Entretien entre Gilles Nadeau et Yann Garvoz (La Quinzaine 1037, du 1er au 15 mai 2011)

Tout livre doit être un forfait – Entretien (filmé *) avec Yann Garvoz

Gilles Nadeau — Vous venez de publier aux éditions Maurice Nadeau votre premier roman Plantation Massa-Lanmaux. Un titre en forme de jeu de mots. « Mas a lanmo » signifie en effet « masque de la mort » en créole, un masque traditionnel du Carnaval. Maurice Mourier vous a consacré un article assez élogieux dans le numéro 1033 de la Quinzaine littéraire. Que peut-on dire pour mieux vous situer ?

Yann Garvoz – j’avais donné deux CV à Maurice Nadeau. Le premier est un CV professionnel assez classique d’élève doué en mathématiques qui a fait une grande école en France et a passé une agrégation. Ensuite pour mon plaisir, j’ai fait une licence de lettres classiques puis une maîtrise de lettres modernes. J’ai voulu apprendre le latin et le grec, j’ai voulu travailler sur la Renaissance, pour poursuivre mes intérêts littéraires et l’exploration du langage qui m’était nécessaire pour écrire. Ensuite peut-être ai-je mal tourné si je me compare avec mes camarades des grandes écoles en France qui sont tous devenus des cadres très supérieurs dans les banques, ou professeurs d’économie dans des universités américaines. J’avais un rêve d’aventures et un besoin de dépaysement. Je suis parti vivre une vie différente, aux Antilles surtout, mais aussi en d’autres régions du monde, ce qui a donné lieu à un deuxième CV fait d’explorations, d’aventures parfois inhabituelles, de rencontres avec des personnages hauts en couleur. J’habite maintenant en Amérique du Nord.

G.N. — Ce double CV ne reflète-t-il pas la structure de votre écriture, comme en témoigne le découpage fait dans votre livre, de ce récit à plusieurs voix qui compose l’histoire d’une plantation des Antilles à l’époque de l’esclavage au dix-huitième siècle ?

Y.G. — Ce double mode d’existence, je pense qu’il est universel, qu’on en soit conscient ou non. Moi, j’aime explorer cette tension. Je pense que l’être humain est partagé entre une tension vers la raison, en tout cas une tentative de raison pour certains, et le monde des pulsions. On essaie de concilier une vie de règles, une vie provenant d’un langage préexistant à la naissance, un langage structuré avec des lois, une organisation sociale et, d’un autre coté, des envies, des espoirs, des idéaux qui parfois entrent en conflit avec les structures d’ordre. En effet je crois que mon double CV et ma double structure dans le livre c’est ça. Il y a la structure des maîtres. Les maîtres ce sont bien sûr, dans un premier sens, les maîtres des esclaves dans les plantations. Mais le maître c’est aussi le discours logique qui s’impose et puis derrière, il y a toute la prolifération des autres discours, souvent non structurés, qui viennent parfois contredire le discours-maître. Cela m’intéresse beaucoup. Cela représente la perturbation de la pensée. Quand le lecteur me lit, il est parfois perturbé par ces allers-retours entre ces deux voix, surtout quand ces deux voix se recoupent à quelques lignes d’intervalle. Moi j’aime cette perturbation. Je pense que notre pensée, notre discours, sont souvent perturbés par des sortes de résurgences intérieures qui viennent le parasiter. L’exemple type est celui du lapsus. Donc voilà en effet une dichotomie assez simple — on pourrait évidemment raffiner tout ça — de l’existence, donc de la voix, donc de la littérature que j’ai essayé de transcrire dans le roman.

G.N. — Il faudrait aborder le sujet de votre roman. Comment le présenter ?

