In fair no

Alexandre Suzana Their truth my damnation

Une forêt ossifiée par le froid ; sur les crêtes noires, des phalanges squelettiques pointent et grattent un ciel sans profondeur. Un occulte signal déclenche l’égaillement, excentrique et rapide, de très vieux hommes voûtés, chenus, en laisse tirés par des chiens variés en tailles et couleurs ;
ça n’a duré qu’un instant, il n’y a plus personne.

Des collines s’arrondissent sous les pas, vous dissimulant d’où vous venez et où vous allez. Des projecteurs vous perforent le regard, aucun insecte pour s’ébattre dans leur lumière raréfiée. Il faut traverser une eau noire et puante, qui siffle sur des piques de glace.

Enfin au point le plus profond
Vide le lieu, supposé foyer de la connivence
Vieux hommes quel  secret triste  obscurcissent vos yeux ?

(Tu portes en toi ta mort)

Pour accéder à toutes les Jaculations nocturne et diurnes, cliquer sur la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour revenir à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Jaculations nocturnes et diurnes

LE DIVIN MARQUIS DE SAPIDUM

Le célèbre portrait imaginaire de Sade par Man Ray

LA PROVENDE MÉDIÉVALE DU WEEK-END, prévisible et hebdomadaire comme le retour du marché, fraîche comme l’étal aux poissons ! Le divin marquis portait bien son nom : « sade », jusqu’à la fin du XVème siècle, est un adjectif, dérivé du latin sapidus, qui signifie », à la fois « qui a de la saveur », mais aussi « gracieux, doux, gentil, charmant, agréable »… Qui oserait dénier aucune de ces qualités au gentil marquis ? N’écoutez point les mau-ssades (eh oui ! même origine, mais inversée par la névrose !) puritains, n’oubliez pas qu’il fut condamné par la Terreur pour modération, qu’il s’opposait aux peines capitales — et pourquoi, maussades puritains, si ce n’est par haine de la vie, lui confisquiez-vous à Charenton les chandelles qu’il remodelait en godemichés, derniers et innocents réconforts d’un vieil homme ?

Quant au verbe dérivé « sadaier », il signifiait « caresser », « flatter », tous gestes que DAF nous prodigue encore par le truchement de ses livres voluptueux… Le « sadaiement », c’est l’ensemble des caresses et des baisers…

Donatien Alphonse François eut-il connaissance du sens de son nom dans la vieille langue ? On peut en douter, car sinon son esprit génial et obsessionnel se serait emparé de ces étymologies pour élucubrer les variations les plus provocantes et les plus drôles. Mais toi, sympathique et hypocrite lecteur, toi qui par la supériorité de ta modernité, jouit d’une superbe vue plongeante sur le décolleté de la langue française, mon semblable mon frère, porté aux plaisirs des mots ET des choses : je te souhaite les meilleurs sadaiements dominicaux !

(Aux lecteurs intéressés, j’en profite pour recommander très très vivement la biographie passionnante et formidable du regretté Maurice Lever : Vie de Sade)

Pour accéder à tous les articles de la catégorie Archéologie du Texte, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.
Pour accéder à tous les articles de la catégorie Dieux Lares, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.
Pour retourner à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Archéologie du texte, Ars poetica, Dieux Lares, La bibliothèque des sables

Pourquoi une phrase est belle ? Mastication de Paul Valéry.

« NOUS AUTRES, CIVILISATIONS, NOUS SAVONS MAINTENANT QUE NOUS SOMMES MORTELLES »

Qu’est-ce qui fait qu’une phrase est belle, mémorable, intègre ? L’écrivain, sauf à se jeter dans le vide avec une belle confiance envers les parachutes occultes de son arrière-pensée, doit s’interroger — et le lecteur, s’il a l’amour de comprendre ce qu’il entend (l’entendement d’aimer ce qu’il comprend, la compréhension d’entendre ce qu’il aime).

Retrouvant par hasard cette phrase de Paul Valéry (1919, La crise de l’esprit), je me suis donc interrogé sur ce qui lui conférait sa perfection formelle et significative, ce caractère de maxime frappante.

Il y a d’abord la portée du discours, le drame philosophique et historique : on pourrait dégager dans cet incipit, toute une réécriture du récit biblique de la Chute (connaissance et chute dans la caducité) ; aussi une extension du drame actanciel, élargi aux mesures démesurées de l’histoire humaine.

