Dit du Désir (100 prière)

—…
—Quand le coffrage de verre et d’acier a renversé notre sommeil, je t’espérais.
—…
—Nous sommes entrés dans la poussière asphaltique, et les brumes roulées sur la crasse des quartiers. Mais je voyais ton brasier faiblement rougeoyer, aux angles les plus morts : joue, rouge, phare, regard, dissolu, paillettes, tu souriais.
—…
—Tu souris toujours. Au matin je t’avais prié. En moi j’apportais l’ourle de la faim, dans la cité. Seuls les totems-Eiffels du possible surpassaient les nuages, le Sacré-Coeur dégorgeait des foules harassées. Pourtant le liseré de l’horizon rampait encore à notre rencontre, nous avalait. Chaque heure qui passait renouvelait sa faim.
—…
—Mais tu ne m’as tendu que tessons de miroirs, éparpillés dans le jour, éparpillés dans la nuit ! Et je ne savais plus me reconnaître, dans la lumière des couteaux.
—…
—Qui ne s’enivre du vain de te prier?
—…
—Dieu cruel ! Tu as discrédité ma parole, ma prière solennelle à l’ourle de la faim. Tu ne m’as tendu que des miroirs, et mes paupières s’abaissaient sur la débâcle de mon coeur. Sur le silence. Sur la divagation du vrai. Sur la, perte.
—Que veux-tu de plus, de moins ? Ce que tu m’avais supplié de te donner, par trois fois je te l’ai présenté, à travers les brumes tendues et les cordeaux des pluies. Et par trois fois tu m’as renié.

(Dieu d’ironie ! J’ai vu ton sourire dans les fossettes de la nuit, et derrière ce que tu me donnais. Dieu du jeu et du déjouement, du rémissible, du démenti et du retournement — comment sièges-tu, sur si étroite passerelle ?…)

Gerhard Richter

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Rûmî, « La parole qui de l’âme s’élève, sur l’âme forme un voile

Rûmî, La Religion de l'AmourPoème musulman ? bouddhiste ? mystique ? philosophique ? en tout cas, quelle intensité, quelle profondeur spirituelle et intellectuelle, dans ce texte écrit au XIIIème siècle…
« La parole qui de l’âme s’élève, sur l’âme forme un voile
Sur les perles et le rivage de la mer, la langue forme un voile
L’expression de la sagesse est certes un prodigieux soleil
Mais sur le soleil des vérités, l’expression forme un voile
Le monde est écume et les attributs de Dieu comme l’océan
Sur la surface de l’océan, l’écume de ce monde forme un voile
Fends donc l’écume pour arriver à l’eau
Ne regarde pas l’écume de l’océan car elle forme un voile
Aux formes de la terre et aux cieux, ne songe pas
Car les formes de la terre et du temps forment un voile
Brise la coquille des mots pour atteindre la substance du Verbe
Car la chevelure, sur le visage des idoles, forme un voile
Toute pensée dont tu crois qu’elle enlève un voile
Rejette-la, car c’est elle qui alors, devant toi, forme un voile
C’est le signe du miracle de Dieu que ce monde vain
Mais sur la beauté de Dieu, ce signe forme un voile
Bien que notre existence soit un dépôt de Shams de Tabriz
Ce n’est que vulgaire limaille qui sur la mine forme un voile. »
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Rûmî, traduit par Leili Anvar
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Le Sermon sur la Chute des Pommes, de Jérôme « Goncourt » Ferrari

