« La mécanique sadique de l’esclavagisme. Un roman qui vous prend doucement pour vous emmener au cœur de la folie raciste. »

Sade, Attaquer le soleilÀ l’occasion de l’exposition Sade du Musée d’Orsay, je republie l’article ci-dessous, du site Exigence Littérature (http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=248&fb_source=message)

Il répondait à un article plus ancien de Maurice Mourier dans La Quinzaine Littéraire ( http://laquinzaine.wordpress.com/2011/03/03/yann-garvoz-plantation-massa-lanmaux/)

Plantation Massa-Lanmaux – Yann Garvoz

mardi 31 juillet 2012, par Penvins
©e-litterature.net

La mécanique sadique de l’esclavagisme. Un roman qui vous prend doucement pour vous emmener au cœur de la folie raciste.

 

Le roman commence dans un style qui évoque la tragédie grecque, il se terminera dans la langue de Sade. Cette rupture de style a pu paraître à certains une faute de goût, voire une atteinte aux bonnes mœurs littéraires. Pour ces gens-là on n’a pas le droit d’échapper à la distance classique, de se laisser aller à la folie sadienne, et sortir de la maîtrise de la langue serait du Grand Guignol. Comme si l’esclavagisme pouvait se lire dans une langue contenue en une sorte d’analyse sociale, ou de composition littéraire fut-elle héritée des meilleurs auteurs antiques. Alors que c’est, tout au contraire, la force de ce roman de ne pas s’être enfermé dans la clarté organisationnelle d’un texte classique et que l’emprunt fait à la langue de Sade, loin d’en copier les défauts, met en valeur une dimension intime de l’esclavagisme qu’aucune étude historique n’aurait permis de rendre, et dévoile des ressorts pulsionnels que l’on évite habituellement de mettre en avant. Sans la violence de cette sexualité sadienne, sans la jouissance perverse de posséder comment peut-on rendre compte du crime esclavagiste ? Est-ce que cette folie-là est de l’ordre de la vraisemblance ? – dont on ne devrait sortir comme je l’ai vu écrit – je ne le pense pas, cette folie-là est bien invraisemblable, elle ne peut se lire si l’on s’en tient à la règle implicite du romanesque, paraître vrai au lecteur épris de rationalité et de bon sens. Mais les scènes de débauche outrancière dont on voit bien qu’elles gênent ne sont pas plus irréelles que ne le sont les analyses factuelles du commerce triangulaire. La cupidité des armateurs n’est pas la seule explication de ce trafic inhumain et c’est bien ce que fait sentir Yann Garvoz en inscrivant son roman dans la rupture.

Pour moi, ce roman ne peut se lire en écartant la transgression stylistique qui le fonde. Loin d’être ennuyeuses comme elles peuvent parfois l’être chez le Divin Marquis les scènes de débauche provoquent d’autant plus d’excitation qu’elles s’insèrent dans un récit que l’on avait cru politiquement correct, un récit non pas philosophique, mais une romance bien pensante, le héros revenu de métropole va se faire le chantre de la libération des esclaves. Mais alors que l’on s’imagine que Donatien rentré aux Antilles sera le messager des Lumières, à la suite d’une déception amoureuse tout bascule. On est bien là dans l’ordre de ce que d’aucuns appelleraient l’irrationnel, voire le passionnel, pourtant que l’on fasse bien attention : il ne s’agit pas d’une vengeance amoureuse mais d’un déferlement destructif et surtout jouissif. Ce qui sous-tend l’esclavagisme c’est cela, le plaisir pris à humilier et à détruire, ce qui lui donne une force capable de défier l’entendement, de résister à l’esprit des Lumières, c’est cette jouissance d’humilier l’autre et de s’humilier soi-même en tant qu’être humain. Donatien se révélera le pire des esclavagistes parce qu’il a cru que Charlotte l’aimerait et qu’elle l’a rejeté pour Hanus, faute d’obtenir l’amour il jouira de le nier. Grand Guignol dites-vous, méprisant toute théâtralisation qui s’écarte des canons de la langue classique, Grand Guignol, je vous l’accorde mais à la manière d’un Grand Magic Circus, une mise en scène fantasmatique qui se moque des règles de la bienséance littéraire et n’a pas peur d’affronter la cruauté du monde dans un grand éclat de rire provocateur. Bien sûr ces scènes-là ne sont pas vraisemblables, mais elles disent beaucoup plus que n’aurait dit une démesure sous contrôle, elles mettent à nu les passions que cachaient les rouages socio-économiques de l’esclavagisme, disent à quel point la violence n’est pas seulement un moyen de contraindre au travail forcé mais indépendamment de toute considération matérialiste, une jouissance qui ne se connaît plus de limites.

