Milliaires Amours

Palmes, nuitLa femme en bleu, sur le bord de la route — elle est toujours la même — qui me porte de Skhirat à l’Amphitrite, lorsque je vais y courir, en obsédé repris par l’espoir de soustraire mes membres au hideux enlisement, de ressusciter de la flèche du temps,

Cette femme bleue je ne l’aperçois jamais que du coin de l’œil, dans l’écume de transpiration et les jets d’haleine carbonique et sifflante,

Estompée par le crépuscule cette femme bleue, toujours au même endroit, où je m’efforce et je patine, et les cailloux roulent et le sol fait déjà défaut à ma cavalerie,

Devant la jobardise des gardes du palais royal, qui gardent les palmiers et le disque rouge du crépuscule encadré par les palmes, cette femme bleue inamovible, impassible statue en éloge de l’attente, vigie patiente devant les gardes rouges du palais royal

Cette femme que je ne vois pas, à qui pourtant je prête tout l’apanage de sa race : sa finesse, sa vigueur, et sa beauté qui se délivre nerveuse et fragmentaire, dans la préciosité-effilée des mains

Trop soignées et porteuses d’un mirage de henné dispersé en ténu souvenir/nuage de la fête passée, mariages, fiançailles funérailles, treillis de signes, petit miroir cosmique que poignardent, comme des pierreries, les épilepsies du firmament

Et calendaire caduc des vies à peine, de la peine des vies (un suintement angoissé sur l’onde du temps ; un grincement de l’univers sur sa roue de néant)

Devant la jobardise des gardes, le disque rouge, au crépuscule, où le palais se retire sur sa grève dans la rumeur vague de la mer

Marmonnant comme un chat assoupi et bosselé de nuit

La femme en bleu reste toujours figée, et dans quelle attente, et de quelle délivrance, qui viendrait de la route ?

Compagne putative d’un soir de mes efforts désordonnés et de ma débâcle, compagne crédentielle, dans la nuit je te reconnais la beauté des femmes de ta race, lignées légendaires de Schéhérazades coagulées dans l’ovale parcimonieux du voile,

Où la beauté afflue en cils rangés comme des batailles, continuelles en longues prunelles électriques, énigmatiques en nez rutilants comme des flancs d’éphèbes, lascifs en lèvres profondes où s’étendent sous des lacs de sang les pensées, éternelles de la génération et de la mort, et le maquillage éternel de l’espoir

Où, cette ouverture, qui transporte sur vos visages

La forme de vos sexes

Mais elle sans doute contractée dans l’attente, ses lèvres guère plus qu’un trait tendu dans la nuit, ses yeux qui voudraient se faire laser et fouiller le fonds de l’horizon au bout de la route des palmiers, et au delà plus loin qu’Agadir plus loin que Mogador, plus loin que Darlaa, d’où doit venir… ? Ou peut-être résignée à ne peser une fois de plus que l’obole de la lune sur la balance de son attente, et la lune ne pèse rien à la pointe de cette balance… ?

Lorsque je la croise, cette femme bleue si frêle, si indécise dans la nuit, je vois sa djellabah se prolonger, et remuer sur la nuit et la mer toute l’étoffe illimitée, vieille autant que l’humanité, de notre grand rêve d’Amour.

Aujourd’hui je suis revenu en boitant, l’âge me criant dans mes chausses que je n’ai plus quinze ans, ni même trente, que le miracle éclatant de la jeunesse ne reviendra pas, qu’il faudra négocier le souffle, en retenir un peu, puis un petit peu.

Elle était toujours là, fidèle à son attente. Cette fois-ci je me suis approché, je lui ai fait face, l’air clairet du soir condensait puis dispersait en fines gouttelettes le mystère qui m’environnait.

Je ne l’ai pas dérangée. Elle s’était rapetissée dans le crépuscule fibreux des légendes, elle ne pouvait me voir je n’étais qu’une trop éphémère présence au bord de sa méditation ; elle avait la fixité de la mesure du temps et de l’espace, rien de moins. Mais pour moi elle était la madone manquante, le signe tracé au couteau en travers de la vue des hommes, et qui les hébète à tout jamais, les porte à la bouteille ou à la femme, à la mosquée, à l’église, à la poésie, à la mort…

Derrière moi les gardes du palais roucoulaient dans des téléphones invisibles et sans doute défendus, et les palmiers libéraient la délicieuse chanson de vent qu’ils accumulent tout le jour dans leur fût : liqueur ravie à l’outrecuidance du soleil (n’ayons pas peur des mots !)

Et sur le front couleur de lune de la femme en bleu je lis

Bouznika 13 Km

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