Un numéro très riche.
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Maryline Baumard dans Le Monde : toujours du côté du manche
Il y a un « service éducation », au journal le Monde. N’en attendons, Chers Lecteurs de La Bibliothèque des Sables (et éventuellement du Monde), aucune lumière, aucune analyse sur l’éducation, ses fonctionnements, ses enjeux.
Ce service est piloté par une Madame Marilyne Baumard. Je dis « piloté » parce que, au vu et au lu de son activité, son unique fonction, qui mobilise manifestement toutes ses capacités d’analyse (ce pourquoi vous ne pouvez en attendre, chers lecteurs, aucune lumière sur l’éducation) est de repérer quel est le côté du manche, et de s’y diriger bravement, sans se laisser détourner de sa mission par les accusations de démagogie à elle adressées par de petits esprits étriqués.
Thuriféraire naguère de Nicolas Sarkozy et de sa « vision » pour l’éducation (vision qui consista, on le rappelle, à supprimer des postes d’enseignants par dizaines de milliers, fermer des classes, voir s’effondrer le niveau des élèves tel que mesuré dans les enquêtes internationales, et augmenter l’illétrisme — sur tout cela n’attendez aucun mea culpa de Maryline Baumard, aucune réflexion ni regard en arrière, elle a autre chose à faire), elle s’était un peu tue depuis quelques mois, alors que le manche branlait, et qu’elle pouvait s’inquiéter de savoir de quelle côté se ferait la cognée.
Mais cette prophétesse du sarkozysme a vite retrouvé ses repères — c’est après tout pour trouver ce cap que Le Monde la paye — et se retrouve dans son élément : une grève des profs !
Ah ! Là vous pouvez l’entendre à nouveau ! L’entendre sur les raisons de la grève ? Des interviews des principaux intéressés ? Un retour en arrière sur les causes, les raisons ? Que non ! On n’est pas dans un journal d’investigation ou de réflexion, on est au Monde bordel, pas au Guardian ou au New York Times ! Au lieu d’enquêter et de réflechir, il est bien plus facile de torcher un éditorial pour taper sur ces profs grévistes, fainéants, « étriqués », « corporatistes », puis de trouver un titre poujadiste et le mettre en première page.
Toutes ces insultes, pour qualifier des profs qui… que… quoi…? On n’en sait rien, on n’apprendra rien, au sujet de cette bande de fainéants étriqués et corporatistes. Il semblerait que ce soit en rapport avec le retour à la semaine de 4 jours 1/2 dans le primaire. Mais ce n’est pas l’affaire de Maryline Baumard de s’adresser à nos neurones. D’ailleurs, elle se scandalise maintenant que les profs refusent de revenir à 4 jours 1/2, mais l’avait-on entendue, à l’époque, se scandaliser que Sarkozy et Darcos la réduisissent, cette semaine de classe, à 4 jours ? Eh non, rien du tout ! ça ne la choquait pas, à l’époque, ce n’était pas si important !
Bravo Maryline, toujours du côté du manche ! Chapeau l’artiste ! Maryline Baumard, grande dame de la girouette ! C’est là son talent, son avantage comparatif !
Ah ce n’est pas d’elle que l’on apprendra que les profs français sont les moins bien payés de l’OCDE, qu’on ne peut plus vivre correctement à Paris en exerçant cette profession, ce qui peut-être jetterait quelque lumière sur cette grève ! Pas d’elle qu’on saura que les classes françaises sont parmi les plus chargées d’Europe ! Que les profs sont confrontés à des demandes toujours plus variées de leur hiérarchie, à une évaluationnite aigüe, à un sentiment dramatique de faire face à des situations impossibles ! (Ni qu’on entendra parler des enquêtes internationales montrant que le salaire des enseignants est le facteur le plus important pour la réussite des élèves !)
L’article a semble-t-il fait l’objet de nombreuses critiques, que prend en charge un médiateur, un certain Pascal Galinier, ancien ingénieur automobile. Las… il est vite clair que l’intéressé entend par ce terme, non pas quelqu’un qui se place au juste milieu, mais un chargé de la promotion des media : un médiator, quoi ! Si l’article prétend en effet d’abord donner voix aux lecteurs outragés ou critiques, on en arrive vite en effet au soutien sans faille, et à l’assentiment affiché, c’est le TRIOMPHE DU CORPORATISME JOURNALISTIQUE.
