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LECTURES PARALLÈLES ET DISRUPTIONS DE LA CONSCIENCE

Pourquoi écrire ? Écrire pour écrire ? Pourquoi écrire pour écrire ? Au delà de la simple visée de divertissement, qui après tout a sa légitimité, l’écrivain subit la poussée de quelque chose qu’il doit exprimer, à son corps défendant ou offendant : une ou des idées, qui ont parfois la clarté foudroyante de l’éclair, parfois s’imposent comme un rébus qu’il appartiendra à d’autres de déchiffrer. Dans tous les cas, quelque chose qui gueule pour être mis à la vie. Il y a peut-être une philosophie, une cosmologie, derrière toute grande oeuvre.

« La forme c’est le fond qui remonte à la surface » (Valéry).

Ainsi, au sujet de mon roman Plantation Massa-Lanmaux, il est quelque chose que, à ma grande surprise,  peu de gens ont relevé, même parmi les lecteurs le plus attentifs : je veux parler de mes dispositifs de « lignes alternées continues », comme par exemple p.128, dans l’état final du livre :

Or ils revêtaient pour moi une grande importance, car initialement je comptais écrire tout le roman sur deux, puis au bout de quelques chapitres trois, puis quatre, lignes narratives alternées, ou plutôt parallèles ! Il ne me reste que des brouillons d’impression de ce premier état du texte, mais voici deux pages de ceux-ci, que je scanne :

Étant donné la difficulté de régler un tel texte, double voire triple ou quadruple, il est évident que ce n’était pas pour le seul amour de l’art que je m’étais embarqué dans une telle aventure. Ma motivation était de fournir un autre paradigme au « flux de conscience », qui me paraissait mensonger. Notre conscience n’est ni un collier de perles, ni une ligne continue, elle est au contraire parasitée et perturbée sans cesse par des myriades de processus psychiques intempestifs et parfois invasifs. Je voulais faire expérimenter au lecteur, à travers une lecture qui ne pouvait se faire que par sauts, cette multiplication des processus psychiques parallèles, et la perturbation du « discours maître » de la conscience, dont l’ensemble du roman, à travers les relations noirs/blancs qu’il expose, peut être une métaphore : comme je l’ai déjà dit, je crois que les blancs ont projeté pendant des siècles sur les noirs leurs propres parts maudites, pulsionnelles et inacceptées.

Pour le meilleur ou pour le pire, mes premiers amis lecteurs m’ont dissuadé de continuer sur cette voie : impossible à lire, m’ont-ils dit. Je conserve des regrets de mes lignes alternées, que je prévoyais déjà de plus en plus démultipliées… À ceux qui ont lu le livre je demande : qu’avez vous pensé de la lisibilité et de l’intérêt de ces passages « en lignes alternées continues » ?

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Le paradis des livres /\ Le soulagement des mots

Au matin, avant que la vie n’accuse les ombres et les contours (ou que les ombres et les contours n’accusent la vie), avant que chaque chose ne s’approfondisse d’un relief où se dissimule son secret, avant que la vie ne me rattrape…

Ma conscience est pure : un lac tranquille, un miroir. Je lis. L’absence de trouble laisse se refléter le texte dans toute son étendue, sur les eaux plates de ma pensée, à peine plissées d’une respiration. C’est un espace limpide qui s’ouvre quotidiennement : mon paradis de la lecture. Et il est d’autant plus entier et vaste que la langue qui m’occupe est plus éloignée de la mienne : idées vives écrites dans des langues mortes, poésie mortes de l’orée de notre langue vive, langues étrangères… Je m’étonne de certains termes, je vérifie des étymologies, je prends des notes pour des écrits futurs qui peut-être n’auront pas lieu (les mots sont la provende et la guerre de l’écrivain, sa préoccupation constante : Montherlant lisait quotidiennement le Littré !), je m’étonne je m’ébaudis je m’esmaie (racine magne…) je me turlupine… Pour être calme mon plaisir n’est pas moins vif ; selon l’ampleur des découvertes il peut devenir intense, passionné…

En cette heure lumineuse et pourtant épargnée des préoccupations ultérieures du jour, les mots sont neutres et m’appellent sympathiquement, ils me font signes d’amitié, sur l’étendue blanche de la page ; ils n’ont à ces heures que leur beauté propre, sans ces petites queues de serpents qu’ils prennent plus tard durant le jour.

Plus tard, durant le jour, leurs ombres se sont allongées. Il leur est poussé tout un tortillamini de significations, une petite caudule frauduleuse, qui les ancrent derrière la page, là où je me trouve désormais : car je suis passé, alors, derrière la page ! C’en est fini de leur neutralité, aux mots, et de notre étrangeté réciproque et néanmoins bienveillante : leurs flagelles remuent et se livrent en moi à des copulations contre nature. Conciliabules, prises de langue, perpétrations obscures : je n’ai, de l’étendue du dégât, qu’une connaissance de seconde main : une nuit diurne qui remue, douloureuse. Parfois un souvenir plus clair jaillit, encadré et détaché avec la cruauté d’une photo.

Mais au matin rien de tout cela : les pages tournent repliant une à une leur lac tranquille, où voguent les convois des petits esquifs souriants et inambigus. Chaque page remplace l’autre, sans heurt sinon un petit courant d’air. C’est une illusion, et pourtant c’est la vérité : la vérité sans moi, verité impossible, vérité illusoire.