Y.G. — je n’ai pas écrit un roman à thèse, avec une idée préétablie selon un plan strict, pour aboutir à une conclusion éventuellement démonstrative. J’ose espérer que c’est un roman pris d’un bloc dans l’existence, avec toute sorte de pistes qu’on puisse trouver. C’est un roman qui se déroule sur deux périodes ; il débute au XVIe siècle, avec un conquistador qui arrive dans une île des Antilles indéterminée. Cela pourrait être un des voyages de Christophe Colomb. Il part chasser dans la forêt, le bateau s’en va et ce conquistador est oublié sur cette île. Il essaie d’en faire le tour et tombe sur des Amérindiens. Il espère de l’aide mais il est tué immédiatement parce qu’il représente une espèce de barbare velu, qui n’a d’autre effet sur eux que de susciter la peur. Donc il est tué dans un ruisseau, et son corps en se décomposant devient l’île elle-même jusqu’à ce qu’une seconde arrivée sur cette île-cadavre, cette île qui est le cadavre du colonialisme européen, ouvre la seconde partie du roman. L’île est devenue une île de production de la canne à sucre, qu’on peut supposer française. Ce lieu où le conquistador est arrivé est devenu une plantation régie de main de maître, comme elles l’étaient toutes, avec des esclaves, des employés blancs, « les nègres à talents ». Et sur cette plantation, revient le fils du planteur qui était parti faire des études, porteur de certains idéaux, ceux des Lumières, qu’il veut mettre en œuvre sur la plantation. Mais, c’est plutôt le système qui va le reprendre dans ses rets, et le recapturer dans une série de relations perverses entre les maîtres et les esclaves dans un enfermement réciproque et collectif. Voilà les grandes lignes du livre pour un néolecteur.

G.N. — On est frappé par les descriptions du début extrêmement séduisantes, la beauté de l’île et le futur enfer qu’elle va engendrer. Ce contraste est-il volontaire ?

Y.G. — J’ai vécu des années dans une île des Antilles françaises. J’y ai une partie de ma famille. Je suis tout à fait séduit et encore bouleversé, vingt ans après la découverte de cette région, par la beauté de la nature, de sa géographie. De même que mon Dieu en littérature, Saint John Perse, disait « je parle dans l’éloge », moi aussi j’aime retransmettre au lecteur le sentiment de la beauté que je puis éprouver et j’ai ce rêve de pouvoir véhiculer le réel, en particulier un réel splendide comme celui-ci, par l’écriture. C’est évidemment une illusion. C’est une question d’artifice, mais si l’artifice fonctionne et si j’arrive à communiquer aux lecteurs mon enthousiasme et mon amour des Antilles, alors j’en serai ravi. Quand à cette nature, la nature est neutre. Nous projetons sur la nature nos propres inquiétudes. La nature extérieure peut servir de métaphore très facilement pour notre nature intérieure, qui peut être tout aussi proliférante, sombre et parfois dangereuse.

G.N. — Dans l’exposition des mécanismes économiques qui structurent une plantation, l’esclavage c’est avant tout une sorte de contrat social au désavantage évidemment des esclaves. Comment définir cette logique implacable de la rentabilité du système, et son retournement qui va aboutir à un déchaînement de violences. Maurice Mourier dit que la fin du livre le perturbe…

Y.G. — C’est du grand guignol…

G.N. — Moi j’ai pris cela comme une douche froide avec la mise à nu du système. Vous paraissez être très documenté.