Je finirais en parlant comme Maryline Baumard : Les performances médiocres de la presse française, attestées par toutes les comparaisons internationales, devraient plutôt inciter tous ses acteurs à se mobiliser, avant tout, dans l’intérêt de l’information.
(Tiens, je ne signe pas moi non plus. Comme ça on saura que l’intégralité de la rédaction de La Bibliothèque des Sables, c’est à dire moi, partage mon point de vue.)
ps : comment allons-nous faire ? Depuis quelques années Le Monde pouvait servir à envelopper le poisson, mais le papier est de plus en plus léger et il sent de plus en plus mauvais…
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Le Printemps des Poètes est dans une situation critique
https://www.facebook.com/SauvonsLePrintempsDesPoetes/info
Pour en savoir plus sur les menaces qui pèsent sur le Printemps, lisez donc ceci que l’on a reçu par mèl de l’équipe du Printemps des Poètes et qui fait bouillir…
<< Chers Amis,
Vous pouvez nous aider en écrivant personnellement au Ministre de l’éducation nationale, pour lui dire votre attachement au Printemps des Poètes et témoigner de l’importance de son action auprès des acteurs éducatifs et culturels.
Ce peut être une lettre brève, mais vous comprendrez que plus le ministre recevra rapidement de nombreux courriers l’alertant sur la gravité de la situation et l’inquiétude qu’elle suscite, plus nous aurons de chances d’obtenir gain de cause.
Adressez votre courrier à : Monsieur Vincent Peillon
Ministre de l’éducation nationale
110 rue de Grenelle
75357 Paris SP 07
Merci par avance pour votre soutien, je vous tiendrai bien sûr informés des suites.
Bien amicalement à tous,
Jean-Pierre Siméon, directeur artistique
et l’équipe du Printemps des Poètes :
Maryse Pierson, Céline Hémon, Célia Galice et Emmanuelle Leroyer
ps : Nous préparons néanmoins la manifestation 2013 : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » Victor Hugo
N’hésitez pas à nous contacter pour plus d’informations :
avec@printempsdespoetes.com
01 53 800 800
Le Printemps des Poètes
6 rue du Tage
75013 Paris >>
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Pour affronter la rentrée littéraire : les conseils de Louis-Sébastien Mercier
« …nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugés ou frivoles, ou inutiles ou dangereux. Nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût. Les flammes ont dévoré par torrents les sottises des hommes, tant anciennes que modernes »
Louis Sébastien Mercier, L’an 2440, fiction de 1771
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déjà hier
j’ai à peine connu les arbres j’ai à peine connu les feuilles j’ai à peine connu les livres j’ai à peine connu la vie j’ai à peine connu mon pays j’ai à peine connu les oiseaux les oiseaux j’ai à peine connu j’ai à peine pénien j’ai à peine les oiseaux j’ai à peine connu l’amour j’ai à peine connu l’été j’ai à peine connu ma vie j’ai à peine connu l’amour j’ai à ton cul pleine cornue peine connue j’ai à peine perdue j’ai à pêne connu connu plaine ton con ma mort j’ai à peine connu ma mort j’ai à reître connu commué j’ai à perte connu le ciel j’ai à penne à perne connu l’ami a spmerme gé tu nu
Je sais que tout se vide… Dans un silence catastrophique sous moi dans une lenteur assourdissante entre la terre et l’aile remplit la tache d’encre remplit les interstices des nuages, le ciel file un mauvais coton
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COMPLÈTEMENT DESTROIT, NOTRE LANGUE – la faute au manque de conroi ?
Non ! non ! vous m’avez mal entendu, je n’ai pas dit « destroy », comme dans l’affreux franglais adolescent « complètement destroy » ! (Affreux franglais devant lequel ne reculaient pas certains politiciens pourtant soucieux de l’identité nationale, ainsi que l’illustre cette fine analyse d’un membre de l’ancien gouvernement Sarkozy : « le parti socialiste, c’est destroy »).
