Archives de Catégorie: Dieux Lares

Que faire de Paul Celan ? Deux poèmes sublimes…

Que faire de Paul Celan ? La question n’a rien de rhétorique, elle s’impose à moi à chaque lecture, à plus d’un titre. D’abord, que faire de cet excés de beauté ? La sensation s’en tend comme un nerf, et je pèse mes maux. Malgré l’opposition de Jean Bollack (Poésie contre Poésie) à ce qu’il perçoit comme un alibi visant à ne pas éprouver les insuffisances de certaines théories sur un texte qui les démasquerait pour ce qu’elles sont — des théories —, malgré donc, il y a dans la poésie de Paul Celan une mise en tension du langage à la limite de la communication : langage éployé sur l’arc de la signification, jusqu’à ce qu’il nous échappe, ou qu’on ne sache plus ce qu’il nous dit, qu’on ne sache plus de quel monde il nous ramène ce qu’il nous dit, bien qu’il nous le dise. Martine Broda (Dans la Main de Personne) n’était pas la plus mal placée pour cet aveu d’incertitude.

Puis, pour un romancier, Paul Celan, c’est une mauvaise lecture ! Durant des années, j’avais nourri mon écriture de Plantation Massa-Lanmaux par la lecture de Saint-John Perse — et de bien d’autres, mais enfin la puissance langagière propre de Saint-John Perse, qu’on a beau jeu facile de caricaturer en emphase, prédominait. (car c’est je crois chez les poètes, et non chez les romanciers, qu’on trouve la recherche sur les atomes de la littérature, le mot, le rythme, le son ; au roman l’exploration des structures, du discours et des perceptions.) De Saint-John Perse j’ai retiré de fortes influences pour mon style, l’abandon au lyrisme, la rutilance du monde dans les inflexions du verset. Rien de tel chez Celan, mais une destruction des prestiges du langage, une mise-en-garde contre ses mensonges, et les âmes accusatrices des morts dans les larmes des mots. Comment écrire après Celan ?

EN BAS

Rapatrié dans l’oubli,
le dialogue convivial de nos
yeux lents.

Rapatrié syllabe après syllabe, réparti
sur les dés aveugles le jour, vers quoi
se tend la main du joueur, grande,
dans l’éveil.

Et le trop de mes paroles :
déposé sur le petit
cristal dans le fardeau de ton silence.

In  Grille de parole, Traduction Martine Broda

 

 

Tu es couché dans la grande ouïe

Tu es couché dans la grande ouïe,
embuissonné, enfloconné.

Va à la Spree, va à la Havel,
va aux crocs des bouchers,
aux rouges pals des pommes
de Suède* —

Vient la table avec les étrennes,
elle tourne autour d’un Éden —

L’homme, on en fit une passoire, la femme,
elle a dû nager, la cochonne,
pour elle, pour personne, pour tout —

Le canal de la Landwehr ne bruissera pas.
Rien

ne s’arrête

*Schw-eden, en Allemand

(Traduit et cité par Jean Bollack, dans son formidable Poésie contre Poésie)

En ce second poème, terrible mise-à-nu de la barbarie sanglante derrière les éléments traditionnels d’un noël Berlinois. L’homme et la femme, ce sont Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, assassinés, avant que le cadavre de « la femme » ne soit jeté dans la Spree. Extraordinaire condensation d’image, de sensation, de vision, dans les « rouges pals des pommes de Schw-Eden » : la pomme de la connaissance, la croix du christ, le sang, un pays de neige, l’eden, la chute… Tout cela sur l’étal d’un marché de noël… L’histoire vibre encore dans le présent faussement pacifié.

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À l’attention des poètes romantiques…

…cette belle page de Jean Bollack, au sujet de la relation entre Paul Celan et Ingeborg Bachmann. On peut y déceler l’emprise de rôles bien définis : à l’homme la haute proposition métaphysique, à la femme le sacrifice de soi et le service de son Érec dans ses aventures supra-humaines… Mais ne boudons pas notre plaisir et notre émotion.

