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Jour triste de la francophonie (LE GRAND REMPLACEMENT)

 

We don't give a fuckJeudi 20 mars, c’était la journée mondiale de la Francophonie. Jeudi 20 mars, c’était un triste jour, parmi d’autres, pour la Francophonie.  L’avant-veille, la ministre de la culture avait remis à un groupe qui chante en Anglais la médaille de chevalier des Arts et des Lettres; la chanteuse arborait un T-shirt où étaient inscrites des insanités hypocrites (car personne ne les forçait à accepter la décoration, qui sans doute servait bien leur « media plan »), insanités tout aussi angloïdes que leur musique. Ils ne connaissent pas l’argot français ? Je ne discute par ailleurs pas leur talent.

Amazing SciencePareillement, pendant ce temps, une exposition scientifique de l’Inserm avait pour nom « Amazing Science » ; clin d’oeil, paraît-il, à la « culture SF des magazines américains des années 30 ». En avait-elle besoin, la culture américaine, de ce clin d’oeil ? Comme si la culture américaine c’était la culture partagée de référence, le lieu obligé de la connivence… Et un organisme français d’état, ne pouvait-il prendre la peine de donner un titre français à son exposition ? S’il ne se trouvait plus personne pour parler Français parmi les chercheurs, peut-être aurait-on pu louer les services d’un traducteur ? La personne recrutée, avec un peu de chance, aurait d’ailleurs peut-être pu leur parler de Jules Verne, de Cyrano. C’était avant les « magazines SF des années 30″…
Doré&friends

Et puis à Strasbourg, au musée : exposition « Doré&Friends »… Titre en Anglais pour attirer les visiteurs étrangers, me direz-vous… Mais attendez, c’est à la frontière anglaise, Strasbourg ? Ils parlent américain, les 80 millions de gens de l’autre côté de la frontière ?

 

Hélas, la Francophonie, pour l’état français, cela veut juste dire fourguer des réseaux bancaires et d’assurance, délocaliser des usines Renault et exploiter de l’uranium. Au gré de transactions sans doute conduites en globish : les diplomates français ne font même plus l’effort de parler leur langue, comme l’exigeait encore Chirac — et rappelons nous que Christine Lagarde, imposait l’Anglais comme langue de travail, non pas au FMI, mais à Bercy, au Ministère de l’Économie et des Finances.
De ce point de vue, que l’état soit géré par la droite extrême à la Sarkozy-Buisson, ou par le centre-droit modéré à la Hollande-Moscovici, ça ne change rien.
Leurs élites économiques, politiques, scientifiques et médiatiques n’aiment plus la France ; ce n’est pas surprenant que les Français n’aiment plus leurs élites. Et où va t-on, dans ce renoncement à soi, dans cette soumission à la puissance dominante, cette servitude volontaire ? La littérature française s’aplatit — il n’y a qu’un Houellebecq pour arriver à jouer de cet aplatissement, à en tirer des effets de verts-de-gris — les autres écrivants n’en ont même plus conscience — et le langage s’amenuise pour n’être plus qu’un assemblage de lieux-communs. Pas étonnant que le dernier recours de l’expressivité, en particulier en politique, ce soit l’invective, l’accusation, la « petite phrase » stupide. On s’est passionné, on s’est déchirés, écharpés, pour ou contre ou dans ou au-dehors du débat, lancé avec opportunisme et malveillance, sur « l’identité française » ; pas une fois il ne fut question de la langue.
Ci-dessous, ces belles et ferventes considérations de Paul Claudel, plus définitives, en leur lointain (1881) que tous les débats creux, obsédés de couleurs de peaux ou bien de viande hallal, sur l’identité nationale ; on frissonne en les comparant à là où nous sommes rendus, 130 ans plus tard.