Mais ceci, le sens, serait vite oublié — aussi vite que le sera le paragraphe que je viens d’écrire pour le commenter — si une rhétorique puissante et surprenante ne le soutenait et lui donnait voie (voix). La prosopopée d’abord, qui se double d’une connivence héroïque créée entre le locuteur et l’auditoire : car enfin, les civilisations ne peuvent parler, il faut donc que ce soit Paul Valéry qui s’exprime, et « nous », c’est donc lui et nous, qui sommes les civilisations, qui sommes porteurs du feu tout entier des civilisations : et « nous » voici participants au drame historique. Puis ce « nous », qui s’est attaché, dans le cadre exigu mais grandiose de la phrase, tout l’écheveau flottant des significations et des résonnances que la frappe de la première touche n’aura pas manqué de faire surgir dans l’esprit du lecteur, ce « nous » est répété deux fois, et sert de scansion à la déclaration, dans des conditions rythmiques que l’on voit ci-après. Chaque « nous », détermine un membre de phrase, rapproche l’échéance (des « civilisations » au « maintenant » au « mortelles »), enfonce un clou du cercueil qui nous est promis.

Bon, mais tout ça tout le monde l’a compris. Alors j’en viens à ce qui vraiment m’intéresse, à ce à quoi moindre nombre font attention, à ma militance. Pourquoi, en effet, « nous autres » ? On pourrait gloser tout un panier de significations secondaires et tertiaires, de connotations. Mais je crois que le souci de l’auteur fut avant tout prosodique : ce fut pour le rythme, cet effet essentiel, cette dimension de la beauté, qui malheureusement est en train de se faire oublier de la littérature française, et même de la poésie, et avant tout (chronologiquement) de l’école. Le décompte prosodique de la phrase est en effet : 2-6-6-6. Il est sans surprise, mais contient plusieurs alexandrins possibles, et efficace, bien adapté à la sentence ou la sagesse ; nul besoin de montrer ce qu’il en resterait après l’ablation du « autres ».

Enfin, si l’on descend encore d’un cran dans les soubassements de la phrase, loin de l’idée « pure comme un rétiaire » (Perse), loin de l’essor du sens, en dessous encore du rythme, il y a le son. L’allitération en « s » donne le ton de tout le milieu de la phrase : murmure ou susurrement. Le retour des mêmes occlusives, « t », est parallèle à la répétition des « nous ». Surtout, le choix des voyelles (qui dans les langues indo-européennes ont si peu d’importance pour le sens, et qui presque ne constituent qu’une mélodie d’accompagnement du sens) : si vous relisez, en prêtant attention à la position et aux mouvements de vos lèvres et de votre langue, vous percevrez la MASTICATION propre à cette phrase : après les [i] de civilisations, apparaissent presqu’uniquement des voyelles d’arrière, graves — pour finir, soudain, sur le [e] de « mortElles », qui vient frapper d’un accent qui n’est plus sémantique, mais sonore, de hauteur, le mot, et le détache, fatidiquement. Même phénomène, un peu atténué, si l’on considère la nasalisation, et en revanche accentué pour l’arrondi de la bouche : après une série de voyelles rondes, le [e] de mortElles sonne comme un clairon, comme un coup d’éclat qui vous oblige à sourire ou brailler, en tout cas à vous réveiller la mâchoire. Le langage, avant l’écrit, c’est la parole, c’est à dire des organes phonatoires, un corps. Et même lorsque l’écriture fut établie, longtemps la lecture se pratiqua à voix haute. Les textes se mastiquent. La poésie se goûte en musique et en bouche.

Pour finir, l’envoi, clôture du texte dont je viens de mastiquer l’incipit :

« Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour voir tous les articles de la catégorie Ars poetica, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Ars poetica, Enthousiasmes

LA VILLE DE SABLE de Marcel Brion : utopie de sagesse, utopie littéraire

    Les écrivains meurent. Leurs livrent meurent aussi ; ne nous leurrons pas d’une hypothétique immortalité de la beauté (ou alors, à la manière dont, chez Supervielle, l’assomption vers un coin de ciel bleu ou l’immersion sur un fonds océanique inaccessible abstraient la pure essence du geste et du moment, les plaçant à jamais hors des atteintes du temps). C’est ainsi que je n’avais jamais entendu parler de Marcel Brion, ni de son livre, et peu s’en faut que je ne l’aie trouvé sous une dune de sable, comme la ville dont il traite (plus simplement ce fut sur un rayon d’un bouquiniste, d’où son titre m’a attiré car il me renvoyait à ce sur quoi sur lequel je travaille actuellement). J’ai appris depuis, assez facilement, qu’il était académicien, et que le romanesque n’est apparu qu’assez tard dans une vie intellectuelle vouée d’abord à la critique esthétique et à la biographie littéraire. Il est des œuvres qui pour le meilleur et le pire font réemerger en nous l’Atlantide belle et redoutable de la nostalgie, et c’est pourquoi, archéologue à mon tour, j’ai voulu dresser sur à l’écran ce modeste tribut de signes au livre redécouvert.

