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Richard Millet ou l’identité de la France au prisme ethnique

Dans l’émission télévisée Ce Soir ou Jamais du 7 février 2012, l’écrivain Richard Millet, « Français de souche », « hanté par l’identité nationale » dit une fois de plus son cauchemar absolu d’être « le seul blanc », dans la station RER Chatelet-Les Halles.

Je l’ai entendu aussi tenir les mêmes propos, sur le même ton douloureux, lorsqu’invité sur France Culture par Alain Finkielkraut.

« Il y a une douleur pour moi à savoir dans quel pays je suis, racialement, ethniquement, et coetera… »

Mais qui sont ces bronzés qui entourent Richard Millet dans le RER, et lui procurent ce trouble obsidional et victimaire, sans doute métissé de masochisme ? Et s’ils avaient noms Patrick Chamoiseau, Marie NDiaye, René Depestre, Kossi Efoui, Fred Lasserre, Simone Schwartz-Bart, Maryse Condé (et même, à titre d’ombres, les grands disparus Aimé Césaire, Édouard Glissant) ? Amin Maalouf, Assia Djebar ? Tous magnifiques possesseurs, enlumineurs, jouisseurs, illustrateurs de la langue et de l’art et de la culture française !? Tous Français à 100%, 200%, 10 000% !? Richard Millet, pour grand écrivain qu’il soit, ne sait-il voir des gens des gens que la couleur de leur épiderme, peu au-delà du bout de son nez blanc ? Mais alors, quelle est la dernière goutte de sang noir, la dernière carnation plus sombre, en dessous desquelles Monsieur Millet n’aura plus l’impression que l’identité nationale est mise en péril par l’invasion de tous ces bronzés ? L’identité française devrait-elle être établie par voie génétique ? Par critères physiologiques ? Et que répondra Monsieur Millet à celui qui lui dira, un jour, qu’avec ses oreilles de métèques, son nez de youpin, ses yeux un peu bridés et ses lèvres de nègre, et son enfance au Liban, lui, Richard Millet, ne peut prétendre être français ou prétendre participer à l’identité nationale de son pays ? Que dira t-il à son voisin dans le RER qui lui exprimera son trouble de se trouver devant une gueule troublante, la sienne, qui destabilise l’identité nationale ?
Les propos de Richard Millet sont implicitement racialistes, donc racistes. Que ne se l’avoue t-il une bonne fois pour toutes ? Ce ne serait pas pour qu’on puisse le  couvrir d’une opprobre bien pensante, mais pour qu’il soit guéri, lui, d’une telle fausse ambiguïté, et puisse discuter et défendre des positions claires et cohérentes, pour autant que déplorables — plutôt que ces demi-déclarations aporétiques dans l’ombre desquelles rampent les pas-vraiment-dits. Il se soulagerait et nous soulagerait de l’étalement médiatique de sa souffrance, qui fait peine à voir. Abandonne la névrose, Richard, passe à la perversion !

Post scriptum 1: Peut-on tout accepter d’un écrivain, sous prétexte d’art ou de talent ? J’ai longtemps pensé que oui, et j’ai lu Céline, Rebatet, Drieu (je les cite mais je ne les mets pas tous dans le même sac bien sûr, ni en terme d’engagement, ni de style ni de grandeur) sans trop m’inquiéter de ce qu’avait été leur vie… Mais peut-être est-ce l’âge — je me suis laissé envahir par la morale —, je ne pourrai plus lire « Gilles » sans le mettre en rapport avec ce témoignage autrefois entendu d’un SS écrasant à Nice le crâne d’une femme juive à coups de bottes. Pour les mêmes raisons, je n’ai pas pu, aux Antilles, ne pas mettre en rapport la littérature de Sade avec la réalité qui lui était contemporaine, du système esclavagiste (rapport que j’ai cherché à éclairer dans mon roman Plantion Massa-Lanmaux).

