Freidrich Schlegel, Lucinde : les « hommes mauvais qui veulent soustraire le sommeil de la vie »

« Avec une extrême irritation, je pensai alors aux hommes mauvais qui veulent soustraire le sommeil de la vie. Ils n’ont vraisemblablement jamais dormi ni jamais vécu. Pourquoi donc les dieux sont-ils des dieux, si ce n’est parce qu’ils ne font rien consciemment et à dessein, parce qu’ils s’entendent à cela et y sont maîtres? Et comme les poètes, les sages et les saints s’efforcent de devenir là-aussi semblables aux dieux ! »

 

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Une réponse anticipée de Freud à Onfray : Psychanalyse et télépathie, 1921

« Les analystes sont au fond d’incorrigibles mécanistes et matérialistes, même s’ils se gardent bien de dépouiller ce qui concerne l’âme et l’esprit de ses particularités encore inconnues. S’ils s’engagent dans l’étude du matériel occulte, c’est uniquement parce qu’ils en attendent de pouvoir exclure définitivement de la réalité matérielle les productions de désir de l’humanité. 

Avec des dispositions d’esprit aussi différentes, un travail commun entre analystes et occultistes offre peu de perspectives de gain. L’analyste a son propre champ de travail qu’il ne doit pas quitter, l’inconscient de la vie de l’âme. S’il voulait, pendant son travail, guetter des phénomènes occultes, il courrait le danger de ne pas voir tout ce qui est plus proche de lui. Il y perdrait sa non-prévention, son impartialité, son absence d’attentes, qui cons­tituaient une part essentielle de son armure et de son équipement d’analyste. Si des phénomènes occultes s’imposent à lui de la même manière que d’autres, il ne les évitera pas plus qu’il n’évite les autres. Telle semble être la seule ligne de conduite compatible avec l’activité de l’analyste. 

Contre un premier danger, le danger subjectif de voir son intérêt détourné au profit des phénomènes occultes, l’analyste peut se protéger par l’autodiscipline. Il en va autrement du danger objectif. 

Il n’est guère douteux que s’occuper des phénomènes occultes aura très vite pour résultat de voir confirmer la factualité de nombre d’entre eux; il est à supposer que beaucoup de temps passera avant qu’on ne parvienne à une théorie acceptable de ces faits nouveaux. Mais ceux qui tendent avidement l’oreille n’atten­dront pas si longtemps. Dès la première approbation les occultistes vont déclarer leur cause victorieuse, ils vont élargir à toutes les autres la croyance accordée à une seule affirmation, et, des phéno­mènes, l’étendre aux explications qui leur sont les plus proches et les plus chères. 

Les méthodes de l’investigation scientifique ne leur serviront que d’échelle pour s’élever au-dessus de la science. Malheur, s’ils arrivent à monter si haut! Et aucun scepticisme des spectateurs et des auditeurs ne les inquiétera, aucune protestation venue de la foule ne les retiendra. Ils seront salués comme des libérateurs nous délivrant de l’accablante contrainte de pensée, toute la crédulité, disponible depuis les jours d’enfance de l’huma­nité et les années d’enfance des individus, se portera à leur ren­contre en les acclamant. 

Un effondrement effroyable de la pensée critique, de l’exigence déterministe, de la science mécaniste peut alors être imminent; la technique pourra-t-elle l’empêcher par son attachement inflexible à la grandeur de la force, à la masse et à la qualité du matériel? 

Il est vain d’espérer que le travail analytique, justement parce qu’il porte sur le mystérieux inconscient, échappera à un tel écrou­lement des valeurs. Si les esprits familiers aux humains donnent les explications dernières, alors les approches laborieuses, par la recherche analytique, de puissances psychiques inconnues, n’offrent plus aucun intérêt. 

Les voies de la technique analytique seront abandonnées elles aussi, si l’espoir sourit d’entrer par des pro­cédés occultes en relation immédiate avec les esprits agissants, exactement comme on renonce aux habitudes d’un travail patient et minutieux si l’espoir sourit de s’enrichir d’un seul coup par une spéculation réussie. Au cours de cette guerre nous avons entendu parler de personnes placées entre deux nations ennemies, apparte­nant à l’une par la naissance, à l’autre par le choix et la rési­dence; ce fut leur destin d’être traitées en ennemis d’abord par l’une, puis, si elles avaient la chance d’en réchapper, par l’autre. Tel pourrait être aussi le destin de la psychanalyse. 

Cependant, les destins doivent être supportés quels qu’ils puissent être. La psychanalyse, elle aussi, s’accommodera du sien, d’une manière ou d’une autre. Revenons au présent, à la tâche immédiate. J’ai fait, au cours des dernières années, quelques obser­vations que, tout au moins dans le cercle de mes proches, je ne veux pas garder par-devers moi. La répugnance à suivre un cou­rant dominant de notre époque, le souci de ne pas porter l’intérêt à se détourner de la psychanalyse et le manque absolu de déguisement aux fins de discrétion, voilà les motifs qui se conjuguent pour interdire toute plus large publicité à ma communication. 

