Ouverture solennelle d’un melon

Munari, Nature morte au melonLe couteau hésite devant la brèche à opérer dans ce petit monde clos, grave et recueilli, que l’oscillation insensible, pondéreuse et lente, de ses pensées, par le déséquilibre de son assiette, emporte en minutieuse révolution autour du disque d’émail blanc et luisant grassement.

Le couteau hésite suspendu aux cimes du hasard, et pour nous prend figure allégorique du risque de vivre. Trancher la concentrique maturation du paisible univers, sa méditation — mettre à jour le centre grenu et séminal, l’explosion sourde des pépins — nous relèvera du doute — cet encens délicieux — et nous délivrera:
soit l’apothéose de l’été, la fructification sirupeuse et odoriférante, sous le soleil d’une nature vouée au sucre de nos plaisirs (craquements de joie des formes succombant sous l’abondance des sèves, giclure diaprée des sucs, couchants écartelés entre la terre qui fume son repos de génitrice et les colonnes rougeoyantes du ciel — tout s’entend, tout se sent, tout se goûte et tout se confond dans l’extase généreuse) — monde où la mort n’est que le retour à la germination, la juste rétribution des éléments précaires qui un instant nous avaient constitués, où elle n’a pas d’existence, en somme, pas plus de sens qu’une vie qui s’en dépareillerait
soit le terne moral de la déception, de l’attente toujours frustrée de son accomplissement, désabusée par avance de la calcination des espérances — monde minéral, pétré, plombé, sans surprise, insipide, éteint, où la mort est presque espérée qui renverra au néant et au repos ce long calvaire, cette farce lugubre, de l’échec et de la résignation.

J’ai tranché, j’ai goûté, le petit coin orangé m’a révélé son effluve et la nature de sa sacralité.

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Que hare yo con esta espada, Angelica Liddell en Avignon