Le colonialisme comme phénomène majeur de l’histoire française

Y.G. — Tout part d’une documentation datant du XVIIe et XVIIIe siècle. J’ai fait deux années complètes de recherches sur place en Guadeloupe, pour rassembler les documents. J’ai voulu arriver à une précision sur le système esclavagiste et ce qu’on a appelé la société de plantation. En France on enseigne peu notre système colonial, en particulier le système esclavagiste. Il est résumé en général à une formule : on a envoyé des esclaves venus d’Afrique cultiver le sucre dans les îles. C’est à peu près tout. Moi j’ai été bouleversé parce que j’ai appris de ce crime historique de déportation de gens, de privation de leur identité, de leur langage. On séparait les familles, les peuples. Les gens se retrouvaient avec d’autres esclaves qui ne parlaient pas leur langue. Les conditions de transports étaient effroyables. Beaucoup mourraient dans les fers des bateaux négriers. À l’arrivée, on leur donnait d’autres noms. Les noms africains étaient simplement balayés, méprisés. On reconstituait des familles, on mettait des enfants avec des femmes qui n’étaient pas leur mère. Cela donne la mesure du crime colonial dans l’histoire française, surtout de nos jours où il y a une volonté revancharde de nous parler des bienfaits de la colonisation française, ou bien de nous affirmer que la France n’a pas à rougir de son passé, pour citer un candidat à l’élection présidentielle de 2007. Eh bien lisez mon livre. La France a tout à fait à rougir de son passé colonial, non seulement aux Antilles où il y avait le système colonial, mais aussi en 1947 quand l’armée française a tué 70 000 personnes à Madagascar, ou quand on a assassiné les tirailleurs Sénégalais venus se battre pour nous en Allemagne, ou encore à Pointe à pitre en 1967 — pas besoin d’aller au XVIIIe siècle — quand les CRS tirent sur la foule : 70 à 80 morts. Donc le point de départ c’était ça. C’était ce sentiment d’avoir dans mon héritage français de grands crimes de plus en plus refoulés, quand on n’aboutit pas à les nier.

Ensuite, j’ai approfondi mes recherches. J’ai découvert que le système colonial avait évolué. Il y a eu une grande rationalisation au 19e, dans le but de mieux nourrir les gens. Parce que tout simplement il y avait beaucoup de gens qui mouraient, c’était la force de travail qui disparaissait. Le bilan comptable d’une plantation, c’était principalement la valeur des esclaves, comptés parmi les « biens meubles ». D’autant plus que la traite était en train de se tarir après son interdiction par les Anglais. Il fallait qu’ils vivent mieux, plus longtemps et qu’ils procréent, parce que le taux de natalité était très bas, comme il était naturel pour des gens sous-alimentés et écrasés d’un travail inhumain.

Cette rationalisation a abouti, de manière étrange, à une sorte de fordisme du système esclavagiste qui conduisait presque à une aliénation supplémentaire pour les esclaves. Avant, ils avaient le droit de construire leur petite maison un peu comme ils l’entendaient. Certains le faisaient à la manière des cases africaines dont ils avaient eu l’habitude dans leur première vie avant la déportation. À la fin du XVIIIe siècle, c’était terminé. Après on a fait venir d’Amérique les éléments préfabriqués de grands bâtiments, en fait des chambrées, qui ressemblaient de manière frappante aux futurs camps de concentration du XXe siècle. Des chambrées étaient cloisonnées par foyer, dans lesquelles les esclaves habitaient, avec une mise en série, une standardisation du mode de vie, standardisation de leur alimentation. On les privait de leur petit jardin personnel, pour assembler les « jardins à vivre » à l’extérieur. Il y avait aussi une rationalisation agricole, la manière dont la canne était cultivée. Cette rationalisation reproduit les ambiguïtés fondamentales des Lumières françaises dans un but apparemment philanthropique. Peut-être l’esclave était mieux nourri et survivait plus longtemps. Mais cela aboutissait à des vies dont la part de liberté était encore plus réduite. Cela ne peut que me faire penser à ce que sont devenus le capitalisme industriel et la rationalisation du travail par la suite.

Il y avait une vie toute souterraine qui échappait aux règlements des Blancs

G.N. — Dans ce processus de production, on va assister dans le roman, à l’irruption de la sexualité avec ses conséquences. Au début, il y a une scène dans le bateau qui donne le ton.

