Archives de Catégorie: Enthousiasmes

À l’attention des poètes romantiques…

…cette belle page de Jean Bollack, au sujet de la relation entre Paul Celan et Ingeborg Bachmann. On peut y déceler l’emprise de rôles bien définis : à l’homme la haute proposition métaphysique, à la femme le sacrifice de soi et le service de son Érec dans ses aventures supra-humaines… Mais ne boudons pas notre plaisir et notre émotion.

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Andreï Tarkovski (Solaris)

Nous ne devrions rien avoir de plus urgent que de fixer dans l’art — l’image,  la langue — l’éruption sensorielle, le déferlement, l’orgie permanente de notre captation du monde — fragile, inconsistante, impérenne.

Nous n’avons rien de plus urgent que de la masquer, l’oublier, la précipiter dans l’insu et dans le temps passé en vain…

(Fonction mémorielle, sociale, symbolique et sacrée, de l’art !)

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(Re)découverte d’un écrivain remarquable : C.-A. Cingria, cyclopédiste de la langue

Les bouquinistes sont à la littérature ce que les greniers à une maison de campagne ancestrale : les seconds offrent des occasions de découvrir, dans une malle poussiéreuse, l’assemblage surréaliste d’une machine à coudre, d’un parapluie, d’un appareil photo, d’un vieux costume de mariage, d’un album de photos prises en Égypte… et les premiers une collection de grands écrivains au bord de tomber dans l’effacement définitif des oeuvres non rééditées. L’imagination désordonnée et géniale, les ruptures et les trouvailles de style surprenantes et géniales,  les digressions, les collations d’époques, les théories délirantes et géniales, et enfin le quasi-oubli, de Charles-Albert Cingria, apparentent son écriture à la malle baroque inventée et retrouvée ci-avant…

J’ai acheté Bois sec Bois vert au petit bonheur la chance chez un bouquiniste d’Avignon, et allais ensuite le relivrer pour quelques années à une nouvelle disparition dans ma bibliothèque itinérante (triée seulement aux moments de changer de pays), s’il n’y avait eu — quelques semaines plus tard, étonnant hasard ! — ce texte sur Cingria dans le Trois auteurs de Pierre Michon. Je lisais Trois auteurs, à la nuit, surtout intéressé par ce que Michon dirait de Faulkner, lorsque je me suis avisé que …attendez ! Cingria ! ça me dit quelque chose… Et je reretrouvai Bois sec Bois vert, déjà perdu de vue depuis son achat fortuit… Ce qui est encore plus étrange, est que Cingria lui-même s’étonne de ce que, pensez-vous à acquérir un certain livre et vous promenez vous sur les bords de Seine, ne voilà-t-il pas — ça ne manque jamais ! — que le livre désiré va se présenter dans la boîte du premier bouquiniste rencontré !  Cingria, jamais en manque d’une théorie bizarre, attribue ces hasards à la véracité des miracles, lesquels ne seraient toutefois que des phénomènes explicables par quelques initiés qui gardent secrètes des découvertes scientifiques, etc… Quand à moi, qui suis plus rationnel, je crois plus simplement que c’est la courbure de l’espace-temps, qui fait apparaître dans ma bibliothèque un livre dont justement me parlait un autre livre.

Cette contextualisation laborieuse pour dire qu’avec Cingria j’ai découvert un grand maître de la langue française, et un styliste hors pair. Tous les mots, toutes les expressions semblent avoir été constamment présents en même temps à cet esprit inquisitif, observateur et associatif. Un esprit auquel on accorderait volontiers l’architecture rompue et défiant les lois communes de la géométrie d’un dessin de Maurits Escher,voire les propriétés vertigineuses d’un dictionnaire troué dont les articles se mélangeraient et se recomposeraient au cours de la lecture… Se promener avec cet homme là devait être un calvaire, ou un enchantement : il n’y a pas de spectacle ou de situation, même les plus communs, qui ne l’arrêtent le temps d’une histoire, d’une digression, elle même interrompue de considérations sur sa machine à écrire ou les interjections des éboueurs kabyles… Ainsi d’une touffe de roseau dans une rue à Rome, un bateau, une odeur, une passante, une ballade de troubadour, une idée d’idée… Ce devait être un piétinement permanent, des perplexités, des catalepsies méditatives ! Ou plutôt ce piétinement, plus que le sien, devait être celui des myriapodes de mots et de sentences qui se pressaient à sa rencontre, défilaient, paradaient… Rarement  avant de lire Cingria avais-je rencontré d’auteur qui donne autant le sentiment d’arpenter la langue et la littérature française, suscitant d’un pied poétique des appels de phrases, de paragraphes, de  syntaxes nouvelles, de pages inouïes, à chacun des accidents du monde d’idées et de mots qu’il passe son temps à entreprendre. Les choses s’absentent presque dans la continuité du langage, des livres et des histoires. (Par ailleurs, cette métaphore pédestre ne sert qu’à traduire mon impression, car il fut en fait inséparable de sa bicyclette : personnage ubique de ses récits, en général réduite à l’impuissance par la matière du sol ou un pneu crevé, et qu’il doit traîner dans des labours boueux, tout en reconnaissant des mousses, comptant les cache-pots aux fenêtres d’hôtel, dissertant sur Cicéron ou sur Hadrien.)

Mais enfin, me direz-vous, mais de quoi ça parle !? Ah mais c’est difficile à dire, de tout et de rien, avec ses digressions, ses remarques-en-passant, ses coq-à-l’âne, ses brûle-pourpoint, parfois il paraît qu’il perd lui même le fil. Toute une esthétique de la surprise, et du coq-à-l’âne ! Il est question, ainsi, d’une villégiature à la campagne, à proximité d’un lieu-dit, « le camp de César », qui donne son titre au récit. Cingria plante le décor pendant plusieurs dizaines de pages, un décor fabuleux et captivant de voyous de cabanes, de fille enamourée du chef de bande, d’alcools forts pris dans des bistros honnêtes et de spaghettis mémorables, et bien sûr de bicyclettes en rade… Quant au « camp de césar », que l’on attendait comme objet primordial, il n’apparaît presque jamais (contrairement à Cicéron, qui aurait eu la tête tranchée sur les toilettes), dans un texte qui se conclut sur « l’amour immense » ! Il y a aussi un pastiche hilarant du Phèdre de Racine, où Hippolyte serait un hippocampe, et sa belle-mère une lamproie, et Thésée aurait été retenu par des filets au large…

Tout est dans le clavier prodigieux de son style. Avant de disparaître pour laisser la place à quelques extraits, une conclusion : les événements de la littérature sont des événements de langage, pas des ficelles de scenarii.