Angelica Liddell, Cloître des CarmesLe spectacle s’ouvre par une amusante citation anti-française de Cioran, projetée sur la plage de surtitres, puis l’entrée, majestueuse et lente, d’un homme d’un certain âge au profil césarien, en toge ; toge qu’il ouvre une fois face au public, montrant banalement sa nudité velue: nudité du pouvoir ? le roi est nu? ou au contraire arrogance phallique du détenteur du  pouvoir? réminiscence du Giulio Cesare de Romeo Castellucci ? On se fera l’idée qu’on voudra, ainsi que son propre faisceau de suppositions pour relier ces deux premiers évènements entre eux, puis au troisième. Car surgit alors Mme Liddell elle-même, en tenue de soirée vite relevée pour montrer son vagin et son anus : la nudité est moins gratuite en cette troisième scénette, puisque la metteur-en-scène et performeuse en appelle à un homme qui la prendrait par tous les orifices aux jours où mourront sa mère et son père.  En même temps, s’il s’agissait d’être aguicheuse et de faire en quelque sorte publicité à cet appel, on peut en déduire qu’un membre — c’est le cas de le dire — de bonne volonté du public aurait pu se lever et se présenter sur scène pour combler le vide ainsi proposé (j’avoue avoir hésité, puis m’être timidement rétracté)…… Habituelle hypocrisie de ces fausses provocations de scène auxquelles l’infranchissable quatrième mur empêche toujours de donner suite.
Ensuite il y aura une scène orgiaque, remplaçant une autre scène, ir-reconstituable celle-ci, ayant eu lieu en 1981 à Paris lorsque le Japonais Sagawa dévora une étudiante néerlandaise qu’il avait attirée dans son apartement sous prétexte de lui faire lire un texte de Trakl.  Une palanquée de très jeunes femmes nues tiennent place de la pauvre néerlandaise, occasion d’une séquence de Walpurgis durant lesquelles elles se masturberont avec des poulpes, devant des aquariums où nagent des anguilles moribondes. Deux apories me semblent retirer à cette séquence la puissance qu’elle pourrait avoir: d’abord l’extrême jeunesse des agitées, qui malgré toute leur énergie ne permettent pas de faire oublier qu’elles reproduisent avec zèle ce qu’on leur demande de faire, sans que ces gestes hystériques saccadés et mécaniques ne paraissent vraiment emprunts d’une expérience, d’une vie, voire d’une réflexion ou d’un vertige véritable devant la déchirements de la sexualité… Alors qu’un geste, un déhanchement habillé, d’une actrice plus dessalée et plus avancée dans son art et sa vie, peut être plus chavirant et troublant que tous ces jolis petits corps en folie commandée… Ensuite l’ambiguité de la monstration : n’ayant pas tranché entre montrer et suggérer, Angelika Liddel ne peut rien obtenir, même avec l’aide des poulpes, qui aurait l’impact d’un acte cannibale, ou seulement sexuel, tel qu’on le verrait dans un peep show ou un théâtre porno… Mais d’un autre côté elle s’est privée de la magie de la suggestion… (D’autres pistes existaient peut-être, et la musique gnawa que pendant ce temps on jouait sur le parvis du Palais des Papes, peut suggérer à l’imagination qu’il aurait été possible d’émuler la cérémonie Aïssawa de la « frissa », mascarade des plus effrayantes aux dires des voyageurs qui y assistèrent.)
En fait la vraie provocation, et qui n’aurait pas manqué de provoquer un scandale malgré son innocuité réelle, aurait plutôt été de balancer les poulpes dans la foule… J’étais quant à moi au premier rang et plus inquiet de recevoir un poulpe de belle taille sur mon plastron du dimanche que de voir des minous rasés et spasmodiques…
Je suis resté pour le début de la seconde partie. De retour sur scène Angelica Liddell y performe avec brio une longue tirade que l’on peut supposer d’elle: texte bien écrit, philosophique, avec du punch, et accompagné d’une scansion corporelle vigoureuse : on y entend les échos d’Antonin Artaud sur le Théâtre de la Cruauté, Jean Genet et l’apologie du traître, Nietzche et celle de la destruction regénératrice, La Guerre Sainte de René Daumal, surtout le marquis de Sade et l’apothéose de la passion criminelle contre la loi criminelle… Pour ma part j’ai pensé à la longue imprécation de l’Olimpia de Céline Minard, bien qu’il soit moins probable qu’Angelica Liddell en ait eu connaissance. Très bien. Mais quid novi dans tous ces thèmes, cet appel à la violence, au meurtre, ce nihilisme ? À nouveau une provocation qui tourne court, un appel à décaper la vie par la violence et l’art qui vient avec 50 ans, 60 ans, 100 ans de retard… Comme l’écrivit Nerval, le premier à avoir parlé de l’aurore aux doigts de rose était un génie, le second manquait d’imagination, le troisième était un imbécile… Le public gentiment bourgeois du Cloître des Carmes ne s’y est pas trompé, qui a fortement applaudi cette tirade où il retrouvait les thèmes qu’il enseigne en classe ou que ses enfants y apprennent vaguement, après que le même public était resté perplexe devant les poulpes masturbatoires.
Hélas donc, rien de nouveau sous le soleil. Surtout, moi qui vis à l’étranger depuis plus de 20 ans, je constate une fois de plus que la « vie intellectuelle et artistique grand public » européenne s’est figée dans une série de clichés hérités des anciennes avant garde,  une vulgate anthropologique qui a cours depuis maintenant plusieurs décennies:  décapée des apparences, des bienséances, des mensonges du capitalisme libéral, la vraie vie (économique, sociale, existentielle, sexuelle) ne serait que chaos, horreur, manque, vide, violence et désespoir… Nul bonheur réel, et même nul plaisir : un homme rampe vers un vagin offert, mais il ni parvient qu’épuisé et pour s’endormir sur la cuisse de la femelle complaisante… Tout est pourri, tout est nul, inutile, tout est corrompu et va de mal en pis… Seules issues :  l’intensité de passions extrêmes, ou au contraire l’extinction d’icelles dans le zen…
Amis européens, il faut vous redire qu’autour de vous sur la planète 6 milliards d’êtres humains, lorsqu’ils ne sont pas plongés par leurs circonstances politiques historiques et climatiques dans la souffrance ou les affres de la misère, vivent, jouissent, adorent, pensent, créent, dansent, aiment, admirent, se restaurent, se reposent, normalement, et ne sont obsédés ni par leur mort, ni par le déclin, ni par les maux de la planète, ni par un mal essentiel de vivre… À ce niveau absurde et général de plainte-complainte-complaisante la critique n’est plus qu’une nouvelle idéologie totalitaire, une incarcération psychologique de plus, une paresse.
De la suite du spectacle, je ne peux rien dire : il m’a fallu partir pour raisons familiales. Car, qui, enfin, programme ces spectacles qui durent 4H  à partir de 22H ? Vous aurez intérêt à vous organiser pour la garde des enfants ! Et ne rien avoir de prévu le lendemain matin (pas d’enfants qui vous réveillent à 7H, pour filer le même exemple…) Du coup, à vue de nez un public composé de 10% d’étudiants, 50% de retraités, 40%  de gens vers la fin de leur vie professionnelle… Autour de moi et en plusieurs langues, les conversations tournaient autour de la réorganisation des activités du lendemain et du nombre d’heures de sommeil que l’on pouvait espérer.

