L’ÉCRIVAIN SHAMAN (?) II / III

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« sa façon d’appeler l’inexplicable donne la survie à ce cristal spirite : l’art »
René Char, En Vue de Georges Braque

Il y a deux semaines, une émission de France Culture m’avait lancé sur les pistes de l’inspiration shamanique, et j’avais expliqué que la cohérence interne à mon projet d’écriture, ce projet devenu Plantation Massa-Lanmaux m’avait conduit à étudier le vaudou —mais le vaudou des livres de voyage et d’anthropologie, qu’ensuite je produisais en cérémonies, dans mon théâtre intérieur, pour les projeter sur la page.

Toutefois, comme je le disais dans ce précédent billet, dès le début de la rédaction du roman il m’apparut que je ne saurais manier froidement l’objet littéraire, ni l’objet anthropologique, et que, par un curieux effet de miroir, ou de contre-influence, décrire les transports et déports du vaudou nécessiterait une mise en condition qui s’apparentait à une entrée en transe. Il en allait d’ailleurs de même pour les orgies et cérémonies sadiennes, et l’atroce (je la trouve sincèrement atroce, et n’ai jamais pu la relire, mais le lecteur n’est pas obligé de partager ma sensiblerie) scène d’extreme fighting du chapitre 5. Écrire Plantation Massa-Lanmaux, d’une certaine manière, était au-dessus de mes forces habituelles. Dans les deux années qui ont suivi, années passés dans deux cottages au milieu des bois de la péninsule de Harpswell, Maine, USA, chaque séance d’écriture commençait par un combat avec la matière initialement inerte des mots et des affects : un combat propitiatoire de décontenancement de moi-même, ou encore, comme je l’ai déjà dit ailleurs, de descellement (décèlement ? déseulement ?) du langage.
Je ne prétends pas en cela me distinguer, et comme par hasard les écrivains contemporains que j’admire le plus — Pierre Michon, Pierre Guyotat —, lorsqu’ils parlent de leur écriture, évoquent la nécessité d’états seconds, induits par érotisation pour l’un et reçus — semble-t-il un peu aléatoirement — comme une grâce, pour l’autre ; le performeur français Jean-Louis Costes, dans une interview, explique s’être privé de nourriture et de sommeil pendant plusieurs jours, avant de commencer à rédiger son roman Grand-Père, de même que Yannick Haenel s’est abandonné à une sorte de flux langagier extatique pour écrire Cercle (je ne suis pas dans le secret des dieux, excepté celui des muses de temps en temps, aussi je me fie à ce qu’en ont dit les auteurs eux-mêmes dans leurs entretiens). Du côté des classiques anciens ou modernes, on connaît le goût d’Hemingway ou Kessel pour les alcools tonitruants, et je crois que Martinet — l’auteur de Jérôme, l’un des plus grands livres français du vingtième-siècle — ne lésinait pas sur la bière. Je rangerais parmi les démarches du même désordre l’addiction caféinique de Balzac (« Balzac, troué de café », comme le décrit Michon), et bien sûr comment ne pas penser à Antonin Artaud, dont le cerveau lui pourvoyait les distillats poétiques en telle quantité qu’on se demande ce que le peyotl pût lui donner en plus…  « Enivrez-vous », disait Baudelaire, et les surréalistes lors de leurs séances d’écriture automatique, avec la haute infatuation d’accomplir une révolution, de ne faire peut-être rien d’autre que de tisonner le vieux furor poeticus — furor poeticus qui est aussi la clé de l’oeuvre de René Char, selon Paul Veyne… Tout cela pour rester dans le domaine francophone, sans même parler des écrivains américains de la Beat Generation et d’après, courtisans de la muse chimique, ni des visions du narrateur des Cahiers de Rilke, ni de la fièvre créatrice qui saisit celui, affamé, du roman de Knut Hamsun… Bref, pour un Flaubert disqualifiant les « bals masqués de l’imagination, d’où l’on revient avec la mort au coeur, épuisé, ennuyé… » (Lettre à Louise Colet, 27 février 1853), combien de Gide, de Bataille… ravis dans l’extase de l’écriture ? (Ou pour l’écriture ? Ou par l’écriture ? Il s’agit d’une autre discussion qu’on se gardera d’ouvrir dans celle-ci.) Ce néo-platonisme est réactivé à chaque génération ou presque (à l’exception de celle des Lumières ? autre tiroir que l’on évitera d’ouvrir ici), réactivé peut-être par Platon lui-même, dans son admiration pour le shamane Socrate… Et comment concevoir le poème de Parménide sans une épiphanie extatique de l’Être ? Plus anciennement encore, à l’exorde de notre culture, les premiers textes, ceux d’Homère, d’Hésiode, ne peuvent manquer de s’ouvrir par un appel aux muses… En faisant la part de la variabilité culturelle, et aussi du fait invérifiable mais hautement probable que chaque génération ait traduit en mots semblables des expériences en fait socialement construites, et donc contextuellement empreintes, et donc différentes — il n’en reste pas moins que  le thème de l’inspiration reçue ou prise d’au dehors de soi insuffle vingt sept siècles d’histoire littéraire occidentale.