CHARLES-ALBERT CINGRIA : BOIS SEC BOIS VERT

« Une ample étoile musquée domine les mers et les terres et ses temples. Elle descend — elle y est obligée — veille à tout, puis se couche.

Une fine étoile, la 105e des cartes, qui vient de naître, vibre et scintille sur l’eau rouillée d’une conque située sur une rocaille. […] Elle roule alors longtemps, puis s’arrête, se métamorphose en coquille produisant un petit spectacle. Oui, un véritable groupe pittoresque : une personne avec des arbres et une lumière comme ceux d’une ampoule de poche, pour essayer d’introduire une adepte de volontés autres que les siennes. Mais elle y renonce. Elle est moindre. Elle salue alors et, lointainement, éperdûment, fait des promesses d’une consolation relative à d’autres états que la vie. C’est bien inconsistant. »

« C’est épouvantable d’avoir affaire à une humanité privée d’opinion, ou la hiérarchie bancaire ou militaire ou ferroviaire domine tout ; ou un poète est un déséquilibré, un aquarelliste, un saltimbanque. […] vous tous dont les pinceaux d’aquarelles allègres tintent contre les verres sur vos humbles tables tandis que se commet la poésie la plus tendre qui se puisse situer dans les tresses d’or d’amour des archipels phosphorescents ! »

« L’acétylène vocifère sur les doux mats visages des tendres et des tièdes corps qui contemplent des bicyclettes. On crie. »

« Commence alors le glas infernal […] l’argent bouillant vif coulé dans le crâne. […] La cruauté — ce coefficient jamais avoué de la suavité de Rome — donne à ce moment son plein. C’est infini et savant. On meurt, on ressuscite. »

« voir les immenses statues des vieillards pirouettant sur la façade. […] Et c’est étonnant aussi cette participation de l’atmosphère : ces nuages qui continuent le panégyrique de leurs draperies qu’instituent en rond leurs barbes, leurs têtes, leurs bras, tandis que la lumière arrive à plat derrière et qu’on voir reluire leur calvitie de marbre et leurs chevilles également de marbre qui se soulèvent et dansent sur ce haut fronton qui ne danse pas. »

Enfin, cette dernière extraction, peut-être une clé de son art ou de sa pensée : « Étonnez-vous de ce soleil-ci avant d’en réclamer un autre ; mais étonnez-vous aussi de la vie, de cette vie, de la vôtre. Des miracles, vous en voulez tout le temps. […] si le soleil s’arrêtait ou s’il y avait deux soleils, pourquoi n’y en aurait-il pas trois, puis cinq, puis cent ? Votre étonnement n’augmenterait pas. Ce qu’il y a de positivement désarçonnant, c’est qu’il en y ait un et que celui-là jamais il ne s’arrête. »

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Pourquoi une phrase est belle ? Mastication de Paul Valéry.

« NOUS AUTRES, CIVILISATIONS, NOUS SAVONS MAINTENANT QUE NOUS SOMMES MORTELLES »

Qu’est-ce qui fait qu’une phrase est belle, mémorable, intègre ? L’écrivain, sauf à se jeter dans le vide avec une belle confiance envers les parachutes occultes de son arrière-pensée, doit s’interroger — et le lecteur, s’il a l’amour de comprendre ce qu’il entend (l’entendement d’aimer ce qu’il comprend, la compréhension d’entendre ce qu’il aime).

Retrouvant par hasard cette phrase de Paul Valéry (1919, La crise de l’esprit), je me suis donc interrogé sur ce qui lui conférait sa perfection formelle et significative, ce caractère de maxime frappante.

Il y a d’abord la portée du discours, le drame philosophique et historique : on pourrait dégager dans cet incipit, toute une réécriture du récit biblique de la Chute (connaissance et chute dans la caducité) ; aussi une extension du drame actanciel, élargi aux mesures démesurées de l’histoire humaine.

Mais ceci, le sens, serait vite oublié — aussi vite que le sera le paragraphe que je viens d’écrire pour le commenter — si une rhétorique puissante et surprenante ne le soutenait et lui donnait voie (voix). La prosopopée d’abord, qui se double d’une connivence héroïque créée entre le locuteur et l’auditoire : car enfin, les civilisations ne peuvent parler, il faut donc que ce soit Paul Valéry qui s’exprime, et « nous », c’est donc lui et nous, qui sommes les civilisations, qui sommes porteurs du feu tout entier des civilisations : et « nous » voici participants au drame historique. Puis ce « nous », qui s’est attaché, dans le cadre exigu mais grandiose de la phrase, tout l’écheveau flottant des significations et des résonnances que la frappe de la première touche n’aura pas manqué de faire surgir dans l’esprit du lecteur, ce « nous » est répété deux fois, et sert de scansion à la déclaration, dans des conditions rythmiques que l’on voit ci-après. Chaque « nous », détermine un membre de phrase, rapproche l’échéance (des « civilisations » au « maintenant » au « mortelles »), enfonce un clou du cercueil qui nous est promis.

Bon, mais tout ça tout le monde l’a compris. Alors j’en viens à ce qui vraiment m’intéresse, à ce à quoi moindre nombre font attention, à ma militance. Pourquoi, en effet, « nous autres » ? On pourrait gloser tout un panier de significations secondaires et tertiaires, de connotations. Mais je crois que le souci de l’auteur fut avant tout prosodique : ce fut pour le rythme, cet effet essentiel, cette dimension de la beauté, qui malheureusement est en train de se faire oublier de la littérature française, et même de la poésie, et avant tout (chronologiquement) de l’école. Le décompte prosodique de la phrase est en effet : 2-6-6-6. Il est sans surprise, mais contient plusieurs alexandrins possibles, et efficace, bien adapté à la sentence ou la sagesse ; nul besoin de montrer ce qu’il en resterait après l’ablation du « autres ».

Enfin, si l’on descend encore d’un cran dans les soubassements de la phrase, loin de l’idée « pure comme un rétiaire » (Perse), loin de l’essor du sens, en dessous encore du rythme, il y a le son. L’allitération en « s » donne le ton de tout le milieu de la phrase : murmure ou susurrement. Le retour des mêmes occlusives, « t », est parallèle à la répétition des « nous ». Surtout, le choix des voyelles (qui dans les langues indo-européennes ont si peu d’importance pour le sens, et qui presque ne constituent qu’une mélodie d’accompagnement du sens) : si vous relisez, en prêtant attention à la position et aux mouvements de vos lèvres et de votre langue, vous percevrez la MASTICATION propre à cette phrase : après les [i] de civilisations, apparaissent presqu’uniquement des voyelles d’arrière, graves — pour finir, soudain, sur le [e] de « mortElles », qui vient frapper d’un accent qui n’est plus sémantique, mais sonore, de hauteur, le mot, et le détache, fatidiquement. Même phénomène, un peu atténué, si l’on considère la nasalisation, et en revanche accentué pour l’arrondi de la bouche : après une série de voyelles rondes, le [e] de mortElles sonne comme un clairon, comme un coup d’éclat qui vous oblige à sourire ou brailler, en tout cas à vous réveiller la mâchoire. Le langage, avant l’écrit, c’est la parole, c’est à dire des organes phonatoires, un corps. Et même lorsque l’écriture fut établie, longtemps la lecture se pratiqua à voix haute. Les textes se mastiquent. La poésie se goûte en musique et en bouche.