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Le garagiste à Skhirat

Entre une façade condescendante et grise, et l’adossement d’un mur de parpaings. On connaît tous de ces Triangles des Bermudes où les poussées urbanistiques de centres éloignés sont venues se heurter en derniers soubresauts épuisés et incohérents. La vie soudain affolée comme un papillon englué, la vie bat des ailes de charpie argentée, de peur que tout le reste n’ait été qu’un rêve, de peur qu’elle doive rester ici, la vie, entre la bretelle d’autoroute où passent les camions, et l’arrière monde cimenteux des maisons borgnes !
J’attends mon auto, préparée par Maître Khaled. La façade grise verse sur moi les regards froids de ses fenêtre fermées. Un vent vif bouillonne dans le puits formé par les différentes murailles de béton: un vent qui tranche de sa fraîcheur sur l’amorce du printemps, un vent descendu des sommets enneigés de l’Atlas, à moins que surgi de l’autre bord après avoir flotté sur le dos de l’Atlantique Nord — la côte n’est qu’à deux kilomètres après tout — circulé entre les chalutiers à morue, croisé au large d’autres pays à moutons, mais plus verts, plus froids, où les gens fument en parlant de dessous leurs pulls — un vent peut-être rencontre de ces deux mondes : accroche subtile, dans un niveau microscopique, des molécules frottées de neige, et des globules atlantiques…
La géométrie post-pré-para-industrielle laisse peu de place à l’espoir. Les gens essayent pourtant : une porte ferronnée d’un lacis de clous brillants, l’ébauche d’un jardin de rez-de-chaussée… le macadam récent fut percé de trous faits de roues de camion, pour des arbres plus tard (ici ou là une pousse de palmier dispute en effet son trou aux détritus)…
Tout cela devrait être affligeant, tu devrais te courber sous la férule du désespoir, ô mon animule vagule blandule, et pourtant un petit grelot ténu tinte joyeusement dans l’oesophage de notre conscience (manière de parler), un petit son cristallin de reconnaissance… Les époques s’abouchent, devant ce petit pan de mur gris: c’est que je connais cette banlieue ouvrière, et son vent piquant qui descend des immeubles tristes, comme s’il s’y trouvait des glaciers… Tous les quartiers dont la ville et les édiles se sont désintéressés se ressemblent, et celui-ci provient tout entier de mon enfance, et il me suit à travers le monde : le quartier de mes grand-parents, gens simples, à demeure devant un décor de montagnes, et de centre commercial. Mes premières années ont sombré dans l’apocalypse de la mémoire enfantine, mais elles ont flairé le vent lécheur de glaciers et d’asphalte. Ne reste plus qu’un souvenir de lessiveuse fumante qui m’a donné le goût des hammams, de bagarres pour rire avec le grand-père (il parlait Piémontais), et de convoitises gourmandes vite comblées.
Prise entre les murailles et la bretelle de l’autoroute, mon écriture ne peut-être qu’à l’image de l’âme de ces lieux, abrégée, anguleuse. Il s’y recueillera peu de vent de l’Atlas.
Et mon auto est prête.

