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ÉDEN OGUN GUYOTAT ?

Si la présence d’Éros est palpable — turgescente — dans chaque page et peut-être chaque ligne de l’Éden Éden Éden de Pierre Guyotat, en revanche l’extrait que je recopie ci-dessous m’a beaucoup étonné par un profus arroi de symboles, renvoyant à de bien différentes figures. Hector Hyppolite, Ogoun FerrailleLe personnage de cette saynète, affranchi d’office des règles communes de l’humanité (comme l’indique son machouillement animal d’un coeur de chevreau, sorti d’un tas d’ordures) se livre à un étrange rituel, à signification politique, symbolique, élémentaire (étant convoqués avant ce passage l’eau lustrale, dans la salive des femmes, puis après ce passage le feu)… Il y a là un fatras mythologique — j’emploie le mot fatras sans péjoration — fascinant et qui emmêle ce texte dans un réseau de significations occultes. Lentes et tenaces, en nos esprits, les images de nos vieux mythes… Néanmoins un élément m’a beaucoup intrigué, qui ne renvoie pas à notre culture gréco-latine : l’obsession du métal. Le « paysan adolescent », après avoir été empêché plusieurs fois (« par cinq mains », la répétition du chiffre n’étant à mon avis ici que pour installer l’atmosphère rituelle), empêché par cinq fois d’utiliser un outil en métal pour attaquer le seuil froid du carrelage et creuser la terre, se retourne en fin de compte sur les tubulures capsules et autres ferroneries de la pièce pour les mâcher comme il l’avait fait du coeur sanglant. Je ne puis m’empêcher alors de penser à Ogoun, Ogoun Ferraille, le lwa haïtien : dieu de guerre aux attributs métalliques… Des traditions de possession similaires à celles du vaudou yoruba sont après tout présentes dans le maghreb, où elles ont été introduites au cours des siècles par les esclaves noirs razziés au sud du Sahara. Comment savoir quelles étaient les sources d’inspiration du grand Pierre, dans l’apesanteur onaniste qu’il s’aménage pour écrire ? L’envoi constitue par ailleurs presque un programme politique, où l’on appelle à rejeter le métal de l’outil aliénant, pour l’outil de chair désirant du prolétaire… Pour le reste, enjoy, comme disent les anglo-saxons, et tout commentaire d’éclaircissement, toute bribe d’analyse, seront bienvenus.

« le paysan adolescent s’agenouille au bord de la flaque de sangs mêlés, l’épaule appuyée au rideau de fer de la boucherie ; sa main fouille dans les poubelles entre les chairs déchiquetées, prend un coeur de chevreau transpercé, le porte à la bouche […] entre dans le bordel des femmes ; la maquerelle le prend entre ses bras […] lui met un piochon dans les bras, il l’empoigne, il frappe le carrelage : vives, cinq mains lui arrachent l’outil ; il s’accroupit, pioche le carrelage avec ses deux mains jointes recourbées ; la maquerelle le relève, appuie une pelle contre son ventre, il bêche l’interstice du carrelage : vives, enfoutrées, cinq autres mains lui arrachent l’outil ; il raidit son pied, foule le carrrelage, lance son pied en avant ; la maquerelle lui met un rateau entre les mains, il place les dents du râteau dans les interstices du carrelage : vives, fripées, cinq nouvelles mains lui ravissent l’outil : il traîne sur le carrelage les doigts écartés de son pied droit ; la maquerelle lui apporte un étau : vives, chaudes, les mains, toutes, le saisissent, l’enfouissent : le paysan croise ses mains, enserre son genou entre ses paumes ; redressé, il s’élance, il se jette, écumant, sur la caisse d’orangina, empoigne les bouteilles, les décapsule une à une avec les dents valides, cherche du regard, de la main, tout autour de la chambre, le métal, le mord : tuyaux, clous, serrures ; coupe, tord, arrache, avec ses dents mouillées de salive rose, dénoue les noeuds de fil de fer, se déchire les gencives, se brise les dents […] « paysan, jette tes outils dans le fleuve… tu as ton sexe… ouvrier, tu as ton sexe… »

Post scriptum : au sujet du Vaudou, on pourra se reporter à Le Vaudou Haïtien, d’Alfred Métraux, dont je me suis abondamment inspiré pour écrire les passages relatifs de Plantation Massa-Lanmaux.