Post scriptum 2, du 30/03/12 : je viens de lire par hasard un article du Monde, écrit par la romancière Nicole Caligaris (je ne la connaissais pas), qui met plus longuement les points sur les « i » : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/06/29/de-la-faible-vue-de-richard-millet-sur-la-peau-des-francais_1541844_3232.html

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UNE PRESSE À LA LÈCHE : LES CAS D’ÉCOLE D’AURÉLIE COLLAS DANS LE MONDE, ET CAROLINE BRIZARD DANS LE NOUVEL OBSERVATEUR

Mise-à-jour du 15 décembre 2011 : Aurélie « la voix de son maître » Collas a encore frappé, dans un nouvel article percutant et rudement documenté, empreint des méthodes de la recherche journalistique et sociologique les plus exigeantes. Alors que les profs « grognent » (ça veut dire « résister », en langage journalistique) contre la belle réforme de l’éducation, qui va enfin transformer nos écoles en belles unités entrepreneuriales bien managées  (ça veut dire « caporalisées », en langage UMP), Aurélie Collas, elle, a enquêté dans un quartier populaire représentatif — ça s’appelle Aix-en-Provence. Là elle a trouvé un lycée où un proviseur, déjà, a mis en place des entretiens individuels et collectifs « de progrès » ! Eh oui ! et tout se passe bien ! tout le monde est heureux ! et surtout le proviseur, qui pose en costume de Fillon qu’aucun de ses profs ne pourraient se payer avec leur salaire (regardez, je vous assure, le type est vraiment déguisé en François Fillon), devant les belles arcades néo-gothique de son établissement populaire ! (Il est par ailleurs l’auteur d’un ouvrage sous-titré poétiquement « Management et Éducation » — voilà, vous avez compris…) Alors, qu’est-ce qu’ils ont à grogner ces profs, ces syndicats, encore ? On a déjà les entretiens avec le proviseur à Aix (un proviseur tout ce qu’il y a de plus représentatif, choisi au hasard, patron d’un banal lycée classé monument historique  et auteur de  « Management et Éducation ») et on est contents ! Ah mais, peut-il prendre des décisions sur la carrière des profs après s’être entretenu avec eux, le patron ? Ah ben non ? Eh bé alors, leurs entretiens à Aix, ça s’appelle juste « une réunion », non ? Quel est le rapport ? Ya pas de rapport  avec la réforme du gouvernement ? Eh bé qu’est-ce que ça fout là alors, dans Le Monde, si ce n’est pour justifier la réforme (ça veut dire « néo-libéralisation » en langage UMP) de l’éducation, par n’importe quel moyen vaseux ?

Article du 17/11/2011 :

« Cas d’école », j’ai choisi l’expression car les deux journalistes que j’ai citées ont choisi pour leur fond de commerce, justement, l’école, malgré leur évident manque d’empathie pour ceux qui la font. (Eh oui, pas de poésie ou de littérature aujourd’hui, chers lecteurs et abonnés, et j’espère que vous me pardonnerez : politique, media vendus, éducation, au menu de ma cervelle. Vous êtes avertis et libres de ne pas lire plus loin, de vous rendre sur mes « jaculations nocturnes et diurnes » par exemple. Mais, dès lors que les routes de la cité se couvrent de la lèpre infaillible de monstres : UN COLT, promesse de soleil levant !  Fini avec les pastiches de Char, j’en viens à mon Affaire Collas.)

Il s’agit d’un article d’une certaine Aurélie Collas, préposée aux chroniques sur l’éducation pour Le Monde, qui a mis pour moi le feu aux poudres : devant les récents projets gouvernementaux de soumettre définitivement les profs à l’ordre libéral, en faisant dépendre leur carrière et leurs revenus des appréciations de leurs petits chefs directs (au lieu d’inspecteurs dûment compétents dans leur matière), cette grrrrande journaliste nous apprend que : « [l’ancien] système mécontentait tout le monde »… Mais qui est tout le monde ? Pas moi ! Toi, hypocrite lecteur, mon semblable mon frère ? En 15 ans d’enseignement je n’ai en ce qui me concerne jamais entendu personne se plaindre du système d’inspections sur son principe.