« La langue française est le produit, en même temps que le document, le plus parfait de notre tradition nationale. Elle a été le principal moyen de construction d’un peuple formé de vingt races différentes, du résidu de je ne sais combien d’invasions et de migrations l’une sur l’autre, qui une fois parvenues à cette fin de la terre, embouties à cette extrémité de la jetée européenne, se trouvaient bien forcées d’établir entre leurs couches et tranches disparates une solidarité, un accord, que d’ailleurs la disposition du terroir leur imposait. Si la France en effet est diverse au point de vue ethnographique, au point de vue géographique elle est une et indivisible et les conseils de rupture sont infiniment moins puissants pour elle que les nécessités de la concentration. Il ne pouvait y avoir entre les Français de différends que spirituels et c’était à l’intelligence seule que pouvait être confiée la tâche de conduire les délibérations propres à les réduire. Tout citoyen de cet assemblage hasardeux et bigarré qui avait émergé des ruines de l’Empire Romain et des moraines de la Barbarie se trouvait ainsi incliné à devenir un orateur, un diplomate et un juriste. […] Chaque Français, comme je le disais il y a quelques mois à vos camarades de Tokyô, héritier de vingt races hétérogènes, a toujours constitué à lui seul une petite souveraineté en voie de tractation continuelle, diplomatique et juridique, avec les souverainetés voisines, sous l’autorité d’une espèce de tribunal épars, mais tout-puissant, que l’on appelle l’Opinion. De là l’importance chez nous de la littérature et du parler, de là ce caractère essentiel qui fait le fond de tous deux, dans le domaine non seulement de la prose mais de la poésie, qu’il s’agisse d’idées, de psychologie ou de descriptions, et qui est le désir passionné de l’exactitude. Il s’agit toujours d’expliquer et de s’expliquer. La perfection et l’efficacité du langage n’ont pas été seulement chez nous l’ambition de quelques raffinés, elles avaient une importance pratique capitale, on ne pouvait trop chérir et soigner le principal instrument de notre unité nationale… »

Paris, on the Seyne River

 

 

 

 

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12 years a slave : occasion de redire que l’esclavage est un mode du capitalisme

12 years a slave, affiche du film     Avec ce film très spielbergien, Steve Mc Queen a payé son entrée dans la cour des grands : des américains, des oscarisés, des blockbusters. On peut regretter l’intensité retenue, la grâce macabre et austère, les choix esthétiques angulaires et brutalistes, enfin le silence, de son film Hunger (—je n’ai pas vu Shame), il n’en reste pas moins que l’histoire vécue de Solomon Northup, telle qu’exposée dans ce film-ci, est terrifiante, et touche aux gouffres de l’Histoire et de la conscience humaine. Le ticket d’entrée dans la cour des grands s’affiche, en fait, durant les 20 premières minutes du film, presque inacceptables : musique sirupeuse et pathétique, râclements lugubres et autres bruits effrayants de films pour adolescents, surtout ramassis des clichés sur l’esclavage :  le sadisme du maître blanc, les coups gratuits, le peu de valeur de la vie du noir, le viol sur le bateau…       Tout semble aussi mal engagé pour le protagoniste que pour la véracité historique du film, mais heureusement la deuxième partie rend justice à la destinée manifeste de l’esclave Solomon : celle d’être un « nègre à talent », en l’occurence un violoniste ET un charpentier, capable de mener à bien des projets complexes. Une telle « pièce d’Inde », un tel esclave, était d’une grande valeur, et c’est un non sens, contra-logique, d’imaginer que le négrier aurait pris le risque d’endommager un tel ouvrier en le battant inconsidérément — de même qu’on ne peut concevoir qu’un simple matelot, sur le bateau, ait la liberté d’assassiner à sa fantaisie l’un des éléments de sa précieuse cargaison humaine, comme on le voit dans le film.
Répétons-le une fois de plus : le sadisme convenu et les maltraitances attendues sont un non-sens économique : l’esclave représente une valeur marchande, ainsi qu’un potentiel de travail, qu’il est inconséquent d’endommager ; c’est un « bien meuble », et un propriétaire ne casse pas ses biens pour s’amuser, pas plus qu’un paysan n’estropie son cheptel par perversion.
L’essence du système esclavagiste est en fait très bien résumée dans la mise-en-garde d’un « supervisor » (un « commandeur », comme on le disait en pays français) à l’attention des petits blancs qui s’apprêtent à lyncher Solomon : vous n’avez pas de droits sur cet esclave, leur dit-il en substance, il appartient à son maître M…, qui a contracté une dette considérable pour l’acquérir.
Au risque de passer pour un marxiste invétéré, il faut le dire et le redire : le système de production esclavagiste est à appréhender d’un point de vue économique (cliquer) (voir aussi cette bibliographie (cliquer)) ; l’esclavagisme est un mode du capitalisme, son existence se comprend et son fonctionnement s’analyse en termes de valeur, de production, de rentabilité et d’insertion dans le commerce mondial.
Après ces mises-en-place assez réalistes le film, suivant le transfert de Solomon sur une autre plantation dirigée par un propriétaire alcoolique, illuminé, pervers et obsessionnel, vire à l’habituel approche psychologisante et pathologisante de la relation maître-esclave. Je n’en dirai pas plus sur la suite des événements, et après tout au spectateur d’en juger, mais je reconnaîtrai avoir été perturbé par cette évolution, qui me semblait regrettable, de la narration : car, dans mon roman Plantation Massa-Lanmaux, n’avais-je pas, moi aussi, cédé à cette tendance psychologisante facile ? Je dirai pour ma défense — défense devant les reproches que peut me faire  ma conscience d’artiste —  qu’au moins, dans mon roman, ai-je tenté de porter à l’extrême le balancier : le poussant carrément dans la fantasmagorie sadienne où, je l’espère, il n’est laissé aucune illusion au lecteur sur le vraisemblable historique des situations fantasmatiques où il est transporté. Cela ne signifie pas que je désespère, au gré des stress psychiques que j’espère avoir mis en place, d’avoir pu jeter quelque lueur sur les structures à l’oeuvre dans ce pan d’histoire humaine.
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Oui la France est colonisée : il faut avoir le droit de le dire !