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LE DIVIN MARQUIS DE SAPIDUM

Le célèbre portrait imaginaire de Sade par Man Ray

LA PROVENDE MÉDIÉVALE DU WEEK-END, prévisible et hebdomadaire comme le retour du marché, fraîche comme l’étal aux poissons ! Le divin marquis portait bien son nom : « sade », jusqu’à la fin du XVème siècle, est un adjectif, dérivé du latin sapidus, qui signifie », à la fois « qui a de la saveur », mais aussi « gracieux, doux, gentil, charmant, agréable »… Qui oserait dénier aucune de ces qualités au gentil marquis ? N’écoutez point les mau-ssades (eh oui ! même origine, mais inversée par la névrose !) puritains, n’oubliez pas qu’il fut condamné par la Terreur pour modération, qu’il s’opposait aux peines capitales — et pourquoi, maussades puritains, si ce n’est par haine de la vie, lui confisquiez-vous à Charenton les chandelles qu’il remodelait en godemichés, derniers et innocents réconforts d’un vieil homme ?

Quant au verbe dérivé « sadaier », il signifiait « caresser », « flatter », tous gestes que DAF nous prodigue encore par le truchement de ses livres voluptueux… Le « sadaiement », c’est l’ensemble des caresses et des baisers…

Donatien Alphonse François eut-il connaissance du sens de son nom dans la vieille langue ? On peut en douter, car sinon son esprit génial et obsessionnel se serait emparé de ces étymologies pour élucubrer les variations les plus provocantes et les plus drôles. Mais toi, sympathique et hypocrite lecteur, toi qui par la supériorité de ta modernité, jouit d’une superbe vue plongeante sur le décolleté de la langue française, mon semblable mon frère, porté aux plaisirs des mots ET des choses : je te souhaite les meilleurs sadaiements dominicaux !

(Aux lecteurs intéressés, j’en profite pour recommander très très vivement la biographie passionnante et formidable du regretté Maurice Lever : Vie de Sade)

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Entre les mots

     Langue, pensée : plus n’errerez ! Marc-Aurèle prône dans son cahier d’exercices spirituels — cahier baptisé Pensées pour moi-même par la postérité — un usage dirigé et utile, lucide, de nos pensées… Exercice mental qui n’est pas sans similitude avec l’exercice de la méditation…

       » Il faut donc éviter d’embrasser, dans l’enchaînement de tes idées, ce qui est aventureux et vain, et beaucoup plus encore ce qui est superflu et pernicieux . Il faut t’habituer à n’avoir que les seules idées à propos desquelles, si on te demandait soudain : « A quoi penses-tu maintenant? » tu puisses incontinent répondre avec franchise : « A ceci et à cela . » De cette façon, on pourrait voir aussitôt et avec évidence, que tout en toi est simple, bienveillant, digne d’un être sociable, indifférent aux idées de volupté ou, pour tout dire en un mot, de jouissances ; insensible encore à la haine, à l’envie, à la défiance et à toute autre passion dont tu rougirais, s’il fallait avouer que ton esprit la possède « , nous enjoint le bon Empereur…

     Je me repose à cette idée d’une pensée linéaire, signe pur déposé sur un fond clair et tranquille, nuée nulle au lointain et pas un trouble au profond ni au proche. Mais en vérité, il faut savoir espacer les mots, pour que puisse transparaître et naître l’événement, venu de leurs interstices… Notre participation n’est pas requise : notre convoitise sourde suffit à pincer les cordes de silence, entre les mots !

      Une ondulation, l’ombre de la beauté, un fin plissement de la lacune, suffiraient bien sûr à notre joie demeurée souveraine ; hélas ! dans l’événement percent la peur, l’angoisse, la tenaille menaçante de l’angoisse ! C’est nous que ce bouquet regarde : l’espace de vie, entre les mots, est aussi l’espace de notre mort.

(sur Marc-Aurèle et le stoïcisme, voir le précieux livre  de Pierre Hadot, La Citadelle Intérieure)

(Une pensée subreptice et corollaire : le Dieu en nous, depuis Marc-Aurèle, depuis le stoïcisme, et jusqu’au XIXème siècle peut-être, c’était la Raison… Désormais, sauf erreur de ma part un espèce de vitalisme, récemment new-agisé, l’a remplacée, et le Dieu serait le désir, la vie, l’impulsion… Ce changement de paradigme légitime bien des choses, et pourrait contribuer à expliquer notre époque…)

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Polissage de nos iris : POURQUOI LA POÉSIE, Fabrice Midal, Pocket Agora

La réponse, exigeante, sera évidente à la clôture du livre, mais résistera toujours à la mise en mots — autrement que par les mots mêmes de la poésie. Fabrice Midal procède à une phénoménologie de la poésie, et la resitue comme expérience originelle de l’Être, avant la grande coupure entre philosophie et poésie qu’opère le Platon de la République (bifurcation encore plus précoce selon Mallarmé, qui l’attribue à Homère, autrement dit à l’oeuf de notre culture !)