Rome est chue ! Elle est chue Rome, hélas ! Et ce livre-ci seul — bien que si accompagné, à sa sortie — suffirait à le confirmer.
Giulio Romano, Palazzo Te MantovaD’ailleurs, qu’en dire ? Dans le livre pourtant les épithètes ne manquent pas : je glane au hasard, parmi les décombres de ce pensum grandiloquent : « un monde disparu », « beignets rassis », « soleil mort », « carcasses maigres », « parents résignés », « fantasmes vengeurs », « légitime curiosité », « caresse furtive mais appuyée », « gorge sèche »… Quant à moi, en lisant, ou plutôt en parcourant, il ne m’en est venu qu’une seule à l’esprit : RIDICULE. Ceux qui se sont extasiés devant « l’écriture artiste » de ce livre sont des admirateurs dans l’art de la rédaction française de collège, portée à l’acmé de sa perfection scolaire, à usage direct pour les kiosques de gares.
Mieux vaut parfois un con gourd qu’un Goncourt.
Lassitude… Comme c’est lassant…
Ce n’est pas qu’il y ait des mauvais livres qui est lassant — il y en a et il y en aura toujours. Tout juste la récompense attribuée à celui-ci ajoute-t’elle une nuance de consternation à ce constat banal: « comment !? on en est donc là ? » Quant à l’unanimité de la critique frappée d’éloges, on en a aussi l’habitude.
Non, ce qui me lasse, c’est l’accumulation des livres de croyants.
Je m’explique : depuis quelques années, on entend de plus en plus exprimer de regrets que la littérature française se fût fourvoyée, paraît-il, dans une expérimentalité stérile, une reflexivité en forme d’impasse et d’échec commercial ; il faudrait se ressaisir du Récit, de la Narration, du Monde, ne pas laisser le Best-Seller aux américains.
C’est vrai, enfin ! ça n’allait nulle part, tous ces écrivains mauvaisement obsédés de l’expérience et de l’exigence littéraire, ces Claude Simon, ces Robbe-Grillet, ces Nathalie Sarraute ! Guyotat ! Giono ! Céline ! Tous ces gens qui n’écrivaient que pour écrire, pour travailler la langue et la littérature ! Quel ennui ! ça n’intéresse personne !
Les écrivains nouveaux, eux — primés comme Ferrari, ou tenant le haut du pavé éditorial et médiatique comme Richard Millet, qui semble avoir immensément inspiré le premier — croient en la référentialité, en un mot qui n’est que signe de la chose univoque, et à un discours dénotant la réalité du monde — cette réalité étant en général le bla-bla de café du commerce sur le déclin de l’occident, la perte de l’identité européenne, et vous reprendrez bien un tour de messe et un petit coup de chrétienté, éventuellement de cathédrale, soupoudrée de mondialisation mal définie mais honnie, et d’islamisation-couteau-entre-les-dents.
Ils croient à un monde donné, à un monde non médiatisé, ces sots. Ils prennent l’effet de réel pour le Réel. Et ils croient au langage, c’est-à-dire au langage de leur fantasme. À mon sens, ils ne croient plus en la littérature. Tous les grands écrivains — Giono, Céline, Faulkner — et Rabelais, l’Archi ancêtre — ont perçu l’interposition du langage sur le monde, et que ce qu’ils travaillaient était une pâte opaque, qui au mieux, après la catalyse des arts, ne donnerait du monde que la lumière qu’en fournit un vitrail, qui ne laisse qu’à peine savoir s’il fait soleil ou nuit, ou pluie. D’où la distance salvatrice — l’ironie ! — l’humour ! Or, pas un gramme d’humour chez un Ferrari ou un Millet. Que la croyance torturée à son propre texte, à son propre sexe.
C’est ennuyeux et c’est bête, la foi du charbonnier.
Jacques Dupin, dans un entretien radiodiffusé après son mort (émission Ça Rime à Quoi, sur France Culture) :  « tous les écrivains qui méritent ce nom… utilisent les mots non pas comme des objets mais comme des êtres vivants ».

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Du hamac

Belle expansion de palmes à la gueule du fût
(fouillis de feuilles sèches, rinceaux, cotylédons, défilés de nodosités sur les ramilles jaunes, foisons, insectes)
Le ciel renversé entrecroise les cimes du datier et de l’olivier, comme Sicile et Tunisie
Sur la mer méditerrannée
Et les bougainvillées à l’assaut du mur — Vesper : martinet vers la médina. Inexpression, l’âme réduite à sa plus simple

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Le Grand Moi, le Petit Moi, et la faute à Rousseau