Maints penseurs se sont penchés sur le plaisir de lecture, et pourtant il me semble que pas un n’a parlé des mots, des mots eux-mêmes ; tous bizarrement se précipitent au niveau du discours, où ils s’ébattent de fiction, s’éjouissent de narration. Dans son Qu’est-ce que la littérature ?, Sartre, si je me souviens bien, en fait le lieu libre d’une coproduction artistique et de valeurs, jamais définitive, entre l’auteur et le lecteur. Dans Pourquoi la fiction ?, Schaeffer réduit la littérature à une sous-partie de la pulsion fictionnelle : une donnée anthropologique, issue de notre adaptation, qui servit à l’exploration virtuelle de nos vicissitudes possibles dans le monde. Mais les mots, la langue elle-même, sauf erreur, pas un… Voici ce qu’il m’en semble : si ma lecture matutinale est si pure, c’est qu’elle me détache de mon langage, de mon idiosyncrasie (ce qui peut se faire à toute heure, mais est peut-être plus facile dans une saisine d’après sommeil, quand le langage n’est pas rassis dans ses voies accoutumées), elle déloge mes mots de leurs connexions et les ré-établit dans des configurations inouïes, dans un espace de significations autres, qui est celui du texte que je lis. Mes mots ayant été décrochés de la trame recrue et fatigante d’être trop parcourue, qui les retient captifs, ma langue étant en quelque sort hors-ma-langue, je suis en apesanteur au-dessus de ma langue, en explorateur rénové du désir et du plaisir, et je m’esjouis et me déduis, à suivre les fils de la pensée d’autrui, et leurs entrelacs inouïs…

Maints penseurs ont discouru sur le discours, mais quant à moi le souvenir de mon paradis de mots me poursuit toute la journée, comme les images d’un séjour apaisant que l’on a fait autrefois, en pays étranger.

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Entretien entre Gilles Nadeau et Yann Garvoz (La Quinzaine 1037, du 1er au 15 mai 2011)

Tout livre doit être un forfait – Entretien (filmé *) avec Yann Garvoz

Gilles Nadeau — Vous venez de publier aux éditions Maurice Nadeau votre premier roman Plantation Massa-Lanmaux. Un titre en forme de jeu de mots. « Mas a lanmo » signifie en effet « masque de la mort » en créole, un masque traditionnel du Carnaval. Maurice Mourier vous a consacré un article assez élogieux dans le numéro 1033 de la Quinzaine littéraire. Que peut-on dire pour mieux vous situer ?

Yann Garvoz – j’avais donné deux CV à Maurice Nadeau. Le premier est un CV professionnel assez classique d’élève doué en mathématiques qui a fait une grande école en France et a passé une agrégation. Ensuite pour mon plaisir, j’ai fait une licence de lettres classiques puis une maîtrise de lettres modernes. J’ai voulu apprendre le latin et le grec, j’ai voulu travailler sur la Renaissance, pour poursuivre mes intérêts littéraires et l’exploration du langage qui m’était nécessaire pour écrire. Ensuite peut-être ai-je mal tourné si je me compare avec mes camarades des grandes écoles en France qui sont tous devenus des cadres très supérieurs dans les banques, ou professeurs d’économie dans des universités américaines. J’avais un rêve d’aventures et un besoin de dépaysement. Je suis parti vivre une vie différente, aux Antilles surtout, mais aussi en d’autres régions du monde, ce qui a donné lieu à un deuxième CV fait d’explorations, d’aventures parfois inhabituelles, de rencontres avec des personnages hauts en couleur. J’habite maintenant en Amérique du Nord.

G.N. — Ce double CV ne reflète-t-il pas la structure de votre écriture, comme en témoigne le découpage fait dans votre livre, de ce récit à plusieurs voix qui compose l’histoire d’une plantation des Antilles à l’époque de l’esclavage au dix-huitième siècle ?

Y.G. — Ce double mode d’existence, je pense qu’il est universel, qu’on en soit conscient ou non. Moi, j’aime explorer cette tension. Je pense que l’être humain est partagé entre une tension vers la raison, en tout cas une tentative de raison pour certains, et le monde des pulsions. On essaie de concilier une vie de règles, une vie provenant d’un langage préexistant à la naissance, un langage structuré avec des lois, une organisation sociale et, d’un autre coté, des envies, des espoirs, des idéaux qui parfois entrent en conflit avec les structures d’ordre. En effet je crois que mon double CV et ma double structure dans le livre c’est ça. Il y a la structure des maîtres. Les maîtres ce sont bien sûr, dans un premier sens, les maîtres des esclaves dans les plantations. Mais le maître c’est aussi le discours logique qui s’impose et puis derrière, il y a toute la prolifération des autres discours, souvent non structurés, qui viennent parfois contredire le discours-maître. Cela m’intéresse beaucoup. Cela représente la perturbation de la pensée. Quand le lecteur me lit, il est parfois perturbé par ces allers-retours entre ces deux voix, surtout quand ces deux voix se recoupent à quelques lignes d’intervalle. Moi j’aime cette perturbation. Je pense que notre pensée, notre discours, sont souvent perturbés par des sortes de résurgences intérieures qui viennent le parasiter. L’exemple type est celui du lapsus. Donc voilà en effet une dichotomie assez simple — on pourrait évidemment raffiner tout ça — de l’existence, donc de la voix, donc de la littérature que j’ai essayé de transcrire dans le roman.

G.N. — Il faudrait aborder le sujet de votre roman. Comment le présenter ?

Y.G. — je n’ai pas écrit un roman à thèse, avec une idée préétablie selon un plan strict, pour aboutir à une conclusion éventuellement démonstrative. J’ose espérer que c’est un roman pris d’un bloc dans l’existence, avec toute sorte de pistes qu’on puisse trouver. C’est un roman qui se déroule sur deux périodes ; il débute au XVIe siècle, avec un conquistador qui arrive dans une île des Antilles indéterminée. Cela pourrait être un des voyages de Christophe Colomb. Il part chasser dans la forêt, le bateau s’en va et ce conquistador est oublié sur cette île. Il essaie d’en faire le tour et tombe sur des Amérindiens. Il espère de l’aide mais il est tué immédiatement parce qu’il représente une espèce de barbare velu, qui n’a d’autre effet sur eux que de susciter la peur. Donc il est tué dans un ruisseau, et son corps en se décomposant devient l’île elle-même jusqu’à ce qu’une seconde arrivée sur cette île-cadavre, cette île qui est le cadavre du colonialisme européen, ouvre la seconde partie du roman. L’île est devenue une île de production de la canne à sucre, qu’on peut supposer française. Ce lieu où le conquistador est arrivé est devenu une plantation régie de main de maître, comme elles l’étaient toutes, avec des esclaves, des employés blancs, « les nègres à talents ». Et sur cette plantation, revient le fils du planteur qui était parti faire des études, porteur de certains idéaux, ceux des Lumières, qu’il veut mettre en œuvre sur la plantation. Mais, c’est plutôt le système qui va le reprendre dans ses rets, et le recapturer dans une série de relations perverses entre les maîtres et les esclaves dans un enfermement réciproque et collectif. Voilà les grandes lignes du livre pour un néolecteur.