Y.G. — Ce que je trouve parfois terrible, parfois admirable, c’est que l’être humain a un désir de vivre irrépressible, un désir d’aimer, un désir de poursuivre ses pulsions, incoercibles, comme l’art est incoercible. La situation esclavagiste fait que certains ont tout pouvoir ou presque. Et il y avait de très grands abus de pouvoir. Ils établissaient des lois sur mesure dans les plantations. D’un côté une très grande domination, de l’autre une très grande sujétion. Mais le désir circule dans tous les sens. Dès les bateaux de la déportation, les marins imposaient leurs désirs aux femmes et quelquefois aux hommes esclaves. Beaucoup de femmes arrivaient fécondées sur les rives de l’île. Ensuite on le sait, les abus se poursuivaient surtout avec les femmes qui travaillaient à la Grand Case. Mais il y avait une vie toute souterraine qui échappait aux règlements des Blancs. Dans tous les interstices de l’oppression, le désir va sourdre et se réaliser autant que possible. C’est cette évolution du système qui m’a intéressé. La période où je me situe, est celle de la tourmente révolutionnaire qui fait que le système craque de tous côtés. Je ne dis jamais dans le livre dans quelle île se déroule mon roman. La topographie est celle de la Guadeloupe que je connaissais et je me suis inspiré des mouvements révolutionnaires de Haïti. Comme le système craque, l’ordre apparent devient moins convaincant, avec toutes sortes de possibilités d’abuser des fissures et des espaces de liberté qui s’ouvrent. Et en ce qui concerne mon personnage principal, Donatien, il tombe dans une sorte de licence illimitée. Il faut dire que c’est aussi un roman d’aventure, avec une histoire d’amour, un duel. Le personnage principal, Donatien, subit un traumatisme qui le fait tomber dans un désir effréné, renonçant à toute décence vis-à-vis des femmes esclaves qui lui sont soumises. Ensuite, dans la progression du roman, cette machine à broyer, cette machine coloniale, cette machine déréglée, finit par broyer bien des gens sur la plantation, noirs comme blancs.

G.N. — Tout ceci va conduire à une sorte de paroxysme de violences sexuelles. On pense à une mise en scène inspirée de Sade. Votre héros porte d’ailleurs le prénom du Divin marquis.

Y.G. — Le système va sombrer. Donatien voit disparaître ses espoirs amoureux relatifs à sa cousine Charlotte, qui était une des raisons pour lesquelles il était revenu dans l’île. Ce choc le fait sortir d’une certaine réserve sexuelle dans laquelle il était retranché. Les autres Blancs lui disaient qu’il devrait tirer avantage des servantes, il répondait qu’il ne se prêterait pas à telle ignominie… Finalement il s’y prête et va au-delà de ce que les autres pouvaient faire. Derrière tout roman, il y a une vision anthropologique. Je suis persuadé que le cœur de l’individu c’est la folie, Nous sommes des structures, des membranes, des interfaces très fragiles entre un cœur de folie et la nature extérieure qui peut-être aussi chaotique qu’une nature intérieure. Le roman peut se voir comme l’effondrement de Donatien dans sa propre folie. Je me suis demandé moi-même, tous ces événements sont-ils réels ou sont-ils la folie de Donatien. ? Ces dérèglements, je les ai décrits en étant très inspiré par le Marquis de Sade. Ils pourraient correspondre à la fantasmagorie d’un sadien des Antilles dans les années 1780. C’est le moment où le système colonial s’effondre, c’est peut-être aussi une manière de symboliser les craquements de cet ordre impossible, qui était un ordre de folie. Tout comme l’ordre nazi, dans les années 1930 et 1940 qui, en réalité, est le déferlement de la folie dans l’histoire. C’est un ordre qui a l’apparence de l’ordre mais qui est fondé sur une perversion de la raison. C’est le grand dérèglement de cet ordre qui révèle qu’il n’était là que pour justifier des pulsions qui finissent par se donner libre cours.