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Méditation pour l’innocent (après le massacre)

Tu mettras bien longtemps à entrer dans la conscience de ta mort; et moi je ne vivrai plus désormais que dans celle de ma survie.
À jamais tu ignoreras cette nuit.
Le temps m’a fait la bonté de cette larme où j’essaye de nous recueillir. Buvant le lait chaud de ton visage. Cependant qu’étrangement arrêtés, les grands laminoirs du ciel se font face et s’observent comme deux aveugles, reflétant sur les miroirs glacés de leur nuit,  la fixité des constellations.
Je viens du tumulte de la vie, qui est celui de la ruée des corps vers leur mort : danses de plaisir et de mort des corps en tourbillon, et leurs démembrements et leurs remembrements, et leurs jouissances et leurs grincements de dents
Pourtant j’ai désiré cette petite mort du temps, qui nous tient suspendus un instant au bord du temps, ensemble toi et moi : fragiles illusions de néant, hologrammes
Et toi lové dans le creux de mon bras comme je me suis lové dans le creux de cette nuit, avec la permission des constellations
Et sur nos tempes, le signe de la comète qui nous séparera
Parce que tu as deux ans et demi, et qu’il y a deux ans et demi j’avais quarante deux ans et demi
Je n’ai pas peur pour toi de cette terre, où toujours se sont levées et couchées les générations
J’ai peur de ne pas te protéger assez pour que tu vives pleinement sa douce-amertume
Mais pour l’heure tu pèses pleinement dans la nuit de ton sommeil, peuplé sans doute de gentils animaux, de choses bonnes à manger et de  parents attentifs, éternels
(22 novembre 2015)

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Paris Parques

« Places, ô place à Paris, théâtre illimité
Madame Lamort, modiste, enlace les rubans sans fin des chemins inquiets de la terre,
invente des noeuds, des ruches, des fleurs des cocardes,
des faux fruits nouveaux
et couleurs invraisemblables, pour chapeaux d’hiver bon marché du destin. »

Rainer Maria Rilke, Septième Élégie de Duino, traduite par Lorand Gaspar et Armel Guerne

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Louvre, section médiévale

Émail, moyen-âgeL’appel d’un autre monde. Solitude devant cet appel. Le soir d’automne qui tombe derrière les hautes fenêtres suscite sur les murs blancs de grandes coupes ombrageuses de désespoir, où passent comme des comètes, ou comme la foudre, la résurrection des vies qui n’ont pas été vécues : dans les ombres ombrageuses je ne suis pas seul, je retiens ta taille de la main, l’unisson de nos corps nous abîme dans son accord, nos têtes se touchent, d’où la même émotion se répand comme une eau subtile, le voile de lumière automnale sur les hautes fenêtres n’est plus de tristesse mais de beauté, l’instant a l’intensité d’une note fragile miraculeusement suspendue au-dessus de la mortalité de la chair…

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Milliaires Amours

Palmes, nuitLa femme en bleu, sur le bord de la route — elle est toujours la même — qui me porte de Skhirat à l’Amphitrite, lorsque je vais y courir, en obsédé repris par l’espoir de soustraire mes membres au hideux enlisement, de ressusciter de la flèche du temps,

Cette femme bleue je ne l’aperçois jamais que du coin de l’œil, dans l’écume de transpiration et les jets d’haleine carbonique et sifflante,

Estompée par le crépuscule cette femme bleue, toujours au même endroit, où je m’efforce et je patine, et les cailloux roulent et le sol fait déjà défaut à ma cavalerie,

Devant la jobardise des gardes du palais royal, qui gardent les palmiers et le disque rouge du crépuscule encadré par les palmes, cette femme bleue inamovible, impassible statue en éloge de l’attente, vigie patiente devant les gardes rouges du palais royal

Cette femme que je ne vois pas, à qui pourtant je prête tout l’apanage de sa race : sa finesse, sa vigueur, et sa beauté qui se délivre nerveuse et fragmentaire, dans la préciosité-effilée des mains

Trop soignées et porteuses d’un mirage de henné dispersé en ténu souvenir/nuage de la fête passée, mariages, fiançailles funérailles, treillis de signes, petit miroir cosmique que poignardent, comme des pierreries, les épilepsies du firmament

Et calendaire caduc des vies à peine, de la peine des vies (un suintement angoissé sur l’onde du temps ; un grincement de l’univers sur sa roue de néant)

Devant la jobardise des gardes, le disque rouge, au crépuscule, où le palais se retire sur sa grève dans la rumeur vague de la mer

Marmonnant comme un chat assoupi et bosselé de nuit

La femme en bleu reste toujours figée, et dans quelle attente, et de quelle délivrance, qui viendrait de la route ?