Le roman s’ouvre par le récit-cadre d’un voyageur français érudit et aventureux, parcourant une région d’Asie centrale non nommée, à la recherche d’antiques fresques manichéennes ; surpris par une tempête de sable, le narrateur se réfugie dans des grottes que ses prédécesseurs sur les chemins arides de la science ont déjà documentées, et il s’endort dans les hurlements du vent. À son premier réveil la tempête fait toujours rage mais le vent a découvert le faîte de quelques édifices mystérieux ; à son second réveil le calme est revenu et c’est une ville entière qui revit là où auparavant il n’y avait rien que les dunes : un fleuve miroite tranquillement entre des berges herbeuses, des animaux d’élevage se font entendre.

L’auteur n’est pas dupe de la banalité de ce procédé, illustré bien avant lui par Théophile Gauthier dans Arria Marcella, et il l’expédie rapidement, se contentant d’indiquer, par la description des paisibles fresques bouddhiques, à moitié effacées, qui ornent les parois de la grotte, la tonalité de ce qui va suivre.

Le narrateur s’extirpe donc de son refuge et descend vers la scène et les personnages de son aventure : une étroite vallée fertile dans le désert, une ville établie sur plusieurs boucles de ce fleuve, peuplée de marchands et de conteurs, de courtisanes et d’épouses, de sages et de poètes, fécondée matériellement et spirituellement par les caravanes qui l’atteignent. Se dépouillant sans efforts apparents de son passé, l’explorateur érudit entre en fait dans une nouvelle vie. Le passage du temps devient incertain et, à la suite de son protagoniste-narrateur, Marcel Brion entraîne le lecteur dans l’achronie du conte. Plus précisément du conte médiéval, dont le merveilleux spécifique, à peine transposé, phosphore de place en place au long de cette parabole du désert, comme autant de lucioles inattendues au bord d’un chemin : le lecteur attentif reconnaîtra la femme/fée de la forêt, le choix crucial entre trois objets également désirables (structure commentée par Freud), l’objet magique qui attend de toute éternité le seul Élu digne de sa possession, et quelques symboles anciens de notre littérature gréco-latine : paon, lune, verger… Un œil mieux averti que le mien, ou une lecture plus scrutatrice, feront certainement encore fructifier cette petite moisson qui a l’âge des romans de chevalerie ou des lais.

Il ne s’agit toutefois pas seulement de la greffe hybride des structures et de la matière de nos vieux romans sur le décor brûlant d’une ville du désert : alors que le merveilleux médiéval se suffit et n’a besoin ni de cause ni d’explication ni de destination, cette oasis circonscrite que le sable a laissé réapparaître, pendant un instant d’éternité, pour l’initiation du narrateur, et qu’il recouvrira à nouveau lorsque tout aura été dit (vie et mort, amour, sagesse et poésie), cette oasis éphémère et fragile s’approfondit en philosophie et s’ouvre sur les horizons les plus lointains. Des caravanes y font halte avec des voyageurs porteurs d’une science de plus de valeur que les ballots d’or et d’épice ; des sages y expriment des visions qui ne sont pas de ce monde ; une poignée de gemmes qui roulent dans la main donnent prescience de l’univers (« …c’est à cette époque que j’ai compris que l’on peut tenir tout l’univers dans sa main sous la forme d’une pierre scintillante. »)

Ce qui aurait pu n’être que le gentil conte d’un séjour imaginaire dans un caravansérail ressuscité (stade que ne dépasse guère l’Arria Marcella de Gauthier, pré-texte probable de ce roman), devient une utopie de sagesse, fondée par Marcel Brion dans les sables, comme ses prédécesseurs les projetaient dans des archipels et des nuages. Utopie humaniste d’une société où les relations entre les êtres seraient fondées sur des valeurs essentielles, éternelles, et non marchandes : amitié, fraternité, hospitalité, amour, jouissance commune de la beauté et du bonheur… Le rêve d’une humanité vivant dans le partage, humanité belle sous le mystère des cieux, en quête éternelle de son sens.