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Pierre Guyotat, Éden, Eden, Eden : extraits

Oui, Éden est toujours choquant. À l’époque, en 1970, alors qu’étaient encore vives les blessures de la Guerre d’Algérie, les trois préfaces de MM.Barthes, Leris et Solllers ne purent empêcher l’interdiction du texte — interdiction qui ne fut levée qu’en 1981.
Quant à moi je le relis ces jours-ci, avec une admiration renouvelée et peut-être même accrue, depuis ma première lecture d’il y a une dizaine d’années. Admiration pour le lyrisme, la vibration des matières, des corps et du langage ; admiration pour l’attention à tous les détails naturels — au sens de « sciences naturelles » — à tous les débordements et les excrétions, les sécrétions, les exécrations de la vie… À ce vaste chant pornographique et meurtrier, orgiaque et cruel, Sadien, participent non seulement les hommes et les femmes, mais les enfants, mais les animaux domestiques, mais la poussière minérale des chemins, les oiseaux, la lumière, les éléments… Tous conjoints pour un flot poétique et surréaliste, de foutre, de sang, de salive et de sperme, de désir cosmique… Amour et Haine, les grands mythes grecs, Empédocléens, ne sont pas loin.

Extraits :

« — au bas du Ferkous, sous l’éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d’écoulements de cervelle, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent, rejetés de brasier à brasier par le vent qui arrache le feu, de terre ; les soldats assoupis se redressent, hument les pans de la bâche, appuient leurs joues marquées de pleurs séchés contre les ridelles surchauffées, frottent leur sexe aux pneus empoussiérés ; creusant leurs joues, salivent sur le bois peint… »

« /le mirador surplombe la palmeraie calcinée ; la sentinelle peuhl, iris jaune glissant sur le globe bleu, laine crânienne ensuée, bascule le projecteur : le faisceau fouaille les chairs ensuées des soldats arc-boutés sur la femme ; la sentinelle broie son membre dans son poing, tourne le projecteur : le faisceau traverse le lit asséché de l’oued, saisit une vibration, sous le zéphir, des lauriers-roses empoussiérés : une troupe de chacals y déchire une charogne d’âne […] ; la sentinelle roule le projecteur sur le châssis, le faisceau arde les seins qui palpitent, pubescents, semés de sucre sous les pans encrassés du treillis […] ; la sentinelle, du poing, fait pivoter le projecteur vers la stratosphère… »

« …sous le surplomb du roc, les soldats soufflent sur un feu de branches dressé sur la bouche ouverte d’une femme morte […] ; je frotte ma poitrine à la toison de son sexe, une alouette y est prise ; à son cri, chaque fois que ma poitrine pèse sur le corps, jaillissent des larmes sur mes yeux ; un sang chaud ruisselle hors de mes oreilles ; la pluie d’excréments éclabousse le rocher ; les sangs, dans la vasque, brûlent, bouillonnent ; un jeune rebelle, ses pieds nus enduits de poudre d’onyx, ses lèvres de farine, sort de terre, se penche sur la vasque, plonge sa tête, ses poings […]; au camp, les femmes pèsent sur les barrières, le sexe des soldats se tend vers leurs mères, venues de métropole, sur ordre de l’État-major, pour les Fêtes du Servage ; ma mère, je l’emporte dans ma chambrée de bambou, je la couche sur la litière de paille empoisonnée ; tête, épaules plongées sous sa robe, je mange les fruits, les beignets d’antilope sur son sexe tanné tandis qu’elle, fatiguée par le voyage en cale, en benne, s’endort ; à l’aurore, elle s’est échappée de dessous mon corps ; étreinte par les soldats sous le mirador où je veille éjaculant, leurs genoux la renversent sur le sable… »

Post-scriptum: une catégorie manque à ce chant panthéiste, qui est celle de l’agir conscient, donc des sujets, de l’intelligence… À moins que l’intelligence, le langage, le verbe qui anime et porte ce monde, n’en soit considéré aussi comme le protagoniste…? YG

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