Compagne putative d’un soir de mes efforts désordonnés et de ma débâcle, compagne crédentielle, dans la nuit je te reconnais la beauté des femmes de ta race, lignées légendaires de Schéhérazades coagulées dans l’ovale parcimonieux du voile,

Où la beauté afflue en cils rangés comme des batailles, continuelles en longues prunelles électriques, énigmatiques en nez rutilants comme des flancs d’éphèbes, lascifs en lèvres profondes où s’étendent sous des lacs de sang les pensées, éternelles de la génération et de la mort, et le maquillage éternel de l’espoir

Où, cette ouverture, qui transporte sur vos visages

La forme de vos sexes

Mais elle sans doute contractée dans l’attente, ses lèvres guère plus qu’un trait tendu dans la nuit, ses yeux qui voudraient se faire laser et fouiller le fonds de l’horizon au bout de la route des palmiers, et au delà plus loin qu’Agadir plus loin que Mogador, plus loin que Darlaa, d’où doit venir… ? Ou peut-être résignée à ne peser une fois de plus que l’obole de la lune sur la balance de son attente, et la lune ne pèse rien à la pointe de cette balance… ?

Lorsque je la croise, cette femme bleue si frêle, si indécise dans la nuit, je vois sa djellabah se prolonger, et remuer sur la nuit et la mer toute l’étoffe illimitée, vieille autant que l’humanité, de notre grand rêve d’Amour.

Aujourd’hui je suis revenu en boitant, l’âge me criant dans mes chausses que je n’ai plus quinze ans, ni même trente, que le miracle éclatant de la jeunesse ne reviendra pas, qu’il faudra négocier le souffle, en retenir un peu, puis un petit peu.

Elle était toujours là, fidèle à son attente. Cette fois-ci je me suis approché, je lui ai fait face, l’air clairet du soir condensait puis dispersait en fines gouttelettes le mystère qui m’environnait.

Je ne l’ai pas dérangée. Elle s’était rapetissée dans le crépuscule fibreux des légendes, elle ne pouvait me voir je n’étais qu’une trop éphémère présence au bord de sa méditation ; elle avait la fixité de la mesure du temps et de l’espace, rien de moins. Mais pour moi elle était la madone manquante, le signe tracé au couteau en travers de la vue des hommes, et qui les hébète à tout jamais, les porte à la bouteille ou à la femme, à la mosquée, à l’église, à la poésie, à la mort…

Derrière moi les gardes du palais roucoulaient dans des téléphones invisibles et sans doute défendus, et les palmiers libéraient la délicieuse chanson de vent qu’ils accumulent tout le jour dans leur fût : liqueur ravie à l’outrecuidance du soleil (n’ayons pas peur des mots !)

Et sur le front couleur de lune de la femme en bleu je lis

Bouznika 13 Km

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Isabelle Eberhardt : Ahmed, l’amant philosophe

« En amour, il était voluptueux et raffiné, semblable à une sensitive que tout contact brutal fait souffrir. Son amour, pour calme et doux qu’il était, n’avait pas moins une intensité extrême…
Pour lui, le plaisir des sens n’était pas la volupté suprême. Il y ajoutait la volupté intellectuelle, infiniment supérieure. En lui le mâle était presque assoupi, presque tué par cet intellect puissant et délié d’essence purement transcendantale. Il me disait souvent :
_Combien ta nature est plus virile que la mienne, et combien plus que moi tu es faite pour les luttes dures et impitoyables de la vie…
Il s’étonnait de ma violence. J’étais très jeune, alors, je n’avais pas vingt ans, et le volcan qui depuis lors s’est couvert de cendres et qui ne fait plus éruption comme jadis bouillonnait alors avec une violence terrible, emportant dans les torrents de sa lave brûlante tout mon être vers les extrêmes… »

Isabelle Eberhardt, La Zaouïa (Nouvelle)

