Archives de Tag: langue

La provende médiévale du weekend : j’entrave que dalle !

Vieil argot, attesté dès 1829, mais que l’on entend encore… ça sonne bon le bourre-pif et les michetons, et attendez de voir le grand chauve à roulettes !

Mais surtout, attention qu' »Entraver » n’est pas ici le même « entraver », qui aurait perdu le sens et serait condamné à errer sémantiquemenent, jusqu’à ce que sa mémoire lui revienne, ainsi que certains personnages de romans — pas le même « entraver » donc, disais-je, malgré les apparences, que celui qui nous provient du latin « trabs, trabis« , « poutre » : la poutre qui ne manque pas à l’occasion d’entraver les chemins de nos destinées… Non, notre « entraver » argotique provient d’un mot d’aussi ancienne, mais tout autre origine : « enterver« , utilisé jusqu’au XVème siècle pour signifier « demander, comprendre, aspirer à », et issu du latin « interrogare« … Il admet comme dérivé « l’enterve » : l’imagination, mais aussi la ruse, la malice (source : Greimas, Dictionnaire de l’Ancien Français, Larousse).

Quant à « que dalle » ?… On n’en sait rien. Il ne remonte en tout cas pas au delà du XIXème siècle. L’important, c’est que vous preniez garde au surin du tuair !

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(Re)découverte d’un écrivain remarquable : C.-A. Cingria, cyclopédiste de la langue

Les bouquinistes sont à la littérature ce que les greniers à une maison de campagne ancestrale : les seconds offrent des occasions de découvrir, dans une malle poussiéreuse, l’assemblage surréaliste d’une machine à coudre, d’un parapluie, d’un appareil photo, d’un vieux costume de mariage, d’un album de photos prises en Égypte… et les premiers une collection de grands écrivains au bord de tomber dans l’effacement définitif des oeuvres non rééditées. L’imagination désordonnée et géniale, les ruptures et les trouvailles de style surprenantes et géniales,  les digressions, les collations d’époques, les théories délirantes et géniales, et enfin le quasi-oubli, de Charles-Albert Cingria, apparentent son écriture à la malle baroque inventée et retrouvée ci-avant…

J’ai acheté Bois sec Bois vert au petit bonheur la chance chez un bouquiniste d’Avignon, et allais ensuite le relivrer pour quelques années à une nouvelle disparition dans ma bibliothèque itinérante (triée seulement aux moments de changer de pays), s’il n’y avait eu — quelques semaines plus tard, étonnant hasard ! — ce texte sur Cingria dans le Trois auteurs de Pierre Michon. Je lisais Trois auteurs, à la nuit, surtout intéressé par ce que Michon dirait de Faulkner, lorsque je me suis avisé que …attendez ! Cingria ! ça me dit quelque chose… Et je reretrouvai Bois sec Bois vert, déjà perdu de vue depuis son achat fortuit… Ce qui est encore plus étrange, est que Cingria lui-même s’étonne de ce que, pensez-vous à acquérir un certain livre et vous promenez vous sur les bords de Seine, ne voilà-t-il pas — ça ne manque jamais ! — que le livre désiré va se présenter dans la boîte du premier bouquiniste rencontré !  Cingria, jamais en manque d’une théorie bizarre, attribue ces hasards à la véracité des miracles, lesquels ne seraient toutefois que des phénomènes explicables par quelques initiés qui gardent secrètes des découvertes scientifiques, etc… Quand à moi, qui suis plus rationnel, je crois plus simplement que c’est la courbure de l’espace-temps, qui fait apparaître dans ma bibliothèque un livre dont justement me parlait un autre livre.