Quant à moi, rencontrant donc au seuil de ma tentative romanesque le besoin de casser les cadres normals de ma pensée et de ma personnalité, je retraçais aussi des chemins déjà frayés, bien que d’ancienneté plus modeste : vingt ans plus tôt en effet, mes dix-sept ans s’étaient passés à attendre le renouvellement d’une poignée d’expériences extatiques induites par un mécanisme dont évidemment je n’ai pas la formule, mais où entraient manque de sommeil, souffrance psychique, et abus de médicaments. (Je ne veux pas entrer ici dans un détail qui dévoierait mon propos, mais  pour qui serait intéressé j’ai rassemblé quelques notes à ce sujet sur cette page (cliquer)). Ces expériences ne se répétèrent jamais, aussi je me lassais d’attendre et je m’occupais de vivre. Au fil des années je perdais le contact avec l’autre état (à moins que des remarques occasionnelles que l’on me faisait sur mes « excés d’énergie » ne témoignassent de traces résiduelles — un halo de mana ? — dont je ne me rendais pas compte), jusqu’à un soir de carnaval à Basse-Terre en Guadeloupe, où fatigué de n’imposer à mon corps dans les cours de danse classique qu’un mouvement extérieur, et encouragé par le professeur Piotr Nardelli, je me mêlais aux groupes qui suivaient en rythme les chars de carnaval : ejecté d’un coup d’épaule par un que ma couleur trop pâle indisposait, la cheville foulée, je cabriolais  toute la nuit, et effectuais les sauts et les tours auxquels je n’arrivais pas à pousser mon corps par un effort de volonté réfléchie, durant les classes : révélation qu’il est possible d’accéder à une autre source d’énérgie que celle qui nous anime d’ordinaire. Avant de bousculer la langue, c’est dans la danse (cliquer) que j’éprouvais à nouveau, et j’éprouve encore régulièrement, une libération de la fatigante condition humaine. (La dernière fois que je passais la nuit dans un « club », où se jouait de la musique africaine, je remarquais d’ailleurs la similitude entre les « lewoz » guadeloupéens et les us implicites du dance floor : que l’une ou l’un — ce pouvait être moi ! —, pris par le rythme, se lance dans des mouvements plus amples et plus passionnés, et les autres danceurs d’apaiser leur propre tumulte et de lui laisser, non seulement l’amplitude nécessaire, mais aussi la singularité… Pas plus d’une transe à la fois ! Comme, dans le lewoz, celle ou celui qui était dans le cercle face au tambouyé, cède tacitement la place au nouvel entrant.)

Enfin vint Plantation Massa-Lanmaux, et la fin de cet article s’éloignant à mesure que je crois m’en rapprocher, comme l’horizon pour le marcheur, je dirai une prochaine fois ce que c’est pour moi que d’entrer dans le  furor poeticus.

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