Belle reconnaissance de ce qu’on ne fait pas l’amour avec le corps, mais avec l’esprit, et avec l’esprit des mots. On peut sourire aussi devant l’envoi de ce beau portrait amoureux : Isabelle Eberhardt l’écrit à 27 ans, avec la naïve conviction qu’ont les êtres jeunes, d’avoir tout connu, d’être blasés, rassis… Est-ce parce qu’ils ont encore les yeux fixé sur le monde trop circonscrit, de leur toute première jeunesse, et ne voient pas qu’un continent d’expériences et de pensées nouvelles s’avance au devant d’eux ? En tout cas quelques années de plus suffisent en général à réaliser que la vie surprend, qu’elle surprendra toujours, toujours inattendue, toujours nouvelle… Bien que, de plus en plus, alentie ?
Isabelle EberhardtTous les « Enthousiasmes » : cliquer ici
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Hommage à l’amitié (François)

CalanquesLes îles, les caps, en dentelures de rochers sur la mer, série de stalactites adornant la gueule de saurien, bâillante, de l’horizon (histographie aléatoire de promontoires et de sapins, de voiles et d’élancements, de régates masquées par la distance) (en haut guipures d’un ciel d’orage, coulures noires, petites orgies de météores, cataclysmes en points de ponctuation, caprices éclipsés du rien au royaume du lointain) ;
Le monde déroule la draperie sans pli de la beauté, lors de cette descente vers une calanque de Toulon : fresque vraie à la caverne du ciel / éruption silencieuse au cratère de l’être ;
Le monde barré du signe infini de l’horizon
Et moi je descends la pinède ridiculement juché sur de très hauts talons : piles de papier et rêveries de livres à lire et à écrire, travaux infinissables où je m’enrégimente : échafaudages de ma vanité et de ma peur
Je suis le stylite du rien, le servant d’une ascèse sans autre nom que le mensonge, le géôlier et l’unique prisonnier d’une claustration en dépit du bon sens
Mais j’accompagne mon ami François, et nos familles
Et je tombe dans l’épaulement de l’amitié, je tombe dans les yeux des enfants et des épouses, je tombe dans l’étrange évidence des corps en pampres des sexes en grelots des fesses carrelées de bleu dans la tapisserie du ciel des eaux et de la terre de la mer qui nous lape dans l’hémorragie des roches
Maussade homme de papier je réadviens
Et je dois m’avouer qu’à la fin il ne restera rien, pas une ligne qui vaille, pas une formule mathématique, pas une sagesse pour soutenir une dernière fois le rasoir sanglant de l’horizon
Et je voudrais être encore ici, lucide dans l’oubli bleu, le bel oubli, pour cette dernière fois. Ici parmi nous.

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Hysteria : un poème de TS Eliot

Capture d’écran 2015-07-09 à 00.38.05« Alors qu’elle riait, j’étais conscient de devenir impliqué à son rire et de faire part de celui-ci — jusqu’à ce que ses dents ne fussent plus que des étoiles hasardeuses douées pour les manoeuvres d’escouade. J’étais aspiré par les courtes inspirations qu’elle prenait à chaque rétablissement momentané, et perdu pour finir dans les noires cavernes de sa gorge, meutri par les vagues de contractions de muscles invisibles… Un vieux serveur aux mains tremblantes étalait avec précipitation une nappe à carreaux blancs et roses sur la table verte en fer rouillé, disant : « si Madame et Monsieur souhaitent prendre leur thé dans le jardin, si Madame et Monsieur souhaitent prendre leur thé dans le jardin… » Je décidai que si les tremblements de sa poitrine pouvaient s’arrêter, certains des fragments de l’après-midi pourraient être collectés, et je concentrai mon attention sur cette fin avec une subtilité attentive. »
Qui est l’hystérique ? Le voyage dans la bouche/le ventre d’un géant/monstre est un vieux thème —un topos, comme on disait en rhétorique—, susceptible de se ramifier en multiples convolutions, énigmes et interprétations (la langue, le corps, l’intérieur de l’intérieur, microcosme et macrocosme…)
Je fais suivre le texte original de l’étrange poème (traduit par moi ci-dessus) de TS Eliot, de deux célèbres précurseurs.
As she laughed I was aware of becoming involved in her laughter and being part of it, until her teeth were only accidental stars with a talent for squad-drill. I was drawn in by short gasps, inhaled at each momentary recovery, lost finally in the dark caverns of her throat, bruised by the ripple of unseen muscles. An elderly waiter with trembling hands was hurriedly spreading a pink and white checked cloth over the rusty green iron table, saying: “If the lady and gentleman wish to take their tea in the garden, if the lady and gentleman wish to take their tea in the garden …” I decided that if the shaking of her breasts could be stopped, some of the fragments of the afternoon might be collected, and I concentrated my attention with careful subtlety to this end.