J’ai payé ma part à cette descente aux enfers pour m’autoriser à l’écrire

C’est l’occasion de parler de ma propre démarche. J’ai fait des années de psychanalyse au moment où j’écrivais le livre en Guadeloupe. J’explorais ma propre folie, que j’explorais comme folie humaine essentielle. J’y ai vu une convergence avec ce que, en littérature, on appelle une catabase, une descente aux enfers. Si je revendique ces scènes infernales, je revendique d’avoir payé ma part à cette descente aux enfers pour m’autoriser à l’écrire. Historiquement il y a eu aussi cette descente aux enfers des idéaux français, des idéaux de la Révolution française, une fois qu’elle a eu lieu. Et aussi une descente aux enfers littéraires. La littérature française c’est Sade, Mirbeau, Bataille, Guyotat, et plus récemment Littel… Yann Garvoz peut-être… Il y a un fil rouge et atroce dans la littérature française qui est unique au monde. Je me suis demandé pourquoi et ma réponse, c’est le colonialisme. Ce colonialisme, qui est le fait majeur de l’histoire de France, nous a marqués et Sade peut-être, n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu cette exploitation cynique des colonies et de leurs habitants.

G. N. — On comprend donc que l’écriture de ce roman, Plantation Massa-Lanmaux, a accompagné un processus personnel de recherche et de découverte. Cette écriture a-t-elle eu un coût moral, psychologique, pour vous, Yann Garvoz ?

Y. G. – Certainement. D’un point de vue social, dès que j’ai commencé à faire circuler le manuscrit, j’ai perdu des amis, qui ont été choqués et dérangés parce qu’ils y lisaient ; et cela a continué depuis que le roman est paru, il y a même des membres de ma famille qui ne m’adressent plus la parole.

Sur un plan plus profond, j’ai voulu aller là où ça fait mal. Je crois qu’une oeuvre d’art doit refléter une expérience de vie. En ce qui concerne la littérature, ce qui est fascinant c’est qu’elle touche à la texture intime de notre être, puisque nous sommes des puits de mots. Ce qu’il y a au fond de ces puits on ne le sait pas : un lieu indistinct, où dérivent des lambeaux de mots, de phrases, d’idées, d’histoires, susceptibles d’associations infinies… C’est bien sûr une métaphore ! Il s’agit du lieu mystérieux où doit puiser la création, où l’on cherche la vérité : au fond des mots, comme au fond de l’expérience sexuelle ou au fond d’une bouteille de rhum… C’est aussi pourquoi j’accorde une grande importance à la prosodie de la phrase, à la poésie, à l’envoûtement par les sonorités. Par la littérature, on touche en définitive à l’Être : c’est l’expérience sacrée, impossible, qui remet en question toutes évidences acquises… C’est la frontière interdite que l’on enfreint : tout livre doit être un forfait, et l’on est souvent puni, pour ses forfaits…

G.N. — Ce qui frappe dès les premières pages, c’est le style, c’est l’écriture. J’ai été étonné de ces emprunts à Rousseau, à Sade. Ce style comment le travaillez-vous ?

Y.G. — Je crois, comme un certain nombre d’écrivains, pas tous, que l’écriture littéraire doit être une écriture sacrée. Je n’ai pas envie d’écrire avec les mots de tous les jours. Ou alors si je le fais, c’est en étant conscient et en ayant un projet précis. Ce n’est pas que je méprise cette langue de tous les jours, mais j’ai ce rêve d’une langue qui serait liturgique, qui serait magnifique, rutilante, enchanteresse. La littérature c’est aussi la musique, la musique de la phrase. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir de littérature sans une dimension poétique. C’est beaucoup de travail mais c’est aussi un état de transe. Quand j’écris, je passe deux, trois heures non pas à écrire, mais pour me mettre dans cet état de transe. S’il faut se saouler, je le fais. S’il faut se jeter dans la mer, puisque j’ai écrit ce livre au bord de La mer des Caraïbes puis de l’Atlantique, je le fais. S’il faut se mettre dans un état d’effervescence érotique ou pornographique, je le fais. Tous les coups sont permis pour obtenir sur moi-même un ébranlement ou le langage se libère de ses structures habituelles, pour que je puisse arriver à une sorte d’écoulement des mots qu’on pourrait appeler l’inspiration. C’est cette vieille tradition du poète inspiré, du ça à travers le moi.