L’explication de qui est « tout le monde » vient dans la suite de la phrase : « Il n’est pas fiable, il est obsolète et injuste, car il ne repose que sur une inspection en classe qui a lieu à intervalles très irréguliers – au mieux tous les trois ans, parfois huit », soutient Marcel Pochard, Conseiller d’Etat. » Donc, « tout le monde », c’est Pochard, chargé en 2008 par Sarkozy d’établir un rapport ultralibéral sur les évolutions de l’école (Michel Rocard avait démissionné de la commission pour se démarquer de ses conclusions) ! Voilà de quelle bouche, chargée de l’haleine lourde de l’UMP, Madame Collas tient ses informations, et ses opinions : ça c’est de l’enquête de terrain !

Et puis comme d’habitude, on tire argument de ce qui ne va pas dans la fonction publique, pour tout casser au lieu d’y remédier.

Madame Collas, bien qu’elle ait su tout ce qu’il lui fallait savoir de la bouche d du Conseiller d’État Pochard, daigne quand même interviewer le co-secrétaire général du Snes, syndicat qui représente, selon le dernier vote de la profession, une grande majorité des profs, et elle signale le désaccord et le scandale de ce syndicat devant la réforme prévue… Mais pour dire tout de suite que « d’autres syndicats », eux, ne seraient pas trop contre la réforme… Lesquels ? On ne saura pas quels « autres syndicats », ni combien d’adhérents, combien de votants, ils représentent ! Qu’importe, l’important du message est ailleurs : il s’agit d’affaiblir la parole syndicale en le présentant comme divisée, quitte à vaguement se référer à « un syndicat », peut-être ultra minoritaire, si jamais il existe.

Il est évident que cette réforme n’a comme seul but que de soumettre les avancements de carrière, et donc les rémunérations et futures retraites des profs, à leur docilité, et leur visibilité dans tout ce qui est péri-éducatif : comment le chef d’établissement peut-il sinon évaluer des profs de maths, de français, de techno, d’économie, etc…? Il les jugera sur tout autre chose que leur enseignement. Bref c’est achever de transformer l’école en colonie de vacances, dans le contexte aussi d’économies globales sur les salaires (avancements réservés aux copains du chef). Accessoirement (ou prioritairement), avec Marine Le Pen très haut dans les sondages, on fait de l’oeil à l’électeur du Front National en lui montrant qu’on va enfin caporaliser ces profs qui enseignent des conneries à ses enfants en philo ou en SES, voire se foutent en grève contre les nécessaires réductions de poste.

Mais le meilleur vient à la fin de l’article d’Aurélie Collas, dans un encart ou elle  rappelle quand même que les profs français sont parmi les moins bien payés des pays industrialisés… sauf pour, tenez vous bien, sauf pour « la manne des heures supplémentaires qu’ils se partagent » ! Oui, la manne, vous avez bien  lu : ce que nous distribue Dieu-le père-en abondance, et qu’on attend bouche ouverte sans rien faire ! Ces heures sup qu’on impose en partie aux profs, qui sont moins bien payées que les heures régulières, alourdissent les semaines en les empêchant de faire bien leur travail, ces heures distribuées pour limiter les recrutements de jeunes profs en se contentant de remplir les classes, c’est une manne ! Le choix des mots n’est pas anodin, ni leur connotation : rémunération indue, profs qui ne foutent pas grand chose, générosité biblique du ministère…

Aurélie Collas ce serait un peu « la voix de son maître » (« Plus de candidats aux concours enseignants : victoire de Chatel » claironne-t’elle à une autre occasion sur le blog éducation du Monde), c’est-à-dire de la voix néo-libérale dominante. À moins qu’elle ne soit juste servile à l’égard des pouvoirs en place.

Plus indécent fut dans le Nouvel Observateur (27/10/11) l’article de Caroline Brizard, chargée de l’éducation pour ce torchon néo-réac-bobo-chic. Il s’agissait d’une prof, Lise Bonnafous, qui s’est immolée par le feu dans son lycée de Béziers. Drame terrible, à l’occasion duquel Caroline Brizard atteint à l’ignoble, car elle semble avoir trouvé les coupables : non pas les difficultés avec les élèves, non pas les classes surchargées, non pas la petite paye ni les difficultés du quotidien. Le responsable de la mort de cette enseignante, tenez-vous bien, c’est un syndicat dominateur et oppressif ! C’est vrai ça, c’est comme les salariés de France Télécom qui se suicident : la faute des syndicats ! Et cette crise financière : la faute des peuples ! Dégueulasse.