Tour Eiffel américaineComme les Alain Finkelkraut et les Richard Millet, comme des millions d’autres Français, anonymes et silencieux mais qui n’en pensent pas moins tout bas, je ne reconnais plus mon pays, attaqué à sa racine : dans ses valeurs, dans ses terroirs, dans sa culture, dans ses modes de vivre… En fait, de manière troublante — et je m’étonne qu’aucun commentateur officiel n’ait encore relevé ce phénomène frappant — nous vivons une aliénation (post-)coloniale semblable à celle que connaissent, partout dans le monde, les sociétés qui ont été envahies et dominées par un autre peuple. Phénomène qui s’exprime dans les traits suivants : transfusion de valeurs morales et sociétales extérieures, mépris de sa propre culture et de sa propre langue, perte d’identité, mode de vie mimétique, oubli de sa propre histoire et fascination pour celle du colonisateur, alignement politique, renoncement à sa religion historique au profit de cultes importés, colonisation des imaginaires qui se calquent stérilement sur celui du dominant, mépris de soi enfin et, dans les arts, psittacisme soumis aux goûts et aux attentes du dominant.
Il y faudrait toute une étude, ce n’est pas mon boulot, mais puisse ce petit article contribuer à un mouvement assez fort pour enfin, donner l’alerte ! Je me contenterai de quelques exemples. En ce qui concerne la langue, ils sont  superflus : le Français « moyen », celui qu’on entend dans la rue et dans les media, est un gloubi-boulga angloïde mêlé de « top » et « pas top », de « hard core », de « cool », de « bad », de « trader » et autres « golden boy », « fashionistas », « people » etc. etc. Ça ne date pas d’hier. Sur les réseaux sociaux s’est développé un snobisme d’écrire à moitié anglais, chez des gens qui ne parlent cette langue ni d’Eve ni d’Adam : j’ai même relevé, venant d’internautes français, des citations de Nietzsche et Kafka… en Anglais ! Mais plus récent, plus alarmant, plus définitif, me paraît être la propension des littérateurs à écrire des « romans américains en Français » : Naissance d’un Pont, On ne boit pas les rats-kangourous, La grâce des brigands, Faites vos valises les enfants demain on va en Amérique, Itinéraire d’un poète apache, Faillir être flingué… tous sont des romans français récents et situés aux États-Unis pour leur action et leurs personnages, peut-être leur style (ces exemples, tirés de deux émissions littéraires consacrées, l’une à « Ailleurs« , l’autre aux « Genres« , sur France Culture, les deux titres semblant être des synonymes pour « États-Unis ») : un imaginaire colonisé, prostitué et vendu à l’encan à la puissance dominante. Et comme Philippe Bordas le remarque dans un entretien, même quand les romans ne sont pas explicitement décalqués de la littérature américaine, ils sont écrits en ANGLAIS TRADUIT:

« Ils [les éditeurs français] proposent des livres ambitieux, construits, mais qui tous affirment leur défiance sexuelle envers l’idiolecte français. À tel point que les auteurs élus écrivent directement dans un  français traduit de l’anglais. Ils ont honte de leur langue natale, peut-être, honteux de sa sexuelle vivacité ; ils ont à ce point intégré l’effondrement de la France qu’ils entérinent et intègrent in nuce la domination de l’anglais. Ils montrent écriture et patte blanches, esclaves dans l’œuf, et affirment leur soumission, ventriloques fœtus, pour complaire aux éditeurs avides d’une translangue facile à diffuser. »

En musique, la forme dominante dans la (plus ou moins grande) jeunesse, c’est le « rap » (eh oui). Il reste une « pop » (eh oui) française, mais dont beaucoup de groupes chantent en Anglais. La poésie est remplacée par le « slam » (eh oui) proféré par des gosiers ignorants de la prosodie naturelle au Français, et ayant arrêté leurs lectures poétiques au niveau du bac de Français. Au cinéma, plus de la moitié des films vus en France sont américains.
Si l’on ajoute à cela le ralliement de la France au commandement intégré de l’Otan, l’adoption de théories économiques « de l’offre » importées d’amérique (« supply economy », mais il faut dire que Keynes non plus n’est pas né en Beauce), l’obsession du libre marché, la part des fonds de pension américains dans le cac40, l’usage quotidien de technologies américaines, la loi sur L’ENSEIGNEMENT EN ANGLAIS À L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE, l’alignement, vis à vis de l’Iran ou d’Israël ou des monarchies pétrolifères, aux positions des « faucons » états-uniens (« faucons » : expression directement traduite de l’Anglais), ou encore le développement, en nombre et en puissance, des évangélistes, des adventistes, et des sectes américaines, sur notre sol, l’emprise croissante du puritanisme moral et sexuel, alors on peut s’étonner et s’alarmer de cet effarant, convulsif renoncement d’un peuple, d’une nation, d’une histoire, à soi-même. Et regretter que les paranoïaques de la « menace orientale » (sioniste pour les uns, musulmane pour les autres, immigrée pour d’autres encore, mais en tout cas toujours basanée), ou encore ceux qui s’inquiètent des dangers que feraient peser les langues régionales sur la République, regretter donc qu’ils détournent l’attention de la vraie colonisation politique, sociale, économique, linguistique, religieuse, morale, mentale et culturelle, en train d’être parachevée.

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Le Sermon sur la Chute des Pommes, de Jérôme « Goncourt » Ferrari