Fabrice Midal s’inscrit malgré cela dans la tradition Platonicienne, ou plus exactement dans la recréation qu’en a fait, à la Renaissance, le néo-Platonisme, et sa doctrine de l’inspiration, ou Furor Poeticus : c’est l’enthousiasme du poète ou du prophète, du mystique, que les muses prodiguent librement et libéralement à celui qu’elles élisent. Qui, quoi parle à travers le poète ? Quel souffle, d’où ? « C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde »… et le reste appartient à une expérience individuelle, que Monsieur Midal se refuse heureusement à déflorer ou décortiquer, car elle est irréductible à la reductio ad conceptum…

Oui, l’on sait, au refermer du livre (qui ne se referme pas si facilement, et probablement restera ouvert longtemps dans l’arrière pays de celui qui l’a lu), pourquoi la poésie, même si on ne peut toujours pas le dire. Comme dans la théologie négative on sait dire en revanche ce pourquoi elle n’est pas : elle n’est pas dédiée au beau, au mignard, à la recherche formelle, et surtout pas à l’épanchement psychologique où nos contemporains se complaisent (résultat de la victoire totale de l’individualisme) ? Je me permettrais de dire, en espérant ne pas outrepasser la pensée de l’auteur, que l’onyx de ses purs ongles n’est non plus dédié aux choses qu’aux mots, mais à leur rencontre, ou à leur séparation, dans l’expérience vitale.

Fabrice Midal consacre tout un chapitre à la poésie au XXème siècle, la poésie après les camps et les goulags et les totalitarismes, voire la poésie des camps des goulags et des totalitarisme, et à ce nouveau besoin qui s’impose au poète de se faire le théoricien (et trop souvent l’apologiste, le plaideur ?) de sa propre fonction, de son propre poème : car la place du poète n’est plus réservée, elle ne peut plus être occupée comme autrefois les aînés nous tendaient leur tabouret encore chaud, qu’il ne nous restait plus qu’à repeindre à notre guise en pestant contre leur passéisme… C’est au poète de construire maintenant son propre paradigme, social, intellectuel, esthétique, et probablement de le vivre, d’en jouir et d’en souffrir, plus que de le théoriser. Tel est plus généralement le lot de l’artiste moderne, et Fabrice Midal rejoint là son propre paradigme de préoccupations (cf Comprendre l’Art Moderne, du même auteur).

Ce constat d’un combat titanesque conduit pourtant à une conclusion mélancolique, tant il semble perdu d’avance : notre époque hait la poésie, elle ne la comprend plus et prétend l’évacuer, dans une simplification sinistre de l’expérience du langage, rendu utilitariste et naïvement signifiant. L’ombre de la tristesse colore donc les dernières lignes, mais je me suis rappelé que Flaubert, il y a maintenant un siècle et demi, notait déjà que son époque haïssait la poésie, et que cela n’a pas empêché Rimbaud, Mallarmé, Claudel, Reverdy, Perse, Char… pour ne citer que quelques géants (fragiles). Au long de son itinéraire Fabrice Midal puise aussi largement dans les exemples étrangers, américains, est-européens, russes, tant pour citer leurs vers que leurs commentaires théoriques. Une ouverture sur une bibliographie passionnante donc, tant de nouveaux chemins, et un livre essentiel, salubre, revigorant, que tous les enseignants en tout cas devraient lire, et auquel on doit souhaiter la plus large diffusion. Pour la poésie.

 

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Rien n’a jamais commencé…

…si ce n’est peut-être une fois, il y a 13 milliards d’années… Pour ce blog 0, le plus honnête, mais aussi le plus fastidieux, serait d’évoquer tous ceux qui m’ont fait : amis, livres, influences, rencontres intellectuelles… Comme l’empereur Marc-Aurèle, admirablement, au début de ses « Pensées ». Une vie se passe à essayer de se sursoir, mais à la fin nous ne sommes qu’une lettre dans la phrase infinie.

Je citerai seulement les noms de Saint-John Perse, de Pierre Guyotat, de Pierre Michon, comme ceux des modernes qui m’ont montré que vouloir consacrer le langage n’était pas un projet caduque.

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