De ces deux exemples je retire, d’une part, confirmation de ce que l’on savait déjà : à savoir que les grands media sont les nouveaux chiens de garde, serviles, de la pensée unique. Et d’autre part qu’il n’y a presque plus de travail journalistique sérieux, basé sur une enquête et une connaissance en profondeur : on interroge le gouvernement, ensuite un type qui est d’accord avec celui-ci, deux lignes pour citer un opposant, et puis ça ira on s’en tiendra aux préjugés néo-libéraux. Tout ça est peut-être rédigé par des pigistes (comme on peut se le demander, à en juger au style d’élève appliquée de Première  qu’a Aurélie Collas), eux-mêmes finalement victimes du système d’exploitation qu’ils défendent (comme ces américains pauvres qui ne veulent pas de la sécurité sociale dans leur pays). À quand Le Monde préparé en Chine à bas coût par des étudiants et envoyé en pdf à Paris ? Quant au Nouvel Obs, à le lire je soupçonne qu’il est déjà largement rédigé par un robot.

La dégradation de qualité (style des articles, originalité, information vraie, analyse réfléchie, intelligence…) des journaux français est alarmante, comme l’est celle des politiques de plus en plus ignorants et cyniques, des ingénieurs moins qualifiés qu’avant (à en juger par les difficultés de l’EPR, de Dassault, d’Airbus, de Renault qui n’arrive pas à mettre au point ses batteries et doit faire appel à Nissan)… Déclin inéluctable et inscrit dans les lois historiques ? Ou ne serait-ce pas l’école, justement, avec ses difficultés, qui serait au centre des enjeux, et qu’on devrait soutenir, à travers ses personnels, au lieu des les déconsidérer et de toujours se mettre du côté du manche avec lequel on tape sur les têtes qui échappent encore  au grand nivellement ?

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Legends of the Fall (Légendes d’automne), de Jim Harrison, est-il un livre anarcho-maffieux ?

C’est une expression que j’utilise faute de mieux, tant les options politiques américaines sont difficiles à décrire avec notre vocabulaire politique européen : le « libéralisme », qui est pour nous presque un synonyme de « capitalisme » et est associé à la droite, ne renvoie pas chez eux à l’économie mais à des choix moraux et sociaux associés à la gauche, etc… Il y a en particulier un individualisme américain viscéral, associé à une lyrique de la nature et des grands espaces, qui a peu d’équivalents sur le vieux continent. Discuter du cas de Jim Harrison pourrait permettre de comprendre un peu mieux ce que je crains être tout un pan de la sensibilité politique américaine, de Thoreau au Tea Party.

Je viens en effet d’achever de lire les Legends of the Fall, « Légendes de l’Automne / de la Chute », (lu dans l’édition Delacorte Press/Seymour Lawrence, 1978, pour les numéros de page), après deux autres romans, et je dois dire que ma lecture, d’abord passionnée, est devenue de plus en plus, disons, suspicieuse… Pour rendre avant tout justice au grand talent de Jim Harrison, j’évoquerai d’abord de ce qui entraîne chez le lecteur, moi ou d’autres, cette lecture assidue, qui ne vous laisse pas poser le livre avant que vous ne l’ayez fini : un puissant talent de conteur, qui enchaîne les histoires et les aventures sans répit, avec un impeccable sens du rythme ; un style parfaitement maîtrisé, à la fois classique et sobre, qui ménage ses surprises au détour des phrases, tout en s’effaçant pour servir le récit ; une aptitude à poser d’un coup de grandes fresques à l’échelle de deux ou trois générations ; des galeries de personnages excentriques, à la psychologie rudimentaire, ce qui fluidifie la lecture et personnellement ne me dérange pas puisque je ne supporte pas la psychologie en littérature (j’en reparlerai ailleurs) ; une aptitude à la suscitation des grands sentiments humains archaïques : perte, deuil, sens du temps, scandale de la mort des êtres aimés ; poésie de la nature et des saisons. (Quelques flottements dans la focalisation — le point de vue d’où le narrateur s’exprime — me surprennent un peu, mais d’une part il s’agit peut-être de ma formation française classique et cartésienne, d’autre part je sais par expérience qu’il est parfois difficile de ne pas faire d’accroc à la ligne que l’on s’est fixé.)