Rome est chue ! Elle est chue Rome, hélas ! Et ce livre-ci seul — bien que si accompagné, à sa sortie — suffirait à le confirmer.
Giulio Romano, Palazzo Te MantovaD’ailleurs, qu’en dire ? Dans le livre pourtant les épithètes ne manquent pas : je glane au hasard, parmi les décombres de ce pensum grandiloquent : « un monde disparu », « beignets rassis », « soleil mort », « carcasses maigres », « parents résignés », « fantasmes vengeurs », « légitime curiosité », « caresse furtive mais appuyée », « gorge sèche »… Quant à moi, en lisant, ou plutôt en parcourant, il ne m’en est venu qu’une seule à l’esprit : RIDICULE. Ceux qui se sont extasiés devant « l’écriture artiste » de ce livre sont des admirateurs dans l’art de la rédaction française de collège, portée à l’acmé de sa perfection scolaire, à usage direct pour les kiosques de gares.
Mieux vaut parfois un con gourd qu’un Goncourt.
Lassitude… Comme c’est lassant…
Ce n’est pas qu’il y ait des mauvais livres qui est lassant — il y en a et il y en aura toujours. Tout juste la récompense attribuée à celui-ci ajoute-t’elle une nuance de consternation à ce constat banal: « comment !? on en est donc là ? » Quant à l’unanimité de la critique frappée d’éloges, on en a aussi l’habitude.
Non, ce qui me lasse, c’est l’accumulation des livres de croyants.
Je m’explique : depuis quelques années, on entend de plus en plus exprimer de regrets que la littérature française se fût fourvoyée, paraît-il, dans une expérimentalité stérile, une reflexivité en forme d’impasse et d’échec commercial ; il faudrait se ressaisir du Récit, de la Narration, du Monde, ne pas laisser le Best-Seller aux américains.
C’est vrai, enfin ! ça n’allait nulle part, tous ces écrivains mauvaisement obsédés de l’expérience et de l’exigence littéraire, ces Claude Simon, ces Robbe-Grillet, ces Nathalie Sarraute ! Guyotat ! Giono ! Céline ! Tous ces gens qui n’écrivaient que pour écrire, pour travailler la langue et la littérature ! Quel ennui ! ça n’intéresse personne !
Les écrivains nouveaux, eux — primés comme Ferrari, ou tenant le haut du pavé éditorial et médiatique comme Richard Millet, qui semble avoir immensément inspiré le premier — croient en la référentialité, en un mot qui n’est que signe de la chose univoque, et à un discours dénotant la réalité du monde — cette réalité étant en général le bla-bla de café du commerce sur le déclin de l’occident, la perte de l’identité européenne, et vous reprendrez bien un tour de messe et un petit coup de chrétienté, éventuellement de cathédrale, soupoudrée de mondialisation mal définie mais honnie, et d’islamisation-couteau-entre-les-dents.
Ils croient à un monde donné, à un monde non médiatisé, ces sots. Ils prennent l’effet de réel pour le Réel. Et ils croient au langage, c’est-à-dire au langage de leur fantasme. À mon sens, ils ne croient plus en la littérature. Tous les grands écrivains — Giono, Céline, Faulkner — et Rabelais, l’Archi ancêtre — ont perçu l’interposition du langage sur le monde, et que ce qu’ils travaillaient était une pâte opaque, qui au mieux, après la catalyse des arts, ne donnerait du monde que la lumière qu’en fournit un vitrail, qui ne laisse qu’à peine savoir s’il fait soleil ou nuit, ou pluie. D’où la distance salvatrice — l’ironie ! — l’humour ! Or, pas un gramme d’humour chez un Ferrari ou un Millet. Que la croyance torturée à son propre texte, à son propre sexe.
C’est ennuyeux et c’est bête, la foi du charbonnier.
Jacques Dupin, dans un entretien radiodiffusé après son mort (émission Ça Rime à Quoi, sur France Culture) :  « tous les écrivains qui méritent ce nom… utilisent les mots non pas comme des objets mais comme des êtres vivants ».

