Coronablog 8: le vélo et la mort

« J’achevai la première semaine et j’atteignis les vacances, je sortis de ma cabane pour la première fois, en titubant, la tête sonnante et vide. » A partir de là, le mieux est que je laisse la parole au « moi » que j’étais, tel qu’il a tenté de se consigner dans un journal manuscrit en ce début d’avril de l’année du covid d’occident (il y a une phrase que je ne comprends plus) :

« Fin provisoire du travail en ligne. Epuisement Je pars me promener. Au matin, peu assuré sur mes jambes. Le paysage vibre en harmonie avec moi, ou plutôt c’est une disharmonie générale qui perturbe les roseaux, agite les champs d’herbes jaunis, et entraîne dans sa vibration désagréable les tonalités du ciel gris. Au fur et à mesure que j’avance me reviennent les forces, l’assurance du sol, peu à peu. Pourtant le sentiment est d’être passager de ce corps plutôt que de lui être consubstantiel.
Au bout d’une première partie du chemin (vide, personne), sur une savane, un arbre de grandes dimensions (le tronc aussi large que celui d’un jeune baobab de Madagascar) frappé et brisé (par la foudre ?), éventré comme un coeur d’artichaut au milieu de ses branches, lesquelles retombent en bouquet autour du tronc brisé… Mais vivant… Encore plus vivant d’être devenu ce prodige…Puis je continue et sur ma droite je découvre qu’une aube d’eau pure et fraîche s’est levée du matin, entre les touffes rouges des sumaks: le lac, mais dont le contraste épure la couleur…


Au bout de 45 minutes de marche, fin de ma route, une jetée barrée d’un ruban de plastique jaune avance sur une étendue grise et peu inspirante… Entre deux langues de terre le regard se perd, puis sombre, dans un horizon gris indistinct… »

Au retour j’apprends qu’un ami de longue date – l’un de ces amis que l’on a connus si longtemps qu’il semble que nous avons partagé le temps, la vie, l’expérience d’être, telle qu’elle s’offre similaire à toute une génération, ce front de la conscience qui roule vers un bord inconnu – que cet ami est entré en réanimation à l’hôpital, frappé par le virus avec toute sa famille. Forte inquiétude, peine, j’ai du mal à en parler à mes proches sans pleurer… Toutefois la même journée j’apprends aussi que l’un des deux ou trois voisins présents de la Viking Marina pourrait me louer un vélo VTT pour la semaine : ô joie, ô oubli du calvaire de l’ami !
Je voudrais pouvoir me réserver le blâme de la futilité, mais je doute que me soit propre l’inconséquence: notre conscience est apte à bondir comme un cabri, comme une particule quantique, entre ses différents niveaux…


Lien vers Coronablog 7: La Caverne

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