leur contrat. C’est alors que se développe le commerce triangulaire, c’est à dire la déportation de main d’œuvre africaine vers le nouveau monde. Le succès de cette organisation est immense : à l’apogée des « isles à sucre », juste avant la révolution française, la seule Saint Domingue (future Haïti) exporte plus que toutes les îles anglaises, ou encore, en valeur, que les États-Unis ; on considère qu’elle contribue à hauteur de 20 à 30% dans le PIB français, avec un demi million d’esclaves, nés en afrique pour les deux-tiers, contre une trentaine de milliers de blancs. (La situation du propriétaire-résident de mon roman fut en fait minoritaire : le plus souvent des régisseurs blancs opéraient sur place pour le compte d’un propriétaire resté ou retourné en France).

Le nombre total de gens qui ont été déportés au cours des traites négrières est le sujet de féroces polémiques, mais les estimations varient de cinq à dix millions de gens, arrachés de leur monde, séparés de leur famille, privés de leur langage, de leur liberté, et même de leur nom. La France de Louis XIV, puis la France des Lumières, s’est en partie édifiée avec l’argent de cette traite et de ce travail servile. L’esclavage n’a été définitivement aboli dans notre pays qu’en 1848. Ce n’est qu’en 2001 que la République française l’a reconnu comme un crime contre l’humanité, et qu’en 2005 qu’une journée de commémoration a été décrétée. Je ne rappelle pas ces éléments pour susciter de culpabilité, mais parce que je crois que nous devons être conscients des pans sombres de notre histoire.

La comptabilité d’une plantation (nombre de documents comptables sont conservés) est très intéressante : le personnel y est réduit, et ne consiste qu’en quelques employés blancs : « économes », maîtres-sucriers, chirurgien… Les esclaves, quant à eux, sont comptés comme « biens meubles », au même titre que les équipements et les animaux. Ce sont eux, pourtant, qui représentent la plus grande partie du bilan, et leur valeur ne cessait de croître, avec la raréfaction de la traite, que les Anglais avaient interdite. Du fait de ce coût toujours plus élevé, le cliché du maître pervers s’acharnant sur ses esclaves est absurde : d’abord la discipline immédiate, dans les champs, était appliquée par des « commandeurs » noirs ou mulâtres, puis, plus fondamentalement, un propriétaire, sauf exception, ne maltraite pas la voiture ou la vache, qui lui appartient et dont il a besoin. Au contraire il y a, à partir de la fin du XVIIIe siècle, un effort d’amélioration des conditions d’existences, afin de prolonger la vie utile des esclaves et d’augmenter leur taux de fécondité, très faible (les femmes étaient minoritaires, le travail harassant et la nourriture toujours insuffisante). Toutefois ces améliorations, motivées autant par le calcul rationnel, par les progrès techniques, que par la peur croissante des révoltes, conduisirent à des modes d’exploitation plus standardisés qui laissaient d’autant moins de liberté : vie en baraquement plutôt qu’en « case » (construite par l’esclave, parfois sur un modèle africain), culture en commun des vivres plutôt que dans le jardin individuel ou familial. Les descriptions de la fin du XVIIIème rappellent étonnamment les camps de travail que créeraient au XXème divers régimes dictatoriaux.