Je revendique pour mon matériel deux avantages que l’on trouve rarement. Premièrement, il est exempt des réserves et des doutes auxquels restent sujettes la plupart des observations des occultistes, et deuxièmement il ne développe sa force démonstrative qu’après avoir été soumis à l’élaboration analytique. Toutefois, il ne se compose que de deux cas qui ont un caractère commun; un troi­sième cas est d’une autre nature, ajouté seulement à titre d’annexe et susceptible d’une autre appréciation. 

Les deux cas que je vais maintenant exposer amplement concernent des événements de même nature, des prophéties de diseurs de bonne aventure profes­sionnels qui ne se sont pas accomplies. Elles n’en ont pas moins impressionné à l’extrême les personnes à qui elles furent faites, de sorte que leur relation au futur ne peut pas en constituer l’essentiel. Toute contribution à leur explication, de même que toute réserve relative à leur force démonstrative seront pour moi extrêmement bienvenues. Ma position personnelle face à ce matériau reste faite de répugnance, d’ambivalence. »

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Deux rêves de Dieu (le premier, artificiellement induit)

RÊVE 1
Et si les basiliques romanes et orthodoxes, avec tous leur bulbes et leurs verrues protubérantes, nous procuraient une image de l’univers, tel que Dieu le voit ? L’univers — le multivers, avec son infinité de dimensions — ressemblerait alors à un assemblage proliférant de bulles encastrées  les unes dans les autres, et s’accroissant sans cesse de nouvelles dimensions. La vision du rêve ressemble à celle de la fractale en 3D, le Mandelbulbe. Sur le toit de l’univers-basilique se déclinent toutes les teintes les plus magnifiques de l’arc en ciel.

(Complément : de très belles images dédiées au Mandelbulbe : cliquer ici)

Le RÊVE 2, qui est chu de Dieu, et révèle sa nature indifférente, femelle et Tarkovskienne (Solaris), de celui-ci. Le rêve ne consiste pourtant qu’en une image, faite de collages de personnages de bande dessinée rudimentaires et désuets, montrant une foule de couples en train de danser ; avec une légende : « Tombé du ciel. Ne vous voit même pas ».
Je me réveille dans l’effroi de cet immense Ciel femelle divin, qui ne nous voit même pas, mais nous bombarde de rêves et d’images oniriques, au hasard.

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Note de lecture / Renaissance : Les Langages de Rabelais, de François Rigolot

Beauté, mon beau souci, m’ayant conduit il y a quelques années à entreprendre, sans aucune considération de carrière ou d’utilité une étude d’un aspect de l’oeuvre de François Rabelais, il me paraissait dommage que dormissent mes notes d’alors, qui pourrait être utiles à d’autres amants de la langue française. L’ouvrage que je résume à grands traits ci-dessous fut le plus spectaculairement décapant de ceux qui m’aidèrent à dépouiller l’oeuvre de Rabelais de sa gangue scolaire, et des sens convenus dont elle est communément affublée.

Dans sa préface à cette réédition de son livre de 1972, François Rigolot renvoie dos-à-dos les tenants de deux paradigmes interprétatifs : d’un côté les partisans de la seule analyse textuelle et structurale, convaincus de la pluralité et de l’ambiguïté essentielle de l’écriture de Rabelais ; de l’autre les érudits soucieux de débusquer les sources, adeptes d’une « lecture transparente et sans équivoque de la fiction rabelaisienne » ; les seconds se méfiant de l’anachronisme au profit de la recherche d’un « catachronisme » (le terme est de F.Rigolot) sans doute illusoire.

Néanmoins, tout comme il ne faut pas prendre au mot le subtil Alcofribas en son prologue de Gargantua, François Rigolot, dans la suite de la préface et dans les études qui constituent le corps du livre penche décidément du côté des premiers, les seconds étant même accusés (p. *5) d’être les véritables fauteurs d’anachronisme : la polysémie appartiendrait en effet « de plein droit à l’épistémologie de la Renaissance », et « L’équivoque habite la pluralité [des] langages [de Rabelais] » (p.*10) . Le sujet de l’étude est ainsi « la place accordée [par Rabelais] aux problèmes linguistiques » (p.11) (et, pour les personnages, « le problème existentiel de l’expression », p.13). L’emploi du mot « langage », sous la plume de François Rigolot et dans ce livre, pourrait par ailleurs être l’objet de toute une discussion, tant il relève plus du dialogisme bakhtinien que des langues : il est donné au mot langage le synonyme de « mode d’expression » (p.11).