Non, ce que j’ai dit c’est « destroit », du latin « distringere » : affliger — à ne pas confondre avec les descendants de « destruere », détruire.
Tout ça c’est à cause du manque de conroi, depuis des années : nous n’en avons pas eu assez à l’égard du trésor commun que les fées du passé déposent dans le berceau de tous les petits francophones.
« Con-Roi ? Mais que raconte-t-il ? » Non, non, je ne suis ni royaliste-critique, ni vaginolâtre, ni nostalgique du personnage nommé plus haut. Le « conroi », issu d’un latin populaire (non attesté) « conredare », obtenu par latinisation d’un mot germanique, c’est l’ordre, l’organisation, mais aussi le soin.
Dans un vocabulaire que je reconnais un peu désuet (mais seulement depuis cinq ou six siècles) je ne regrette donc que la souffrance de notre langue, non sa destruction, et m’interroge sur une possible insouciance de ceux qui devraient être ses plus hauts serviteurs.
Pourquoi, au lieu de lutter en vain contre le franglais, n’en reprendrions-nous au contraire possession ? Car l’Anglais, ce ne fut après tout, longtemps, que du Français mal prononcé ! Jouons de l’homophonie, et réintroduisons « destroit » pour remplacer « destroy », et le « chalonge » contre le « chalenge ».
C’est en tout cas ainsi que je procèderai désormais. (Inspiré littérairement par l’intéressant essai que fit Céline Minard de ce procédé dans sa Bastard Battle, il y a quelques années.)
Mais ce chalonge est difficile, délicat, il faut s’attendre à se trouver souvent sur le fil du rasoir, il conviendra de prêter attention à là d’où viennent les mots, et par exemple d’être estolt dans le chalonge, mais pas estolt. Car le premier, figurez-vous, vient du germanique « stolz » et signifie audacieux, opiniâtre, tandis que le second, issu du latin « stultus », veut dire tout simplement idiot. (Il n’a cependant pas été à l’origine du français moderne « sot »). Ne confondons jamais l’estout de stolz et l’estout de stultus, les conséquences seraient incalculables !
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POUR UNE AUTRE IDENTITÉ NATIONALE
EST-CE LA FRANCE ? Ceux qui nous parlent d’identité nationale sont ceux qui justement font honte, depuis des années, à notre sentiment de l’identité nationale… Honte lorsqu’on utilise des enfants pour capturer leurs parents à la sortie des écoles, honte lorsque d’autres enfants sont privés de maîtres, parqués dans les classes pour les pauvres où l’on n’apprend plus rien, honte lorsqu’on stigmatise et rejette des populations sur des critères raciaux d’un autre temps, honte que le savoir et la science soient méprisées, la culture ravalée au rang du divertissement, honte pour le français fautif et laid de notre premier représentant, honte pour une justice qui n’a plus les moyens de la dignité, honte pour les prisons surpeuplées (et n’était-ce pas un grand français qui a dit « ouvrez une école et vous fermerez une prison » ? c’est exactement le contraire que l’on fait), honte pour un « ministère de l’identité nationale et de l’immigration » qui plus est confié à un traître et un judas, honte pour les valeurs chrétiennes qu’on prétend respecter et qu’on bafoue, honte pour l’humanisme que l’on célèbre tout en le tuant dans les classes et les universités, honte pour les prévarications éhontées, les favoritismes étalés au grand jour, honte pour les milliards jetés par la fenêtre et les secours déniés aux plus nécessiteux, honte pour le népotisme, honte pour l’affairisme des ministres, honte pour l’opprobre jetée à ceux qui n’ont plus de travail, honte pour l’esprit de suspicion attisé à tous les vents, honte pour la société de surveillance généralisée, honte pour le discours de Dakar et la réhabilitation du colonialisme, honte pour le révisionnisme historique, honte pour l’instrumentalisation de l’histoire, honte pour la suppression de l’enseignement de l’histoire aux bacheliers, honte pour la caporalisation généralisée, honte pour le règne des petits chefs et des matons, et la société de la peur, honte pour le « dépistage précoce des troubles du comportement », honte pour la simplification outrancière de toute pensée, honte pour les artistes auxquels on refuse des visas, les chercheurs que l’on force à s’expatrier, honte pour le mépris affiché envers nos frères latins, méditerranéens, francophones, honte pour les ambitions de boutiquier même pas habile, et les passes-droits, les fortunes envoyées à l’étranger, les complaisances envers les amis, le favoritisme et le détournement des ressources à grande échelle — enfin honte pour le racisme légitimé, entretenu, capté à des fins électoralistes. Cinq ans de honte ! Cinq ans de honte pour la France ! Oui nous souffrons de ces flêtrissures de l’identité nationale !