Pour finir, l’envoi, clôture du texte dont je viens de mastiquer l’incipit :

« Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »

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LA VILLE DE SABLE de Marcel Brion : utopie de sagesse, utopie littéraire

    Les écrivains meurent. Leurs livrent meurent aussi ; ne nous leurrons pas d’une hypothétique immortalité de la beauté (ou alors, à la manière dont, chez Supervielle, l’assomption vers un coin de ciel bleu ou l’immersion sur un fonds océanique inaccessible abstraient la pure essence du geste et du moment, les plaçant à jamais hors des atteintes du temps). C’est ainsi que je n’avais jamais entendu parler de Marcel Brion, ni de son livre, et peu s’en faut que je ne l’aie trouvé sous une dune de sable, comme la ville dont il traite (plus simplement ce fut sur un rayon d’un bouquiniste, d’où son titre m’a attiré car il me renvoyait à ce sur quoi sur lequel je travaille actuellement). J’ai appris depuis, assez facilement, qu’il était académicien, et que le romanesque n’est apparu qu’assez tard dans une vie intellectuelle vouée d’abord à la critique esthétique et à la biographie littéraire. Il est des œuvres qui pour le meilleur et le pire font réemerger en nous l’Atlantide belle et redoutable de la nostalgie, et c’est pourquoi, archéologue à mon tour, j’ai voulu dresser sur à l’écran ce modeste tribut de signes au livre redécouvert.

Le roman s’ouvre par le récit-cadre d’un voyageur français érudit et aventureux, parcourant une région d’Asie centrale non nommée, à la recherche d’antiques fresques manichéennes ; surpris par une tempête de sable, le narrateur se réfugie dans des grottes que ses prédécesseurs sur les chemins arides de la science ont déjà documentées, et il s’endort dans les hurlements du vent. À son premier réveil la tempête fait toujours rage mais le vent a découvert le faîte de quelques édifices mystérieux ; à son second réveil le calme est revenu et c’est une ville entière qui revit là où auparavant il n’y avait rien que les dunes : un fleuve miroite tranquillement entre des berges herbeuses, des animaux d’élevage se font entendre.

L’auteur n’est pas dupe de la banalité de ce procédé, illustré bien avant lui par Théophile Gauthier dans Arria Marcella, et il l’expédie rapidement, se contentant d’indiquer, par la description des paisibles fresques bouddhiques, à moitié effacées, qui ornent les parois de la grotte, la tonalité de ce qui va suivre.

Le narrateur s’extirpe donc de son refuge et descend vers la scène et les personnages de son aventure : une étroite vallée fertile dans le désert, une ville établie sur plusieurs boucles de ce fleuve, peuplée de marchands et de conteurs, de courtisanes et d’épouses, de sages et de poètes, fécondée matériellement et spirituellement par les caravanes qui l’atteignent. Se dépouillant sans efforts apparents de son passé, l’explorateur érudit entre en fait dans une nouvelle vie. Le passage du temps devient incertain et, à la suite de son protagoniste-narrateur, Marcel Brion entraîne le lecteur dans l’achronie du conte. Plus précisément du conte médiéval, dont le merveilleux spécifique, à peine transposé, phosphore de place en place au long de cette parabole du désert, comme autant de lucioles inattendues au bord d’un chemin : le lecteur attentif reconnaîtra la femme/fée de la forêt, le choix crucial entre trois objets également désirables (structure commentée par Freud), l’objet magique qui attend de toute éternité le seul Élu digne de sa possession, et quelques symboles anciens de notre littérature gréco-latine : paon, lune, verger… Un œil mieux averti que le mien, ou une lecture plus scrutatrice, feront certainement encore fructifier cette petite moisson qui a l’âge des romans de chevalerie ou des lais.

Il ne s’agit toutefois pas seulement de la greffe hybride des structures et de la matière de nos vieux romans sur le décor brûlant d’une ville du désert : alors que le merveilleux médiéval se suffit et n’a besoin ni de cause ni d’explication ni de destination, cette oasis circonscrite que le sable a laissé réapparaître, pendant un instant d’éternité, pour l’initiation du narrateur, et qu’il recouvrira à nouveau lorsque tout aura été dit (vie et mort, amour, sagesse et poésie), cette oasis éphémère et fragile s’approfondit en philosophie et s’ouvre sur les horizons les plus lointains. Des caravanes y font halte avec des voyageurs porteurs d’une science de plus de valeur que les ballots d’or et d’épice ; des sages y expriment des visions qui ne sont pas de ce monde ; une poignée de gemmes qui roulent dans la main donnent prescience de l’univers (« …c’est à cette époque que j’ai compris que l’on peut tenir tout l’univers dans sa main sous la forme d’une pierre scintillante. »)

Ce qui aurait pu n’être que le gentil conte d’un séjour imaginaire dans un caravansérail ressuscité (stade que ne dépasse guère l’Arria Marcella de Gauthier, pré-texte probable de ce roman), devient une utopie de sagesse, fondée par Marcel Brion dans les sables, comme ses prédécesseurs les projetaient dans des archipels et des nuages. Utopie humaniste d’une société où les relations entre les êtres seraient fondées sur des valeurs essentielles, éternelles, et non marchandes : amitié, fraternité, hospitalité, amour, jouissance commune de la beauté et du bonheur… Le rêve d’une humanité vivant dans le partage, humanité belle sous le mystère des cieux, en quête éternelle de son sens.

« Car nous n’avons qu’une seule âme, comme il n’y a qu’un seul foyer dans l’immense étoile aux mille rayons ».

C’est l’acquiescement qui règne chez ce peuple heureux : acquiescement aux affinités entre les êtres, et entre les êtres et les choses ; acquiescement aux événements ; acquiescement à la mort, à la beauté des flèches qui vous tuent… L’on sait que la beauté est éternelle, et tant que la vie dure on se tient au plus près de la source où elle vibre pure : la poésie.