Cette contextualisation laborieuse pour dire qu’avec Cingria j’ai découvert un grand maître de la langue française, et un styliste hors pair. Tous les mots, toutes les expressions semblent avoir été constamment présents en même temps à cet esprit inquisitif, observateur et associatif. Un esprit auquel on accorderait volontiers l’architecture rompue et défiant les lois communes de la géométrie d’un dessin de Maurits Escher,voire les propriétés vertigineuses d’un dictionnaire troué dont les articles se mélangeraient et se recomposeraient au cours de la lecture… Se promener avec cet homme là devait être un calvaire, ou un enchantement : il n’y a pas de spectacle ou de situation, même les plus communs, qui ne l’arrêtent le temps d’une histoire, d’une digression, elle même interrompue de considérations sur sa machine à écrire ou les interjections des éboueurs kabyles… Ainsi d’une touffe de roseau dans une rue à Rome, un bateau, une odeur, une passante, une ballade de troubadour, une idée d’idée… Ce devait être un piétinement permanent, des perplexités, des catalepsies méditatives ! Ou plutôt ce piétinement, plus que le sien, devait être celui des myriapodes de mots et de sentences qui se pressaient à sa rencontre, défilaient, paradaient… Rarement  avant de lire Cingria avais-je rencontré d’auteur qui donne autant le sentiment d’arpenter la langue et la littérature française, suscitant d’un pied poétique des appels de phrases, de paragraphes, de  syntaxes nouvelles, de pages inouïes, à chacun des accidents du monde d’idées et de mots qu’il passe son temps à entreprendre. Les choses s’absentent presque dans la continuité du langage, des livres et des histoires. (Par ailleurs, cette métaphore pédestre ne sert qu’à traduire mon impression, car il fut en fait inséparable de sa bicyclette : personnage ubique de ses récits, en général réduite à l’impuissance par la matière du sol ou un pneu crevé, et qu’il doit traîner dans des labours boueux, tout en reconnaissant des mousses, comptant les cache-pots aux fenêtres d’hôtel, dissertant sur Cicéron ou sur Hadrien.)

Mais enfin, me direz-vous, mais de quoi ça parle !? Ah mais c’est difficile à dire, de tout et de rien, avec ses digressions, ses remarques-en-passant, ses coq-à-l’âne, ses brûle-pourpoint, parfois il paraît qu’il perd lui même le fil. Toute une esthétique de la surprise, et du coq-à-l’âne ! Il est question, ainsi, d’une villégiature à la campagne, à proximité d’un lieu-dit, « le camp de César », qui donne son titre au récit. Cingria plante le décor pendant plusieurs dizaines de pages, un décor fabuleux et captivant de voyous de cabanes, de fille enamourée du chef de bande, d’alcools forts pris dans des bistros honnêtes et de spaghettis mémorables, et bien sûr de bicyclettes en rade… Quant au « camp de césar », que l’on attendait comme objet primordial, il n’apparaît presque jamais (contrairement à Cicéron, qui aurait eu la tête tranchée sur les toilettes), dans un texte qui se conclut sur « l’amour immense » ! Il y a aussi un pastiche hilarant du Phèdre de Racine, où Hippolyte serait un hippocampe, et sa belle-mère une lamproie, et Thésée aurait été retenu par des filets au large…

Tout est dans le clavier prodigieux de son style. Avant de disparaître pour laisser la place à quelques extraits, une conclusion : les événements de la littérature sont des événements de langage, pas des ficelles de scenarii.

CHARLES-ALBERT CINGRIA : BOIS SEC BOIS VERT

« Une ample étoile musquée domine les mers et les terres et ses temples. Elle descend — elle y est obligée — veille à tout, puis se couche.

Une fine étoile, la 105e des cartes, qui vient de naître, vibre et scintille sur l’eau rouillée d’une conque située sur une rocaille. […] Elle roule alors longtemps, puis s’arrête, se métamorphose en coquille produisant un petit spectacle. Oui, un véritable groupe pittoresque : une personne avec des arbres et une lumière comme ceux d’une ampoule de poche, pour essayer d’introduire une adepte de volontés autres que les siennes. Mais elle y renonce. Elle est moindre. Elle salue alors et, lointainement, éperdûment, fait des promesses d’une consolation relative à d’autres états que la vie. C’est bien inconsistant. »

« C’est épouvantable d’avoir affaire à une humanité privée d’opinion, ou la hiérarchie bancaire ou militaire ou ferroviaire domine tout ; ou un poète est un déséquilibré, un aquarelliste, un saltimbanque. […] vous tous dont les pinceaux d’aquarelles allègres tintent contre les verres sur vos humbles tables tandis que se commet la poésie la plus tendre qui se puisse situer dans les tresses d’or d’amour des archipels phosphorescents ! »

« L’acétylène vocifère sur les doux mats visages des tendres et des tièdes corps qui contemplent des bicyclettes. On crie. »

« Commence alors le glas infernal […] l’argent bouillant vif coulé dans le crâne. […] La cruauté — ce coefficient jamais avoué de la suavité de Rome — donne à ce moment son plein. C’est infini et savant. On meurt, on ressuscite. »

« voir les immenses statues des vieillards pirouettant sur la façade. […] Et c’est étonnant aussi cette participation de l’atmosphère : ces nuages qui continuent le panégyrique de leurs draperies qu’instituent en rond leurs barbes, leurs têtes, leurs bras, tandis que la lumière arrive à plat derrière et qu’on voir reluire leur calvitie de marbre et leurs chevilles également de marbre qui se soulèvent et dansent sur ce haut fronton qui ne danse pas. »