G.N. — On est frappé par les descriptions du début extrêmement séduisantes, la beauté de l’île et le futur enfer qu’elle va engendrer. Ce contraste est-il volontaire ?

Y.G. — J’ai vécu des années dans une île des Antilles françaises. J’y ai une partie de ma famille. Je suis tout à fait séduit et encore bouleversé, vingt ans après la découverte de cette région, par la beauté de la nature, de sa géographie. De même que mon Dieu en littérature, Saint John Perse, disait « je parle dans l’éloge », moi aussi j’aime retransmettre au lecteur le sentiment de la beauté que je puis éprouver et j’ai ce rêve de pouvoir véhiculer le réel, en particulier un réel splendide comme celui-ci, par l’écriture. C’est évidemment une illusion. C’est une question d’artifice, mais si l’artifice fonctionne et si j’arrive à communiquer aux lecteurs mon enthousiasme et mon amour des Antilles, alors j’en serai ravi. Quand à cette nature, la nature est neutre. Nous projetons sur la nature nos propres inquiétudes. La nature extérieure peut servir de métaphore très facilement pour notre nature intérieure, qui peut être tout aussi proliférante, sombre et parfois dangereuse.

G.N. — Dans l’exposition des mécanismes économiques qui structurent une plantation, l’esclavage c’est avant tout une sorte de contrat social au désavantage évidemment des esclaves. Comment définir cette logique implacable de la rentabilité du système, et son retournement qui va aboutir à un déchaînement de violences. Maurice Mourier dit que la fin du livre le perturbe…

Y.G. — C’est du grand guignol…

G.N. — Moi j’ai pris cela comme une douche froide avec la mise à nu du système. Vous paraissez être très documenté.

Le colonialisme comme phénomène majeur de l’histoire française

Y.G. — Tout part d’une documentation datant du XVIIe et XVIIIe siècle. J’ai fait deux années complètes de recherches sur place en Guadeloupe, pour rassembler les documents. J’ai voulu arriver à une précision sur le système esclavagiste et ce qu’on a appelé la société de plantation. En France on enseigne peu notre système colonial, en particulier le système esclavagiste. Il est résumé en général à une formule : on a envoyé des esclaves venus d’Afrique cultiver le sucre dans les îles. C’est à peu près tout. Moi j’ai été bouleversé parce que j’ai appris de ce crime historique de déportation de gens, de privation de leur identité, de leur langage. On séparait les familles, les peuples. Les gens se retrouvaient avec d’autres esclaves qui ne parlaient pas leur langue. Les conditions de transports étaient effroyables. Beaucoup mourraient dans les fers des bateaux négriers. À l’arrivée, on leur donnait d’autres noms. Les noms africains étaient simplement balayés, méprisés. On reconstituait des familles, on mettait des enfants avec des femmes qui n’étaient pas leur mère. Cela donne la mesure du crime colonial dans l’histoire française, surtout de nos jours où il y a une volonté revancharde de nous parler des bienfaits de la colonisation française, ou bien de nous affirmer que la France n’a pas à rougir de son passé, pour citer un candidat à l’élection présidentielle de 2007. Eh bien lisez mon livre. La France a tout à fait à rougir de son passé colonial, non seulement aux Antilles où il y avait le système colonial, mais aussi en 1947 quand l’armée française a tué 70 000 personnes à Madagascar, ou quand on a assassiné les tirailleurs Sénégalais venus se battre pour nous en Allemagne, ou encore à Pointe à pitre en 1967 — pas besoin d’aller au XVIIIe siècle — quand les CRS tirent sur la foule : 70 à 80 morts. Donc le point de départ c’était ça. C’était ce sentiment d’avoir dans mon héritage français de grands crimes de plus en plus refoulés, quand on n’aboutit pas à les nier.

Ensuite, j’ai approfondi mes recherches. J’ai découvert que le système colonial avait évolué. Il y a eu une grande rationalisation au 19e, dans le but de mieux nourrir les gens. Parce que tout simplement il y avait beaucoup de gens qui mouraient, c’était la force de travail qui disparaissait. Le bilan comptable d’une plantation, c’était principalement la valeur des esclaves, comptés parmi les « biens meubles ». D’autant plus que la traite était en train de se tarir après son interdiction par les Anglais. Il fallait qu’ils vivent mieux, plus longtemps et qu’ils procréent, parce que le taux de natalité était très bas, comme il était naturel pour des gens sous-alimentés et écrasés d’un travail inhumain.

Cette rationalisation a abouti, de manière étrange, à une sorte de fordisme du système esclavagiste qui conduisait presque à une aliénation supplémentaire pour les esclaves. Avant, ils avaient le droit de construire leur petite maison un peu comme ils l’entendaient. Certains le faisaient à la manière des cases africaines dont ils avaient eu l’habitude dans leur première vie avant la déportation. À la fin du XVIIIe siècle, c’était terminé. Après on a fait venir d’Amérique les éléments préfabriqués de grands bâtiments, en fait des chambrées, qui ressemblaient de manière frappante aux futurs camps de concentration du XXe siècle. Des chambrées étaient cloisonnées par foyer, dans lesquelles les esclaves habitaient, avec une mise en série, une standardisation du mode de vie, standardisation de leur alimentation. On les privait de leur petit jardin personnel, pour assembler les « jardins à vivre » à l’extérieur. Il y avait aussi une rationalisation agricole, la manière dont la canne était cultivée. Cette rationalisation reproduit les ambiguïtés fondamentales des Lumières françaises dans un but apparemment philanthropique. Peut-être l’esclave était mieux nourri et survivait plus longtemps. Mais cela aboutissait à des vies dont la part de liberté était encore plus réduite. Cela ne peut que me faire penser à ce que sont devenus le capitalisme industriel et la rationalisation du travail par la suite.