« Pour ces hommes, il n’y avait pas de frontière nette entre l’objet et le songe. Tous deux s’interpénétraient et se pénétraient réciproquement. Chez le Persan, aussi, je retrouvais cette manière de rassembler l’arrière-plan de la veille et les prolongements indistincts des songes. »

Le conteur est le pivot de cette société, et il n’est pas encore déchu au rang de raconteur ; par le pouvoir de son verbe il participe encore à la création et à la sustentation orphiques du monde :

« Le langage n’était pas pour lui un simple moyen de communication, mais un instrument même de la création. S’il n’avait pas été au dessus de ces enchantements puérils, je crois qu’il nous aurait fait la surprise de voir éclore entre ses mains les plantes dont il prononçait le nom. S’il avait dit « éléphants », il y aurait eu des éléphants dans la salle où nous nous tenions… »

Mystère tout simplement vécu, pour les participants à l’utopie, de l’abolition de la douloureuse coupure entre être et langage : un état magique dont maint poète fit son miel et sa nostalgie, parfois son désespoir. Toute personne qui a maille à partir avec le langage, peut-être, connaît ce regret. Une fois la coupure effacée, les habitants de la ville peuvent se mêler en douceur à la trame de l’univers, sans s’embarrasser d’aucune intériorité, et n’être plus que les personnages souriants de la tapisserie du monde. Le retour fréquent, dans le roman, du motif du tapis, dans les illustrations duquel on se perd, devient la mise en abîme de la sagesse réalisée dans la ville des sables.

L’Histoire continue à exister, pourtant, et viendra mettre fin à la vie rêvée d’une manière qu’il est inutile de raconter. Non plus qu’il est utile de s’attarder sur le style daté, l’écriture un peu désuète, qui hésite parfois entre orfèvrerie et affèterie, ni les quelques longueurs… Défauts qui n’annulent pas l’originalité de cette double utopie de sagesse et de poésie, et la sympathie mélancolique mais puissante qu’elle ne peut manquer d’éveiller, en notre temps où l’homme se vend lui même par quartiers, en gros ou au détail, et où l’ensevelissement et la disparition de la poésie sous les sables intellectuels de l’insensibilité conduit à un assèchement et un aplatissement sans précédent du style français.

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Legends of the Fall (Légendes d’automne), de Jim Harrison, est-il un livre anarcho-maffieux ?

C’est une expression que j’utilise faute de mieux, tant les options politiques américaines sont difficiles à décrire avec notre vocabulaire politique européen : le « libéralisme », qui est pour nous presque un synonyme de « capitalisme » et est associé à la droite, ne renvoie pas chez eux à l’économie mais à des choix moraux et sociaux associés à la gauche, etc… Il y a en particulier un individualisme américain viscéral, associé à une lyrique de la nature et des grands espaces, qui a peu d’équivalents sur le vieux continent. Discuter du cas de Jim Harrison pourrait permettre de comprendre un peu mieux ce que je crains être tout un pan de la sensibilité politique américaine, de Thoreau au Tea Party.

Je viens en effet d’achever de lire les Legends of the Fall, « Légendes de l’Automne / de la Chute », (lu dans l’édition Delacorte Press/Seymour Lawrence, 1978, pour les numéros de page), après deux autres romans, et je dois dire que ma lecture, d’abord passionnée, est devenue de plus en plus, disons, suspicieuse… Pour rendre avant tout justice au grand talent de Jim Harrison, j’évoquerai d’abord de ce qui entraîne chez le lecteur, moi ou d’autres, cette lecture assidue, qui ne vous laisse pas poser le livre avant que vous ne l’ayez fini : un puissant talent de conteur, qui enchaîne les histoires et les aventures sans répit, avec un impeccable sens du rythme ; un style parfaitement maîtrisé, à la fois classique et sobre, qui ménage ses surprises au détour des phrases, tout en s’effaçant pour servir le récit ; une aptitude à poser d’un coup de grandes fresques à l’échelle de deux ou trois générations ; des galeries de personnages excentriques, à la psychologie rudimentaire, ce qui fluidifie la lecture et personnellement ne me dérange pas puisque je ne supporte pas la psychologie en littérature (j’en reparlerai ailleurs) ; une aptitude à la suscitation des grands sentiments humains archaïques : perte, deuil, sens du temps, scandale de la mort des êtres aimés ; poésie de la nature et des saisons. (Quelques flottements dans la focalisation — le point de vue d’où le narrateur s’exprime — me surprennent un peu, mais d’une part il s’agit peut-être de ma formation française classique et cartésienne, d’autre part je sais par expérience qu’il est parfois difficile de ne pas faire d’accroc à la ligne que l’on s’est fixé.)

Tout cela n’est pas rien, et fait de Jim Harrison un grand écrivain, ce que je ne discute pas. C’est le filigrane politique (l’auteur réfuterait peut-être ce terme, mais je crois que nier faire de la politique est encore en faire), donc, qui m’est devenu déplaisant. Parlant d’abord de ce que faute de mieux j’ai appelé anarchisme (libertarianisme conviendrait peut-être mieux mais est peu usité en français). L’état, la nation sont loin dans les romans de Jim Harrison et lorsqu’ils interviennent, c’est en général sous les espèces de la bêtise et de l’oppression. Les deux niveaux politiques significatifs sont l’individu et le clan. (Ayant lu plus anciennement les autres romans, je puiserai principalement mes exemples dans Legends of the Fall)

En premier lieu, observons que les personnages principaux sont des hommes blancs et/ou « natives », ancrés dans la terre et dans un panthéisme ancestral, ainsi munis d’un savoir authentique que ne reconnaît pas la société moderne, en particulier de pouvoirs virils et guerriers au-delà du commun qui leur permettent de survivre à des épreuves surhumaines ou de donner la mort avec une infaillibilité tout aussi surhumaine.

Le clan est centré autour de l’un de ces personnages puissants, en général âgé et riche, centre dispensateur et animateur et chroniqueur d’une patriarchie. Les femmes du clan sont hystériques (femme de Ludlow dans Legends of the Fall), ou infidèles mais les hommes s’en fichent (femme de Ludlow), folles (première femme de Tristan puis d’Alfred), ou faibles (les deux précédentes) ou d’une beauté juvénile conventionnelle, mais dans ce cas le personnage est destiné à s’effacer du récit sans avoir pu développer de personnalité propre (seconde femme de Tristan). Le clan est associé à un territoire, le ranch du patriarche, moins consacré à des opérations productives qu’à un mode de vie naturel, où les hommes sont proches des bêtes, mais capables de les dominer à tout moment, en dressant des étalons sauvages ou en grattant amicalement le nez de redoutables taureaux. Pour justifier de la survie économique du ranch, il est fait mention de temps en temps de coups capitalistiques rondement menés, extrêmement rentables et en général à l’encontre des lois (trafic d’alcool durant la prohibition, contrebande avec le Canada). Les membres et les employés du clan ont d’ailleurs communément un passé criminel non spécifié (le meurtre est suggéré à chaque fois), mais que le patriarche couvre de son autorité et de sa compréhension, mentant aux autorités. La hiérarchie n’y est jamais stricte, et les chefs paternalisent de plain-pied avec les employés, au grand dam des éventuels représentants de l’ordre social extérieur.