Pour déterminer, dans le cadre de cette « lecture langagière » de l’œuvre, quels sont les élements signifiants, François Rigolot adopte la méthode structurale : il replace les valeurs des différents langages dans un système d’oppositions réciproques (le langage du géant ayant pour fonction, remarque t-il, de fixer la norme), et considère de même que la signifiance des traits stylistiques résulte d’oppositions internes au texte, par exemple entre des thèses ou des éléments opposés, ou entre un sens et une forme, ou encore entre deux styles, voire deux tendances de Rabelais (évangéliste/satiriste) ; cette série d’oppositions composerait un langage agoniste propre à cette oeuvre. François Rigolot semble considérer la tension fond/forme, en particulier, comme la source du comique, mais ne se prononçant pas sur ce qu’est le comique il ne fait que reporter la question à une inconnue de niveau supérieur. (Une thèse annexe, qui concerne la dualité du comique, savant et populaire, de Rabelais, n’est pas sans rappeler celle de Mikhaël Bakhtine ; François Rigolot pouvait en avoir eu connaissance en 1972, la traduction anglaise de L’œuvre de François Rabelais datant de 1968.)

La deuxième partie du livre, consacrée aux Tiers, Quart et Cinquième Livre, est moins convaincante. L’auteur semble céder à la tentation de l’explication univoque, mais en fournit plusieurs, contradictoires : « polarité qui hantait les humanistes vers 1530 : rejet des langages empruntés ou falsifiés qui opacifient la pensée, quête d’une parole « naturelle », originaire, qui est signifiante parce que transparente. » (p.115) ; le thème fondamental des derniers livres est celui d’un « monde privé de communications ; monde des isolés », de l’« impossibilité […] d’établir un terrain d’entente, d’établir […] le langage de la compréhension » (p.142) ; « le thème du Tiers Livre : le refuge du scrupuleux, de l’hésitant, dans une garantie verbale qui s’impose de l’extérieur» (p.164) ; échapper au réel resterait « le seul chemin de repli » (p.166) « il fallait ce désarroi initial pour que puisse naître l’élan lyrique […] qui fera sortir le quêteur des « lacs de perplexité » […] Ce sera l’appel tonifiant et libérateur de l’encomium » (p.174)

Rigolot conclut ainsi sur le « fol éloge de la folie » , de manière un peu artificielle car il n’étudie pas les livres dans l’ordre et se fonde surtout sur le Tiers Livre pour sa conclusion : « dans l’éloge paradoxal tous les sujets se valent. Le cosmos a une finalité et chaque « finaliste » est convaincu qu’il en possède la clé ; mais cette clé importe peu, pourvu qu’elle soit chantée avec conviction. » (p.162). Toutefois, « contrairement à Érasme, l’Encomium Morias du disciple est au niveau de l’écriture et non de la pensée : il se prouve tel à mesure qu’il s’écrit. »

RIGOLOT, François, Les langages de Rabelais, Éd. Droz, Genève, 1996.

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COMPLÈTEMENT DESTROIT, NOTRE LANGUE – la faute au manque de conroi ?

Non ! non ! vous m’avez mal entendu, je n’ai pas dit « destroy », comme dans l’affreux franglais adolescent « complètement destroy » ! (Affreux franglais devant lequel ne reculaient pas certains politiciens pourtant soucieux de l’identité nationale, ainsi que l’illustre cette fine analyse d’un membre de l’ancien gouvernement Sarkozy : « le parti socialiste, c’est destroy »).
Non, ce que j’ai dit c’est « destroit », du latin « distringere »  : affliger — à ne pas confondre avec les descendants de « destruere », détruire.

Tout ça c’est à cause du manque de conroi, depuis des années : nous n’en avons pas eu assez à l’égard du trésor commun que les fées du passé déposent dans le berceau de tous les petits francophones.
« Con-Roi ? Mais que raconte-t-il ? » Non, non, je ne suis ni royaliste-critique, ni vaginolâtre, ni nostalgique du personnage nommé plus haut. Le « conroi », issu d’un latin populaire (non attesté) « conredare », obtenu par latinisation d’un mot germanique, c’est l’ordre, l’organisation, mais aussi le soin.

Dans un vocabulaire que je reconnais un peu désuet (mais seulement depuis cinq ou six siècles) je ne regrette donc que la souffrance de notre langue, non sa destruction, et m’interroge sur une possible insouciance de ceux qui devraient être ses plus hauts serviteurs.

Pourquoi, au lieu de lutter en vain contre le franglais, n’en reprendrions-nous au contraire possession ? Car l’Anglais, ce ne fut après tout, longtemps, que du Français mal prononcé ! Jouons de l’homophonie, et réintroduisons « destroit » pour remplacer « destroy », et le « chalonge » contre le « chalenge ».