Statue équestre de Marc-Aurèle, RomeLes Pensées — le livre d’exercices, d’entraînement spirituel — de l’Empereur Marc-Aurèle, m’a accompagné depuis des années. Alors que je me propose de remettre sine die la suite de cette lecture, faite très lentement et dans le texte original grec, une petite pointe avancée de solitude me laisse percevoir que je vais me trouver coupé d’une voix qui m’était devenue chère — une voix méditative, roborative, exhortative — comme celle d’un ami.
Dans ce sentiment je ne me targue pas d’exclusivité, et je sais n’être que le millième, le millionième peut-être, à éprouver cette intimité de pensée, médiatisée par le texte, avec l’empereur-philosophe mort depuis dix-huit siècles. Mais si d’un côté ce sentiment d’amitié envers un auteur vivant ou mort, et que l’on ne connaîtra que par son empreinte de papier, si ce sentiment donc est d’expérience courante parmi la population des lecteurs, d’un autre côté le vivier d’oeuvres est très restreint, qui permettent une telle rencontre amicale et inoubliable : en plus de Marc-Aurèle, Nietzsche ? Chateaubriand ? Proust ? Ronsard ? La Religieuse Portugaise ? L’Ulrich de Musil ? Le Fabrice de Stendhal ? Sade tel qu’il apparaît dans sa correspondance ? Le Nathanaël de Gide (pour autant que sa forme tant périmée permette encore de placer les Nourritures dans la liste paradigmatique des voix vives éternellement) ?
Chacun complètera cette liste à sa guise, et dans sa culture, mais l’on peut surtout se demander pourquoi un tel succés littéraire, et pourquoi un tel succés affectif, de ces quelques textes ? Alors même que l’auto-fiction, cy-régnant, à la première personne, a produit une masse de témoignages et de poignants cris du coeur et d’effusions lyriques et de confessions indécentes et cyniques, effacés et oubliés aussitôt que publiés ?
C’est que je crois que, quelle que soit l’extension que tout un chacun donnera à cette liste d’amis-livres, d’amis-auteurs, d’amis-personnages, d’amis-textes, un point commun courra d’un bout à l’autre : ces voix sont celles du Grand Moi, de l’ambition spirituelle et intellectuelle, voire de l’ambition narcissique, ou encore de l’ambition poétique, ou encore de l’Amour fou et inconditionné, ou encore de la force — mais dans tous les cas celles du dépassement de soi. Le Grand Moi : un que l’on voudrait bien être, si l’on allait au bout de la sagesse, ou de la folie, ou de l’amour, ou de la politique, ou du courage, ou de la spiritualité… Oui : s’inspirer, prendre exemple et souffle… En comparaison, la modernité s’est exténuée à nous mettre en rapport avec le Petit Moi, le moi souffrant, incohérent, incomplet, vil, méchant, médiocre, mesquin, banal… Nous pissons tous et nous chions tous, après tout — mais quid de la Vertu ?
Je me suis demandé qui fut le premier entrepreneur de cette Petite Voix du Petit Moi… Les précédents antiques existent, et sont au fondement de l’élégie (Properce…), toutefois c’est bien la modernité qui s’est resserée autour d’un moi qui cherche deséspérément à se singulariser, à s’expliquer et se compliquer… Le Rousseau des Confessions vient à l’esprit comme précurseur idéal — s’il faut un coupable, qu’il soit beau ! Il est aussi notable que chez Rousseau, à côté de la petite voix du Petit Moi des confessions, exista la grande voix universelle, exigeante, géante, enthousiasmante, des Discours, des Lettres, auxquelles j’ajouterais celle, méditative et confuse avec la voix de la nature, des Rêveries. Marc-Aurèle nous exhortait à respecter le Dieu Intérieur, le Daimon en nous… sans ignorer, sans doute, la coexistence du petit moi souffrant et bas, avec le Grand Moi, dans la même coquille. Mais les vrais amis, les fidèles, les mémorables, restent ceux qui nous ont redonné des forces, qui nous ont guidé pour relever le gant des défis de vivre, et non ceux qui nous ont accablés du partage de leurs maux et de leurs faiblesses.

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Le grain du rêve voltige ainsi que neige capricieuse de printemps : Seamus Heaney

Seamus HeaneyJ’apprenais la mort de Seamus Heaney alors que, coaché par mon ami le poète et dramaturge Richard Sanger, je consacrais une part de mon été à découvrir cette oeuvre couronnée d’un Nobel.
Il y faut franchir une barrière culturelle : la poésie anglo-saxonne est plus narrative, plus factuelle, et se perd moins dans les espaces que la nôtre ; et puis finalement, dépassement des barrières susdites ou universalité de certaines pièces, on y trouve quelques étoiles, des pépites qui dans le flot poétique reflètent le ciel auquel le Français prétend toujours s’adonner.
Ci-dessous, l’une de ces pépites dans sa version originale, puis une modeste traduction très littérale, qu’il me fera plaisir d’amender si l’on m’en fait des suggestions — en particulier, que peuvent être les « spring stations » des fantômes ?