Tout cela n’est pas rien, et fait de Jim Harrison un grand écrivain, ce que je ne discute pas. C’est le filigrane politique (l’auteur réfuterait peut-être ce terme, mais je crois que nier faire de la politique est encore en faire), donc, qui m’est devenu déplaisant. Parlant d’abord de ce que faute de mieux j’ai appelé anarchisme (libertarianisme conviendrait peut-être mieux mais est peu usité en français). L’état, la nation sont loin dans les romans de Jim Harrison et lorsqu’ils interviennent, c’est en général sous les espèces de la bêtise et de l’oppression. Les deux niveaux politiques significatifs sont l’individu et le clan. (Ayant lu plus anciennement les autres romans, je puiserai principalement mes exemples dans Legends of the Fall)

En premier lieu, observons que les personnages principaux sont des hommes blancs et/ou « natives », ancrés dans la terre et dans un panthéisme ancestral, ainsi munis d’un savoir authentique que ne reconnaît pas la société moderne, en particulier de pouvoirs virils et guerriers au-delà du commun qui leur permettent de survivre à des épreuves surhumaines ou de donner la mort avec une infaillibilité tout aussi surhumaine.

Le clan est centré autour de l’un de ces personnages puissants, en général âgé et riche, centre dispensateur et animateur et chroniqueur d’une patriarchie. Les femmes du clan sont hystériques (femme de Ludlow dans Legends of the Fall), ou infidèles mais les hommes s’en fichent (femme de Ludlow), folles (première femme de Tristan puis d’Alfred), ou faibles (les deux précédentes) ou d’une beauté juvénile conventionnelle, mais dans ce cas le personnage est destiné à s’effacer du récit sans avoir pu développer de personnalité propre (seconde femme de Tristan). Le clan est associé à un territoire, le ranch du patriarche, moins consacré à des opérations productives qu’à un mode de vie naturel, où les hommes sont proches des bêtes, mais capables de les dominer à tout moment, en dressant des étalons sauvages ou en grattant amicalement le nez de redoutables taureaux. Pour justifier de la survie économique du ranch, il est fait mention de temps en temps de coups capitalistiques rondement menés, extrêmement rentables et en général à l’encontre des lois (trafic d’alcool durant la prohibition, contrebande avec le Canada). Les membres et les employés du clan ont d’ailleurs communément un passé criminel non spécifié (le meurtre est suggéré à chaque fois), mais que le patriarche couvre de son autorité et de sa compréhension, mentant aux autorités. La hiérarchie n’y est jamais stricte, et les chefs paternalisent de plain-pied avec les employés, au grand dam des éventuels représentants de l’ordre social extérieur.

Lorsque le clan est confronté à l’état et aux autorités, la solidarité joue automatiquement et sans considération morale. Ainsi un policier, membre du peloton qui par accident a causé la mort de la femme de Tristan, lors d’un contrôle routier, est-il abattu sans aucun sentiment par l’un des employés du ranch, après trois ans d’attente d’une occasion propice à l’embuscade (p.67). L’auteur ne s’attarde aucunement sur la mort de cet homme, qui n’a eu que le tort de travailler pour l’État, et d’être présent lors de l’accident fatal. L’un des deux personnages principaux, Tristan, fils et double du vieux patriarche, exprime plus de scandale à la page suivante lorsqu’un chasseur abat un grizzly endormi (p.70).