« Est-ce la France », nous disons-nous ? Celle de la résistance héroïque des taxis de la Marne et des tranchées de Verdun ? Celle de Voltaire, de Zola, de Jean Jaurès, de Péguy, de Jean Moulin, du Général de Gaulle ? Celle des idéaux du Conseil National de la Résistance ? Et même celle de Céline, de Montherlant, de Giono ? Celle de Cézanne, de Manet, de Braque, de Rodin ? Celle des philosophes, des savants, des peintres, des musiciens, sculpteurs et écrivains, de toutes couleurs de peaux et de toutes origines, qu’elle a reçue et qui l’ont enrichie ? Celle qui avait apporté plus à la civilisation mondiale, aux arts, à la pensée et aux lettres, qu’aucune autre nation peut-être ? Celle qui pour cette raison est dans le coeur et l’esprit de centaines de millions de gens qui dans le monde parlent sa langue et l’aiment ? Ne leur laissons pas l’identité nationale, ils n’ont du patriotisme ni le monopole, ni la dignité, ni la légitimité !
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L’ÉCRIVAIN SHAMAN (?) II / III
Lien vers L’Écrivain Shaman I (cliquer)
« sa façon d’appeler l’inexplicable donne la survie à ce cristal spirite : l’art »
René Char, En Vue de Georges Braque
Il y a deux semaines, une émission de France Culture m’avait lancé sur les pistes de l’inspiration shamanique, et j’avais expliqué que la cohérence interne à mon projet d’écriture, ce projet devenu Plantation Massa-Lanmaux m’avait conduit à étudier le vaudou —mais le vaudou des livres de voyage et d’anthropologie, qu’ensuite je produisais en cérémonies, dans mon théâtre intérieur, pour les projeter sur la page.
Toutefois, comme je le disais dans ce précédent billet, dès le début de la rédaction du roman il m’apparut que je ne saurais manier froidement l’objet littéraire, ni l’objet anthropologique, et que, par un curieux effet de miroir, ou de contre-influence, décrire les transports et déports du vaudou nécessiterait une mise en condition qui s’apparentait à une entrée en transe. Il en allait d’ailleurs de même pour les orgies et cérémonies sadiennes, et l’atroce (je la trouve sincèrement atroce, et n’ai jamais pu la relire, mais le lecteur n’est pas obligé de partager ma sensiblerie) scène d’extreme fighting du chapitre 5. Écrire Plantation Massa-Lanmaux, d’une certaine manière, était au-dessus de mes forces habituelles. Dans les deux années qui ont suivi, années passés dans deux cottages au milieu des bois de la péninsule de Harpswell, Maine, USA, chaque séance d’écriture commençait par un combat avec la matière initialement inerte des mots et des affects : un combat propitiatoire de décontenancement de moi-même, ou encore, comme je l’ai déjà dit ailleurs, de descellement (décèlement ? déseulement ?) du langage.