Durant trois ans, le temps d’écrire Plantation Massa-Lanmaux, j’ai donc porté dans ma tête toute une plantation vraisemblable, avec ses travailleurs et ses cadres, ses serviteurs, ses propriétaires, sa géographie, son organisation, son fonctionnement : les étapes de la culture de la canne, de sa coupe et de sa replante, celles de la cuisson des sucres, le calendrier des différentes tâches, le journal des travaux, le journal des punitions, les salaires des employés, les prix des esclaves, les prix des sucres de différentes qualités… Mais en vérité, ce qui m’intéressait plus que tout, c’était le parallélisme, et même le recouvrement, de l’économie esclavagiste et de l’économie psychique. La métaphore n’est pas originale : dès les débuts de la psychanalyse, et donc de la psychologie moderne, Freud compare la libido, autrement dit l’énergie désirante de l’être humain, à un capital qui s’investit dans différents objets ou activités (monnaie unique ou non, il a des désaccords avec Jung sur ce sujet…). Or m’est apparu, au cours de mes premières lectures sur l’histoire de ces Antilles, un étonnant parallélisme entre la structure fondamentale de l’économie esclavagiste, et celle de l’économie libidinale de l’être humain. Pour l’une : une population dominante (ou qui se croit telle, tout en vivant dans la peur et le doute permanent sur sa prévalence) édictant règles lois et règlements, et s’efforçant — en général avec succès — d’imposer sa volonté à une population servile qui n’en peut mais, tandis que cette dernière s’efforce de survivre et d’exister indépendamment, voire de jouir, d’être heureuse, en tirant parti de toutes les failles du système. Pour l’autre : une instance (le moi, la raison) qui se prétend maîtresse en sa demeure (tout en sentant parfois la fragilité de cette maîtrise), et qui édicte lois, valeurs, règles et contraintes, en tentant de canaliser, d’utiliser et parfois de réprimer un désir, des pulsions, parfois proliférants et indomptables, invasifs du champ de la conscience : attelage ambigu et complexe de la raison et de l’inconscient, ou de la nature. Du moment où j’ai cru déceler cette homologie, ma question a été : comment les uns et les autres, maîtres et esclaves, investirent-ils leur désir, dans ce contexte qui s’impose communément à tous ? Désir subjugué, contraint, canalisé, obligé de trouver ses voies clandestines, pour les Noirs… Désir apparemment affranchi de tout interdit, susceptible d’expansion infinie, et par conséquent de dégénérescences tout aussi infinies, pour les Blancs…

Corollairement, il m’a semblé aussi qu’au delà de l’hypocrisie des argumentaires raciaux destinés à justifier l’esclavage (un auteur, Moreau de Saint Méry, fait des calculs pour déterminer à partir de quelle proportion de sang noir un individu peut être considéré comme blanc !), les colons étaient bien conscients, et de l’égalité essentielle des différentes « races », et de cette troublante représentation, dans le système social, de l’ambiguïté de la nature humaine : à ce trouble ils réagirent en essentialisant « le noir », et en lui attribuant immaturité, spontanéité, animalité, appétit insatiable de plaisirs, gloutonnerie, voire cruauté sauvagerie… C’est dire qu’ils projetèrent sur le noir leur propre part maudite, refoulée, inavouable, dans un entrecroisement et un débordement mutuel des deux économies parallèles, sucrière et psychique.

Tout ceci advint en plein XVIIIème siècle, notre Grand Siècle, notre Siècle des Lumières… Ce qui m’a peut-être aidé à comprendre — pour parler de littérature, dont je sais que maints Ensae sont amateurs et connaisseurs  — ce qui demeurait pour moi une énigme : à savoir la présence dans nos Lettres d’une sorte de veine cruelle, née ( ?) avec le Marquis de Sade, et continuée, de Sade à Mirbeau, de Barbey à Rachilde, à Bataille, et j’en oublie, jusqu’à nous, avec Pierre Guyotat, Jonathan Littell… « Pourquoi nous ? me demandai-je. Nous sommes pourtant des gens affables, bons vivants, nous n’avons pas inventé le nazisme ni exterminé d’indiens… » Pourtant au milieu de mon chemin de vie il me fallut me rendre à quelques évidences : en Guadeloupe j’ai découvert que nous avions bien anéanti les habitants des îles que nous convoitions ; à Madagascar j’ai appris que nous avions, en 1947, réprimé une révolte dans le sang de 20 000 à 80 000 victimes, selon les estimations ; au Sénégal en 1944 des tirailleurs noirs, retour d’Allemagne où ils se battaient pour nous, sont rassemblés au camp de Thiaroye, ils réclament la même solde de démobilisation que les soldats français et s’agitent (sans armes), l’armée les écrase: 35 morts (voir le film d’Ousmane Sembene; je l’ai vu à l’Université du Minnesota) ; en Guadeloupe encore, j’ai rencontré des survivants des événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre, quand les CRS ont tiré sur une foule pacifique de syndicalistes, de lycéens et de militants pour l’indépendance : 70 ou 80 victimes, et des dizaines ou centaines de blessés… La « veine cruelle » de notre littérature ne reflèterait-elle pas cette implacabilité de notre histoire coloniale ? Les viols décrits par Sade sont-ils si incompréhensibles, lorsqu’on sait ce qui était perpétré à la même époque sur les plantations et les bateaux négriers ? L’économie psychique peut exploser dans l’irrationalité, comme l’économie financière, et nous autres français, comme d’autres nations avant nous et après nous, avons libéré la folie dans l’Histoire : ce que j’ai également essayé d’éclairer dans mon roman, ou le personnage principal succombe à sa propre fantasmagorie en même temps que le système colonial : d’où ces pages Sadiennes que l’on m’a reprochées, catabase historique, psychologique, et personnelle.