Pour toutes ces raisons je considère que ce roman est une complète réussite.

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Voyageur Un

Sifflements
Embrasure des
galaxies déroulées
Silence
Sil

Voyager 1 a quitté le système solaire

40 000 ans. Quelqu’un
?
Mes yeux mes yeux se ferment se rouvrent se ferment je taie sous eux les recouvre 40 000 ans tc tc tc Un souffle
Un souffle n’a fait que passer n’a fait wegh-(*weǵʰ-)/via/viaticum/voiage/voyager1 que portes-tu de nous Voyager1 de nous qui sommes  morts tous poussières Ann&Carl Carl&Ann ovulation propice à la pointe de ta nudité les ondes de la méditation dérangées par l’orgasme
les vagues de l’orgasme sur l’encéphalogramme
l’espace s’entrouvre à la douce tactilité de l’antenne fouille l’espace-père de l’espace qui est père de l’espace qui est père de l’espace qui est il n’y a rien là haut que convoieront les ondes rien plus que le goût du sel sur ma langue
ici-bas ici-bas le rien illumine les coeurs dans la salle où tous les écrans le champagne clignote les écrans tintent les écrans sur les coeurs ouvrent des lucarnes on boit on mouille on bande comme des microprocesseurs comme en 1977 c’était avant avant
avant tout ça
tu sais
40 000 ans mes yeux se ferment Margarete un souffle /wegh-(*weǵʰ-) l’encolure la chaleur de l’encolure sous le crin son parfum fort de l’amitié l’alliance du vivant efface pour un instant la plaine de la jeunesse un instant la plaine de la jeunesse qui pète de désir sous le soleil là-devant sous le soleil hérissée de faux la plaine de la jeunesse toute hérissée des faux semblants de la jeunesse et on est aspiré dans la trouée aspirés qu’on est tous
aspirés
dans la trouée
il n’en restera rien
pas un
/via l’orgueil pour où? ubris l’orgueil où est-il et pourquoi? je tape la tête sur les murs tape où? comment? comment l’aboutir l’embouter le rebooter tape tape plus fort les éclats volent les éclats de murs les éclats de tête toujours l’orgueil tape les éclats des mots les éclats du passé les éclats de la perdition il demeure réside est engendre rit l’orgueil au centre de sa toile au centre d’où partent les collines septèmes
amor
un debout sous le regard des dieux ou plutôt les dieux à son service les dieux tout petits et serviles portés sur son épaule son regard porte au loin éblouit strie la plaine il trace la plaine administre les pas lents des légions donne les routes et donne les chemins des déroutes piétinent le sylphe vins amphores le sylphe double sillon des roues comment comment comprendre que les routes étaient courbes qu’il n’y a rien de droit comment comment le pouvait-il comprendre le peuple de l’équerre en ce temps les poignards valaient plus que affutaient valaient plus que les mains valaient
/viaticum/voiage  pavées de coquillages d’ermites de boîtes de soupes à cheval de conserve sur les routes de poètes pendus de pauvres types à la recherche la recherche d’un Dieu d’un Dieu d’un Dieu Lui s’épuise dans le 238PuO2  (P0 ( 1 – 0,5t / 87,74 ) en années et non en siècles et non en lustres et non en éons) car cloué sur une croix même lui Lui s’épuise en isotopes et comment comment savoir s’il est le chat de la boîte est-il ce sont li troi mor e li troi vif le chat de la boîte est-il mort Il furent si con Duc et Conte Troi noble home de grant arroi ces grandes cathédrales aux croisées où s’enchaînent les livres il fallait être bien grand seigneur bien grand seigneur pour obtenir recru de travaux et de veilles il avait  fait copier la fleur de sa librairie sur de grandes feuilles reliées d’ivoire serti de pierreries de sorte que même à cheval même à cheval Voiageur Un une langue naissait des routes d’oc et d’oïl des manuscrits d’Italie Voyageur Un Troubadour tu es bien plus ancien bien plus ancien que N’A SA grandeur bien plus ancien que Lui qui s’éclipse dans l’héliogaine qui épuise ses rêves en giclures d’isotopes sur le pli drap en années et non en éons sur le pli d’un drap sale