Je ne prétends pas en cela me distinguer, et comme par hasard les écrivains contemporains que j’admire le plus — Pierre Michon, Pierre Guyotat —, lorsqu’ils parlent de leur écriture, évoquent la nécessité d’états seconds, induits par érotisation pour l’un et reçus — semble-t-il un peu aléatoirement — comme une grâce, pour l’autre ; le performeur français Jean-Louis Costes, dans une interview, explique s’être privé de nourriture et de sommeil pendant plusieurs jours, avant de commencer à rédiger son roman Grand-Père, de même que Yannick Haenel s’est abandonné à une sorte de flux langagier extatique pour écrire Cercle (je ne suis pas dans le secret des dieux, excepté celui des muses de temps en temps, aussi je me fie à ce qu’en ont dit les auteurs eux-mêmes dans leurs entretiens). Du côté des classiques anciens ou modernes, on connaît le goût d’Hemingway ou Kessel pour les alcools tonitruants, et je crois que Martinet — l’auteur de Jérôme, l’un des plus grands livres français du vingtième-siècle — ne lésinait pas sur la bière. Je rangerais parmi les démarches du même désordre l’addiction caféinique de Balzac (« Balzac, troué de café », comme le décrit Michon), et bien sûr comment ne pas penser à Antonin Artaud, dont le cerveau lui pourvoyait les distillats poétiques en telle quantité qu’on se demande ce que le peyotl pût lui donner en plus… « Enivrez-vous », disait Baudelaire, et les surréalistes lors de leurs séances d’écriture automatique, avec la haute infatuation d’accomplir une révolution, de ne faire peut-être rien d’autre que de tisonner le vieux furor poeticus — furor poeticus qui est aussi la clé de l’oeuvre de René Char, selon Paul Veyne… Tout cela pour rester dans le domaine francophone, sans même parler des écrivains américains de la Beat Generation et d’après, courtisans de la muse chimique, ni des visions du narrateur des Cahiers de Rilke, ni de la fièvre créatrice qui saisit celui, affamé, du roman de Knut Hamsun… Bref, pour un Flaubert disqualifiant les « bals masqués de l’imagination, d’où l’on revient avec la mort au coeur, épuisé, ennuyé… » (Lettre à Louise Colet, 27 février 1853), combien de Gide, de Bataille… ravis dans l’extase de l’écriture ? (Ou pour l’écriture ? Ou par l’écriture ? Il s’agit d’une autre discussion qu’on se gardera d’ouvrir dans celle-ci.) Ce néo-platonisme est réactivé à chaque génération ou presque (à l’exception de celle des Lumières ? autre tiroir que l’on évitera d’ouvrir ici), réactivé peut-être par Platon lui-même, dans son admiration pour le shamane Socrate… Et comment concevoir le poème de Parménide sans une épiphanie extatique de l’Être ? Plus anciennement encore, à l’exorde de notre culture, les premiers textes, ceux d’Homère, d’Hésiode, ne peuvent manquer de s’ouvrir par un appel aux muses… En faisant la part de la variabilité culturelle, et aussi du fait invérifiable mais hautement probable que chaque génération ait traduit en mots semblables des expériences en fait socialement construites, et donc contextuellement empreintes, et donc différentes — il n’en reste pas moins que le thème de l’inspiration reçue ou prise d’au dehors de soi insuffle vingt sept siècles d’histoire littéraire occidentale.
Quant à moi, rencontrant donc au seuil de ma tentative romanesque le besoin de casser les cadres normals de ma pensée et de ma personnalité, je retraçais aussi des chemins déjà frayés, bien que d’ancienneté plus modeste : vingt ans plus tôt en effet, mes dix-sept ans s’étaient passés à attendre le renouvellement d’une poignée d’expériences extatiques induites par un mécanisme dont évidemment je n’ai pas la formule, mais où entraient manque de sommeil, souffrance psychique, et abus de médicaments. (Je ne veux pas entrer ici dans un détail qui dévoierait mon propos, mais pour qui serait intéressé j’ai rassemblé quelques notes à ce sujet sur cette page (cliquer)). Ces expériences ne se répétèrent jamais, aussi je me lassais d’attendre et je m’occupais de vivre. Au fil des années je perdais le contact avec l’autre état (à moins que des remarques occasionnelles que l’on me faisait sur mes « excés d’énergie » ne témoignassent de traces résiduelles — un halo de mana ? — dont je ne me rendais pas compte), jusqu’à un soir de carnaval à Basse-Terre en Guadeloupe, où fatigué de n’imposer à mon corps dans les cours de danse classique qu’un mouvement extérieur, et encouragé par le professeur Piotr Nardelli, je me mêlais aux groupes qui suivaient en rythme les chars de carnaval : ejecté d’un coup d’épaule par un que ma couleur trop pâle indisposait, la cheville foulée, je cabriolais toute la nuit, et effectuais les sauts et les tours auxquels je n’arrivais pas à pousser mon corps par un effort de volonté réfléchie, durant les classes : révélation qu’il est possible d’accéder à une autre source d’énérgie que celle qui nous anime d’ordinaire. Avant de bousculer la langue, c’est dans la danse (cliquer) que j’éprouvais à nouveau, et j’éprouve encore régulièrement, une libération de la fatigante condition humaine. (La dernière fois que je passais la nuit dans un « club », où se jouait de la musique africaine, je remarquais d’ailleurs la similitude entre les « lewoz » guadeloupéens et les us implicites du dance floor : que l’une ou l’un — ce pouvait être moi ! —, pris par le rythme, se lance dans des mouvements plus amples et plus passionnés, et les autres danceurs d’apaiser leur propre tumulte et de lui laisser, non seulement l’amplitude nécessaire, mais aussi la singularité… Pas plus d’une transe à la fois ! Comme, dans le lewoz, celle ou celui qui était dans le cercle face au tambouyé, cède tacitement la place au nouvel entrant.)