Il y avait une vie toute souterraine qui échappait aux règlements des Blancs

G.N. — Dans ce processus de production, on va assister dans le roman, à l’irruption de la sexualité avec ses conséquences. Au début, il y a une scène dans le bateau qui donne le ton.

Y.G. — Ce que je trouve parfois terrible, parfois admirable, c’est que l’être humain a un désir de vivre irrépressible, un désir d’aimer, un désir de poursuivre ses pulsions, incoercibles, comme l’art est incoercible. La situation esclavagiste fait que certains ont tout pouvoir ou presque. Et il y avait de très grands abus de pouvoir. Ils établissaient des lois sur mesure dans les plantations. D’un côté une très grande domination, de l’autre une très grande sujétion. Mais le désir circule dans tous les sens. Dès les bateaux de la déportation, les marins imposaient leurs désirs aux femmes et quelquefois aux hommes esclaves. Beaucoup de femmes arrivaient fécondées sur les rives de l’île. Ensuite on le sait, les abus se poursuivaient surtout avec les femmes qui travaillaient à la Grand Case. Mais il y avait une vie toute souterraine qui échappait aux règlements des Blancs. Dans tous les interstices de l’oppression, le désir va sourdre et se réaliser autant que possible. C’est cette évolution du système qui m’a intéressé. La période où je me situe, est celle de la tourmente révolutionnaire qui fait que le système craque de tous côtés. Je ne dis jamais dans le livre dans quelle île se déroule mon roman. La topographie est celle de la Guadeloupe que je connaissais et je me suis inspiré des mouvements révolutionnaires de Haïti. Comme le système craque, l’ordre apparent devient moins convaincant, avec toutes sortes de possibilités d’abuser des fissures et des espaces de liberté qui s’ouvrent. Et en ce qui concerne mon personnage principal, Donatien, il tombe dans une sorte de licence illimitée. Il faut dire que c’est aussi un roman d’aventure, avec une histoire d’amour, un duel. Le personnage principal, Donatien, subit un traumatisme qui le fait tomber dans un désir effréné, renonçant à toute décence vis-à-vis des femmes esclaves qui lui sont soumises. Ensuite, dans la progression du roman, cette machine à broyer, cette machine coloniale, cette machine déréglée, finit par broyer bien des gens sur la plantation, noirs comme blancs.

G.N. — Tout ceci va conduire à une sorte de paroxysme de violences sexuelles. On pense à une mise en scène inspirée de Sade. Votre héros porte d’ailleurs le prénom du Divin marquis.

Y.G. — Le système va sombrer. Donatien voit disparaître ses espoirs amoureux relatifs à sa cousine Charlotte, qui était une des raisons pour lesquelles il était revenu dans l’île. Ce choc le fait sortir d’une certaine réserve sexuelle dans laquelle il était retranché. Les autres Blancs lui disaient qu’il devrait tirer avantage des servantes, il répondait qu’il ne se prêterait pas à telle ignominie… Finalement il s’y prête et va au-delà de ce que les autres pouvaient faire. Derrière tout roman, il y a une vision anthropologique. Je suis persuadé que le cœur de l’individu c’est la folie, Nous sommes des structures, des membranes, des interfaces très fragiles entre un cœur de folie et la nature extérieure qui peut-être aussi chaotique qu’une nature intérieure. Le roman peut se voir comme l’effondrement de Donatien dans sa propre folie. Je me suis demandé moi-même, tous ces événements sont-ils réels ou sont-ils la folie de Donatien. ? Ces dérèglements, je les ai décrits en étant très inspiré par le Marquis de Sade. Ils pourraient correspondre à la fantasmagorie d’un sadien des Antilles dans les années 1780. C’est le moment où le système colonial s’effondre, c’est peut-être aussi une manière de symboliser les craquements de cet ordre impossible, qui était un ordre de folie. Tout comme l’ordre nazi, dans les années 1930 et 1940 qui, en réalité, est le déferlement de la folie dans l’histoire. C’est un ordre qui a l’apparence de l’ordre mais qui est fondé sur une perversion de la raison. C’est le grand dérèglement de cet ordre qui révèle qu’il n’était là que pour justifier des pulsions qui finissent par se donner libre cours.

J’ai payé ma part à cette descente aux enfers pour m’autoriser à l’écrire

C’est l’occasion de parler de ma propre démarche. J’ai fait des années de psychanalyse au moment où j’écrivais le livre en Guadeloupe. J’explorais ma propre folie, que j’explorais comme folie humaine essentielle. J’y ai vu une convergence avec ce que, en littérature, on appelle une catabase, une descente aux enfers. Si je revendique ces scènes infernales, je revendique d’avoir payé ma part à cette descente aux enfers pour m’autoriser à l’écrire. Historiquement il y a eu aussi cette descente aux enfers des idéaux français, des idéaux de la Révolution française, une fois qu’elle a eu lieu. Et aussi une descente aux enfers littéraires. La littérature française c’est Sade, Mirbeau, Bataille, Guyotat, et plus récemment Littel… Yann Garvoz peut-être… Il y a un fil rouge et atroce dans la littérature française qui est unique au monde. Je me suis demandé pourquoi et ma réponse, c’est le colonialisme. Ce colonialisme, qui est le fait majeur de l’histoire de France, nous a marqués et Sade peut-être, n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu cette exploitation cynique des colonies et de leurs habitants.

G. N. — On comprend donc que l’écriture de ce roman, Plantation Massa-Lanmaux, a accompagné un processus personnel de recherche et de découverte. Cette écriture a-t-elle eu un coût moral, psychologique, pour vous, Yann Garvoz ?

Y. G. – Certainement. D’un point de vue social, dès que j’ai commencé à faire circuler le manuscrit, j’ai perdu des amis, qui ont été choqués et dérangés parce qu’ils y lisaient ; et cela a continué depuis que le roman est paru, il y a même des membres de ma famille qui ne m’adressent plus la parole.