Le choc terminal ruée rué d’or dans l’ultime moisson worksheet43 moisson de chiffres pluie sur les ruée d’or rotondités où baignent les cervelles dans la lumière l’or des photons tombés des écrans magnétosphères ensuite
?
?
?
je me relève tu trembles dans le vent tu trembles particulaire dans le vent tes larmes 197Au se dénouent orbitales atomiques orbitales la nécessité tes larmes qu’emporte qu’importe nous ne serons bientôt que pou
dre
40 000 ans Voyager 1 pas un oeil ne se lèvera pas un oeil ne subsistera pas un cil pas un iris pas le monde d’un iris Carl&Ann Ann&Carl ton horloge ne battra plus qu’un temps incomp ne battra plus que Sa plainte sa morne plainte moagnétique 238PuO2 comprendront-ils comprendront-ils l’emboîtement des sexes comprendront-ils Ann le tressaillement de ta méditation comprendront-ils que Carl que perle comp le tressail que Carl dans l’affolement soudain de ton iris que languoisse repos ressoufle reflux acceptation bientôt
Que donne ma main ? que donne ma main à l’aube au déroulé des temps? que donne ma main de fer ma main bardée d’antennes du souvenir sur les routes d’Italie les routes de l’orgasme ma main sur l’encolure de la plainte la maîtrise de l’isotope le souvenir d’un sourire dans la magnétosphère l’ovule éternelle de ton sourire
notre méditation s’achève nous avons envoyé là haut si loin si vide nous avons envoyé là haut à la commissure du temps et de l’espace au liseré nous avons envoyé
CLIQUER : Voyager golden record : greetings from UN secretary Kurt Waldheim (recording)

Kurt Waldheim, Wehmacht, Yougoslavie 194?. Futur secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies

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Écrire sans se soucier du lecteur ? (pour répondre à un ami de Fort-de-France)

À noter qu'il m'a été impossible de trouver une représentation d'homme nu lisant. Des suggestions ?Cher L*E*M*, vous avez écrit vos oeuvres sans vous soucier de qui les lira, nous dites-vous. Cette déclaration vous honore et honore vos oeuvres, mais permettez-moi de ne pouvoir vous suivre sur cette voie. Permettez-moi de ne pas croire cela possible, d’écrire sans se soucier de qui lira. Peut-être, vous, ne vous en êtes pas soucié consciemment, mais l’acte d’écrire s’est soucié pour vous du lecteur, dans tous les choix artistiques que vous avez dû opérer. Et d’abord, le premier d’entre eux : celui de la langue dans laquelle vous écrivez. Vous avez choisi la langue de la tribu, et déjà c’est faire un choix de communication, c’est sélectionner qui peut vous lire. Ensuite les formes. On n’écrit pas sans guide, hors de tout genre, de toute structure établie. Par l’organisation d’un dialogue, par la disposition des mots sur la page, par la syntaxe, vous vous placez dans le format d’un acte de communication possible, vous écrivez sous le regard virtuel d’un récepteur doté de certaines capacités de déchiffrement. Pour échapper à toute forme préétablie, non codifiée dans le cadre de la communication, non inscrite dans le grand catalogue et l’histoire de notre Culture, non frayée par des milliers ou des millions d’écrivants/lisants, échappant à la relation écrivain-lecteur, il faudrait une production aléatoire telle que pourrait la réaliser un ordinateur.
Pour reprendre un concept, si je me souviens bien, proposé par Umberto Eco (ou Hans Jauss, sous le terme d’horizon d’attente), tout acte d’écriture détermine son « lecteur idéal », production du texte… comme vous même, l’écrivain ! Lecteur et écrivain, sont sécrétés par le texte… Ils en sont les premiers personnages, qui ne sauraient manquer.
Avec mes fraternelles amitiés de personnage,