Lorsque le clan est confronté à l’état et aux autorités, la solidarité joue automatiquement et sans considération morale. Ainsi un policier, membre du peloton qui par accident a causé la mort de la femme de Tristan, lors d’un contrôle routier, est-il abattu sans aucun sentiment par l’un des employés du ranch, après trois ans d’attente d’une occasion propice à l’embuscade (p.67). L’auteur ne s’attarde aucunement sur la mort de cet homme, qui n’a eu que le tort de travailler pour l’État, et d’être présent lors de l’accident fatal. L’un des deux personnages principaux, Tristan, fils et double du vieux patriarche, exprime plus de scandale à la page suivante lorsqu’un chasseur abat un grizzly endormi (p.70).

Ce double épisode du policier et du grizzly, tous deux abattus lâchement mais sans que la mort de l’homme provoque aucune réprobation (au contraire, elle est la juste expression d’une loi du talion spontanée et naturelle), alors que celle de l’animal est déplorée, fut l’élément qui m’a fait arrêter ma lecture, et réfléchir rétrospectivement à ce que j’étais en train d’avaler avec tant de plaisir de lecture. (J’ai aussi repensé à une interview d’un metteur-en-scène américain, qui rapportait que personne n’avait protesté contre l’assassinat d’un policier noir dans les premières images de son film, mais qu’il s’était fait abreuver d’injures pour la scène qui suivait, où un lapin était tué et dépiauté ! Je ne me souviens malheureusement pas de quel film il s’agissait.) Ce peu d’importance accordé à la mort des outsiders devient si outrancier qu’il est presque comique lorsqu’il est dit du patriarche Ludlow, après qu’il a tué au matin deux gangsters irlandais rivaux de son fils dans le trafic d’alcool : « In the stunned aftermath Ludlow collapsed but revived by dinner »… Il est sûr qu’une bonne journée de repos, et un bon dîner, pas besoin de plus pour vous remettre d’avoir fait exploser deux têtes au petit déjeuner ! Le contraste avec l’intensité émotionnelle liée aux morts du clan est presque la dualité structurante du récit.

Mais ce référent familial (ah ! la famiglia !) et patriarcal constant n’est que l’une des deux dimensions qui m’a fait proposer la qualification d’anarcho-maffiosisme. Car il ne faut pas oublier que la raison d’être d’une famille maffieuse, c’est de faire de l’argent. Or, dans le livre, un ordre plus vaste que celui du clan est bien respecté, consciemment ou inconsciemment, qui est celui du capitalisme. Dans une tradition littéraire anglo-saxonne remontant à Defoe, une grande attention est portée aux spéculations et aux commerces qui servent aux héros à établir leur fortune ou à la maintenir (malgré les traits de mépris envers les « riches » de la côte est, qui s’achètent des ranchs par caprice et ne savent pas chasser…) ; à cet égard la perspicacité capitalistique prodigieuse des héros fait écho à leurs connivence surhumaine avec les forces de vie et de mort. La grande dépression de 29 passe, occasion de quelques reventes juteuses de chevaux de race devenus rares, sans aucune évocation de la misère de masse. L’attention aux conditions de vie de la classe ouvrière est « sentimentalisme » dans ce monde de riches cow-boys oisifs : « Alfred [Alfred est le second fils du patriarche Ludlow] clearly understood the prerogatives of those who owned the capital while Ludlow who tended to doter was sentimental about miner’s wages and living conditions. When scab vigilantes hanged a Wobbly [un syndicaliste] from a bridge in Butte, Arthur [Arthur est le beau père d’Alfred] saluted them. » Le désespoir existentiel de Tristan, qui est finalement ce sur quoi la narration se resserre tout du long de ces Legends, ne semble pas atteindre son appétit d’enrichissement, tant il ne cesse d’enchaîner les trafics et les spéculations illégales incroyablement juteuses. Et Ludlow, malgré son « sentimentalisme » au sujet des conditions de vie des mineurs, durant la récession, bien informé, se contente de tirer son épingle du jeu en convertissant petit à petit et discrètement sa fortune en or, avant que les banques ne fassent faillite. Le fort prospère, les faibles sombrent, aucune notion de solidarité au delà du clan.

Pour être plus complet ce tableau moral des Légendes d’Automne doit aussi signaler que la métaphysique qui transparaît dans les œuvres de Jim Harrison semble être une sorte de vitalisme Schopenhauérien : cette philosophie est presque explicite p.44 de Legends of the Fall : la nature n’est qu’une émergence et une lutte de puissances aveugles, où les faibles périssent, où les forts survivent dans la douleur et le deuil, mais fidèles à leurs responsabilités. On pourrait évoquer Nietzsche et la volonté de puissance, si ne prévalait aussi un certain renoncement, plus proche des préconisations finales du Monde comme Volonté et comme Représentation : achetez-vous un ranch, cultivez votre jardin, ne vous préoccupez de la société. (Ce renoncement ne va pas cependant sans une grande emprise du bonze patriarcal sur son petit monde !) Cette philosophie des forces vitales et du lebensraum cow-boy, s’accompagne d’un romantisme hyperbolique de la nature — référence en dernier recours, et seule substance d’un monde amoral — qui est semblable à celle que l’on a trouvée avec étonnement dans le nazisme (paradoxe devenu classique du chef de camp de concentration ému par ses promenades dans le petit bois voisin). La vie n’a pas d’autre sens que l’accomplissement aveugle des forces vitales, la défense de la race ou, ici, du clan, et de son territoire. L’homme ne pèse pas : à qui n’appartient pas à la communauté la mort se donne sans une ligne de réflexion à son sujet (la mort des membres du clan étant par contre l’un des grands arc-boutants émotionnels du texte).

Mais je ne suis pas allé plus loin dans cette direction, et me suis refusé en définitive à voir dans ce texte du fascisme, car la dimension de totalitarisme étatique, essentielle au fascisme, est en contradiction violente avec les valeurs prévalant dans les œuvres de Jim Harrison. C’est pourquoi j’ai forgé cette catégorie ad-hoc : anarcho-maffiosisme.