Ce double épisode du policier et du grizzly, tous deux abattus lâchement mais sans que la mort de l’homme provoque aucune réprobation (au contraire, elle est la juste expression d’une loi du talion spontanée et naturelle), alors que celle de l’animal est déplorée, fut l’élément qui m’a fait arrêter ma lecture, et réfléchir rétrospectivement à ce que j’étais en train d’avaler avec tant de plaisir de lecture. (J’ai aussi repensé à une interview d’un metteur-en-scène américain, qui rapportait que personne n’avait protesté contre l’assassinat d’un policier noir dans les premières images de son film, mais qu’il s’était fait abreuver d’injures pour la scène qui suivait, où un lapin était tué et dépiauté ! Je ne me souviens malheureusement pas de quel film il s’agissait.) Ce peu d’importance accordé à la mort des outsiders devient si outrancier qu’il est presque comique lorsqu’il est dit du patriarche Ludlow, après qu’il a tué au matin deux gangsters irlandais rivaux de son fils dans le trafic d’alcool : « In the stunned aftermath Ludlow collapsed but revived by dinner »… Il est sûr qu’une bonne journée de repos, et un bon dîner, pas besoin de plus pour vous remettre d’avoir fait exploser deux têtes au petit déjeuner ! Le contraste avec l’intensité émotionnelle liée aux morts du clan est presque la dualité structurante du récit.

Mais ce référent familial (ah ! la famiglia !) et patriarcal constant n’est que l’une des deux dimensions qui m’a fait proposer la qualification d’anarcho-maffiosisme. Car il ne faut pas oublier que la raison d’être d’une famille maffieuse, c’est de faire de l’argent. Or, dans le livre, un ordre plus vaste que celui du clan est bien respecté, consciemment ou inconsciemment, qui est celui du capitalisme. Dans une tradition littéraire anglo-saxonne remontant à Defoe, une grande attention est portée aux spéculations et aux commerces qui servent aux héros à établir leur fortune ou à la maintenir (malgré les traits de mépris envers les « riches » de la côte est, qui s’achètent des ranchs par caprice et ne savent pas chasser…) ; à cet égard la perspicacité capitalistique prodigieuse des héros fait écho à leurs connivence surhumaine avec les forces de vie et de mort. La grande dépression de 29 passe, occasion de quelques reventes juteuses de chevaux de race devenus rares, sans aucune évocation de la misère de masse. L’attention aux conditions de vie de la classe ouvrière est « sentimentalisme » dans ce monde de riches cow-boys oisifs : « Alfred [Alfred est le second fils du patriarche Ludlow] clearly understood the prerogatives of those who owned the capital while Ludlow who tended to doter was sentimental about miner’s wages and living conditions. When scab vigilantes hanged a Wobbly [un syndicaliste] from a bridge in Butte, Arthur [Arthur est le beau père d’Alfred] saluted them. » Le désespoir existentiel de Tristan, qui est finalement ce sur quoi la narration se resserre tout du long de ces Legends, ne semble pas atteindre son appétit d’enrichissement, tant il ne cesse d’enchaîner les trafics et les spéculations illégales incroyablement juteuses. Et Ludlow, malgré son « sentimentalisme » au sujet des conditions de vie des mineurs, durant la récession, bien informé, se contente de tirer son épingle du jeu en convertissant petit à petit et discrètement sa fortune en or, avant que les banques ne fassent faillite. Le fort prospère, les faibles sombrent, aucune notion de solidarité au delà du clan.

Pour être plus complet ce tableau moral des Légendes d’Automne doit aussi signaler que la métaphysique qui transparaît dans les œuvres de Jim Harrison semble être une sorte de vitalisme Schopenhauérien : cette philosophie est presque explicite p.44 de Legends of the Fall : la nature n’est qu’une émergence et une lutte de puissances aveugles, où les faibles périssent, où les forts survivent dans la douleur et le deuil, mais fidèles à leurs responsabilités. On pourrait évoquer Nietzsche et la volonté de puissance, si ne prévalait aussi un certain renoncement, plus proche des préconisations finales du Monde comme Volonté et comme Représentation : achetez-vous un ranch, cultivez votre jardin, ne vous préoccupez de la société. (Ce renoncement ne va pas cependant sans une grande emprise du bonze patriarcal sur son petit monde !) Cette philosophie des forces vitales et du lebensraum cow-boy, s’accompagne d’un romantisme hyperbolique de la nature — référence en dernier recours, et seule substance d’un monde amoral — qui est semblable à celle que l’on a trouvée avec étonnement dans le nazisme (paradoxe devenu classique du chef de camp de concentration ému par ses promenades dans le petit bois voisin). La vie n’a pas d’autre sens que l’accomplissement aveugle des forces vitales, la défense de la race ou, ici, du clan, et de son territoire. L’homme ne pèse pas : à qui n’appartient pas à la communauté la mort se donne sans une ligne de réflexion à son sujet (la mort des membres du clan étant par contre l’un des grands arc-boutants émotionnels du texte).