YG
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déjà hier

j’ai à peine connu les arbres j’ai à peine connu les feuilles j’ai à peine connu les livres j’ai à peine connu la vie j’ai à peine connu mon pays j’ai à peine connu les oiseaux les oiseaux j’ai à peine connu j’ai à peine pénien j’ai à peine les oiseaux j’ai à peine connu l’amour j’ai à peine connu l’été j’ai à peine connu ma vie j’ai à peine connu l’amour j’ai à ton cul pleine cornue peine connue j’ai à peine perdue j’ai à pêne connu connu plaine ton con ma mort j’ai à peine connu ma mort j’ai à reître connu commué j’ai à perte connu le ciel j’ai à penne à perne connu l’ami a spmerme gé tu nu
Je sais que tout se vide… Dans un silence catastrophique sous moi dans une lenteur assourdissante entre la terre et l’aile remplit la tache d’encre remplit les interstices des nuages, le ciel file un mauvais coton

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Petite note de lecture : 2666, de Roberto Bolano (et de l’élasticité de l’intrigue en général)

« Oui à la désintriguation du récit, mais alors il faut intriguer le lecteur. »

Je me faisais un paradis estival de la lecture, longtemps reportée, du mythique 2666 de Bolano. Je l’aurai finalement abandonné vers la page 200 (sur les 1400 que compte l’édition de poche)… J’accepte d’avance toutes les remontrances, et les exhortations, et les éclairages sur ce qui m’aurait échappé d’essentiel. Néanmoins, avant toute nouvelle tentative d’ascension du massif de 1400 pages par une autre face, je voudrais réfléchir sur la question qu’il pose, de l’extension possible de l’intrigue. Tout écrivain s’est heurté à cette question, qui se noue à celles des genres, de la lecture, de l’horizon d’attente, du fond commun de formes  et d’expectatives qu’auteur et lecteur doivent partager. Quelques modèles sont bien éprouvés et sans surprise dans la culture occidentale, pour le meilleur et pour le pire : celui de la poétique d’aristote (premier critique structuraliste ?) — péripétie ou renversement, dénoûment, pathos — destiné à la tragédie, le carcan des trois unités qu’en a tiré notre clacissisme, le schéma actanciel — sujet, objet, quête, opposants et adjuvants, etc… —, isolé par Greimas (schéma dont use et abuse Hollywood), instauration et distillation d’un secret… Dans toutes ces structurations, le principe reste plus ou moins celui de Vitruve : l’unité dans la diversité. Tenir l’intrigue. L’écueil de mettre en oeuvre de tels modèles (plus ou moins spécifiés aux différents genres de la littérature) est de tomber dans la répétition, ou le manque d’originalité. La modernité littéraire — le flux de conscience avec Dujardin, Woolfe, Joyce, nouveau roman, intrigues latentes de Sebald (que je trouve personnellement très fascinantes) — n’a cessé de provoquer les limites de l’intrigue lisible, de jouer avec elle. Jusqu’au flux d’un esperanto obsessionnel et morbide en même temps que somptueux, chez Guyotat. Mais jusqu’où peut-on aller dans l’absence de repères, dans la rupture de contrat  ? Le lecteur peut s’amuser, se passionner, du défi de signifiance, d’organisation, que lui présente un texte (le mot de « récit » contient trop de présupposés), mais accepterait-il qu’il n’y eût, ultimement, pas de forme reconnaissable ? Prenant de la hauteur, Ricoeur dans Temps et Récit établit même que la mise en intrigue est l’établissement dans le temps d’une organisation, et que ceci est jouer, si l’on veut, avec notre conscience du temps ; à titre d’exemples, Ricoeur considère une série d’oeuvres, historiques (école des Annales…) ou fictionnelles (flux de conscience, Recherche du Temps Perdu…) qui semblent tourner le dos aux organisations traditionnelles du récit, et montre qu’à les considérer dans leur ensemble et dans une rétrospection de la lecture, une relecture au moins virtuelle, elles ne déjouent pas le principe de la mise-en-intrigue.