Par ce petit tour d’horizon et de lecture, j’ai voulu essayer de caractériser les éléments d’une idéologie, qui m’a semblée de plus en plus puante au fur et à mesure de ma lecture. Pour conclure (ou pas), la question que je me pose — et j’ai failli en faire le titre de ce petit article — est alors : Faut il lire Jim Harrison ? Effet de l’âge peut-être, après n’avoir voulu considérer que les qualités littéraires chez les Chardonne, Céline, Drieu, Rebatet (évidemment plus faibles chez ce dernier, et ne contrebalançant plus l’aberration de son idéologie), la considération éthique a prévalu, et j’ai cessé de lire ceux qui soutiennent le meurtre. Néanmoins, comment oublier que Harrison m’a emporté et m’emporte encore dans ses grandes sagas aventureuses et familiales, et que certains inoubliables passages de shamanisme dans The Road Home m’ont ouvert des horizons entiers, nouveaux, qui m’inspirent maintenant pour mes propres écrits ? Je n’ai pas encore tranché, et peut-être le ferai-je à l’occasion d’une autre lecture de cet auteur — en attendant laquelle, je serai très intéressé à recevoir vos avis sur la question, et même vos réfutations et désaccords. Le débat est, de mon côté, ouvert.

D’un point de vue non littéraire, ces quelques réflexions nées de l’art de Jim Harrison pourraient servir à éclairer cette méfiance envers l’état, cet anarchisme recentré sur la famille et les proches, cet individualisme, que j’ai rencontrés chez des américains de droite comme de gauche, et nous aider à comprendre comment nos catégories de pensée européenne achoppent souvent à comprendre la réalité américaine.

 

Post-scriptum méthodologique :

Caveat 1 : Il ne s’agit pas ici d’analyse littéraire, mais en définitive morale

Caveat 2 : Cette analyse morale ne concerne pas l’auteur, mais l’immanence de l’œuvre. Ayant été moi-même confronté (à cause de mon roman Plantation Massa-Lanmaux) aux attaques idiotes qui résultent de la confusion entre l’homme-écrivant, l’écrivain (celui-ci, lui-même un personnage du roman), les personnages, je ne voudrais tomber dans la même naïveté et la même injustice. Qu’il soit donc dit que je ne juge nullement de qui est Jim Harrison dans la vie. J’essaye de discerner les valeurs pertinentes au monde littéraire qu’il crée. Après tout on se fiche du bonhomme — sauf à être invité à partager une fricassée de « elk » en son ranch du Montana — ce qui nous importe est d’approfondir, et de déterminer une position de lecture, vis a vis de l’œuvre.

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Point Omega, de Don DeLillo : aller-retours de l’oeil aux immenses horizons du temps et de l’espace

« …l’éternité qui bâille sur les sables »

Saint-John Perse, Anabase

Un jeune homme, à New-York, en face d’une installation vidéo où se diffuse, plan à plan et infiniment ralenti, le film Psychose de Hitchcock ; puis la même personne avec un autre homme, rendu, lui, à l’autre extrêmité de sa vie, dans une villa perdue au milieu du grand reg Arizonien ; les deux hommes contemplant la précipitation, peut-être éternelle, du temps sur les roches pulvérines… Mais le Temps est-il éternel ?

Comme toutes les oeuvres à forte densité symbolique — je songe avant tout aux Falaises de Marbres de Junger, mais aussi aux romantiques allemands, au Désert des Tartares, ou encore chez nous aux livres de Julien Gracq — ce court roman de Don DeLillo, Point Omega, se trouve nodal au centre d’un réseau de significations qu’il serait vain de vouloir épuiser, ou choisir parmi. S’ouvrant sur une expérience de distension du temps, que certains trouveront fascinante, et d’autres, oiseuse ; il répercute cette expérience sur le lecteur attentif au silence qui entoure les lignes. L’arrière plan métaphysique est, au choix, oppressant, ou libérateur (influencé, je le soupçonne, par la pratique de la méditation — à la manière du cinéma de David Lynch —, mais ce n’est qu’une présomption, fondée sur le succés de cette pratique chez les intellectuels américains).

Le Point Oméga est un concept de Pierre Teilhard de Chardin : à l’achèvement de l’évolution humaine, les consciences individuelles, plongées dans une atmosphère d’échanges, de communications et d’interrelations, ne seraient plus isolables et fusionneraient à l’échelle d’une conscience humaine globale, planétaire — prête, selon le théologien français, à la rencontre avec Dieu — mais dans le livre il n’est question de cette dernière apothéose. La référence à Pierre Teilhard de Chardin est tout juste suggérée(*).

Que cette philosophie soit inspirée d’Hegel, j’en ai l’impression, mais laisse à ceux qui sont plus compétents que moi le soin d’y réflechir.

Loin d’avoir souscrit à cette synousie universelle (le néologisme s’impose faute de synonyme au Point Omega), le vieil homme amer qui se réfugie dans le temps, infiniment long, des époques géologiques, et des grandes extinctions animales dont attestent les fossiles qui parsèment le désert, a été l’un de ces intellectuels conservateurs à qui furent dévolus la tâche, par Georges W.Bush et ses sbires, de créer les mots et l’habillage conceptuel qui feraient accepter les guerres nouvelles.  Il ne faut pas trop s’illusionner sur d’éventuels regrets, et son amertume tient plus au fait d’avoir été plongé, pendant des années à New-York, dans un brouillard de discours de conférences et de réunions — « News and Traffic », l’appelle-t-il — qui le coupa de la réalité tangible de la vie : cette conscience pure du temps et de l’espace où flotte sa retraite au désert. Le jeune homme qui l’a rejoint en sa villa pour réaliser un documentaire sur les manipulations des années Bush s’y laissera envoûter, au long de semaines qui passent avec l’imperceptibilité du temps dans une tradition littéraire qui remonte au Désert des Tartares de Buzzatti ou à La Montagne Magique de Thomas Mann.

Heureusement, Don DeLillo ne concluera pas, le tisonnage poétique de notre réalité ne deviendra pas une métaphysique, et l’Évènement surgira au sein de l’Être : une femme, comme il se doit, fille du plus vieil homme, ramènera par sa présence, pourtant discrète, L’ÉCHELLE HUMAINE, porteuse de ses désirs de ses incertitudes et de ses sentiments de perte, dans les failles des consciences  qui se voulaient pétrifiées trop vite dans la contemplation des vérités asymptotiques.

Je ne raconterai pas la suite, qui n’a rien d’un vaudeville, mais dirai seulement que le Temps et la conscience furent condamnés trop vite à leurs mystérieuses abolitions dans le Point Oméga.

« …et l’idée pure comme un sel tient ses assises dans le jour. »

Saint-John Perse, Anabase

(*) p.72 de l’édition Scribner, Avenue of the Americas, NYC, 2010. J’en profite pour signaler que l’anglais du livre est très facile à comprendre, même si bien sûr la littérature américaine est bonifiée par une bonne traduction française).

