Court conte du Temps

   Sommeil agressé par des éclats de voix, portés par l’air moite de la rue. Le soir ne vient pas soulager l’étouffoir du jour, et la nuit se résout en tronçons mortuaires, assiégés par l’angoisse. Réveil, dans la gueule de bois qui suit les Visions. Il a plu. Comme dans les îles de corail cernées du rideau de perles éternel d’une vague immobile, un rouleau de nuages boucle l’horizon, retenant le temps sur la crête de ses nimbes. Menace imminente et différée, déferlement suspendu indéfiniment : de tout le jour le Temps ne s’écoulera plus.
Journée éternelle, écartelée de grandes barres de lumière blanchâtre, entre lesquelles le prisonnier écrase sa tête, pour têter un peu d’air brûlant… Des presciences, des bruissements, mais rien ne se passe. Œil rivé à l’expectative pure et vide du lointain, insupportable, inaltérable.

Tâte mon sexe, le suscite, pour qu’il redonne naissance au Temps… Entre mes jambes, enfin, le lait blanc de la vie s’écoule, charriant des vaisseaux aux carènes de bois rondes comme les espoirs qu’elles emportent, à l’assaut des Indes mystiques — charriant des voiles, charriant des peuples, liquéfiés, portant haut l’aigrette de leur orgueil sur leurs képis de giclures — charriant les Babylones, charriant les acropoles, charriant les forums agités par les orateurs de la chose publique, qui festonnent l’écume de leurs épanaphores, au ronflement des clochards dormant sous les portiques — charriant les savants hommes, érudits, gentes femmes, emportés tout distraits sur l’esquif de leur grimoire, charriant les dictateurs, charriant les filles folles que suivent des peuples en rut affolés — charriant les strates précipitées des hécatombes latentes, procréations, spasmes, générations, mort-nées, abîmes incompris, de néant tu retourneras au néant…

…entre mes cuisses nues…

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