Enfin vint Plantation Massa-Lanmaux, et la fin de cet article s’éloignant à mesure que je crois m’en rapprocher, comme l’horizon pour le marcheur, je dirai une prochaine fois ce que c’est pour moi que d’entrer dans le furor poeticus.
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Lien vers L’Écrivain Shaman III
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Keyhole (« Ulysse, souviens-toi !), de Guy Maddin, le David Lynch du Manitoba
Le cinéma de Guy Maddin est insuffisamment connu en France, et c’est regrettable. De lui, j’avais vu, il y a quelques années déjà, l’inoubliable My Winnipeg. Keyhole est peut-être moins maîtrisé, plus déroutant, mais tout aussi fascinant, et beaucoup plus hypnotique. Le script est peu clair, et le raconter ne rend pas justice au film, aussi je dirais seulement qu’il s’agit d’une bande de gangsters planqués dans la maison hantée de leur chef, Ulysses. Celui-ci doit retrouver sa femme dans une des pièces de la maison, aidé en cela par une médium à peine pubère et sub-claquante puisqu’elle vient d’échapper à la noyade. Un riche matériau symbolique vient comme s’interposer entre Ulysses et l’aboutissement de sa quête : références nombreuses à l’Odyssée et à l’éternel errant-polytropos, mais aussi épreuves de contes de fées correspondant à tous les meilleurs schémas structuraux du genre, sans oublier des allusions picturales à la culture canadienne et aussi, cela va sans dire, aux grands cinéastes admirés, les réalisateurs américains de films noirs des années 30 à 50 en premier lieu, et Bergman (Fanny et Alexandre), Godard dirais-je pour les Européens. L’aventure et le défi semblent illimités, sur la surface restreinte de deux ou trois étages. À chaque pièce — celles de barbe bleue ? — Ulysses remonte la pente de la mémoire familiale engloutie, tandis que ses hommes au rez-de-chaussée redécorent les murs et forniquent (les femmes se multiplient au fur et à mesure que les types sont flingués). Il y a aussi un jeune kidnappé sculptural et bâilloné et de plus en plus nu dans un fauteuil roulant, un autre fauteuil transformé en chaise électrique par un adolescent (qui gagne de ce fait le concours d’inventivité de son lycée), et le beau père fantôme d’Ulysse qui est enchaîné au lit de sa fille (on le verra tailler une pipe à un phallus tout aussi fantômatique). Il semble que transporter un vison empaillé sur l’épaule soit nécessaire pour affronter les spectres, et si vous m’avez suivi jusque là je vous félicite. Le tout est filmé dans un noir et blanc sale à dessein, avec des lumières tournantes qui finissent par sortir le spectateur de son exaspération pour le placer dans un état hypnotique ; quelques couleurs apparaissent pour parer le corps d’une femme nue (les femmes sont d’ailleurs aussi superbes que les hommes, mais le coït hétérosexuel apparaît bien peu appétissant, et quant à l’autre, on ne peut qu’admirer la plastique du kidnappé dénudé et les mâchoires carrées d’Ulysses, sans en voir plus).