C’est en tout cas ainsi que je procèderai désormais. (Inspiré littérairement par l’intéressant essai que fit Céline Minard de ce procédé dans sa Bastard Battle, il y a quelques années.)

Mais ce chalonge est difficile, délicat, il faut s’attendre à se trouver souvent sur le fil du rasoir, il conviendra de prêter attention à là d’où viennent les mots, et par exemple d’être estolt dans le chalonge, mais pas estolt. Car le premier, figurez-vous, vient du germanique « stolz » et signifie audacieux, opiniâtre, tandis que le second, issu du latin « stultus », veut dire tout simplement idiot. (Il n’a cependant pas été à l’origine du français moderne « sot »). Ne confondons jamais l’estout de stolz et l’estout de stultus, les conséquences seraient incalculables !

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LE MÉTROPOLITAIN – Nouvelles / Yann Garvoz, toutes les larmes des Antilles / 06 juin 2012

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LE MÉTROPOLITAIN – Nouvelles

Yann Garvoz, toutes les larmes des Antilles

06 juin 2012
par Raphaël Lopoukhine

Yann Garvoz est agrégé de mathématiques. Par plaisir, il a aussi passé une maîtrise de littérature. Enseignant au Lycée français, il est surtout écrivain. Un écrivain franco-ontarien depuis cinq ans maintenant qu’il vit à Toronto.

Dans la vingtaine, il est parti, comme tous les jeunes hommes de son âge, faire son service militaire. Lui, le passe dans les Antilles, en Guadeloupe. Par intérêt, par curiosité pour l’endroit où il vit, il s’intéresse à l’histoire des Antilles. Une histoire marquée par l’esclavage. Ses lectures et ses découvertes le choquent. « En tant que Français, j’ai eu l’impression d’avoir du sang sur les mains », explique-t-il. Un étrange sentiment. « Pas celui de culpabilité, mais celui d’être marqué. » La famille de l’écrivain n’est liée en aucune façon au trafic d’êtres humains.

C’est de ce sentiment que naîtra l’envie d’écrire le livre qu’il présenté à l’Alliance Française le jeudi 31 mai : Plantation Massa-Lanmaux. L’histoire d’un échec. Celui de Donatien, d’abord. Jeune premier naïf revenu de France vers la plantation familiale avec des idées modernes, celles des lumières, plein la tête. Et qui va tenter, en vain, d’appliquer ces idées à la plantation de son père, qui fonctionne sur un système de soumission totale des esclaves « noirs », à leurs maîtres « blancs ».

Yann Garvoz a répondu, en public, aux questions de la journaliste Sophie Perceval, qui officie sur les ondes de Radio-Canada, ainsi que sur TFO. Un exercice auquel la jeune femme est habituée, si ce n’est que pour une fois, elle connaissait personnellement l’auteur qu’elle interviewait.

« Je l’ai rencontré dans la communauté française. Je l’ai rencontré avant de le lire. Je ne m’attendais pas à lire ça. J’ai été très surprise. » Surprise par ce style, « touchée et séduite ».

Le style de Yann Garvoz est unique. Au delà du pléonasme (chaque écrivain a un style unique, sinon, ce n’est pas un écrivain), on trouve une réelle singularité dans cette façon de mêler le lexique du XVIIIe siècle et les formules plus contemporaines. « Un effet d’étrangeté » s’en dégage, comme le soulignait Sophie Perceval. On ne connaît pas l’ensemble des mots, parfois techniques, employés. Mais on devine, parfois. Cela suffit.

Le livre est dur. Certaines descriptions violentes. La violence et l’horreur peuvent parfois être mises à distance par un vocabulaire lointain. Mais cette distance, au lieu de banaliser l’épouvante, la renforce. Et l’on se prend à réfléchir au paradoxe du plaisir qu’on éprouve à lire une scène monstrueuse. Un paradoxe tout à fait sadien (voire sadique). L’une des références assumées de l’auteur.

Mais au delà des paradoxes et des condamnations, il y a dans ce livre une critique acérée du système colonialiste. Un système qui déteint sur les esprits, dont on ne sort pas et qu’on ne détruit pas si facilement. Lorsqu’un personnage tente de fuir, il se trouve confronté à la réalité de l’île, métaphore concentrationnaire du système.

Yann Garvoz a écrit son livre à une époque de refoulement du passé colonial de la France. À une époque où des députés de la majorité UMP déposaient une loi demandant la reconnaissance des « bienfaits de la colonisation ». À une époque où un candidat à l’élection présidentielle pestait contre la « repentance » et où, une fois élu aux plus hautes fonctions, allait expliquer à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». C’est un livre de vérité, mais pas un livre de culpabilité, que propose Yann Garvoz.

Cet ouvrage lui a d’ailleurs valu d’être en lice pour les prix Trillium, qui récompensent chaque année le meilleur de la littérature ontarienne, francophone comme anglophone. Le nom des lauréats sera annoncé le 20 juin.