Pour en revenir à 2666, j’ai abandonné ma lecture au moment où, après que tout se fût déployé assez classiquement sous le principe organisateur de la quête (celle de l’écrivain allemand nobelisable mais disparu Arcimboldi), cette première progression n’aboutit à rien qu’à une impasse, et la compagne d’un personnage jusqu’alors secondaire devient soudainement le centre d’une deuxième focale. Bien sûr, ce coup-de-théâtre narratif pourrait stimuler l’intérêt, et le décontenancement du lecteur reproduire celui des premiers personnages parvenus au bout de leur impasse ; bien sûr bis, ce ne serait pas le premier livre que je lis dans lequel l’établissement du sens est contrecarrée par une facétie narrative de l’auteur. Alors pourquoi mon abandon de cette lecture, alors que je l’ai poursuivie dans les retournements similaires d’autres romans ? La leçon pratique que j’en tire (purement subjective mais sur quoi d’autre se fonder, ultimement, dans la myriade de choix qui se présentent à vous lorsque vous écrivez des livres ?), ma leçon donc est qu’il faut tout-de-même nourrir le lecteur de bonnes choses, pour l’emmener loin. Or je ne trouvais pas d’intérêt à cette nouvelle construction de personnage, à l’exposé méticuleux d’une nouvelle vie imaginaire — ni au bla-bla psychologisant qui le constituait — ni surtout à la langue assez terne dans lequel il s’inscrivait. Ce qui me ramène à mon dada : pour survivre dans ces méandres narratifs, il m’aurait manqué des événements de langage ! À la rigueur, il faudrait que tout phrase comptât et pût être détachée comme une maxime intense. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire ! Et même alors, jusqu’où peut suivre le lecteur ainsi appaté par les cailloux blancs du discours ? Jusqu’à l’avortement de toute mise en intrigue ? Jusqu’au vide ? Je me souviens d’un autre échec de lecture, celui des nouvelles de Donald Barthelme, un auteur culte américain. Mais il me reste, de cette impossibilité de la mise-en-intrigue de ma lecture, une frustration… intriguante ! qui me fera y revenir une deuxième fois. Oui à la désintriguation du récit, mais alors il faut intriguer le lecteur.

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VIDÉO : Lecture publique d’un extrait du prologue de Plantation Massa-Lanmaux

Une première soirée de lectures publiques des finalistes, précédait de 24 heures la remise du prix littéraire Trillium décerné par la Société de développement de l’industrie des médias de l’Ontario, (SODIMO, un organisme qui relève du ministère du Tourisme, de la Culture et du Sport de la Province de l’Ontario).
Ce furent deux belles soirées, consacrées aux auteurs et à la littérature (avec, évidemment, l’inévitable enrobage média et partysant, qui par moments finit par recouvrir l’objet qu’il est censé célébrer). Néanmoins, durant les deux soirées, j’ai eu l’impression que tous nous rendions hommage sans discussion aux formes traditionnelles de la littérature, de sa création à sa production à sa réception, alors même que sous ces formes elle est chahutée par les nouvelles technologies : liens hypertextes des liseuses, livres multimedia, bientôt oeuvres qui se modifieront en fonction de vos données personnelles, de votre localisation, de votre carnet d’adresse, voire de l’environnement sonore et lumineux au moment de la lecture, de l’inclinaison de la liseuse… Les possibilités sont vertigineusement infinies, qui probablement vont transformer l’acte de lecture dans la décennie à venir. Or, sur les deux soirées, pas une seule fois le mot « internet » ne fut prononcé, non plus que celui de « numérique ».
Je me promettais, si lauréat, de dire un mot sur le sujet à la tribune, Alas ! Poor Yorick, l’occasion ne nous fut donnée, ni le Trillium. Renvoyons donc à de futures discussions, inévitables, les questionnements sur la nature changeante du livre.
Le premier lien est celui de ma propre lecture : d’abord la présentatrice de la soirée, puis votre serviteur à 1min20 du début, lecture du prologue de Plantation Massa-Lanmaux à 2min30.
Ensuite, j’ai voulu profiter de cet écran pour ajouter la lecture, durant la même soirée, par Joëlle Roy, d’un extrait de son roman XMan est Back en Huronie, qui m’a paru très intéressant (je l’ai acheté mais pas encore lu) pour son  travail sur la géographie et la langue française du nord de l’Ontario. Et puis, en troisième lien, les poétiques Apocryphes du Coeur de l’ami François Baril Pelletier. Enfin, pour les anglophones, le lauréat du prix du roman de langue anglais, Phil Hall ; et la lecture truculente de son Idaho Winter par Tony Burgess, personnage haut en couleur, talent, humour.
Disclaimer : je n’ai encore lu aucun des livres de ces confrères !