Sur un plan plus profond, j’ai voulu aller là où ça fait mal. Je crois qu’une oeuvre d’art doit refléter une expérience de vie. En ce qui concerne la littérature, ce qui est fascinant c’est qu’elle touche à la texture intime de notre être, puisque nous sommes des puits de mots. Ce qu’il y a au fond de ces puits on ne le sait pas : un lieu indistinct, où dérivent des lambeaux de mots, de phrases, d’idées, d’histoires, susceptibles d’associations infinies… C’est bien sûr une métaphore ! Il s’agit du lieu mystérieux où doit puiser la création, où l’on cherche la vérité : au fond des mots, comme au fond de l’expérience sexuelle ou au fond d’une bouteille de rhum… C’est aussi pourquoi j’accorde une grande importance à la prosodie de la phrase, à la poésie, à l’envoûtement par les sonorités. Par la littérature, on touche en définitive à l’Être : c’est l’expérience sacrée, impossible, qui remet en question toutes évidences acquises… C’est la frontière interdite que l’on enfreint : tout livre doit être un forfait, et l’on est souvent puni, pour ses forfaits…

G.N. — Ce qui frappe dès les premières pages, c’est le style, c’est l’écriture. J’ai été étonné de ces emprunts à Rousseau, à Sade. Ce style comment le travaillez-vous ?

Y.G. — Je crois, comme un certain nombre d’écrivains, pas tous, que l’écriture littéraire doit être une écriture sacrée. Je n’ai pas envie d’écrire avec les mots de tous les jours. Ou alors si je le fais, c’est en étant conscient et en ayant un projet précis. Ce n’est pas que je méprise cette langue de tous les jours, mais j’ai ce rêve d’une langue qui serait liturgique, qui serait magnifique, rutilante, enchanteresse. La littérature c’est aussi la musique, la musique de la phrase. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir de littérature sans une dimension poétique. C’est beaucoup de travail mais c’est aussi un état de transe. Quand j’écris, je passe deux, trois heures non pas à écrire, mais pour me mettre dans cet état de transe. S’il faut se saouler, je le fais. S’il faut se jeter dans la mer, puisque j’ai écrit ce livre au bord de La mer des Caraïbes puis de l’Atlantique, je le fais. S’il faut se mettre dans un état d’effervescence érotique ou pornographique, je le fais. Tous les coups sont permis pour obtenir sur moi-même un ébranlement ou le langage se libère de ses structures habituelles, pour que je puisse arriver à une sorte d’écoulement des mots qu’on pourrait appeler l’inspiration. C’est cette vieille tradition du poète inspiré, du ça à travers le moi.

J’ai incorporé de-ci de-là, une citation de Rousseau dont je me moque finalement, pas de Rousseau, mais de l’univocité du discours du XVIIIe siècle qui était ce discours de volonté rationnelle, éventuellement sentimentale, d’un sentimentalisme qui ne remettait guère en question les apparences ou les évidences. Il faut arriver à tenir les deux bouts : du laisser-aller, du dérèglement, de l’inspiration, et aussi de la rigueur. D’un côté, il faut que le langage ne m’appartienne plus, que je sois surpris par le langage, que moi-même je ne m’appartienne plus. Flaubert parlait du bal masqué de l’imagination, mais lui, il le réprouvait plutôt. Peut-être le connaissait-il que trop bien. D’un autre coté, il faut une grande rigueur stylistique, il faut tenir la phrase, il faut savoir où on se trouve dans la progression des récits. Parfois il faut un pastiche du XVIIIe siècle, parfois puisque je parle en termes symboliques, de tensions entre raison et pulsions, je me laisse aller à ma propre hallucination avec une part d’écriture automatique. Peut-être est-ce cette dimension qui a plu à Maurice Nadeau, comme par exemple lors de la scène du viol des esclaves qui ne forment plus qu’une seule masse, y compris avec ceux qui sont morts parmi eux, comme une masse de chair insécable, avec des bras des jambes partout, et puis les marins descendent. Ce sont des créatures réduites à leur phallus, qui vont brancher dans tous les trous qu’ils peuvent trouver dans cette masse. J’espère que c’est une belle scène poétique. Ce n’est pas une scène pornographique, c’est une scène écrite dans un état d’automatisme.

G.N. Vous avez me semble-t-il, fort bien rendu les voix intérieures de tous, Blancs comme Noirs. Comment avez-vous fait ?

Y.G. — Je n’ai pas voulu endosser trop fortement la voix des esclaves. Moi, je suis Français, avec toutes sortes d’origines comme tous les Français, avec une identité multiple et plurielle. J’ai été très influencé par les Antilles, parce que j’y ai vécu longtemps avec une partie de ma famille, mais je reste un Français qui a grandi en France. Je n’ai pas mis beaucoup de créole dans le roman, j’ai pensé que cela aurait été factice. Déjà les gens n’auraient pas pu le lire, il aurait fallu mettre des traductions, des notes en bas de page. J’ai juste mis quelques mots que je trouvais particulièrement beaux et intéressants. Cette voix des esclaves, elle est présente comme celle d’un être humain opprimé, qui cherche comment s’en sortir. Certains ont pu recréer la voix des prisonniers des camps. Je pense que l’écrivain, dans des moments d’exacerbation égotiste, croit avoir accès à une sorte de vérité universelle. En tout cas, l’écrivain doit avoir le droit d’endosser les voix de tout un chacun. Ces voix seront inaccessibles à jamais. Quand à savoir si j’ai été réaliste en essayant de reconstituer ces voix du XVIIIe siècle, comment pourrions-nous le savoir ?

G.N. — Vous avez affirmé votre conviction sur le colonialisme comme phénomène majeur de l’histoire française. Avez-vous fait d’autres découvertes dans vos recherches ?