J’ai incorporé de-ci de-là, une citation de Rousseau dont je me moque finalement, pas de Rousseau, mais de l’univocité du discours du XVIIIe siècle qui était ce discours de volonté rationnelle, éventuellement sentimentale, d’un sentimentalisme qui ne remettait guère en question les apparences ou les évidences. Il faut arriver à tenir les deux bouts : du laisser-aller, du dérèglement, de l’inspiration, et aussi de la rigueur. D’un côté, il faut que le langage ne m’appartienne plus, que je sois surpris par le langage, que moi-même je ne m’appartienne plus. Flaubert parlait du bal masqué de l’imagination, mais lui, il le réprouvait plutôt. Peut-être le connaissait-il que trop bien. D’un autre coté, il faut une grande rigueur stylistique, il faut tenir la phrase, il faut savoir où on se trouve dans la progression des récits. Parfois il faut un pastiche du XVIIIe siècle, parfois puisque je parle en termes symboliques, de tensions entre raison et pulsions, je me laisse aller à ma propre hallucination avec une part d’écriture automatique. Peut-être est-ce cette dimension qui a plu à Maurice Nadeau, comme par exemple lors de la scène du viol des esclaves qui ne forment plus qu’une seule masse, y compris avec ceux qui sont morts parmi eux, comme une masse de chair insécable, avec des bras des jambes partout, et puis les marins descendent. Ce sont des créatures réduites à leur phallus, qui vont brancher dans tous les trous qu’ils peuvent trouver dans cette masse. J’espère que c’est une belle scène poétique. Ce n’est pas une scène pornographique, c’est une scène écrite dans un état d’automatisme.

G.N. Vous avez me semble-t-il, fort bien rendu les voix intérieures de tous, Blancs comme Noirs. Comment avez-vous fait ?

Y.G. — Je n’ai pas voulu endosser trop fortement la voix des esclaves. Moi, je suis Français, avec toutes sortes d’origines comme tous les Français, avec une identité multiple et plurielle. J’ai été très influencé par les Antilles, parce que j’y ai vécu longtemps avec une partie de ma famille, mais je reste un Français qui a grandi en France. Je n’ai pas mis beaucoup de créole dans le roman, j’ai pensé que cela aurait été factice. Déjà les gens n’auraient pas pu le lire, il aurait fallu mettre des traductions, des notes en bas de page. J’ai juste mis quelques mots que je trouvais particulièrement beaux et intéressants. Cette voix des esclaves, elle est présente comme celle d’un être humain opprimé, qui cherche comment s’en sortir. Certains ont pu recréer la voix des prisonniers des camps. Je pense que l’écrivain, dans des moments d’exacerbation égotiste, croit avoir accès à une sorte de vérité universelle. En tout cas, l’écrivain doit avoir le droit d’endosser les voix de tout un chacun. Ces voix seront inaccessibles à jamais. Quand à savoir si j’ai été réaliste en essayant de reconstituer ces voix du XVIIIe siècle, comment pourrions-nous le savoir ?

G.N. — Vous avez affirmé votre conviction sur le colonialisme comme phénomène majeur de l’histoire française. Avez-vous fait d’autres découvertes dans vos recherches ?