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Petite note de lecture : Tinkers (Les foudroyés) de Paul Harding

Tinker n.
1.
A traveling mender of metal household utensils.
2.
Chiefly British A member of any of various traditionally itinerant groups of people living especially in Scotland and Ireland; a traveler.
3.
One who enjoys experimenting with and repairing machine parts.

4. A clumsy repairer or worker; a meddler.

Un étrange destin pour un étrange livre, écrit par un étrange bonhomme… Paul Harding est inconnu dans le monde littéraire américain, et pourtant il est le lauréat 2012 du Prix Pulitzer (le plus grand prix littéraire américain), pour son premier roman, écrit il y a six ans et publié, après de nombreux refus, presque confidentiellement. Le roman d’un poète qui aurait finalement colligé ses fragments, ses épiphanies et ses morceaux de bravoure, au long d’une trame narrative un peu lâche, à laquelle certains morceaux ne paraissent rattachés qu’accidentellement.
Mais quels morceaux ! Dans une langue belle et surprenante — qui tranche sur la monotone domination de l’écriture blanche contemporaine — Paul Harding ne nous cause de rien moins que de la nature de l’univers, de sa fragilité, son tissu d’apparences toujours prêtes à se déchirer ou à choir, en laissant à nu un noumène au sujet de laquelle le lecteur ne saura pas plus que, dans les Évangiles, il n’apprend ce qui se trouvait  derrière le voile du Temple.  Avec un roman situé dans le Maine (une région où votre serviteur a vécu deux belles années entre mer et forêt), on aurait pourtant pu attendre un lyrisme de la nature, de la forêt et des saisons, mais les intérêts de Harding sont à une autre échelle, cosmogonique et démiurgique. Ce qu’illustrent également les lectures de théologie et de physique théorique que l’auteur, Nouvel-Hésiode de la Nouvelle-Angleterre, revendique dans un nouvel entretien avec le Nouveau York Times.

Et quant à la trame narrative lâche précédemment évoquée, elle file l’agonie de Georges Washington Crosby, visité sur son lit par une foule de parents et de souvenirs — en particulier, pour les souvenirs, ceux relatifs à Howard, le père épileptique qui les avait abandonnés, lui, sa mère et sa soeur. La mort d’Howard ayant été décrite comme en passant, au milieu du livre, avant que ne reviennent d’autres souvenirs de son vivant, les deux hommes et finissent alors par se confondre dans la même suggestion de la fugitivité de la conscience humaine.

Si l’intrigue, chère à Ricoeur, n’est peut-être pas suffisament tenue (Harding a écrit son livre par fragments, lorsque l’inspiration lui venait, et où qu’il se trouvât et quoi qu’il fît à ce moment), en revanche la beauté surgit au détour de presque toutes les phrases, et de toutes les situations. Une beauté métaphysique du paragraphe, servie par une approche sensuelle du mot et de la phrase. Toutes les lectures en somme du professeur Harding ! La seule description du ciel nocturne, chéant comme un dais sur le lit d’agonie de Georges (jamais, une fois le noir même du ciel dégringolé,  ne saura-t’on ce qu’il restait à voir), ou bien l’avant dernier paragraphe en lequel est résumée la touchante fragilité et la parenté de toutes les vies humaines, à eux seuls justifieraient la lecture.

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L’ÉPOPÉE, un article essentiel de Florence Goyet

Dans le cadre des recherches accompagnant la rédaction de mon roman La Bibliothèque des Sables, je découvre cet  article (cliquer pour le lire) particulièrement dense et synthétique, qui fait le bilan des recherches récentes sur l’épopée, et de l’évolution des définitions et des conceptions de ce genre — ou plutôt, pour sauter à la conclusion de l’auteur, du « travail épique », trait potentiel de toute littérature, même hors épopée.