Enfin, cette dernière extraction, peut-être une clé de son art ou de sa pensée : « Étonnez-vous de ce soleil-ci avant d’en réclamer un autre ; mais étonnez-vous aussi de la vie, de cette vie, de la vôtre. Des miracles, vous en voulez tout le temps. […] si le soleil s’arrêtait ou s’il y avait deux soleils, pourquoi n’y en aurait-il pas trois, puis cinq, puis cent ? Votre étonnement n’augmenterait pas. Ce qu’il y a de positivement désarçonnant, c’est qu’il en y ait un et que celui-là jamais il ne s’arrête. »

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Brève réflexion au sujet de Noam Chomsky et de la petitesse de notre cerveau d’anacoluthe

L’un des arguments de Chomsky en faveur d’une grammaire générative innée, est l’apparente impossibilité pour l’être humain, de faire pratiquement l’acquisition sémantique et syntaxique de sa langue dans le temps si prodigieusement restreint imparti au petit enfant pour l’acquisition du langage.

Il est au moins douteux que la grammaire précède l’acquisition des mots (voir le sémioticien Danesi, Messages, Signs and Meanings), mais ce contre-argument n’explique pas la génialité du quasi-nourrisson dans l’appréhension de sa langue maternelle.

Il me semble donc aussi que vouloir déposer dans l’individu la somme de ses ressources , c’est en faire une fois de plus, idéologiquement, cet anacoluthe enfermé dans sa coquille mentale. Nous avons, pour penser et apprendre, toutes les ressources lentement accumulées, les aides les perches et les ficelles, de la culture autour de nous. Pourquoi la langue, la culture, ne se seraient-elles pas élaborées pour permettre cet apprentissage rapide (de manière similaire à la sélection darwinienne pour les organisations biologiques) ? Dans les voix de ses parents et de ses frères et soeurs, et par la nécessité pragmatique de les comprendre et de leur signifier ses besoins, son existence, le petit humain puise dans les ressources préexistentes de la langue : il n’a pas besoin de savoir à l’avance, puisqu’elle sait pour lui. Il en va de même plus tard pour nous, adultes, dans les livres : ce monde étrange des livres qui dédouble le monde, l’approfondit, et nous aide à lui donner sens. Notre pensée est plus vaste que notre cerveau, potentiellement nous pouvons penser sur toute l’étendue de l’arc électrique de la culture.

Il me plaît de voir en chacun de nous les co-utilisateurs, en différents points, du même continuum mental. Que reste-t-il de nous, en dehors de ces mots communs ? Pas grand chose, que l’angoisse du sujet né incomplet et perdu, perdu dans les autres et leurs langages…

Que serions-nous sans la littérature ?

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La provende avant-médiévale de l’avent : TOUS DES ANACOLUTHES !

À la veille d’une fête ancienne, et qui flotte un peu congelée désormais, sous les frimas du temps qui a passé (à moins que l’on ne soit un bon chrétien, comme c’est mon cas, voir ma religion), ma provende se fait  carrément antique. Au marché de noël je trouve en effet ce vieux mot grec, « anacoluthe »… qui ne déparerait pas une bordée d’injure à la Capitaine Haddock : « bachi-bouzouks, anacoluthes ! »

L’anacoluthe s’est rabougri depuis quelques siècles dans un sens grammatical, que je vous laisse vérifier, mais il avait dans l’antiquité tardive la signification plus générale de « incohérent, inconsistant, qui ne fait pas suite »… Le « a » initial était privatif, et ainsi l’anacoluthe s’oppose à l’acoluthe, l’acolyte, le compagnon… Et l’on passe des mots aux hommes. M’interrogeant sur l’étymologie de l’acoluthe, akolouthos en Grec, je trouve qu’il vient de keleuthos, la route, et aussi la manière de vivre : l’acolyte, c’est celui qui marche avec vous, sur les chemins, éventuellement celui de la vie.

Évidemment je veux aller plus loin, remonter à la source vive, au verbe originel tremblant dans la nudité de son énergie première, etc… Las ! Mon Magnien-Lacroix, acolyte jusqu’à un certain point, ne m’emmènera pas plus avant : l’origine de keleuthos est incertaine, plusieurs possibilités ont été envisagées, renvoyant soit à l’idée d’avancer, soit à celle d’arriver.