Les Blancs ont projeté sur les Noirs leur propre part maudite

Y.G. — Une de mes découvertes, c’est l’hypocrisie des Blancs qui vivaient au contact des Noirs et prétendaient pour justifier l’esclavage, une différence de statut, de raison, de hiérarchie entre le Blanc et le Noir, alors que dans la vie courante, dans la spontanéité de la perception du Noir par le Blanc, il est manifeste que l’égalité s’impose comme une évidence. En même temps, on conservait un discours de naturalisation du Noir. Le Noir avec ce caractère « animal, spontané ». Même les gens de l’avant-garde éclairée de l’époque, n’étaient pas très éclairés parce que le Noir est resté enfermé dans des clichés qui ont persisté très longtemps, on n’ose pas dire jusqu’à maintenant : clichés « du bon enfant, de celui qui aime danser, de celui qui est excité par la chair, qui a le sang chaud ». En faisant la synthèse de tous ces clichés que les Blancs se racontaient pour se rassurer, pour se justifier, pour éviter une possible mauvaise conscience, ce dont j’ai fini par être convaincu, c’est aussi que les Blancs ont projeté sur les Noirs leur propre part maudite, leurs propres fantasmes, leurs pulsions non assumées. Le Noir était décrit comme la part de leur inconscient. Le Blanc projetait son inconscient sur le Noir, et c’est pour ça que, dans mon roman, cette dimension Blanc-Noir manichéenne finit par se brouiller, parce qu’en fin de compte, c’est la folie, c’est le désir déréglé, qui finit par investir tous les dimensions et tous les aspects de la vie.

G.N. – Vous avez tout juste quarante ans et manifestement la maîtrise de plusieurs langages qui coexistent dans votre roman.

Je suis fasciné par la permanence des langages. Le créole de base française qui est parlé dans les Antilles, va véhiculer beaucoup de la langue française, mais aussi à travers le français, les racines grecques et latines, et à travers les racines grecques, les racines indo-européennes. Je crois que nous sommes faits de langage, et ma vision du monde est un monde de langages parcourus par les énergies érotiques du désir. Dans le but d’écrire, j’ai appris le grec et le latin pour explorer mon propre langage français et aussi parce que je crois qu’on est arrivé d’un point de vue stylistique à une situation mortifère pour la langue française. Le classicisme s’est imposé, on est arrivé à cette magnifique simplification, d’une langue devenue formidable pour véhiculer tout ce qu’on veut lui faire dire. Moi je veux revenir à la Renaissance, je veux revenir à un chaos ou le latin pourrait servir à recréer des mots comme je l’ai fait dans mon livre ou certains mots sont à prendre dans leur sens étymologique, sinon on ne comprend pas, ou alors on comprend mais ce n’est pas la même chose. Je pense qu’il y a tout un courant littéraire de gens qui sont en train de vouloir pulvériser le langage. Et de reprendre les différentes briques pour le recombiner d’une manière intéressante, intelligente, structurée, qui aboutit à plus de liberté de style. Donc j’ai appris les langues anciennes, ça prend quelques années, c’est un investissement en temps. Quand j’étais plus jeune, je voulais avoir une vie d’aventures — que j’ai eue en partie. Mais finalement un écrivain c’est quelqu’un qui a un bureau et travaille. On peut explorer les volcans, on peut se jeter dans la mer, les sources, les chutes d’eau, partir dans le désert, la forêt. Mais quand il faut écrire, comme le disait Le Clézio récemment, je ne suis pas un aventurier. J’ai besoin de mes livres ou de mes dictionnaires. Il y a un travail du langage. On a beau être en transe, on a beau se mettre dans un état de déchaînement sexuel ou alcoolique ou consommer différentes substances, au total à la fin, il faut aller voir si l’usage de ce mot est attesté. Il faut pouvoir entraîner le lecteur et le convaincre. Tout un travail est nécessaire. J’ai une curiosité pour tous les domaines du savoir et de la vie. Je ne suis pas du tout un rat de bibliothèque, mais j’adore demander un vieux livre qui n’a pas été ouvert depuis deux siècles et le parcourir pour essayer d’y trouver ma provende. En même temps, j’adore danser, ou rejoindre une île à la nage ou encore jouir des potentialités de mon corps. Je suis un jouisseur multiforme, je pense que l’intellect ne s’oppose pas au corps et vice versa.

G.N. — Cette volonté de maîtrise de la langue, n’est ce pas justement pour canaliser ce bouillonnement intérieur que l’on sent chez vous, que vous avez décrit si bien, dans une sorte de dichotomie, pour ne pas dire schizophrénie ?

Y. G. – Vous m’inquiétez… Il y a dans ce travail d’étymologie, peut-être, un double fantasme, peut-être schizophrène, qui serait d’une part celui de la maîtrise d’une langue qu’on connaîtrait au point d’en connaître les racines, de savoir dans un mot en reconnaître les différentes composantes, donc une sorte de connaissance totale — je ne sais pas si un linguiste en consacrant sa vie peut parvenir à une connaissance aussi absolue et précise de la langue, peut-être – et d’autre part, on aboutit paradoxalement à une désagrégation de cette langue que j’éprouve parfois douloureusement. Il m’arrive de perdre le langage, en particulier parce que je vis dans un pays anglophone, où je passe parfois des journées entières à parler anglais. Le français devient alors pour moi une langue étrangère. Et peut-être ce travail sur l’étymologie, fait qu’automatiquement, je décompose le français, dans ses préfixes, dans son origine, dans son étymologie, et qu’il m’arrive de créer des mots français, dont je ne suis plus sûr que ce sont des mots français. J’ai bien conscience que ce travail, à la fois travail de la maîtrise de la langue et à la fois travail d’atomisation de la langue, est comme peut-être la sagesse, un travail sur soi, qui échoit à tout un chacun.

Le travail de renforcement est aussi un travail de perte et d’affaiblissement. L’affaiblissement est une perte mais aussi une sagesse dans la vie, au fur et à mesure que l’on vieillit, et de la même manière pour l’écrivain la perte du langage est un gain du langage. Il y a une lettre d’Antonin Artaud, je ne saurais plus la citer exactement, que j’éprouve tout à fait avec douleur, où il dit : « il y a des moments où je ne peux plus parler, il y a des moments où le langage m’échappe ». Moi c’est pareil, mon langage devient rudimentaire, j’ai un sens d’une perte du langage, et à d’autres moments, au contraire, dans la transe de l’écriture. J’ai le sentiment euphorique, sans doute factice, de cette maîtrise du langage dans ses racines et dans la moindre de ses significations, connotations et sonorités. Mais il y a un vertige, un vertige douloureux, comme pour beaucoup d’écrivains, de la peur de perdre la langue sacrée de l’inspiration et d’être réduit à un langage de communication.