Extrait nodal : « « S’il fallait caractériser l’épopée d’un seul mot, ce serait « polyphonie », au sens le plus plein que le mot a chez Bakhtine: non pas seulement « dialogisme » mais bien présence de « voix également valides », heurt de vérités contradictoires dont aucune n’est privilégiée. C’est le trait essentiel de l’épopée, ce qui la distingue des innombrables récits héroïques simples qui présentent sans ombres le « Veni, vidi, vici » d’un Persée délivrant Andromède. Cette polyphonie est indispensable – et son absence signe l’échec de l’épopée. Historiquement, on l’a vu, la crise n’a pas pu être résolue par les moyens conceptuels. Cela signifie que l’on ne sait pas d’avance quel chef a le droit pour lui, quelle position politique est valide – et invalide les autres. La solution épique, ce sera donc d' »essayer » les divers possibles, de les prendre au sérieux: de suivre leur logique sans décider d’avance de leur valeur respective. En un mot, d’instaurer une véritable polyphonie. »
[…]
« Car la polyphonie n’est pas aisée, et elle n’est pas un donné. Le premier mouvement de l’épopée, c’est bien au contraire de tâcher d’établir un ordre artificiel – comme le fait la foule des récits héroïques. C’est un premier traitement du thème de la guerre, ce que j’appelle « apprivoiser Arès » – Arès, le dieu grec qui symbolise le carnage, la guerre dans toute sa violence déchaînée. Un récit guerrier, presque toujours, va nous donner de la guerre une épure, une image simplifiée. C’est l’une des raisons pour lesquelles on a pu parler de « transparence » et d' »immédiateté » pour l’épopée, qui serait œuvre de « souriant(s) Homère ». De fait, la mêlée qui caractérise la « vraie » guerre est presque absente. Les combats sont des successions de duels, qui ramènent la confusion à l’ordre, le carnage à une sorte de danse, dont on décrit la chorégraphie en oubliant la violence. Les héros sont loués au-delà de toute mesure, comme s’ils représentaient la réponse »

Par Florence Goyet, professeur de Littérature Générale et Comparée, Université Stendhal Grenoble 3
Article en ligne : http://www.vox-poetica.org/sflgc/biblio/goyet.html#_ftn62

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Freidrich Schlegel, Lucinde : les « hommes mauvais qui veulent soustraire le sommeil de la vie »

« Avec une extrême irritation, je pensai alors aux hommes mauvais qui veulent soustraire le sommeil de la vie. Ils n’ont vraisemblablement jamais dormi ni jamais vécu. Pourquoi donc les dieux sont-ils des dieux, si ce n’est parce qu’ils ne font rien consciemment et à dessein, parce qu’ils s’entendent à cela et y sont maîtres? Et comme les poètes, les sages et les saints s’efforcent de devenir là-aussi semblables aux dieux ! »

 

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Une réponse anticipée de Freud à Onfray : Psychanalyse et télépathie, 1921

« Les analystes sont au fond d’incorrigibles mécanistes et matérialistes, même s’ils se gardent bien de dépouiller ce qui concerne l’âme et l’esprit de ses particularités encore inconnues. S’ils s’engagent dans l’étude du matériel occulte, c’est uniquement parce qu’ils en attendent de pouvoir exclure définitivement de la réalité matérielle les productions de désir de l’humanité. 

Avec des dispositions d’esprit aussi différentes, un travail commun entre analystes et occultistes offre peu de perspectives de gain. L’analyste a son propre champ de travail qu’il ne doit pas quitter, l’inconscient de la vie de l’âme. S’il voulait, pendant son travail, guetter des phénomènes occultes, il courrait le danger de ne pas voir tout ce qui est plus proche de lui. Il y perdrait sa non-prévention, son impartialité, son absence d’attentes, qui cons­tituaient une part essentielle de son armure et de son équipement d’analyste. Si des phénomènes occultes s’imposent à lui de la même manière que d’autres, il ne les évitera pas plus qu’il n’évite les autres. Telle semble être la seule ligne de conduite compatible avec l’activité de l’analyste. 