Pantagruel, Chapitre XXXII:

Adonc tous se mirent en ordre, comme deliberez de donner l’assault.
Mais on chemin, passant une grande campaigne, furent saisiz d’une grosse housée de pluye. A quoy commencerent à se tresmousser et se serrer l’un l’aultre. Ce que voyant, Pantagruel leur fist dire par les capitaines que ce n’estoit rien, et qu’il véoit bien au dessus des nuées que ce ne seroit qu’une petite rousée ; mais, à toutes fins, qu’ilz se missent en ordre, et qu’il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre et bien serrez. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demy, et les en couvrit comme une geline faictz ses poulletz.
Ce pendent, je, qui vous fais ces tant veritables contes, m’estoit caché dessoubz une fueille de bardane, qui n’estoit moins large que l’arche du pont de Monstrible ; mais, quand je les veiz ainsi bien couvers, je m’en allay à eulx rendre à l’abrit, ce que je ne peuz, tant ilz estoient, comme l’on dict :  » Au bout de l’aulne fault le drap.  » Doncques, le mieulx que je peuz, montay par dessus, et cheminay bien deux lieues sus sa langue, tant que entray dedans sa bouche. Mais, ô Dieux et Deesses, que veiz je là ? Juppiter me confonde de sa fouldre trisulque si j’en mens. Je y cheminoys comme l’on faict en Sophie à Constantinoble, et y veiz de grands rochiers, comme les mons des Dannoys, je croy que c’estoient ses dentz, et de grands prez, de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poictiers.
Le premier que y trouvay, ce fut un bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday :  » Mon amy, que fais tu icy ? ­ Je plante, (dist il), des choulx. ­ Et à quoy ny comment, dis je ? ­ Ha, monsieur, (dist il), chascun ne peut avoir les couillons aussi pesant q’un mortier, et ne pouvons estre tous riches. Je gaigne ainsi ma vie, et les porte vendre au marché, en la cité qui est icy derriere. ­ Jesus ! dis je, il y a icy un nouveau monde ? ­ Certes, (dist il), il n’est mie nouveau ; mais l’on dist bien que, hors d’icy, y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune et tout plein de belles besoignes ; mais cestuy cy est plus ancien. ­ Voire mais, (dis je), mon amy, comment a nom ceste ville où tu portes vendre tes choulx ?
– Elle a, (dist il), nom Aspharage, et sont christians, gens de bien, et vous feront grande chere.  »
Bref, je deliberay d’y aller.
Or, en mon chemin, je trouvay un compaignon qui tendoit aux pigeons, auquel je demanday :
 » Mon amy, d’ont vous viennent ces pigeons icy ?
– Cyre, (dist il), ils viennent de l’aultre monde.  »
Lors je pensay que, quand Pantagruel basloit, les pigeons à pleines voléee entroyent dedans sa gorge, pensans que feust un colombier.
Puis entray en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte et en bel air ; mais à l’entrée les portiers me demanderent mon bulletin, de quoy je fuz fort esbahy, et leur demanday :
 » Messieurs, y a il ici dangier de peste ?
– O, Seigneur, (dirent ilz), l’on se meurt icy auprès tant que le charriot court par les rues.
– Vray Dieu, (dis je), et où ?  »
A quoy me dirent que c’estoit en Laryngues et Pharingues, qui sont deux grosses villes telles que Rouen et Nantes, riches et bien marchandes, et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des abysmes despuis n’a gueres, dont ilz sont mors plus de vingt et deux cens soixante mille et seize personnes despuis huict jours.
Lors je pensé et calculé, et trouvé que c’estoit une puante halaine qui estoit venue de l’estomach de Pantagruel alors qu’il mangea tant d’aillade, comme nous avons dict dessus.
De là partant, passay entre les rochiers, qui estoient ses dentz, et feis tant que je montay sus une, et là trouvay les plus beaulx lieux du monde, beaulx grands jeux de paulme, belles galeries, belles praries, force vignes et une infinité de cassines à la mode Italicque, par les champs pleins de delices, et là demouray bien quatre moys et ne feis oncques telle chere pour lors.
Puis descendis par les dentz du derriere pour venir aux baulievres ; mais en passant je fuz destroussé des brigans par une grande forest, que est vers la partie des aureille.
Puis trouvay une petite bourgade à la devallée, j’ay oublié son nom, où je feiz encore meilleure chere que jamais, et gaignay quelque peu d’argent pour vivre. Sçavez-vous comment ? A dormir ; car l’on loue les gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par jour ; mais ceulx qui ronflent bien fort gaignent bien sept solx et demy. Et contois aux senateurs comment on m’avoit destroussé par la valée, lesquelz me dirent que pour tout vray les gens de delà estoient mal vivans et brigans de nature, à quoy je congneu que, ainsi comme nous avons les contrées de deçà et delà les montz, aussi ont ilz deçà et delà les dentz ; mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meilleur air.
Là commençay penser qu’il est bien vray ce que l’on dit que la moytié du monde ne sçait comment l’autre vit, veu que nul avoit encores escrit de ce pais là, auquel sont plus de xxv royaulmes habitez, sans les desers et un gros bras de mer, mais j’en ay composé un grand livre intitulé l’Histoire des Gorgias, car ainsi les ay-je nommez parce qu’ilz demourent en la gorge de mon maistre Pantagruel.
Finablement vouluz retourner, et, passant par sa barbe, me gettay sus ses epaulles, et de là me devallé en terre et tumbé devant luy.
Quand il me apperceut, il me demanda :
 » D’ont viens tu, Alcofrybas ?  »
Je luy responds :
 » De vostre gorge, Monsieur.
– Et despuis quand y es tu, dist il ?
– Despuis, (dis je), que vous alliez contre les Almyrodes.
– Il y a, (dist il), plus de six moys. Et de quoy vivois tu ? Que beuvoys tu ?  » Je responds : » Seigneur, de mesmes vous, et des plus frians morceaulx qui passoient par vostre gorge j’en prenois le barraige.
– Voire mais, (dist il), où chioys tu ?
– En vostre gorge, Monsieur, dis je.
– Ha, ha, tu es gentil compaignon, (dist il). Nous avons, avecques l’ayde de Dieu, conquesté tout le pays des Dipsodes ; je te donne la chatellenie de Salmigondin.
– Grand mercy, (dis je), Monsieur. Vous me faictes du bien plus que n’ay deservy envers vous. « 