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Giono, l’Iris de Suse et la transparence du Français chez les auteurs contemporains

Squelette de héron« …si je suis seul, je ne reste pas seul : je me dédouble, je suis toujours deux. Quand on est deux, on sait qu’on est pas Dieu-le-père. On m’a mis à une drôle d’école, crois-moi. Tu as raison d’être inquiet pour les moussaillons mais, toi, Alexandre, moi, nous sommes du bois dont on fait les flûtes. »

« C’était un nuage couleur de vin. Il surmontait la montagne. Il arrivait à toute vitesse. Il éclata contre les rochers ; il s’effilocha en soufflant comme un chat. Il jeta une poignée de pluie presque sèche, plus dure que du gravier et il s’enfuit en lambeaux dans un azur brusquement écartelé de safran. »

« …de deux choses l’une : ou bien il est pantelant, sans piper, sans même oser lever le petit doigt et l’extase ne fait pas le moindre bruit ; ou alors […] la dévastation, le cataclysme et la trombe, et nous aurions entendu les éclats. Au surplus […] il serait sorti, musique en tête, avec Sambre-et-Meuse… »
« Ce petit salaud, je l’ai cajolé à l’extrême, il peut le dire. Sa peau ? Je l’ai retournée comme un gant. Sa chair ? […] On ne peut rien me reprocher […] Ses os ont été lavés et relavés, poncés, huilés, essuyés, séchés et maintenant reconstruit. Il est devenu un résumé clair et précis ; comme je vous le disais : une sorte de Grande Ourse, d’étoile polaire. »

Etc… etc… L’Iris de Suse, de Jean Giono. Il y en a de comme ça à chaque page, presque à chaque phrase, je recopie au hasard. J’ai lu le livre durant la semaine, et  c’est de longtemps ma plus belle lecture.
Il faudrait bien des pages, des heures de réflexions, pour en parler, et je suppose que des thèses entières ont été consacrées à cette oeuvre, qu’on s’y reporte ! Je voulais en revanche réfléchir sur le sentiment d’accablement à l’égard des livres contemporains, que cette lecture presque classique a aiguisé. J’essaye de ne pas me trouver du côté des nostalgiques, et je suis ravi lorsqu’un chef d’oeuvre tombe de la plume d’un auteur vivant (clic!). Néanmoins, il me faut bien admettre que cela faisait des mois que ma déception s’affutait dans les feuilletages de librairie, ou que je chutais de haut en ouvrant enfin un ouvrage impatiemment attendu car vanté dans les journaux — et de le voir s’éventer au bout de dix pages, voire cinq.
Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est perdu depuis un récent âge d’or de la littérature française ? Pourquoi ce caractère superfétatoire de la majeure partie de la production contemporaine ? Perte du sens poétique et rythmique ? Domination stérile du rhétorique ? Repli sur soi ? Étranglement financier des éditeurs et des libraires ?
Un roman récent — un autre de ces romans dont j’ai vite abandonné la lecture — Cercles, de Yannick Haenel, m’avait susurré quelques indices (par son silence, en quelque sorte). Une toute récente conférence du très sympathique François Bon est venue m’apporter, comme une éclatante confirmation. Cher lecteur, tu attends avec une impatience légitime mes lumières définitives sur la décadence de la littérature française, eh bien voilà : c’est que le Français est devenu invisible. Après la radicalité des années 1960 et 1970 — les années de la psychanalyse, de la linguistique et de la déconstruction —, où toute référentialité dans le roman était interdite, on est tombé dans la complète, et inverse, naïveté : les auteurs récents croient parler de choses, lorsqu’ils manient des mots. Ils croient à la transparence du langage ! La conférence de François Bon — pourtant un type intelligent, passionné de littérature, pas un faiseur — était incroyable : pas un mot sur la langue, le style… Comme si les mots n’étaient que des pointeurs sur les choses, les sentiments, les étants ! (Ce qui lui fait commettre des contresens consternants lorsqu’il puise dans Rabelais des exemples qu’il comprend comme on le faisait il y a 60 ans, niant ou ignorant les recherches de Spitzer, Rigolot, Tournon, Jeanneret, qui ont montré que Rabelais ne nous parle pas de son époque, ses moeurs et ses manifestations matérielles, mais ne s’occupe que de langage, de la langue, des mots, des langues, dans la foulée d’Érasme de Rotterdam et de la recherche d’une parole vive)
Idem pour le Cercles de Yannick Haenel que j’ai commencé récemment, en en espérant beaucoup : l’auteur s’épuise à nous décrire ce qu’il ressent, ce qu’il pense, ce qu’il se passe dans l’air entre lui et les autres, les choses… Mais cela ne va nulle part, n’approfondit rien, ne fait qu’ajouter des couches sur des couches  de rhétorique, et délaisse ce qui devrait être l’objet essentiel de l’art d’un écrivain : le travail de la langue, sa compréhension, sa complication (c’est-à-dire qu’on la plie, et qu’on cache des choses dans les plis), sa fascination, pour lui-même (le langage), par lui-même, dans son opacité et ce magnifique écran qu’il interpose entre nous et la noumène…
S’il y a plus de littérature dans une phrase de Giono que dans d’épais volumes de 500 pages de bla-bla, c’est parce qu’il sait travailler — il sait qu’il travaille ! — la pâte aveugle du langage, et qu’aucun Cratyle, aucun sémioticien ne remontera des mots aux choses. La légèreté, le plaisir, la drôlerie et la profondeur qui tissent L’Iris de Suse ne sont pas dans les faits divers qui y sont narrés, elles sont dans la trémulation de la langue.
Parce qu’ils croient pouvoir voir à travers une langue qu’ils n’ont réussi qu’à rendre ennuyeuse en la pensant transparente, la plupart des auteurs produisent des oeuvres demeurées orbes. Naguère acceptait-on l’aveuglement des mots, et l’on écrivait des livres semés d’yeux.