Photo : Yann Garvoz

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Première lecture publique de Plantation Massa-Lanmaux…

…et une belle expérience, pour moi et je l’espère pour le public. Merci à tous ceux qui se sont déplacés un jeudi soir à l’heure où les bureaux commencent tout juste à fermer, et merci aussi à ceux qui ne se sont pas déplacés parce que, finalement, nous étions je crois au complet dans la salle de l’Alliance Française. Je donnerai une seconde lecture, cette fois-ci sans le brillant concours de Sophie, le 19 juin à la Bibliothèque Centrale de Yonge Street, en compagnie des autres nominés du Prix Trillium. Ce qui m’a le plus étonné, outre la belle attention de tout le monde à la phrase littéraire et à la discussion littéraire, ce fut de constater comme tout lecteur peut se frayer un chemin qui lui est propre dans une oeuvre, et l’interpréter à sa guise. J’en suis extrêmement heureux parce que je crois qu’en deçà de ce degré de liberté on ne se trouve pas dans la littérature, mais dans l’écriture formatée, le story-telling, qui peut être envoûtant mais ne laisse pas le lecteur errer, s’interroger, critiquer, interpréter, imaginer, inventer, et en définitive participer à la création. Ainsi pour cette page que j’ai lue, où le pauvre La Tripe est massacré par des entrées de lexique technique : je ne m’attendais vraiment pas à ce que cette page, écrite presque par jeu et pour montrer que la violence des textes n’était après tout qu’une manipulation de signes, et un artifice, je ne m’attendais pas du tout donc à ce qu’elle choque plusieurs personnes, voire qu’elle soit considérée par des lecteurs comme la plus insoutenable du roman ! Ainsi soit-il, et je n’ai rien à y redire, car maintenant le livre ne m’appartient plus, et les clés que je croirais en avoir ne sont après tout que celles de ce que j’ai cru écrire (et qui n’a sans doute jamais été écrit), pas de ce que vous lirez.
Autre surprise : le succés, j’ose le dire tant c’était imprévu, de notre « lecture à deux voix », dont il était impossible de saisir le sens, sinon par fragments. Il y a la une piste à explorer, pour de future mises-en-voix ! En général, grand plaisir de mastiquer ces phrases à voix hautes, et de faire retentir dans l’air du XXIème siècle ces fantasmagories ancrées dans les siècles XVIème et XVIIIème, et cette langue intemporelle que j’ai essayé de fabriquer.

Bref, au grand plaisir de recommencer (déjà, le 19 juin), et merci à tous ceux qui ont permis, par leur organisation ou leur présence, cette soirée !

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L’Écrivain Shaman III — Le LECTEUR Shaman

« Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’oeuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. »
Gérard de Nerval, Aurélia

Citation souverainement belle de Gérard. Mais l’inspiration est une vieille lune. Aux derniers arrivés au lieu du carrefour, le topos de la vaticination git dans la poussière, trivial depuis cinquante ou soixante ans. On ne le ressuscitera sans doute pas : close, la bouche d’ombre, profératrice de colombes… L’inspiration vécue comme une révélation convenait à des époques et des créateurs farcis de transcendance.
Le vieil Hermès usé a certes cligné quelquefois encore de l’oeil (malice de vieux trickster, après l’émasculation décrêtée par les papes): Perse, Anabase : « J’aviverai du sel les bouches mortes du désir« . 1920. Il faut par la suite accorder tout son prix à l’adjectif que les surréalistes accolèrent au mot si ancien d’écriture — « automatique ». Automatique comme les automates de Vaucanson, comme la machine de Türing, leur contemporaine. Le langage autonomisé, livré à ses propres règles ? Dans la lignée des surréalistes, et peut-être d’Antonin Artaud, la source oraculaire de l’inspiration a trouvé à se loger dans une fascination pour la folie, restaurée à ses fonctions sacrées archaïques. J’y ai cru aussi, lorsque j’embrassais Vérité, et qu’elle s’inventait une enfance passée à compter des os en Louisiane, ou bien comparait mon torse à une corbeille de cerises, ou bien qu’elle me réduisait en insecte — fascination pour sa parole fluviale et débordée, accidentée, imprévue, inouïe. Mais Vérité n’a pu enflammer qu’un carnet de poèmes géniaux avant de s’éteindre, et je défie quiconque de me dire sans mentir que le Journal de Nijinsky n’est pas un tissu d’ennui — schizophrénie n’est pas poésie.
Toutes ces précautions pour que l’on ne me croit pas trop naïf, mais je me garderais de conclure — « que savons-nous du songe, notre aînesse? ».