Mais je ne suis pas allé plus loin dans cette direction, et me suis refusé en définitive à voir dans ce texte du fascisme, car la dimension de totalitarisme étatique, essentielle au fascisme, est en contradiction violente avec les valeurs prévalant dans les œuvres de Jim Harrison. C’est pourquoi j’ai forgé cette catégorie ad-hoc : anarcho-maffiosisme.

Par ce petit tour d’horizon et de lecture, j’ai voulu essayer de caractériser les éléments d’une idéologie, qui m’a semblée de plus en plus puante au fur et à mesure de ma lecture. Pour conclure (ou pas), la question que je me pose — et j’ai failli en faire le titre de ce petit article — est alors : Faut il lire Jim Harrison ? Effet de l’âge peut-être, après n’avoir voulu considérer que les qualités littéraires chez les Chardonne, Céline, Drieu, Rebatet (évidemment plus faibles chez ce dernier, et ne contrebalançant plus l’aberration de son idéologie), la considération éthique a prévalu, et j’ai cessé de lire ceux qui soutiennent le meurtre. Néanmoins, comment oublier que Harrison m’a emporté et m’emporte encore dans ses grandes sagas aventureuses et familiales, et que certains inoubliables passages de shamanisme dans The Road Home m’ont ouvert des horizons entiers, nouveaux, qui m’inspirent maintenant pour mes propres écrits ? Je n’ai pas encore tranché, et peut-être le ferai-je à l’occasion d’une autre lecture de cet auteur — en attendant laquelle, je serai très intéressé à recevoir vos avis sur la question, et même vos réfutations et désaccords. Le débat est, de mon côté, ouvert.

D’un point de vue non littéraire, ces quelques réflexions nées de l’art de Jim Harrison pourraient servir à éclairer cette méfiance envers l’état, cet anarchisme recentré sur la famille et les proches, cet individualisme, que j’ai rencontrés chez des américains de droite comme de gauche, et nous aider à comprendre comment nos catégories de pensée européenne achoppent souvent à comprendre la réalité américaine.

 

Post-scriptum méthodologique :

Caveat 1 : Il ne s’agit pas ici d’analyse littéraire, mais en définitive morale

Caveat 2 : Cette analyse morale ne concerne pas l’auteur, mais l’immanence de l’œuvre. Ayant été moi-même confronté (à cause de mon roman Plantation Massa-Lanmaux) aux attaques idiotes qui résultent de la confusion entre l’homme-écrivant, l’écrivain (celui-ci, lui-même un personnage du roman), les personnages, je ne voudrais tomber dans la même naïveté et la même injustice. Qu’il soit donc dit que je ne juge nullement de qui est Jim Harrison dans la vie. J’essaye de discerner les valeurs pertinentes au monde littéraire qu’il crée. Après tout on se fiche du bonhomme — sauf à être invité à partager une fricassée de « elk » en son ranch du Montana — ce qui nous importe est d’approfondir, et de déterminer une position de lecture, vis a vis de l’œuvre.