Au terme de ce parcours — que j’ai voulu partager ici avec vous, amis et condisciples — j’ai acquis la conviction que le colonialisme est l’un des faits majeurs de l’histoire de France, l’un de ceux qui contribuent le plus à forger notre identité contemporaine, tant débattue, et que l’économie esclavagiste en est l’un des chapitres les plus importants.

Yann Garvoz
Auteur de Plantation Massa-Lanmaux, aux Éditions Maurice Nadeau

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« Raid Citroën, première traversée du Sahara de Touggourt à Tombouctou par l’Atlantide », reliure demi-basane marron, dos orné — LES AVENTURES DE L’ADJUDANT CHAPUIS, DEUSE

Les braves autochenilles, beurrées à la graisse de chamelle

Vers Chapuis Une

La belle Aïsha, princesse berbère rescapée d’un rezzou par l’expédition, refuse les avances de l’adjudant Chapuis. Les autochenilles pètent héroïquement des bielles de poulie, pendant que l’adjudant se graisse les bacchantes en couvant du regard la tente d’Aïsha. La belle doute que la situation de l’adjudant auvergnat soit vraiment digne d’elle. Le reste de l’expédition, pour la convaincre, prétend suivre les ordres de Chapuis comme un seul homme. Ce qui n’est pas du goût de l’ingénieur Haardt, directeur général des usines citroën, homme ombrageux et inutile, et dont on voit bien qu’il a été rajouté après coup sur les photos. Le vent se lève et déplace des dunes, lorsque survient une attaque de chameaux en rut, attirés par les autochenilles qu’ils prennent pour des chamelles également rutilantes, à cause des odeurs de graisse. Chapuis tente de protéger Aïsha, qui ne risque rien, mais c’est Audouin-Dubreuil, fier Saint-Cyrien et vrai chef de l’expédition, qui juché sur l’une des voitures graissées à la graisse de chamelle, fait fuir les animaux ithyphalliques, en leur récitant Le Lac de Lamartine… Pourquoi l’Atlantide ? Chers lecteurs, la suite au prochain épisode.

Vers Chapuis Tèr
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« Raid Citroën, première traversée du Sahara de Touggourt à Tombouctou par l’Atlantide », reliure demi basane marron, dos orné : Les Aventures de l’Adjudant Chapuis UNE

L’ingénieur et le soldat, réunis pour l’avancement de la civilisation, attendent le cuistot devant une assiette vide

C’est avec émotion que je coupe et lis pour la première fois les pages, imprimées en 1923 et jamais lues, du « Raid Citroën, première traversée du Sahara de Touggourt à Tombouctou par l’Atlantide », reliure demi basane marron, dos orné — envoyé par une librairie anglaise… Un style inimitable : « pour la gloire de l’industrie française », « notre Empire africain », « Vive la France ! », etc… J’en ai la chair de poule et la Marseillaise me monte au nez, je me mets au garde à vous à toutes les pages ! Et qui se souvient de l’adjudant Chapuis ? Adjudant Chapuis, du bas de tes bacchantes, ce sont 90 années d’héroïsme militaire qui nous contemplent ! Pour tout mon persiflage, ces pages restent imprégnées de l’enthousiasme et de l’euphorie de l’exploit… Cette lecture, pour mon prochain roman ; j’y reviendrai sans doute ; pourquoi l’Atlantide ? Chers lecteurs, la suite des aventures de l’adjudant Chapuis, comment il vécut comment il mourut, et ses amours avec la princesse berbère sauvée du rezzou, au prochain épisode…

Vers Chapuis deuse : bliquez ici !

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