(Un petit post-scriptum : la « critique littéraire » fleurit sur le net… Étrange critique, ignorante et dédaigneuse de tout outil conceptuel, de toute théorie littéraire, de tout ce qui a été dit écrit et pensé avant elle, uniquement subjective et narcissique… Or, un point de vue nouveau (et donc intéressant) sur une oeuvre, c’est une théorie nouvelle de l’oeuvre, peut-être même DES oeuvres : travail savant pour lequel il y a des professionnels, parfois géniaux, qui sont les chercheurs universitaires. Le reste n’est que bavardage subjectif. Le bavardage subjectif ci-dessus n’a donc aucune prétention à se vouloir critique, mais voudrait juste signaler un grand livre et partager les sentiments nés d’une lecture passionnée, et raisonnée.)

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Festival International du Film de Toronto : L’ORDRE ET LA MORALE (REBELLION), de et avec Mathieu Kassovitz : sanglante déraison d’état

On sait que les petits échassiers qui nous gouvernent sont affublés d’appétits énormes, disproportionnés et qui les corrompent, et que pour arriver au faîte de leurs ambitions il leur a fallu tuer à vue d’oeil : tuer symboliquement (dans le meilleur des cas) leurs concurrents, tuer ceux qui se mettaient en travers de leur route, tuer ou laisser tuer ceux dont la mort servirait leurs intérêts. La saloperie règne et a toujours régné, néanmoins on voudrait toujours se flatter que le cynisme fût plus prévalent et plus brutal « ailleurs » ; la tristesse est immense devant la mort salope et superflue d’être humains ; et la honte lorsque ce sont ceux qui officiellement nous représentent qui l’ont décidée.

« 21 cadavres pour une ambition présidentielle », c’est-à-dire pour la satisfaction d’un ego boursouflé, tel pourrait donc être le sous-titre du dernier film de Mathieu Kassovitz, consacré aux dix jours qui ont mené au déplorable assaut de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988. Je ne rappellerai que succinctement les événements, tant ils sont connus et facilement accessibles : une occupation de gendarmerie, organisée par des indépendantistes kanaks sur la petite île d’Ouvéa, tourne mal et aboutit à la mort de quatre gendarmes ; les indépendantistes se retranchent alors dans une grotte de la forêt, avec le reste des gendarmes emportés comme otages ; leurs revendications sont sans doute impossibles à satisfaire, cependant des négociations semblent progresser, lorsque Chirac pour en finir avant le deuxième tour et agrémenter sa candidature d’une image d’homme fort (propre à plaire aux électeurs du FN) commande à des forces militaires importantes de donner l’assaut (l’ordre est contresigné par le président Mitterand) ; dix-neuf indépendantistes perdront la vie, ainsi que deux otages, atteint par des « tirs amis ».

Le film est rythmé par le compte à rebours des dix jours qui précèdent le dénouement brutal, et il suit les efforts du Capitaine du GIGN Legorjus pour éviter le pire : Kassovitz incarne avec talent Legorjus, et il a construit son film à partir des mémoires rédigées par celui-ci, ce qui doit rester à l’esprit dans la juste estime des événements : Legorjus pourrait avoir voulu se disculper de ce qui est apparu comme une trahison aux yeux des indépendantistes qui lui avaient accordé leur confiance. En tout cas la puissance d’évocation du cinéma, et la parfaite maîtrise d’un réalisateur qui a atteint sa maturité artistique, transportent le spectateur à la hauteur historique et morale qui convient à cette histoire, dont les protagonistes sont tous emportés dans un drame qui les dépasse, et obligés pour plusieurs d’entre eux d’agir à l’encontre de leurs convictions — soit par fidélité aux serments donnés, soit parce que, lorsque le désastre est programmé, l’échec devient la base de calcul à partir de laquelle on essaye de sauver ce qui peut encore l’être.

On pourrait regretter quelques éléments sensationnalistes — enchaînement rapide des scènes, surprises visuelles, conversations trop souvent criées et bande son oppressante —, ainsi que l’incarnation trop héroïsée de Legorjus par Kassovitz, mais l’héroïsme prend ici la forme d’un humanisme et d’un calme inaltérable dans les moments les plus difficiles, ce qui est à mille lieues des habituels jeux de muscles du film de guerre barbare à la  Hollywoodienne. Je dirais que Kassovitz a trouvé son sujet, et qu’il a signé là son meilleur film depuis La Haine : un film essentiel et non plus de simple divertissement comme ceux qui l’avaient précédé. Un petit chef d’oeuvre, qui se confronte aux soubresauts cruels de l’Histoire, aux impasses de la Morale, aux différentes mesures par lesquelles est évalué le poids d’une vie humaine. Le remontage et on pourrait dire la réorchestration du débat Mitterand-Chirac 1988 de deuxième tour, vu d’une gendarmerie de Nouméa, aboutit à une scène d’anthologie, où les deux concurrents apparaissent comme deux redoutables sauriens, aux prises dans un combat de titans où l’on ne compte pas les victimes collatérales. Et quant à la scène de bataille  — l’assaut sur la grotte —, elle est la plus forte que j’aie jamais vue au cinéma, tant elle démystifie la guerre et dévoile ce qu’elle est : la plus immense bêtise qui soit dans l’univers. Mais en serons-nous toujours exempts, de cette atroce bêtise ?

Pour ma part j’ai été grandement ému, et accablé : contrairement aux spectateurs canadiens, je me sentais partie prenante de ce qui s’était joué, comme flétrissure intime de ce que c’est que d’être français, sur cette minuscule île du Pacifique. Un même sentiment de honte m’avait affligé à la projection du film Camp de Thiaroye d’Ousmane Sembene, dans une salle de cours de l’Université du Minnesota où j’étais le seul français présent. Je sais que l’on va me reprocher ce commentaire, comme on m’a reproché ce que j’ai dit lors d’une interview tv que j’ai enregistrée avec Laure Adler : à savoir que, partant vivre en Guadeloupe, j’avais découvert, avec l’histoire esclavagiste et criminelle des antilles françaises, le sentiment d’avoir « du sang sur les mains ». On m’a objecté l’habituel argument de l’impossibilité juridique et morale d’une culpabilité collective. Je ne suis pas sûr que cet argument soit aussi raisonnable qu’il en ait l’air… La vérité marche toujours sur deux jambes, et si la solidarité clanique est une régression barbare, la conception moderne d’un individu dénoué de tout engagement collectif, et donc de toute participation à une action conduite sans son assentiment explicite, me paraît être celle qui nous a conduit à la société où nous vivons, qui ressemble toujours plus à une simple juxtaposition sans lien. Dans toutes nos fibres, dans toutes nos paroles, nous sommes faits de notre culture, de notre éducation, des valeurs qui nous ont été données, de l’histoire de ceux qui nous ont précédés et nous ont transmis ces legs, avec leur part sombre : vouloir ensuite ne garder de cet héritage que l’utile, en se prétendant délié du passif, délié du coût moral de nos châteaux et de nos encyclopédies et de nos tableaux et nos arts et nos sciences, me paraît légitimer le narcissisme instinctif de l’enfance : écueil en miroir de celui de la solidarité clanique. « Le peuple est souverain », nous dit notre constitution, et lorsque le souverain élu qui le représente signe un ordre meurtrier, c’est malheureusement le peuple qui signe.