« Ah ! c’est l’os qu’on appelle l’Iris de Suse, en grec : Teleios, ce qui veut dire : « celui qui met la dernière main à tout ce qui s’accomplit », une expression heureuse qu’on ne saurait rendre que par une périphrase. Regardez-moi ça ! Une périphrase ? Et il n’est pas plus gros qu’un grain de sel. ça sert à quoi ? Mystère, on ne l’a jamais su, en principe sa nécessité nous échappe, dit-on. […] Voilà : il est caché derrière le maxillaire supérieur »

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Django Unchained de Tarantino : débile et dégueulasse

Django-Unchained-Quentin-Tarantino-du-sang-encore-du-sangLe dernier film de Tarantino plaira aux adolescents accros aux « shooter games », ces jeux videos où l’on avance une arme à la main en tirant sur tout ce qui bouge. Je n’y ai pas décompté précisément le nombre de meurtres mais ils doivent avoisiner la centaine. On y voit aussi des cervelles éclatées, des gens qui se crèvent les yeux, des gens qui s’arrachent la tête, un type dévoré par les chiens…En revanche pas le moindre poil de foufoune de la nuit de retrouvailles du héros avec sa dulcinée : il s’agit bien d’un film qui vient du pays où l’on peut acheter une mitrailleuse et flinguer 40 personnes, mais où l’abstinence est enseignée au lycée et la vie sexuelle des hommes et femmes politiques passée au peigne fin par une nation de censeurs frustrés.
Si vous voulez voir un film, un vrai — pas une machine pulsionnelle et débile à destination de l’audience infantile — voyez, basée sur la même prémisse d’une plantation d’esclaves consacrée à l’organisation de « combats de nègres », le remarquable Mandingo, de Richard Fleischer. Tarantino le cite d’ailleurs visuellement, empruntant des scènes entières à ce grand classique. Toutefois, chez Fleischer, en sus d’un art supérieur et d’une complexité (et d’une liberté de ton en matière de sexualité), qui malheureusement datent d’une autre époque il était admis que l’on avait affaire à une organisation minoritaire, secrète, quelque puits secret de l’enfer, où l’humanité avait cessé. Chez Tarantino aucun possibilité n’est offerte de douter de l’existence de ces organisateurs de combat d’esclaves, dont il faut dire tout de même qu’ils n’ont sans doute jamais existé, et ne sont attestés nulle part. Le premier a les avoir inventé fut le romancier Kyle Onstott, le second a traiter le sujet le cinéaste Fleischer, puis… l’auteur de ces lignes, qui en fit une scène surréaliste de son roman Plantation Massa-Lanmaux… Enfin Tarantino, chez qui on ne trouve aucune mise à distance, exemplarité, réflexion, aucune autre option esthétique que l’ultra violence, enfin en général aucun traitement historique, aucune réflexion, ni aucune connaissance réelle des conditions socio-économiques de l’esclavage (au sujet duquel j’ai quand même lu 30 ou 40 livres, dont je ne retrouve absolument rien ici), que du remaniement de clichés. Bref, un film dans la tradition de la blaxploitation des années 70, mais hyper-violent, dégueulasse et débile — je ne prends même pas la peine de montrer l’inanité du scénario, cousu de… cousu de rien du tout, si ce n’est d’intestins déroulés et de purée de méninges. Si Tarantino et ses admirateurs ont soif de sang, qu’ils aillent faire un tour en Syrie, en Irak, ou en RDC… Le sang coule partout, et la douleur des hommes, à tout moment. Pour de vrai, pas pour rire. En voyant le film je me suis souvenu des pilotes de guerre américains de la guerre en Irak, qui témoignaient qu’ils avaient l’impression de jouer à des videogames, en appuyant sur les boutons qui larguaient des bombes sur des populations militaires et civiles.
On a déjà tourné des navets, on a déjà tourné des films « dignes du plus profond mépris », mais je crois que le plus déprimant dans tout ça est que la critique applaudisse et crie au génie. Les thuriféraires de Tarantino ont-ils déjà vu un Pasolini, un Visconti, un Resnais, un Godard ? Fassbinder, Jarmusch, Cassavetes ?… Ou la critique dans les journaux est-elle le fait de grands adolescents qui ne connaissent rien du cinéma antérieur à leur premier ipod ? Je n’en sais rien. Mais je reviens sur la position optimiste qui était la mienne lors de débats avec des ami(e)s : peut-être aviez vous raison, et que le cinéma contemporain, c’est de la merde.

