Lettre ouverte à Madame Ariane Mnouchkine, au sujet de son spectacle Ici Sont les Dragons, au Théâtre du Soleil

Chère Madame,

Il y a une quinzaine de jours, j’ai assisté à votre spectacle Ici Sont les Dragons. Avec famille et amis, ainsi qu’il se doit pour ce beau et grand « spectacle populaire » sur les dragons politiques antagonistes enfantés par le vingtième siècle, et dont les rugissements ébranlent encore le nôtre.

Nous vous remercions pour le plaisir que nous en avons eu. Néanmoins, dès la sortie du spectacle, et en rapport avec un sujet qui m’a occupé pendant longtemps, il m’a semblé qu’un dragon d’importance était bien invisibilisé -et ceci, il me peine de le dire, comme d’habitude hélas- celui du colonialisme.

Car les rôles dans le spectacle sont bien répartis: d’un côté des révolutionnaires russes plus ou moins convaincus mais en tout cas sanguinaires, d’un autre des nazis ou futurs nazis sur la criminalité desquels bien sûr on ne fera pas débat – et enfin dans leur troisième coin du triangle les gentilles nations française et anglaise; capitalistes certes mais libérales ou sociales démocrates, qui débattent sur les moyens, voire les fins, et se liment volontairement les dents par peur d’avoir à mordre. Et puis Churchill en mini-géant, Cassandre au milieu de la tempête, vertueuse balise cardinale qui hurle au danger et que l’on ne veut pas écouter. Passage au Japon impérial. Et finalement en Ukraine le Holodomor.

Mais l’éléphant, sinon le dragon, au milieu de la pièce, est qu’à la même époque que celle où Léon Blum prononçait au Congrès de Tours le beau discours restitué avec une si belle émotion par votre acteur, en Afrique les Français se livraient à un véritable esclavage meurtrier des populations locales, pour conduire à bien leur chemin de fer Congo-Océan : 4 à 8000 morts, on ne saura jamais, de même que l’on ne saura jamais l’identité de ces victimes qui ne méritent pas tant que d’en avoir une. Et dans l’Oubangui-Chari visité par Gide : mutilations, crimes, travail forcé, meurtres d’enfants…

Quel était alors l’évènement important de ces années : les affres de la gauche française au congrès de Tours, ou les milliers de morts africaines ? Je comprends que le spectacle vise à la compréhension de l’Europe contemporaine, et de la guerre en Ukraine, mais alors pourquoi le congrès de Tours ? Et ce que faisait l’Europe au-delà de ses frontières serait historiquement et moralement séparable des situations dans les capitales ?

De même du côté des colonies anglaises votre période englobe le massacre d’Amritsar de 1919 : des centaines ou des milliers d’Indiens protestataires tués lors de dix minutes de tirs à bout portant dans un espace clos. Ces répressions n’étaient d’ailleurs pas réservées à des peuples lointains: de 1919 à 1921 les combats pour conserver toute l’Irlande dans le giron anglais ont fait des milliers de morts.
Quant à Churchill sa carrière avait commencé dès la fin du XIXème siècle et était étroitement associée à l’empire britannique et à ses guerres coloniales, avant même qu’il ne devienne secrétaire d’état aux colonies. Il s’est vanté d’avoir abattu lui-même plusieurs « sauvages » dans sa jeunesse, exprimé sa haine des indiens à de multiples reprises (écrit avec mépris que Gandhi était un « fakir »), déclaré, en tant que membre du parlement, que « la race aryenne était prédestinée à triompher », a suggéré bien avant Saddam-Hussein de gazer les tribus kurdes d’Irak, a jugé que l’extermination des amérindiens ou des aborigènes australiens n’était pas une injustice puisque ces races seraient remplacées par la race blanche supérieure… Etc etc… Enfin, sa responsabilité a été engagée par de nombreux historiens dans la « famine du Bengale » de 1943, qui a fait 3 millions de morts. C’est l’Holodomor des Anglais en Inde, en quelque sorte. Voit-on la moindre tache de tout cela, sur le Churchill de la pièce ?

Je suis sûr que l’on pourra me trouver toutes sortes de très bonnes raisons à ce que les exactions coloniales ne soient pas présentes dans la pièce : quand le feu a été à la maison qu’importe ce qu’il s’est passé aux écuries?  Mais quelles que soient les raisons, le résultat est toujours le même: le blanchiement, si j’ose dire, des nations européennes, la prorogation de la bonne conscience. Ou d’une mauvaise conscience mais vague et imprécise.

Il y a peut-être aussi une raison génétique à cette occultation: le théâtre annonce une création collective, et qu’en est-il logiquement résulté ? sinon la vision historique collective, formatée par l’éducation collective et des programmes scolaires d’histoire qui n’enseignent rien de l’histoire coloniale française, ou anglaise – faute de temps sans doute, comme lorsque j’enseignais en Allemagne certains collègues allemands d’histoire n’avaient jamais le temps de traiter le nazisme.

Enfin puisque probablement ma petite voix n’entraîne que peu de conviction de la nécessité de faire apparaître la dimension coloniale dans l’histoire de l’Europe au 20 ème siècle, je laisserai la parole à celle plus majestueuse d’Aimé Césaire, dans la citation ci-dessous.

Je suis quoi-qu-il-en-soit loin de vous soupçonner des opinions colonialistes et ce n’est certainement pas la suspicion que cette lettre voudraient le théâtre. Mon beau souci n’est que, toujours vivent le théâtre, l’art, la pensée, la culture, la vérité !

Yann Garvoz

« … au fond, ce qu’il [le très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle] ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme

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