Témoignage du noir pays sans ombre

Deux fois, trois fois peut-être, j’étais porté par une très grande force sur une éminence où la vie, toute la vie, s’offrait à mes yeux et à ma connaissance, dans une révélation à la fois infiniment sage et orgiaque, qui ne laissait aux objets et au monde aucune ombre, aucun envers. (Et cependant ce n’était qu’une plaine noire, que je voyais : une sorte de négatif vide, mais en Présence, du monde quotidien : notre monde positif rempli de choses, où pourtant l’Absence crie dans tous les interstices, et les interstices s’ouvrent partout où le regard peut insister, c’est-à-dire partout.)
Je ne fais en vérité que recopier les mots par lesquels je décrivais alors l’expérience, car non seulement je ne me souviens de rien, mais dès le retour à l’ordre normal des choses toute mémoire était perdue de ce voyage immobile : il ne m’en restait que sa signification, ou peut-être même une impression générale,  avec la conscience déjà de l’inadéquation des mots que je couchais sur le papier. L’expérience s’accompagnait principalement d’omniscience, et pourtant j’aurais été bien incapable de dire quel était ce grand savoir que j’avais su ! De même que le vague sentiment d’avoir été élu et choisi par je ne sais quoi ou qui, ne changeait rien à ma vie si ce n’est peut-être y accentuer une légère mégalomanie qui excédait à peine les normes adolescentes.

Quelques remarques sans conclusion :

1-je constate maintenant, vingt-cinq ans plus tard, que le thème de la connaissance, voire de l’omniscience sur lequel se concentraient ces expériences, fut ultérieurement l’un de ceux autour duquel se trama plus tard ma psychanalyse ; Bertrand Hell, dans son livre Le tourbillon des génies consacré aux gnawas marocains, envisage sans vouloir en tirer de conclusion la possiblité que la transe de chacun soit déterminé par ses propres dimensions cachées. Au passage, il annonce vouloir infirmer la vieille hypothèse de Freud sur l’inquiétante étrangeté, mais il semble plutôt la reformuler.
2-au contraire d’une Expérience intérieure, pour reprendre le titre de Bataille, il m’était clair qu’il s’agissait bien d’une expérience extérieure.
3- je dois enfin préciser qu’à cet âge accidenté et confus, brouillon de la maturité, qui était alors le mien, aucune culture, lecture, aucune information, aucune imprégnation religieuse, n’informait ou ne préparait ces expériences — pour autant que je puisse aujourd’hui m’en souvenir et le garantir.

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