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À la Librairie des Colonnes, Tanger

Librairie des Colonnes, TangerLe nom frappe l’imagination, on y entre comme dans un portique, dans une académie, et alors la verticalité des rayonnages s’en empreint de majesté et presque de religiosité : ce sont eux, les livres, qui font ces colonnes d’où sourdra, avec un peu de chance, la parole de beauté, la parole de sacre, la parole de dénigrement, la parole de narration, la parole d’affabulation, la parole de commentaire, la parole de révélation, la parole d’explication, la parole d’apaisement ou au contraire celle d’exacerbation, d’enivrement…
Il y avait le Jérôme de Martinet, ce n’est pas courant. Bon augure.

Pour moi, qui suis parti de tant de temps de France, et qui entends vanter des livres sur lesquels il me faut parfois des années avant de pouvoir mettre la main, c’était l’occasion d’en feuilleter plusieurs à la fois, de ceux que les critiques recommandaient, et dont ils avaient excité mon esprit. Et en effet, que des bons livres. Pourtant, après une heure de butinage, la déception s’est installée… Quelle dimension manquait, à tous ces ouvrages, à toutes ces feuilles échappées de la littératures française contemporaine ? Il ne m’a pas fallu longtemps pour le repérer : absentes, la prosodie, l’euphonie, la cadence, le rythme, l’invention verbale — absente, en un mot, la poésie ! Son occultation presque totale dans la vie littéraire française a les effets appauvrissants que l’on pouvait tristement prévoir. (Qui lit encore la poésie ? même les professeurs de lettres, au lycée et à l’université, qui l’enseignent, n’ouvrent jamais un livre d’un poète dans leur privé, à part une minuscule minorité) Absente la dimension poétique et prosodique, l’entransement, il ne reste plus à tous ces livres que les dimensions narrative et, pour le style, la rhétorique.  Pas d’expérience de langage, la langue ne parle plus en dehors de ce qu’elle dit, renoncement à l’ensorcellement.
Je suis sorti avec la récente Histoire du Maroc, de Daniel Rivet. Ma femme s’est saisie de Paul Bowles et Edith Warton.
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