Les films de Guy Maddin ont la qualité des rêves, ou du matériau que l’on exhume dans une psychanalyse : chargés d’un sens brûlant mais élusif au fur et à mesure que l’on essaye de le transcrire en mot. Rien n’y est assurément réel, la vie ne se sépare qu’à peine de l’onirisme ou des délires de la folie. Le monde à la sortie du cinéma vous apparaîtra bien incertain, et la rationnalité peu digne de foi. « Surréaliste » me paraît être l’adjectif adéquat à cette esthète venue du froid, et de la planète des fantasmes.
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L’ÉCRIVAIN CHAMAN (?) I/III
Lien vers L’Écrivain Chaman II (cliquer)
Transe et possession, une émission de France Culture (cliquer sur le lien)
Après avoir été négligés par l’anthropologie structuraliste des années 1970, les rituels africains, asiatiques, nord ou sud-américains, de possession et de communication avec un autre monde, non seulement ont retrouvé la faveur des chercheurs, mais aussi celle du public occidental — au point qu’un « tourisme chamanique » se développe, plus ou moins naïf, plus ou moins respectueux, plus ou moins dévoyé.
Que vont chercher ces occidentaux, dans les cérémonies gabonaises associées à la prise d’iboga, ou au festival des « divinités noires » (vaudous) du Togo, ou lorsqu’ils vont quémander leur adoption par des plantes totem en Amazonie (le vaudou haïtien semblant hors d’atteinte actuellement, du fait des grandes difficultés à voyager dans le pays) ? L’explication habituelle est celle de la perte de sens dans nos sociétés modernes : des routards jeunes ou vieux, fortunés ou sans le sou, dans tous les cas précipités par leur vide à l’âme sur les chemins de ce que nous avons délaissé, sans nous en rendre compte, à un moment inconnu de notre parcours (moment lointain, à en juger par l’incroyable nostalgie civilisationnelle suscitée, dès le début du XVIème siècle, par la découverte des « sauvages » : de Montaigne à Rousseau en passant par La Hontan).
Explication indéniable. Néanmoins il me semble que s’ajoute une affinité élective supplémentaire de notre époque pour le chamanisme. Elle relève à mon avis de la difficulté à conserver le sens de la continuité de soi-même, de la cohérence de soi, en notre temps d’identités changeantes, de mutations, et de grands bouleversements qui vous balaient d’un bout à l’autre de la planète en rendant caduques les structures rassurantes de votre vie.
Par ailleurs, « mondialisation » aidant, retrouve-t-on partout un peu du même, en même temps que partout s’est perdu un peu ou beaucoup de ce qui s’y trouvait avant.
Enfin, sans faire preuve d’humanisme béat et d’irénisme, les signes se multiplient d’une nouvelle conscience planétaire de l’humanité — conscience tourmentée et en lutte avec elle-même, mais tout-de-même, qui réactualise la grande intuition prophétique d’un Teilhard de Chardin (le Point Omega…).
Or le chaman, s’il est délicat de donner une définition générale d’un personnage, d’un phénomène multiple et divers, paraît en tout cas toujours être celui qui relie les mondes, les consciences, les êtres, et autorise les transmigrations : il peut-être celui qui s’adresse aux instances qui sont en vous tout en vous étant inconnues ; être celui qui fera fondre les barrières entre les moi-s individuels, et vous donnera accès à la synesthésie, à la perception, ou à la sagesse d’un autre vivant, animal ou plante. À ce titre, s’il ne soigne pas les disruptions identitaires de l’occidental contemporain, le chamane les apaise en montrant que, loin d’être des anomalies, elles sont des crevasses par où passe un peu de la vraie nature du monde. Il déligitime le moïsme, désormais souffrant, de l’occident, et encourage l’acceptation que la vie n’est pas si monolithique. (Au coin de nos rues le psychanalyste est peut-être le chaman rationnel… ou le chaman de l’esprit de raison ?).
Il y a par exemple à Toronto un « shamanic centre » qui propose aux curieux des expériences de dépersonnalisation assez simples : se promener dans la ville en prétendant être quelqu’un d’autre que celui que l’on est. (Des étapes ultérieures d’initiation sont plus coriaces, comme de passer quelques nuits seules dans la forêt du nord.)