« Voyelles labourées l’une dans l’autre : sol ouvert
Le plus doux février de vingt années:
Bandes de brumes sur les détroits, profond non-bruit
À la merci d’un tracteur hoquetant au loin.
Notre route s’évapore, les acres retournées respirent.
Alors la belle vie pourrait être de traverser un champ,
Et l’art symbolisé par une terre renouvelée sous le soc
Des charrues.  Ma prairie est labourée profondément
De vieux socs ont gorgé le sous-sol de chaque sens
Et je suis chatouillé d’un parfum
De la rose noire fondamentale.
Mais attends… De front avec la brume, vêtus de tabliers de semeuses,
Mes fantômes viennent arpenter leurs stations de printemps.
Le grain du rêve voltige comme la neige capricieuse de Pâques. »

« Vowels ploughed into other: opened ground
The mildest February for twenty years
Is mist bands over furrows, a deep no sound
Vulnerable to distant gargling tractors.
Our road is steaming, the turned-up acres breathe.
Now the good life could be to cross a field
And art a paradigm of earth new from the lathe
Of ploughs. My lea is deeply tilled.
Old ploughsocks gorge the subsoil of each sense
And I am quickened with a redolence
Of the fundamental dark unblown rose.
Wait then… Breasting the mist, in sowers’ aprons,
My ghosts come striding into their spring stations.
The dream grain whirls like freakish Eastern snows. »

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Marionnettes et autres pantins, frères humains

Commedia dell'Arte« On dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision ; elle y met toutes les douleurs de la tragédie ; mais pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit dans les détails de la vie au rôle du bouffon. »

Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation

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Visage, nébuvisage

Klimt, JudithSous ma caresse ton visage se brouille — nuage de visage…
Au bout de mon sexe la pulsion me liquéfie dans la mer des reptiles,
des bactéries
Tout ce chemin pour revenir là ? À cet espace obscur, tant et tant arpenté ? Ô temps, ô temps… Et les faciès narquois des morts, sur leurs murailles de papiers…
Au moins n’y aura de surprise. Ne serons nul surpris.

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Vraoum ! Badaboum ! Grrrrrrrrraaaaaaouuuuuuummmm… Poème sonore circonstancié (2012)

Toronto Air ShowDes orgues militaires trouent les airs,
Conflagrent les horizons,
Enflamment des suppositoires de vacarme,
Et bombardent de leurs moteurs le lac,
Où autrefois pêchaient les Micmacs.
Elle fait peu de cas de mon travail
La chasse aérienne
De l’exposition canadienne.
Vivement les films du festival,
Ce s’ra plus calme !

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Dors meurs : vêre brisé !

Wifredo LamRéveil en étoile.

Je verre brisé du songe.

Au réveil, le dormeur se fragmente sur les arêtes irréconciliables de son rêve.  Alpes, aiguilles ensanglantées, il ne sait plus où il est, et lutte pour se résorber dans l’oeil bigle du moi. On se hâterait d’oublier tout ça, à quoi on préfère une belle histoire bien ficelée.
La bluette oraculaire bien ficelée, les romantiques l’ont reçue en grande pompe, en fanfare, comme aux portes de nacre de l’aéroport, sous le panneau « arrivées ». Ils ne franchissaient pas les limites de l’incohérent.
Les surréalistes, quand bien même étonnés des conflagrations inconscientes, continuaient à traiter celles-ci en objets exotiques, que l’on disséquerait sur la table de travail du sujet.
Proust, finalement, lorsqu’il ouvre la Recherche par des considérations sur le sommeil et les songes, est peut-être le plus juste, dans l’évocation de la perte du sentiment d’identité, la confusion du sujet avec les objets de son rêve : « il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint ». Encore Proust ne peut-il se détacher de l’idée que le dormeur croit être quelque chose, même si ce quelque chose n’est pas ce qu’il lui paraît être d’habitude.
Y a-t-il quelque sens à tenter d’imaginer ce qu’il advient du sujet pensant, et de tous ses habituels oripeaux identitaires, au profond de son sommeil, et donc de son absence  ? L’état liminaire du rêve nous paraît être ce seuil d’où l’on apercevrait le côté de l’inexistence, le côté de chez soi-non. Là-bas se dit un dit indicible, bizarre.
Une poésie jaillit de ces fissures illogiques de la vie et de la langue.

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