Les Blancs ont projeté sur les Noirs leur propre part maudite

Y.G. — Une de mes découvertes, c’est l’hypocrisie des Blancs qui vivaient au contact des Noirs et prétendaient pour justifier l’esclavage, une différence de statut, de raison, de hiérarchie entre le Blanc et le Noir, alors que dans la vie courante, dans la spontanéité de la perception du Noir par le Blanc, il est manifeste que l’égalité s’impose comme une évidence. En même temps, on conservait un discours de naturalisation du Noir. Le Noir avec ce caractère « animal, spontané ». Même les gens de l’avant-garde éclairée de l’époque, n’étaient pas très éclairés parce que le Noir est resté enfermé dans des clichés qui ont persisté très longtemps, on n’ose pas dire jusqu’à maintenant : clichés « du bon enfant, de celui qui aime danser, de celui qui est excité par la chair, qui a le sang chaud ». En faisant la synthèse de tous ces clichés que les Blancs se racontaient pour se rassurer, pour se justifier, pour éviter une possible mauvaise conscience, ce dont j’ai fini par être convaincu, c’est aussi que les Blancs ont projeté sur les Noirs leur propre part maudite, leurs propres fantasmes, leurs pulsions non assumées. Le Noir était décrit comme la part de leur inconscient. Le Blanc projetait son inconscient sur le Noir, et c’est pour ça que, dans mon roman, cette dimension Blanc-Noir manichéenne finit par se brouiller, parce qu’en fin de compte, c’est la folie, c’est le désir déréglé, qui finit par investir tous les dimensions et tous les aspects de la vie.

G.N. – Vous avez tout juste quarante ans et manifestement la maîtrise de plusieurs langages qui coexistent dans votre roman.

Je suis fasciné par la permanence des langages. Le créole de base française qui est parlé dans les Antilles, va véhiculer beaucoup de la langue française, mais aussi à travers le français, les racines grecques et latines, et à travers les racines grecques, les racines indo-européennes. Je crois que nous sommes faits de langage, et ma vision du monde est un monde de langages parcourus par les énergies érotiques du désir. Dans le but d’écrire, j’ai appris le grec et le latin pour explorer mon propre langage français et aussi parce que je crois qu’on est arrivé d’un point de vue stylistique à une situation mortifère pour la langue française. Le classicisme s’est imposé, on est arrivé à cette magnifique simplification, d’une langue devenue formidable pour véhiculer tout ce qu’on veut lui faire dire. Moi je veux revenir à la Renaissance, je veux revenir à un chaos ou le latin pourrait servir à recréer des mots comme je l’ai fait dans mon livre ou certains mots sont à prendre dans leur sens étymologique, sinon on ne comprend pas, ou alors on comprend mais ce n’est pas la même chose. Je pense qu’il y a tout un courant littéraire de gens qui sont en train de vouloir pulvériser le langage. Et de reprendre les différentes briques pour le recombiner d’une manière intéressante, intelligente, structurée, qui aboutit à plus de liberté de style. Donc j’ai appris les langues anciennes, ça prend quelques années, c’est un investissement en temps. Quand j’étais plus jeune, je voulais avoir une vie d’aventures — que j’ai eue en partie. Mais finalement un écrivain c’est quelqu’un qui a un bureau et travaille. On peut explorer les volcans, on peut se jeter dans la mer, les sources, les chutes d’eau, partir dans le désert, la forêt. Mais quand il faut écrire, comme le disait Le Clézio récemment, je ne suis pas un aventurier. J’ai besoin de mes livres ou de mes dictionnaires. Il y a un travail du langage. On a beau être en transe, on a beau se mettre dans un état de déchaînement sexuel ou alcoolique ou consommer différentes substances, au total à la fin, il faut aller voir si l’usage de ce mot est attesté. Il faut pouvoir entraîner le lecteur et le convaincre. Tout un travail est nécessaire. J’ai une curiosité pour tous les domaines du savoir et de la vie. Je ne suis pas du tout un rat de bibliothèque, mais j’adore demander un vieux livre qui n’a pas été ouvert depuis deux siècles et le parcourir pour essayer d’y trouver ma provende. En même temps, j’adore danser, ou rejoindre une île à la nage ou encore jouir des potentialités de mon corps. Je suis un jouisseur multiforme, je pense que l’intellect ne s’oppose pas au corps et vice versa.

G.N. — Cette volonté de maîtrise de la langue, n’est ce pas justement pour canaliser ce bouillonnement intérieur que l’on sent chez vous, que vous avez décrit si bien, dans une sorte de dichotomie, pour ne pas dire schizophrénie ?