Dans mes entretiens précédents avec moi-même et avec quelques autres, j’ai déjà dit  ma vieille accointance pour les états de dépersonnalisation et de décollement de soi — nuits de danse, nuits de feu. Puis l’expérience de l’écriture de Plantation Massa-Lanmaux, et avec ces cérémonies vaudous et sadiennes que je devais décrire, la découverte de la nécessité d’un autre état de conscience comme condition d’une écriture, en quelque sorte, au-delà de moi-même. Depuis, les années antillaises se sont closes comme la porte d’une certaine maison aimée, dans les bois de Vieux-Habitants (ultime apothéose de mangrove et d’écume, découpées par le virement de l’aile et serties de givre dans le hublot), pourtant le motif de la transe, élargi au shamanisme, contre toute attente a continué à aimenter mes réflexions, pour plusieurs raisons qui me paraissent inhérentes à l’écriture. (Il se trouvait aussi que le nouveau pays d’accueil, le Canada, terre de shamanisme nordique, était aussi propice à la continuité de cet intérêt que les antilles vaudoues.)

Vous, comment écrivez-vous ?
Car un autre s’aiguisera peut-être à d’autres aigues-vives mais, en ce qui me concerne, l’inspiration (je parle de l’inspiration vécue,  subjective, pour le reste libre au lecteur de juger) s’avance sur deux côtés, avec la démarche insinueuse du crabe  (cette image me provient d’un réveil en sursaut, une nuit en Guadeloupe, un crabe sur la tête).

D’un côté, il y a le besoin de laisser parler le langage, de le laisser étaler sa superbe et aussi sa rouerie, en roue libre, si je puis dire. Conflagration des mots, crissement des sphères entrechoquées, désaxées. Des associations surgissent, et des archipels volcaniques de sons et de sens, qu’une activité souterraine relie, laquelle n’appartient pas au domaine de l’activité ou du besoin. Il y a des logiques spontanées à l’enchaînement des mots arrimés à leurs champs d’inscription, à leur tout venant, à leur habitus, leurs locutions et leurs affinités — sans parler de certaines de leurs constellations qui vous ont jadis sidéré, et se sont figées, parfois en tiares étincellantes, et parfois en pieuvres glaireuses. Mais bien sûr il ne faut pas exagérer, il y a aussi la logique extrinsèque que vous voulez leur imposer aux mots, votre propre harnachement dont il faut les couvrir, la livrée que vous leur avez dessinée, à ces valets rétifs, avant que de les avoir vraiment mesurés. Ainsi le double attelage du langage, comme celui de l’âme chez Platon, tourne autour de la signifiance en cercles malaisés, à la fois excentriques et concentriques, sur le fil du rasoir : un peu trop concentriques et c’est l’orbe refermée sur elle même, plate aveugle univoque (sans que puissent s’ouvrir, du langage, les yeux et les ouïes) ; un peu trop excentriques les cercles, et les étoiles alors de se faire étrangères, dissolues — l’on s’est perdu dans les espaces, ainsi que le disait Rousseau de Madame de Warens.

D’un autre côté, et lorsqu’il plaît au crabe désultoire de l’inspiration de s’y aventurer, d’un autre côté comme Gérard je hante et j’adore le trouble et beau pays des songes.
Ce n’est plus le domaine du langage, mais celui des images, des presciences informulées. La méditation, avec ses longues stations d’éclaireur sur les seuils de la conscience, n’a pas peu contribué à disposer ma pensée à être l’écran que viennent lécher les grandes ombres sans noms jaillies du pays germinal. Parfois je reste immobile sur mon faldestoed de méditant(-tricheur), et comme à Trapani l’arrivée par la mer des vierges syncrétiques, les caboteurs du rêve viennent me présenter les Visions (il est difficile de les rapporter intactes, cela est bien connu). Parfois ma passivité n’est pas rétribuée, et ce sont les lévriers de la conscience qui doivent étendre démesurément leur course à l’arrière d’un horizon obvie, et me laissent sans voix, jusqu’à leur retour avecques, dans leur gueules, les fragments d’ailes écarlates d’oiseaux que je ne connaîtrai jamais.
Et parfois les phénomènes sont purement intérieurs, sans que s’ouvre un autre espace, tout en synesthésies : sensation d’un corps différent, jeux de muscles, appartenance à d’autres espèces : le ploiement, par exemple, d’une grande nageoire caudale, qui serait presque tout mon corps, à la brisure d’une surface liquide — défilement des anneaux de l’onde glacée…

Que dire, maintenant, de nos jours, de la réalité des états rencontrés — au delà de la vieille doctrine de l’inspiration ? Une vulgate contemporaine un peu imprécise prétend en attester de la connexion de tout et tous, et ma foi pourquoi pas. Il est vrai que se sont parfois surimposées à ma conscience, dans des états d’immense fatigue, des tranches de vie et de pensée de gens très éloignés de moi, géographiquement et humainement, ce qui était très impressionnant. Un anthropologue comme Bertrand Hell voit dans le shamanisme la source d’un nouveau modèle anthropologique.
Contradictoirement, je ne doute pas des immenses ressources hallucinatoires de l’esprit humain, et même de la banalité de l’hallucination mêlée à nos vies.