« Car nous n’avons qu’une seule âme, comme il n’y a qu’un seul foyer dans l’immense étoile aux mille rayons ».

C’est l’acquiescement qui règne chez ce peuple heureux : acquiescement aux affinités entre les êtres, et entre les êtres et les choses ; acquiescement aux événements ; acquiescement à la mort, à la beauté des flèches qui vous tuent… L’on sait que la beauté est éternelle, et tant que la vie dure on se tient au plus près de la source où elle vibre pure : la poésie.

« Pour ces hommes, il n’y avait pas de frontière nette entre l’objet et le songe. Tous deux s’interpénétraient et se pénétraient réciproquement. Chez le Persan, aussi, je retrouvais cette manière de rassembler l’arrière-plan de la veille et les prolongements indistincts des songes. »

Le conteur est le pivot de cette société, et il n’est pas encore déchu au rang de raconteur ; par le pouvoir de son verbe il participe encore à la création et à la sustentation orphiques du monde :

« Le langage n’était pas pour lui un simple moyen de communication, mais un instrument même de la création. S’il n’avait pas été au dessus de ces enchantements puérils, je crois qu’il nous aurait fait la surprise de voir éclore entre ses mains les plantes dont il prononçait le nom. S’il avait dit « éléphants », il y aurait eu des éléphants dans la salle où nous nous tenions… »

Mystère tout simplement vécu, pour les participants à l’utopie, de l’abolition de la douloureuse coupure entre être et langage : un état magique dont maint poète fit son miel et sa nostalgie, parfois son désespoir. Toute personne qui a maille à partir avec le langage, peut-être, connaît ce regret. Une fois la coupure effacée, les habitants de la ville peuvent se mêler en douceur à la trame de l’univers, sans s’embarrasser d’aucune intériorité, et n’être plus que les personnages souriants de la tapisserie du monde. Le retour fréquent, dans le roman, du motif du tapis, dans les illustrations duquel on se perd, devient la mise en abîme de la sagesse réalisée dans la ville des sables.

L’Histoire continue à exister, pourtant, et viendra mettre fin à la vie rêvée d’une manière qu’il est inutile de raconter. Non plus qu’il est utile de s’attarder sur le style daté, l’écriture un peu désuète, qui hésite parfois entre orfèvrerie et affèterie, ni les quelques longueurs… Défauts qui n’annulent pas l’originalité de cette double utopie de sagesse et de poésie, et la sympathie mélancolique mais puissante qu’elle ne peut manquer d’éveiller, en notre temps où l’homme se vend lui même par quartiers, en gros ou au détail, et où l’ensevelissement et la disparition de la poésie sous les sables intellectuels de l’insensibilité conduit à un assèchement et un aplatissement sans précédent du style français.

Pour tous les articles de la catégorie « enthousiasmes », cliquer ici.
Pour tous les articles de la catégorie « archéologie du texte » cliquer .
Pour revenir à la page principale, cliquer sur le titre du blog : La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Archéologie du texte, Enthousiasmes, La bibliothèque des sables

PROVENDE MÉDIÉVALE : TOUCHEZ PAS AU RIBLIS !

« Riber », jusqu’au XVème siècle, c’était se livrer à la course nocturne, à la débauche, au vol ! Par dérivation, le « riblis », c’était la débauche elle-même, ou le larcin, le butin ; « riber » nous a légué ribaud, ribaude, que l’on comprend encore, même si on ne les utilise plus. Comme le AAA, nous devons tout ça aux lubriques Teutons : plus précisément, à l’ancien Allemand « riban », « être en chaleur, se frotter ».

Peut-on soupçonner « riban » d’être issu de la même racine indo-européenne (donc jamais attestée, mais reconstituée) « *trib » que l’on trouve dans le verbe Grec ancien « tribein », « frotter » ? Je ne suis qu’un étymologiste du dimanche et me garderais d’être catégorique, mais, dans le cas favorable, le riblis serait alors aussi apparenté, par d’autres glissements de sens et de muqueuses moites,  au très Sadien « tribades », qui désigne par métonymie les individus du beau sexe amatrices (oui : ah ! matrices !) de leur même beau sexe… De *trib à tribein, riber, ribaud, riblis, tribade, il me plaît d’imaginer la mèche du désir forer  tous ces chemins parallèles dans la nuit des temps et l’insu des langues. Je ne puis m’empêcher d’accorder aux racines indo-européennes une aura magique, l’énergie du big-bang.