G.N. – Tout ça pour un premier roman. Est-ce vraiment un premier travail d’écriture ?

Y. V. – J’avais écrit des nouvelles (**) mais il s’agit de mon premier roman. C’est mon premier projet littéraire, puisque pendant quasiment toute ma vie, j’ai refusé d’être écrivain. Comme enfant, je dévorais des livres, mes enseignants, mes parents me disaient que je serai écrivain. C’était une tentation pour moi, mais qui me paraissait déplorable, à côté des satisfactions intenses que peut fournir la vie dans les expériences du corps, des voyages. Donc j’avais ce refus d’être écrivain, depuis très longtemps. C’est la psychanalyse qui m’a conduit peut-être à apprivoiser mes monstres, à accorder plus de vérité au langage, et à en faire quelque chose de ces monstres, un roman, Plantation Massa-Lanmaux. C’était donc mon premier projet. Je me suis dit : commencer par un roman c’est difficile, surtout un roman assez complexe avec plusieurs niveaux de lecture, se situant à plusieurs époques. J’ai commencé par écrire une série de nouvelles, dont plusieurs ont remporté des prix littéraires, donc c’était prometteur. Ce fut mon premier travail. Ensuite est venu le roman, lorsque j’ai quitté la Guadeloupe. J’y retourne régulièrement mais j’ai cessé d’y vivre pour le moment, j’avais fait les recherches là-bas. J’ai finalement écrit ce roman dans le Maine aux Etats-Unis dans une vie très différente, mais qui restait une vie dans la nature.

* Prochainement sur le Blog de la Quinzaine littéraire

(**) À paraître aux Éditions Maurice Nadeau

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Économie sucrière et économie psychique

(Article initialement paru dans une revue d’économie et de statistiques)

[…]Je n’ai pas la place de rapporter ici l’histoire de la France des Caraïbes, mais je donnerai quelques grandes lignes : les Antilles ont été repérées par les européens à la fin du XVème ; à cette époque elles sont peuplées, en ce qui concerne les Grandes Antilles, par les populations « arawaks », et pour les Petites Antilles, par des « Caraïbes » venus d’Amérique du Sud en supplantant les Arawaks. Les Petites Antilles sont laissées largement à leur sort (sauf pour quelques boucaniers et flibustiers) jusqu’au début du XVIIème siècle, avec l’essor des colonisations rivales, anglaises et françaises. L’exploitation économique débute laborieusement, puis prospère. Les populations autochtones, rétives au travail servile, sont peu à peu éliminées ou déplacées. Pour les cultures qui se succèdent (épices, canne à sucre, indigo, café) on fait venir au début des « engagés » européens, contre des promesses de terre qui en général ne se concrétisent pas, car ils meurent avant la fin de leur contrat. C’est alors que se développe le commerce triangulaire, c’est à dire la déportation de main d’œuvre africaine vers le nouveau monde. Le succès de cette organisation est immense : à l’apogée des « isles à sucre », juste avant la révolution française, la seule Saint Domingue (future Haïti) exporte plus que toutes les îles anglaises, ou encore, en valeur, que les États-Unis ; on considère qu’elle contribue à hauteur de 20 à 30% dans le PIB français, avec un demi million d’esclaves, nés en afrique pour les deux-tiers, contre une trentaine de milliers de blancs. (La situation du propriétaire-résident de mon roman fut en fait minoritaire : le plus souvent des régisseurs blancs opéraient sur place pour le compte d’un propriétaire resté ou retourné en France).

Le nombre total de gens qui ont été déportés au cours des traites négrières est le sujet de féroces polémiques, mais les estimations varient de cinq à dix millions de gens, arrachés de leur monde, séparés de leur famille, privés de leur langage, de leur liberté, et même de leur nom. La France de Louis XIV, puis la France des Lumières, s’est en partie édifiée avec l’argent de cette traite et de ce travail servile. L’esclavage n’a été définitivement aboli dans notre pays qu’en 1848. Ce n’est qu’en 2001 que la République française l’a reconnu comme un crime contre l’humanité, et qu’en 2005 qu’une journée de commémoration a été décrétée. Je ne rappelle pas ces éléments pour susciter de culpabilité, mais parce que je crois que nous devons être conscients des pans sombres de notre histoire.

La comptabilité d’une plantation (nombre de documents comptables sont conservés) est très intéressante : le personnel y est réduit, et ne consiste qu’en quelques employés blancs : « économes », maîtres-sucriers, chirurgien… Les esclaves, quant à eux, sont comptés comme « biens meubles », au même titre que les équipements et les animaux. Ce sont eux, pourtant, qui représentent la plus grande partie du bilan, et leur valeur ne cessait de croître, avec la raréfaction de la traite, que les Anglais avaient interdite. Du fait de ce coût toujours plus élevé, le cliché du maître pervers s’acharnant sur ses esclaves est absurde : d’abord la discipline immédiate, dans les champs, était appliquée par des « commandeurs » noirs ou mulâtres, puis, plus fondamentalement, un propriétaire, sauf exception, ne maltraite pas la voiture ou la vache, qui lui appartient et dont il a besoin. Au contraire il y a, à partir de la fin du XVIIIe siècle, un effort d’amélioration des conditions d’existences, afin de prolonger la vie utile des esclaves et d’augmenter leur taux de fécondité, très faible (les femmes étaient minoritaires, le travail harassant et la nourriture toujours insuffisante). Toutefois ces améliorations, motivées autant par le calcul rationnel, par les progrès techniques, que par la peur croissante des révoltes, conduisirent à des modes d’exploitation plus standardisés qui laissaient d’autant moins de liberté : vie en baraquement plutôt qu’en « case » (construite par l’esclave, parfois sur un modèle africain), culture en commun des vivres plutôt que dans le jardin individuel ou familial. Les descriptions de la fin du XVIIIème rappellent étonnamment les camps de travail que créeraient au XXème divers régimes dictatoriaux.