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La pornographie

On me signale qu’un abruti, sur le site de vente Amazon, dénonce la couverture de mon livre comme représentant une fille noire de 14 ans qui s’apprête à se faire violer… Quelle imagination ! Comme d’habitude, ce sont les puritains qui ont les fantasmes les plus tordus et malsains… L’érotomane le plus compulsif n’arrivera jamais à leur cheville en matière d’obsession sexuelle !
La couverture du livre est un tableau du peintre Étienne Cendrier, dont les oeuvres sont chez des collectionneurs célèbres, dont une au British Museum!  Et le tableau avait été peint bien avant que je connaisse le peintre. Étienne Cendrier peint à partir de son imagination, sans modèle : aucun des deux personnages n’a jamais existé.

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Festival International du Film de Toronto : MON PIRE CAUCHEMAR, d’Anne Fontaine avec Isabelle Huppert, André Dussolier et Benoît Pooelvoorde : démagogie et anti-intellectuallisme

Je ne m’attarderai guère : ce film a été une grande déception, surtout si je le compare au génial Comment J’ai Tué Mon Père, de la même Anne Fontaine, vu dans un autre festival il y a quelques années. Les acteurs — est-il besoin de le préciser ? — sont excellents, mais les ressorts comiques du scénario sont usés jusqu’à la corde : l’intrusion d’un hurluberlu popu, paumé et spontané, dans l’intimité d’un couple bobo riche et cultivé. On a l’impression d’avoir déjà vu ça dix fois ; le début est très drôle, mais lorsque l’intrigue resucée se précise, les gags et les dialogues sonnent de plus en plus faux et rebattus. Et c’est une idéologie, à mon sens puante et bien au goût politique du jour, qui se déploie : le monde intellectuel est chiant snob et emmerdant, ces gens ne baisent même pas (ce qui est dit explicitement par Dussolier, en éditeur de romanciers imposteurs), et en vérité, si on leur en donne l’occasion, ils découvriront la vraie vie en s’éclatant sur une piste de pole-dancing, en se bourrant la gueule, et bien sûr en se remettant à baiser (l’abandon de la vie intellectuelle permet ce redémarrage).

Je crois que pour entendre qu’il n’y a pas de plaisirs médiats, que les livres et les arts ne sont qu’un vernis prétentieux, que ceux qui les pratiquent sont enfermés dans un carcan qui les opprime, que seuls les instincts irréfléchis comptent, et l’argent et la jouissance, on n’avait pas besoin d’un nouveau film, ni de tels acteurs : il suffit d’allumer la télé à n’importe quelle heure, ou de considérer les valeurs incarnées par les membres du gouvernement, et leur chef éminent. Mais vous avez raison, Anne Fontaine, si on veut un peu d’audimat, il faut crier avec la meute.

Les deux dames étaient présentes pour un « Q&A » à la fin du film : malheureusement prétentieuses, auto-satisfaites et méprisantes vis-à-vis du public Torontois, éludant toutes les questions par des pirouettes ou des  plaisanteries bâclées.

ps pour Anne Fontaine : je suis un intellectuel, ma vie sexuelle va bien, merci, et mon plaisir n’est pas du même ordre mais plus grand à déchiffrer un beau texte ou découvrir une belle oeuvre qu’à me saoûler et danser toute la nuit, ce que je sais faire aussi, comme beaucoup d’entre nous.

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THE TREE OF LIFE, de Terence Malick, vu hier.

Plus j’y pense plus je suis en colère que l’on ait donné la palme d’or à ce film… Quelle décadence ! Un collage d’images et de scènes et d’esthétiques vues 100 fois, au service d’une philosophie simpliste et d’un christianisme militant ! Les scènes de dinosaures sont tout simplement grotesques et anthropo-centriques, toutes les parties documentaires témoignent d’un scientisme naiseux, accompagnées de grondements assourdissants censés, je suppose, nous donner une idée des forces écrasantes dans la nature… Qu’on ne s’y trompe pas « the life » dont il est ici question est celle, que l’on suppose intéresser toute la planète, de la vie des classes moyennes chrétiennes américaines, sous-tendues par un bête déterministme génétique animal, et du freudisme à la truelle US. Les superbes images dont la presse a parlé ressemblent aux pubs d’Air France : de belles gens sous un soleil parfait et un ciel bleu azur… Bref une grandiose connerie au service d’une propagande évangéliste gerbante.

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