Mais, dans une rêverie étymologique que je me permets depuis longtemps, rêverie propice à l’invention et à la littérature, je veux voir dans le « th » de keleuthos une passivation, et dans « leu » une forme liée au verbe paradigmatique « luô », que les étudiants en Grec connaissent bien, et qui veut dire « lier » : le chemin, ce serait ce par quoi ont été liés deux cités, deux points, deux états… L’acolyte serait alors celui qui parcourt en votre compagnie ces liens que les hommes ont tissés entre leurs différents lieux. L’anacoluthe, ou anacolyte (pas -colique, attention !), c’est celui ou celle qui n’a pas ou n’a plus cette compagne ou ce compagnon de voyage.

D’où j’en viens au titre de cet article : depuis déjà belle lurette, l’individualisme croissant qui fait figure de modernité, nous a déliés de nos engagements, de nos copains, de nos ordres et de nos partis, de nos fraternités et nos syndicats, nous devons désormais cheminer seul — les chemins, que relient-ils alors ? (Ceci pour faire un anacoluthe…)

Joyeux noël à vous, chers lecteurs, acolytes anonymes !

 

 

Pour la suite de la réflexion anacoluthique (et une réponse à l’empereur Marc-Aurèle), cliquer ici

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LE DIVIN MARQUIS DE SAPIDUM

Le célèbre portrait imaginaire de Sade par Man Ray

LA PROVENDE MÉDIÉVALE DU WEEK-END, prévisible et hebdomadaire comme le retour du marché, fraîche comme l’étal aux poissons ! Le divin marquis portait bien son nom : « sade », jusqu’à la fin du XVème siècle, est un adjectif, dérivé du latin sapidus, qui signifie », à la fois « qui a de la saveur », mais aussi « gracieux, doux, gentil, charmant, agréable »… Qui oserait dénier aucune de ces qualités au gentil marquis ? N’écoutez point les mau-ssades (eh oui ! même origine, mais inversée par la névrose !) puritains, n’oubliez pas qu’il fut condamné par la Terreur pour modération, qu’il s’opposait aux peines capitales — et pourquoi, maussades puritains, si ce n’est par haine de la vie, lui confisquiez-vous à Charenton les chandelles qu’il remodelait en godemichés, derniers et innocents réconforts d’un vieil homme ?

Quant au verbe dérivé « sadaier », il signifiait « caresser », « flatter », tous gestes que DAF nous prodigue encore par le truchement de ses livres voluptueux… Le « sadaiement », c’est l’ensemble des caresses et des baisers…

Donatien Alphonse François eut-il connaissance du sens de son nom dans la vieille langue ? On peut en douter, car sinon son esprit génial et obsessionnel se serait emparé de ces étymologies pour élucubrer les variations les plus provocantes et les plus drôles. Mais toi, sympathique et hypocrite lecteur, toi qui par la supériorité de ta modernité, jouit d’une superbe vue plongeante sur le décolleté de la langue française, mon semblable mon frère, porté aux plaisirs des mots ET des choses : je te souhaite les meilleurs sadaiements dominicaux !

(Aux lecteurs intéressés, j’en profite pour recommander très très vivement la biographie passionnante et formidable du regretté Maurice Lever : Vie de Sade)

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Pourquoi une phrase est belle ? Mastication de Paul Valéry.

« NOUS AUTRES, CIVILISATIONS, NOUS SAVONS MAINTENANT QUE NOUS SOMMES MORTELLES »

Qu’est-ce qui fait qu’une phrase est belle, mémorable, intègre ? L’écrivain, sauf à se jeter dans le vide avec une belle confiance envers les parachutes occultes de son arrière-pensée, doit s’interroger — et le lecteur, s’il a l’amour de comprendre ce qu’il entend (l’entendement d’aimer ce qu’il comprend, la compréhension d’entendre ce qu’il aime).

Retrouvant par hasard cette phrase de Paul Valéry (1919, La crise de l’esprit), je me suis donc interrogé sur ce qui lui conférait sa perfection formelle et significative, ce caractère de maxime frappante.

Il y a d’abord la portée du discours, le drame philosophique et historique : on pourrait dégager dans cet incipit, toute une réécriture du récit biblique de la Chute (connaissance et chute dans la caducité) ; aussi une extension du drame actanciel, élargi aux mesures démesurées de l’histoire humaine.

Mais ceci, le sens, serait vite oublié — aussi vite que le sera le paragraphe que je viens d’écrire pour le commenter — si une rhétorique puissante et surprenante ne le soutenait et lui donnait voie (voix). La prosopopée d’abord, qui se double d’une connivence héroïque créée entre le locuteur et l’auditoire : car enfin, les civilisations ne peuvent parler, il faut donc que ce soit Paul Valéry qui s’exprime, et « nous », c’est donc lui et nous, qui sommes les civilisations, qui sommes porteurs du feu tout entier des civilisations : et « nous » voici participants au drame historique. Puis ce « nous », qui s’est attaché, dans le cadre exigu mais grandiose de la phrase, tout l’écheveau flottant des significations et des résonnances que la frappe de la première touche n’aura pas manqué de faire surgir dans l’esprit du lecteur, ce « nous » est répété deux fois, et sert de scansion à la déclaration, dans des conditions rythmiques que l’on voit ci-après. Chaque « nous », détermine un membre de phrase, rapproche l’échéance (des « civilisations » au « maintenant » au « mortelles »), enfonce un clou du cercueil qui nous est promis.