Quoi qu’il en soit et en mettant de côté les éternels débats entre réalistes et nominalistes, il me paraît évident que, fonctionnellement, l’écrivain se doit d’être chamane. Car il est après tout celui qui doit comprendre, faire vivre et animer avec empathie toute une galerie de personnages, ou au moins d’instances narratives, de projections de consciences, grandes et petites. (À cet égard, je trouve au milieu du roman The Road Home, par Jim Harrison, une très belle mise-en-abîme du rôle de l’écrivain, dans les projections de conscience du shamane spontané Nelse vers les corps de différents animaux passant alentour). Et non seulement l’écrivain doit être chamane, mais il doit aussi permettre au lecteur de se faire shamane, il doit pouvoir lui offrir ce processus de transhumance, de dépersonnification. De même que, dans les rituels, les possédés à leur tour entreprennent les voyages et les incarnations de la conscience, les chevauchées par les esprits, après la préparation et les excursions spirites du shamane. Nous jouissons tous de sortir, peu ou prou, de nous même, nous souhaitons tous cet Ensorcellement du monde, pour citer Boris Cyrulnik. On peut exulter, comme je l’ai déjà évoqué, d’un dépaysement du langage et des mots, à travers les mots de l’écrivain. Mais aussi, et sans doute plus communément, de la catharsis permise par la projection dans d’autres vies, d’autres expériences, qui sont celles des personnages et des narrateurs. Avec la catharsis — Aristote — on n’est plus très loin de Socrate-le-Chamane, et la boucle est bouclée. C’est la belle collaboration entre l’écrivain-chamane et le lecteur-chamane qui leur permet à tous deux les plus belles échappées hors de la finitude d’un seul vivre humain.

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Christopher Dewdney, poète des temps confondus 2

(Vers la présentation de Christopher Dewdney  dans mon précédent billet poète des temps confondus  : cliquer ici)

« Cool summer night. Blue midnight sky behind deserted buildings. Nostalgia steeped in its own intoxication. Empty dance pavilion beneath the summer stars. Every forest is a beckoning sensual labyrinth of lust. Radiowave rooms echoing within rooms, the hollowness of love remembered within love realized. The lonely bliss of completion. Delicious emptiness in this late summer night. After the dance a waning moon rises.We walk through empty streets past buildings filled with sleepers. Their dreams perfuse the night air. »
Christopher Dewdney, Signal Fires, McLelland&Stewart Inc.

« Fraîche nuit d’été. Le ciel bleu de minuit derrière des bâtiments abandonnés. La nostalgie infusée dans sa propre intoxication. Vide pavillon de danse sous les étoiles d’été. Chaque forêt est un labyrinthe sensuel, et signifiant, de concupiscence. Des chambres d’ondes radio font écho à l’intérieur d’autres chambres, la vacuité de l’amour remémorée de l’intérieur de l’amour réalisé. L’extase solitaire de l’achèvement. Délicieux vide en cette nuit de fin d’été. Après la danse une lune déclinante se lève. Nous marchons au travers des rues vides, au long de bâtiments emplis de dormeurs. Leurs rêves imprègnent l’air nocturne. »
Traduction (modeste et littérale) Votre Serviteur

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Petite note de lecture : Super Sad True Love Story, de Gary Shteyngart

Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate qui… car vous ne quitterez pas ce livre avant de l’avoir achevé, malgré ses cabotinages et autres clins d’oeil séducteurs au public. Je n’avais pas lu Absurdistan, mais face au buzz entourant en Amérique du Nord chaque parution de cet auteur, je me suis décidé à entreprendre l’ascension par la face la plus récemment exposée au soleil médiatique, celle du dernier opus. Avant que d’exposer mes quelques objections à ce brillant best-seller, disons tout de suite qu’il s’agit d’une vaste et convaincante dystopie, et d’une oeuvre qui parvient à embrasser plusieurs genres : ceux de l’anticipation (mais à peine), de la satire sociale (la plus réussie, souvent hilarante), de l’épopée historique (chute des États-Unis et leur dépeçage au profit des fonds souverains des pays pétrolifiques), de la bluette, et peut-être du roman picaresque (à débattre).
Tout commence à Rome, où l’anti-héros Lenny Abramov, fils d’émigrants russes de la côte est, tombe amoureux d’Eunice Park, fille d’émigrants coréens de la côte ouest. La psychologie amoureuse à la petite semaine se déploie dans un univers d’internetisation universelle, où tout est su de tout le monde par un simple coup d’oeil à votre apparat (une espèce de super-iphone), et où chacun est calibré est classé en une série d’indices — de la fortune à l’état de santé et à la « baisabilité » — au vu et au su de tous les autres. Les personnages ne se révoltent guère contre cet état de fait et songent surtout à améliorer leurs indices — en particulier Lenny, plutôt bien loti en terme d’indice de fortune, mais affligé d’un indice de baisabilité qui le place toujours parmi les mâles les plus pitoyables des endroits qu’il fréquente. Néamnoins durant toute la première moitié il est clair que le fil narratif du livre est dans la tension entre la pression techno-sociale qui pèse sur les personnages, et leur humanité résiduelle et inconsciente , manifestée par le malaise qui ne peut que filtrer entre les chiffres de la quantification permanente à laquelle ils sont soumis (dans les bars où il arrive à Lenny de retrouver ses amis, les filles se fondent sur son indice de baisabilité pour le mépriser, sans jugement indépendant). Il s’agit de l’aspect le plus brillamment réussi du roman, et Gary Shteyngart excelle à n’exagérer qu’à peine les travers de notre société technologique et connectée, avec un génie et un humour digne d’un Thackeray, et une extrapolation de l’avenir à partir du présent, d’une ambition comparable à celle du 1984 d’Orwell (en bien plus bouffon). Ainsi de ces soirées entre amis dont chacun retransmet en live, sur son propre apparat, l’intégralité. Ou bien de cette machine sécuritaire qui interroge le pauvre Lenny à l’aéroport : a t-il rencontré des étrangers, à Rome, lui demande t-elle ? « Some Italians » répond Lenny, et le voici « flaggé » : « SOMALIANS » comprend la machine, qui évidemment n’a pas besoin de plus pour vous classer parmi les suspects. L’hyper-sexualisation est
également banalisée, avec des enseignes commerciales portant des noms tels que « chatte juteuse » ou « cul de luxe » ; un célèbre talk-show télévisé  mélange considérations politiques et scènes de baises en direct du présentateur.
Un tel monde va manifestement à sa perte, sous les assauts des « Low Net Worth Individuals », les pauvres, humiliés en permanence par leur bas indice de crédit. Encore la révolution n’aboutit-elle qu’à accélérer les évolutions en germe puisque, l’inutile gouvernement pseudo-démocratique liquidé parmi les troubles, les grandes sociétés peuvent ensuite s’en donner à coeur joie dans l’accaparement et la mise à l’encan, littérale, de l’Amérique. S’ouvre la partie centrale, épique, du livre, et la moins convaincante, néanmoins dans ce contexte la disparition des réseaux de communication pendant plusieurs mois conduit tout de même à de nouveaux sommets d’humour noir, commce ces vagues de suicides de jeunes gens qui ne peuvent survivre sans leur apparat : en l’absence de l’omniscient « ranking » qui les dissèque en série numérique, ils ne savent plus qui ils sont, ni quelle est leur place dans le monde ; l’un d’eux laisse comme message posthume sur son apparat devenu inutile « j’ai essayé d’atteindre la vie, mais je n’ai rencontré que des murs, des visages et des idées, ce n’était pas assez. »
Quant à ce qu’il advient, au cours de ces bouleversements, des amours d’Eunice et de Lenny, je laisserai le lecteur le découvrir, en disant tout de même que la fin balance entre grand moralisme désillusionné devant la nature humaine, lieux communs sur les tropes culturels des femmes asiatiques, d’autres clichés sur l’Europe restée pure et rustique, et enfin réflexions putassières sur la victoire finale des livres, à l’intention du lectorat intello.
So witty, Gary Shteingart, que l’on espère qu’il affinera les réglages de la lunette qu’il braque sur le monde, et trouvera l’angle de vue idéal, pour que se déploie dans toute son ampleur son génie satirique et comique. Car — c’est le plus important — ce livre est littéraire en chacune de ses phrases, ce qui est une gageure quand on écrit pour un si vaste public.

(ps de l’écrivain après les réactions du lecteur : pour qui écrit-on ? Le pacte lecteur-auteur a bien changé au cours du temps — que l’on se rappelle des dédicaces à de grands personnages qui formaient le pronaos de toutes les oeuvres avant le XVIIIème siècle.  Dorénavant prévaut une vision romantique de l’auteur mu par une nécessité interne, et écrivant dans un silence, extérieur, qui fait fi de toute considérations sur la future réception. Kafka, Lautréamont, John Kennedy Toole… Les défauts du roman de Shteingart sont sans doute nés d’un trop grand souci de plaire, néanmoins il faut sans doute aussi se garder du fantasme de n’écrire que pour soi, alibi potentiel de dérives égotistes, fuite devant la confrontation avec tous les porteurs de jugement qui rôdent de par le monde sur leurs deux pattes : on compte 6 milliards de cerveaux sur cette planète.)

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