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La provende médiévale du jour (trésors de langue)

Le glaïeul vient du gladium, glaive ! N’est-il pas magnifique qu’une arme se fût émoussée en fleur ? Autre découverte : l’origine de arroi (et de son cousin disparu conroi) : des formations latines probables arredare, conredare, basées sur la racine germanique red : préparatif, arrangement (ready). D’où il appert que, ainsi que nous avons, malheureusement, notre franglais, nos anciens eurent leur germalatin ! On n’utilise plus guère arroi, il faut le reconnaître, et à vrai dire la seule fois que je l’ai trouvé chez un auteur de notre temps il s’agissait d’une traduction du Grec (Eschylle ?) par Saint-John Perse… Le mot signifie « équipage », « matériel », « train », « suite » : j’ai vu ce matin passer dans mon quartier, une voiture de mariés suivis de tout leur arroi…

Pour finir, cette belle nuit d’amour, nuit de noces d’Érec et Énide, chez Chrétien de Troyes :

Quant vuidiee lor fu la chanbre,

Lor droit randent a chascun manbre.

Li oel d’esgarder se refont,

Cil qui d’amors la voie font

Et lor message au cuer anvoient;

Que mout lor plest, quanque il voient.

Aprés le message des iauz

Vient la douçors, qui mout vaut miauz,

Des beisiers qui amor atraient.

Andui cele douçor essaient,

Et lor cuers dedanz an aboivrent

Si qu’a grant painne s’an dessoivrent;

De beisier fu li premiers jeus.

Et l’amors, qui est antr’aus deus,

Fist la pucele plus hardie,

De rien ne s’est acoardie;

Tot sofri, que que li grevast.

Einsois qu’ele se relevast.

Ot perdu le non de pucele;

Au matin fu dame novele.

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Le paradis des livres /\ Le soulagement des mots

Au matin, avant que la vie n’accuse les ombres et les contours (ou que les ombres et les contours n’accusent la vie), avant que chaque chose ne s’approfondisse d’un relief où se dissimule son secret, avant que la vie ne me rattrape… Je lis.

Ma conscience est pure : un lac tranquille, un miroir.  L’absence de trouble laisse se refléter le texte dans toute son étendue, sur les eaux plates de ma pensée, à peine plissées d’une respiration. C’est un espace limpide qui s’ouvre quotidiennement : mon paradis de la lecture. Et il est d’autant plus entier et vaste que la langue qui m’occupe est plus éloignée de la mienne : idées vives écrites dans des langues mortes, poésie mortes de l’orée de notre langue vive, langues étrangères… Je m’étonne de certains termes, je vérifie des étymologies, je prends des notes pour des écrits futurs qui peut-être n’auront pas lieu (les mots sont la provende et la guerre de l’écrivain, sa préoccupation constante : Montherlant lisait quotidiennement le Littré !), je m’étonne je m’ébaudis je m’esmaie (racine magne…) je me turlupine… Pour être calme mon plaisir n’est pas moins vif ; selon l’ampleur des découvertes il peut devenir intense, passionné…

En cette heure lumineuse et pourtant épargnée des préoccupations ultérieures du jour, les mots sont neutres et m’appellent sympathiquement, ils me font signes d’amitié, sur l’étendue blanche de la page ; ils n’ont à ces heures que leur beauté propre, sans ces petites queues de serpents qu’ils prennent plus tard durant le jour.

Plus tard, durant le jour, leurs ombres se sont allongées. Il leur est poussé tout un tortillamini de significations, une petite caudule frauduleuse, qui les ancrent derrière la page, là où je me trouve désormais : car je suis passé, alors, derrière la page ! C’en est fini de leur neutralité, aux mots, et de notre étrangeté réciproque et néanmoins bienveillante : leurs flagelles remuent et se livrent en moi à des copulations contre nature. Conciliabules, prises de langue, perpétrations obscures : je n’ai, de l’étendue du dégât, qu’une connaissance de seconde main : une nuit diurne qui remue, douloureuse. Parfois un souvenir plus clair jaillit, encadré et détaché avec la cruauté d’une photo.

Mais au matin rien de tout cela : les pages tournent repliant une à une leur lac tranquille, où voguent les convois des petits esquifs souriants et inambigus. Chaque page remplace l’autre, sans heurt sinon un petit courant d’air. C’est une illusion, et pourtant c’est la vérité : la vérité sans moi, verité impossible, vérité illusoire.

Maints penseurs se sont penchés sur le plaisir de lecture, et pourtant il me semble que pas un n’a parlé des mots, des mots eux-mêmes ; tous bizarrement se précipitent au niveau du discours, où ils s’ébattent de fiction, s’éjouissent de narration. Dans son Qu’est-ce que la littérature ?, Sartre, si je me souviens bien, en fait le lieu libre d’une coproduction artistique et de valeurs, jamais définitive, entre l’auteur et le lecteur. Dans Pourquoi la fiction ?, Schaeffer réduit la littérature à une sous-partie de la pulsion fictionnelle : une donnée anthropologique, issue de notre adaptation, qui servit à l’exploration virtuelle de nos vicissitudes possibles dans le monde. Mais les mots, la langue elle-même, sauf erreur, pas un… Voici ce qu’il m’en semble : si ma lecture matutinale est si pure, c’est qu’elle me détache de mon langage, de mon idiosyncrasie (ce qui peut se faire à toute heure, mais est peut-être plus facile dans une saisine d’après sommeil, quand le langage n’est pas rassis dans ses voies accoutumées), elle déloge mes mots de leurs connexions et les ré-établit dans des configurations inouïes, dans un espace de significations autres, qui est celui du texte que je lis. Mes mots ayant été décrochés de la trame recrue et fatigante d’être trop parcourue, qui les retient captifs, ma langue étant en quelque sort hors-ma-langue, je suis en apesanteur au-dessus de ma langue, en explorateur rénové du désir et du plaisir, et je m’esjouis et me déduis, à suivre les fils de la pensée d’autrui, et leurs entrelacs inouïs…

Maints penseurs ont discouru sur le discours, mais quant à moi le souvenir de mon paradis de mots me poursuit toute la journée, comme les images d’un séjour apaisant que l’on a fait autrefois, en pays étranger.

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