Bon, mais tout ça tout le monde l’a compris. Alors j’en viens à ce qui vraiment m’intéresse, à ce à quoi moindre nombre font attention, à ma militance. Pourquoi, en effet, « nous autres » ? On pourrait gloser tout un panier de significations secondaires et tertiaires, de connotations. Mais je crois que le souci de l’auteur fut avant tout prosodique : ce fut pour le rythme, cet effet essentiel, cette dimension de la beauté, qui malheureusement est en train de se faire oublier de la littérature française, et même de la poésie, et avant tout (chronologiquement) de l’école. Le décompte prosodique de la phrase est en effet : 2-6-6-6. Il est sans surprise, mais contient plusieurs alexandrins possibles, et efficace, bien adapté à la sentence ou la sagesse ; nul besoin de montrer ce qu’il en resterait après l’ablation du « autres ».

Enfin, si l’on descend encore d’un cran dans les soubassements de la phrase, loin de l’idée « pure comme un rétiaire » (Perse), loin de l’essor du sens, en dessous encore du rythme, il y a le son. L’allitération en « s » donne le ton de tout le milieu de la phrase : murmure ou susurrement. Le retour des mêmes occlusives, « t », est parallèle à la répétition des « nous ». Surtout, le choix des voyelles (qui dans les langues indo-européennes ont si peu d’importance pour le sens, et qui presque ne constituent qu’une mélodie d’accompagnement du sens) : si vous relisez, en prêtant attention à la position et aux mouvements de vos lèvres et de votre langue, vous percevrez la MASTICATION propre à cette phrase : après les [i] de civilisations, apparaissent presqu’uniquement des voyelles d’arrière, graves — pour finir, soudain, sur le [e] de « mortElles », qui vient frapper d’un accent qui n’est plus sémantique, mais sonore, de hauteur, le mot, et le détache, fatidiquement. Même phénomène, un peu atténué, si l’on considère la nasalisation, et en revanche accentué pour l’arrondi de la bouche : après une série de voyelles rondes, le [e] de mortElles sonne comme un clairon, comme un coup d’éclat qui vous oblige à sourire ou brailler, en tout cas à vous réveiller la mâchoire. Le langage, avant l’écrit, c’est la parole, c’est à dire des organes phonatoires, un corps. Et même lorsque l’écriture fut établie, longtemps la lecture se pratiqua à voix haute. Les textes se mastiquent. La poésie se goûte en musique et en bouche.

Pour finir, l’envoi, clôture du texte dont je viens de mastiquer l’incipit :

« Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »

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PROVENDE MÉDIÉVALE : TOUCHEZ PAS AU RIBLIS !

« Riber », jusqu’au XVème siècle, c’était se livrer à la course nocturne, à la débauche, au vol ! Par dérivation, le « riblis », c’était la débauche elle-même, ou le larcin, le butin ; « riber » nous a légué ribaud, ribaude, que l’on comprend encore, même si on ne les utilise plus. Comme le AAA, nous devons tout ça aux lubriques Teutons : plus précisément, à l’ancien Allemand « riban », « être en chaleur, se frotter ».

Peut-on soupçonner « riban » d’être issu de la même racine indo-européenne (donc jamais attestée, mais reconstituée) « *trib » que l’on trouve dans le verbe Grec ancien « tribein », « frotter » ? Je ne suis qu’un étymologiste du dimanche et me garderais d’être catégorique, mais, dans le cas favorable, le riblis serait alors aussi apparenté, par d’autres glissements de sens et de muqueuses moites,  au très Sadien « tribades », qui désigne par métonymie les individus du beau sexe amatrices (oui : ah ! matrices !) de leur même beau sexe… De *trib à tribein, riber, ribaud, riblis, tribade, il me plaît d’imaginer la mèche du désir forer  tous ces chemins parallèles dans la nuit des temps et l’insu des langues. Je ne puis m’empêcher d’accorder aux racines indo-européennes une aura magique, l’énergie du big-bang.

(Post scriptum du 06/03/13 : un éminent professeur américain, le Dr R… C………., confirme la probable justesse de mes inférences éthylico-étymologiques)

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