La pensée de l’occident se heurte ainsi depuis longtemps au problème de l’identité, de l’autre et du même, ainsi que Pascal l’a illustré dans ce texte magnifique, son Discours sur la condition des grands. Plus récemment, le Notturno Indiano du regretté Antonio Tabucchi, ou bien au cinéma le Monsieur Klein de Josef Losey, remettent en question les illusions de l’identité, de la singularité et de la séparabilité de l’individu conscient.
Quant à moi je me suis d’abord rencontré au chamanisme à travers quelques petites manifestations vaudouïsante en Guadeloupe ; il n’y est actuellement que peu présent, tout juste soupçonné dans les communautés d’immigrés haïtiens, mais les témoignages anciens des voyageurs et des habitants de l’île, à partir du moment où l’on y a apporté des esclaves d’Afrique de l’Ouest, affirmaient des cérémonies fréquentes et importantes. C’était l’époque — du XVIe au XVIIIe siècles — à travers laquelle se déployait mon Plantation Massa-Lanmaux, et du fait de mon exigence documentaire j’ai dû entreprendre des lectures et approfondir ma connaissance des rituels vaudous caribbéens. Pourtant, que les lecteurs ne prennent pas mes différentes descriptions de cérémonies au pied de la lettre : je les ai syncrétisées, si l’on m’autorise le terme, avec des rituels, également animistes, de la Grèce ancienne ! En particulier les prières qui sont dites par le prêtre, « le vieux Candio », ne sont pas une langue africaine ou ésotérique, mais sont des prières conservées de l’antiquité grecque.
Lisant cela, les contempteurs de la « globalisation culturelle », du nouveau « gloubi-boulga planétaire », s’il en est parmi mes lecteurs, vont vouloir immédiatement monter sur leurs grands chevaux de frise : qu’ils sachent toutefois que je n’en ai pas procédé ainsi pour les irriter, ni pour illustrer une idéologie du « tout se vaut, tout se mélange », mais pour suggérer qu’il n’y avait pas loin, des nobles religions antiques de l’occident, aux rites des « sauvages » d’hier et d’aujourd’hui. (Même Socrate, Socrate le fondateur de notre radicalité discursive, aurait bien pu exercer des fonctions thaumaturgiques et chamaniques, au sein de sa cité : voir Le Secret de Socrate pour Changer la Vie, de François Roustang, chez Odile Jacob, et Socrate le Sorcier, de Nicolas Grimaldi, aux PUFs.) L’occident, en redécouvrant ces danses et ces transes, transportées dans les Antilles et les Brésils de la déportation, se mirait, sans le savoir, au miroir de ses origines, et ne les reconnaissait nullement (…croiser son double et ne pas le reconnaître… beau thème littéraire… appel vers une histoire à écrire…): les voyageurs et les « habitants », comme on appelait les colons antillais, ne voyaient dans le vaudou qu’une sorte de danse, à laquelle les esclaves se livraient avec une frénésie particulière, en accordant une étrange importance au sacrifice concomitant d’un poulet ou d’un autre animal ; de nos jours encore beaucoup pensent, en Europe et aux États-Unis, que le vaudou est une sorte de sorcellerie résiduelle, et sont surpris d’apprendre que les anthropologues et les fidèles le considèrent tout simplement comme une religion. Ultérieurement, le vaudou est devenu l’une des premières fixations identitaires des esclaves dépouillés de leur culture d’origine, et comme un ferment de résistance : Boukman, le premier chef rebelle haïtien, était un hougan, un prêtre vaudou, et c’est au cours d’une cérémonie qu’il a lancé la première révolte.
C’est donc l’importance, pour mon sujet, de cette religion issue de l’Afrique de l’Ouest, le Vaudou, qui m’a amené à m’intéresser au chamanisme. Mais aussi m’a t-il fallu réaliser que je ne pourrais pas écrire Plantation Massa-Lanmaux sans avoir recours moi-même à la transe — et que l’écrivain est toujours au moins un peu chaman… Dans l’immédiat, cet article commençant à dépasser les limites d’un billet de blog, je suspends, et poursuivrai prochainement ce fil de pensée.
Lien vers L’Écrivain Chaman II (cliquer)
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