Livre de Jonas:
Le Seigneur donna l’ordre à un grand poisson d’engloutir Jonas. Jonas demeura dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits. Depuis les entrailles du poisson, il pria le Seigneur son Dieu. Il disait : Dans ma détresse, je crie vers le Seigneur, et lui me répond ; du ventre des enfers j’appelle : tu écoutes ma voix. Tu m’as jeté au plus profond du cœur des mers, et le flot m’a cerné ; tes ondes et tes vagues ensemble ont passé sur moi. Et je dis : me voici rejeté de devant tes yeux ; pourrai-je revoir encore ton temple saint ? Les eaux m’ont assailli jusqu’à l’âme, l’abîme m’a cerné ; les algues m’enveloppent la tête, à la racine des montagnes. Je descendis aux pays dont les verrous m’enfermaient pour toujours ; mais tu retires ma vie de la fosse, Seigneur mon Dieu. Quand mon âme en moi défaillait, je me souvins du Seigneur ; et ma prière parvint jusqu’à toi dans ton temple saint. Les servants de vaines idoles perdront leur faveur. Mais moi, au son de l’action de grâce, je t’offrirai des sacrifices ; j’accomplirai les vœux que j’ai faits : au Seigneur appartient le salut. Alors le Seigneur parla au poisson, et celui-ci rejeta Jonas sur la terre ferme.

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