Durant trois ans, le temps d’écrire Plantation Massa-Lanmaux, j’ai donc porté dans ma tête toute une plantation vraisemblable, avec ses travailleurs et ses cadres, ses serviteurs, ses propriétaires, sa géographie, son organisation, son fonctionnement : les étapes de la culture de la canne, de sa coupe et de sa replante, celles de la cuisson des sucres, le calendrier des différentes tâches, le journal des travaux, le journal des punitions, les salaires des employés, les prix des esclaves, les prix des sucres de différentes qualités… Mais en vérité, ce qui m’intéressait plus que tout, c’était le parallélisme, et même le recouvrement, de l’économie esclavagiste et de l’économie psychique. La métaphore n’est pas originale : dès les débuts de la psychanalyse, et donc de la psychologie moderne, Freud compare la libido, autrement dit l’énergie désirante de l’être humain, à un capital qui s’investit dans différents objets ou activités (monnaie unique ou non, il a des désaccords avec Jung sur ce sujet…). Or m’est apparu, au cours de mes premières lectures sur l’histoire de ces Antilles, un étonnant parallélisme entre la structure fondamentale de l’économie esclavagiste, et celle de l’économie libidinale de l’être humain. Pour l’une : une population dominante (ou qui se croit telle, tout en vivant dans la peur et le doute permanent sur sa prévalence) édictant règles lois et règlements, et s’efforçant — en général avec succès — d’imposer sa volonté à une population servile qui n’en peut mais, tandis que cette dernière s’efforce de survivre et d’exister indépendamment, voire de jouir, d’être heureuse, en tirant parti de toutes les failles du système. Pour l’autre : une instance (le moi, la raison) qui se prétend maîtresse en sa demeure (tout en sentant parfois la fragilité de cette maîtrise), et qui édicte lois, valeurs, règles et contraintes, en tentant de canaliser, d’utiliser et parfois de réprimer un désir, des pulsions, parfois proliférants et indomptables, invasifs du champ de la conscience : attelage ambigu et complexe de la raison et de l’inconscient, ou de la nature. Du moment où j’ai cru déceler cette homologie, ma question a été : comment les uns et les autres, maîtres et esclaves, investirent-ils leur désir, dans ce contexte qui s’impose communément à tous ? Désir subjugué, contraint, canalisé, obligé de trouver ses voies clandestines, pour les Noirs… Désir apparemment affranchi de tout interdit, susceptible d’expansion infinie, et par conséquent de dégénérescences tout aussi infinies, pour les Blancs…

Corollairement, il m’a semblé aussi qu’au delà de l’hypocrisie des argumentaires raciaux destinés à justifier l’esclavage (un auteur, Moreau de Saint Méry, fait des calculs pour déterminer à partir de quelle proportion de sang noir un individu peut être considéré comme blanc !), les colons étaient bien conscients, et de l’égalité essentielle des différentes « races », et de cette troublante représentation, dans le système social, de l’ambiguïté de la nature humaine : à ce trouble ils réagirent en essentialisant « le noir », et en lui attribuant immaturité, spontanéité, animalité, appétit insatiable de plaisirs, gloutonnerie, voire cruauté sauvagerie… C’est dire qu’ils projetèrent sur le noir leur propre part maudite, refoulée, inavouable, dans un entrecroisement et un débordement mutuel des deux économies parallèles, sucrière et psychique.

Tout ceci advint en plein XVIIIème siècle, notre Grand Siècle, notre Siècle des Lumières… Ce qui m’a peut-être aidé à comprendre — pour parler de littérature, dont je sais que maints Ensae sont amateurs et connaisseurs  — ce qui demeurait pour moi une énigme : à savoir la présence dans nos Lettres d’une sorte de veine cruelle, née ( ?) avec le Marquis de Sade, et continuée, de Sade à Mirbeau, de Barbey à Rachilde, à Bataille, et j’en oublie, jusqu’à nous, avec Pierre Guyotat, Jonathan Littell… « Pourquoi nous ? me demandai-je. Nous sommes pourtant des gens affables, bons vivants, nous n’avons pas inventé le nazisme ni exterminé d’indiens… » Pourtant au milieu de mon chemin de vie il me fallut me rendre à quelques évidences : en Guadeloupe j’ai découvert que nous avions bien anéanti les habitants des îles que nous convoitions ; à Madagascar j’ai appris que nous avions, en 1947, réprimé une révolte dans le sang de 20 000 à 80 000 victimes, selon les estimations ; au Sénégal en 1944 des tirailleurs noirs, retour d’Allemagne où ils se battaient pour nous, sont rassemblés au camp de Thiaroye, ils réclament la même solde de démobilisation que les soldats français et s’agitent (sans armes), l’armée les écrase: 35 morts (voir le film d’Ousmane Sembene; je l’ai vu à l’Université du Minnesota) ; en Guadeloupe encore, j’ai rencontré des survivants des événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre, quand les CRS ont tiré sur une foule pacifique de syndicalistes, de lycéens et de militants pour l’indépendance : 70 ou 80 victimes, et des dizaines ou centaines de blessés… La « veine cruelle » de notre littérature ne reflèterait-elle pas cette implacabilité de notre histoire coloniale ? Les viols décrits par Sade sont-ils si incompréhensibles, lorsqu’on sait ce qui était perpétré à la même époque sur les plantations et les bateaux négriers ? L’économie psychique peut exploser dans l’irrationalité, comme l’économie financière, et nous autres français, comme d’autres nations avant nous et après nous, avons libéré la folie dans l’Histoire : ce que j’ai également essayé d’éclairer dans mon roman, ou le personnage principal succombe à sa propre fantasmagorie en même temps que le système colonial : d’où ces pages Sadiennes que l’on m’a reprochées, catabase historique, psychologique, et personnelle.

Au terme de ce parcours — que j’ai voulu partager ici avec vous, amis et condisciples — j’ai acquis la conviction que le colonialisme est l’un des faits majeurs de l’histoire de France, l’un de ceux qui contribuent le plus à forger notre identité contemporaine, tant débattue, et que l’économie esclavagiste en est l’un des chapitres les plus importants.

Yann Garvoz
Auteur de Plantation Massa-Lanmaux, aux Éditions Maurice Nadeau

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