Y. G. – Vous m’inquiétez… Il y a dans ce travail d’étymologie, peut-être, un double fantasme, peut-être schizophrène, qui serait d’une part celui de la maîtrise d’une langue qu’on connaîtrait au point d’en connaître les racines, de savoir dans un mot en reconnaître les différentes composantes, donc une sorte de connaissance totale — je ne sais pas si un linguiste en consacrant sa vie peut parvenir à une connaissance aussi absolue et précise de la langue, peut-être – et d’autre part, on aboutit paradoxalement à une désagrégation de cette langue que j’éprouve parfois douloureusement. Il m’arrive de perdre le langage, en particulier parce que je vis dans un pays anglophone, où je passe parfois des journées entières à parler anglais. Le français devient alors pour moi une langue étrangère. Et peut-être ce travail sur l’étymologie, fait qu’automatiquement, je décompose le français, dans ses préfixes, dans son origine, dans son étymologie, et qu’il m’arrive de créer des mots français, dont je ne suis plus sûr que ce sont des mots français. J’ai bien conscience que ce travail, à la fois travail de la maîtrise de la langue et à la fois travail d’atomisation de la langue, est comme peut-être la sagesse, un travail sur soi, qui échoit à tout un chacun.

Le travail de renforcement est aussi un travail de perte et d’affaiblissement. L’affaiblissement est une perte mais aussi une sagesse dans la vie, au fur et à mesure que l’on vieillit, et de la même manière pour l’écrivain la perte du langage est un gain du langage. Il y a une lettre d’Antonin Artaud, je ne saurais plus la citer exactement, que j’éprouve tout à fait avec douleur, où il dit : « il y a des moments où je ne peux plus parler, il y a des moments où le langage m’échappe ». Moi c’est pareil, mon langage devient rudimentaire, j’ai un sens d’une perte du langage, et à d’autres moments, au contraire, dans la transe de l’écriture. J’ai le sentiment euphorique, sans doute factice, de cette maîtrise du langage dans ses racines et dans la moindre de ses significations, connotations et sonorités. Mais il y a un vertige, un vertige douloureux, comme pour beaucoup d’écrivains, de la peur de perdre la langue sacrée de l’inspiration et d’être réduit à un langage de communication.

G.N. – Tout ça pour un premier roman. Est-ce vraiment un premier travail d’écriture ?

Y. V. – J’avais écrit des nouvelles (**) mais il s’agit de mon premier roman. C’est mon premier projet littéraire, puisque pendant quasiment toute ma vie, j’ai refusé d’être écrivain. Comme enfant, je dévorais des livres, mes enseignants, mes parents me disaient que je serai écrivain. C’était une tentation pour moi, mais qui me paraissait déplorable, à côté des satisfactions intenses que peut fournir la vie dans les expériences du corps, des voyages. Donc j’avais ce refus d’être écrivain, depuis très longtemps. C’est la psychanalyse qui m’a conduit peut-être à apprivoiser mes monstres, à accorder plus de vérité au langage, et à en faire quelque chose de ces monstres, un roman, Plantation Massa-Lanmaux. C’était donc mon premier projet. Je me suis dit : commencer par un roman c’est difficile, surtout un roman assez complexe avec plusieurs niveaux de lecture, se situant à plusieurs époques. J’ai commencé par écrire une série de nouvelles, dont plusieurs ont remporté des prix littéraires, donc c’était prometteur. Ce fut mon premier travail. Ensuite est venu le roman, lorsque j’ai quitté la Guadeloupe. J’y retourne régulièrement mais j’ai cessé d’y vivre pour le moment, j’avais fait les recherches là-bas. J’ai finalement écrit ce roman dans le Maine aux Etats-Unis dans une vie très différente, mais qui restait une vie dans la nature.

* Prochainement sur le Blog de la Quinzaine littéraire

(**) À paraître aux Éditions Maurice Nadeau

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Classé dans Ars poetica, Chemin de vie/de pensée, Plantation Massa-Lanmaux, Presse

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