Contre un premier danger, le danger subjectif de voir son intérêt détourné au profit des phénomènes occultes, l’analyste peut se protéger par l’autodiscipline. Il en va autrement du danger objectif. 

Il n’est guère douteux que s’occuper des phénomènes occultes aura très vite pour résultat de voir confirmer la factualité de nombre d’entre eux; il est à supposer que beaucoup de temps passera avant qu’on ne parvienne à une théorie acceptable de ces faits nouveaux. Mais ceux qui tendent avidement l’oreille n’atten­dront pas si longtemps. Dès la première approbation les occultistes vont déclarer leur cause victorieuse, ils vont élargir à toutes les autres la croyance accordée à une seule affirmation, et, des phéno­mènes, l’étendre aux explications qui leur sont les plus proches et les plus chères. 

Les méthodes de l’investigation scientifique ne leur serviront que d’échelle pour s’élever au-dessus de la science. Malheur, s’ils arrivent à monter si haut! Et aucun scepticisme des spectateurs et des auditeurs ne les inquiétera, aucune protestation venue de la foule ne les retiendra. Ils seront salués comme des libérateurs nous délivrant de l’accablante contrainte de pensée, toute la crédulité, disponible depuis les jours d’enfance de l’huma­nité et les années d’enfance des individus, se portera à leur ren­contre en les acclamant. 

Un effondrement effroyable de la pensée critique, de l’exigence déterministe, de la science mécaniste peut alors être imminent; la technique pourra-t-elle l’empêcher par son attachement inflexible à la grandeur de la force, à la masse et à la qualité du matériel? 

Il est vain d’espérer que le travail analytique, justement parce qu’il porte sur le mystérieux inconscient, échappera à un tel écrou­lement des valeurs. Si les esprits familiers aux humains donnent les explications dernières, alors les approches laborieuses, par la recherche analytique, de puissances psychiques inconnues, n’offrent plus aucun intérêt. 

Les voies de la technique analytique seront abandonnées elles aussi, si l’espoir sourit d’entrer par des pro­cédés occultes en relation immédiate avec les esprits agissants, exactement comme on renonce aux habitudes d’un travail patient et minutieux si l’espoir sourit de s’enrichir d’un seul coup par une spéculation réussie. Au cours de cette guerre nous avons entendu parler de personnes placées entre deux nations ennemies, apparte­nant à l’une par la naissance, à l’autre par le choix et la rési­dence; ce fut leur destin d’être traitées en ennemis d’abord par l’une, puis, si elles avaient la chance d’en réchapper, par l’autre. Tel pourrait être aussi le destin de la psychanalyse. 

Cependant, les destins doivent être supportés quels qu’ils puissent être. La psychanalyse, elle aussi, s’accommodera du sien, d’une manière ou d’une autre. Revenons au présent, à la tâche immédiate. J’ai fait, au cours des dernières années, quelques obser­vations que, tout au moins dans le cercle de mes proches, je ne veux pas garder par-devers moi. La répugnance à suivre un cou­rant dominant de notre époque, le souci de ne pas porter l’intérêt à se détourner de la psychanalyse et le manque absolu de déguisement aux fins de discrétion, voilà les motifs qui se conjuguent pour interdire toute plus large publicité à ma communication. 

Je revendique pour mon matériel deux avantages que l’on trouve rarement. Premièrement, il est exempt des réserves et des doutes auxquels restent sujettes la plupart des observations des occultistes, et deuxièmement il ne développe sa force démonstrative qu’après avoir été soumis à l’élaboration analytique. Toutefois, il ne se compose que de deux cas qui ont un caractère commun; un troi­sième cas est d’une autre nature, ajouté seulement à titre d’annexe et susceptible d’une autre appréciation. 

Les deux cas que je vais maintenant exposer amplement concernent des événements de même nature, des prophéties de diseurs de bonne aventure profes­sionnels qui ne se sont pas accomplies. Elles n’en ont pas moins impressionné à l’extrême les personnes à qui elles furent faites, de sorte que leur relation au futur ne peut pas en constituer l’essentiel. Toute contribution à leur explication, de même que toute réserve relative à leur force démonstrative seront pour moi extrêmement bienvenues. Ma position personnelle face à ce matériau reste faite de répugnance, d’ambivalence. »

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