(Post scriptum du 06/03/13 : un éminent professeur américain, le Dr R… C………., confirme la probable justesse de mes inférences éthylico-étymologiques)

Pour tous les articles de la catégorie « Archéologie du texte », cliquer ici.
Pour retourner sur la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog (« La Bibliothèque des Sables ») ou bien ici.

Poster un commentaire

Classé dans Archéologie du texte, La bibliothèque des sables

Petite note de lecture : LA DERNIÈRE MARCHE DE L’EMPIRE, Une éducation Saharienne, par Sophie Caratini, La Découverte

Sophie Caratini est une anthropologue de grand renom et grande carrière, spécialiste des Rgaybat, les nomades chameliers du nord maurétanien désertique. L’ayant entendue parler sur France Culture, j’ai lu sa Dernière Marche de l’Empire dans le cadre de mes recherches pour l’écriture de mon second roman, La Bibliothèque des Sables. Ce livre se démarque de ses recherches principales, car le sujet ici n’est pas les nomades eux-mêmes, mais leurs colons français, et en particulier un outil peu connu de la prise de contrôle du Sahara par la France : les Groupes Nomades, unités méharistes reproduisant les modes de vie et de combat des Rgaybat pour mieux les réduire, mais avec derrière eux tout l’appui d’une nation moderne et industrielle (contrairement aux Rgaybat qui n’ont derrière et autour d’eux que leur désert). Pour cette nouvelle optique, Sophie Caratini a interrogé très longuement, juste avant son décés, le général à la retraite Jean du Boucher, lieutenant en 1933  dans l’un de ces Groupes Nomades (il sort de Saint Cyr, très jeune, et c’est sa première affectation). Son témoignage, complété de celui d’autres participants, français et maurétaniens, à cette étonnante aventure frontalière, donne lieu à ce « docu-fiction », comme on dit maintenant, dans laquelle la parole est donné tout du long à Jean du Boucher.

Je ne ferai pas un compte rendu du livre, mais me limiterai à faire part de ce qui m’a semblé le plus exemplaire et le plus frappant.

Et, en premier lieu, l’ambiguïté du sentiment colonial. Car le jeune lieutenant français, transporté sans aucune préparation culturelle dans un monde si différent, tombe réellement en amour avec le désert, ses habitants, et même la noblesse de ceux qui sont censés être ses adversaires. Au point d’épouser leur mode de vie, et de devenir aussi savant, voire plus savant qu’eux encore, en matière de soin des chameaux, de désensablage de puits, de gestion de l’eau et de la température, de repérage de pâturages. Il apprend la langue, adopte les coutumes et salamalecs, épouse (temporairement) une fille Rgaybat, se soucie de ses hommes, goumiers maures et tirailleurs africains, au point de risquer sa vie pour eux, et vit ses moments les plus intenses lorsque de vieux seigneurs Rgaybat lui font l’honneur de leur tente, et le reconnaissent comme l’une des puissances du désert. Rien n’est dit de la vie ultérieure de Jean du Boucher, mais en tout cas il est clair que cette expérience désertique est la plus belle de sa jeune vie. En même temps — là est l’ambigüité coloniale, qui me paraît exemplaire — en même temps qu’il reçoit de ses « sujets » une empreinte qui sans doute ne s’effacera jamais, et une influence qu’il ramènera et transmettra sans doute, de retour dans la mère patrie, en même temps il ne perd jamais de vue ses prérogatives de colonisateur, sa mission au service de l’Empire, ni son sens des rangs et des classes. L’abandon, sans la répudier pour que d’autres hommes ne puissent la courtiser, mais en sachant qu’il ne la reverra jamais, de sa petite femme de quatorze ans, n’occasionne aucun regret. La disproportion de forces entre l’armée française et les quelques centaines de nomades réfractaires ne l’empêche pas de nourrir les visions les plus chevaleresques ; et le bon droit de leur présence en cette terre étrangère n’est jamais questionné. Ce paradoxe colonial atteint son comble lorsque la présence militaire se renforce et qu’il a le sentiment que « son » désert est souillé, violé, par les « barbares » métropolitains qui n’y connaissent rien : il est comme le touriste dont la présence dénature à moitié la vie locale, mais qui voudrait pouvoir jouir de ce qu’il reste d’authenticité sans que ses compatriotes débarquent par charters pleins. Ne peuvent être diminuées aucune de ces deux dimensions contradictoires, et d’amour et d’intérêt (voire de dévouement), et d’asservissement sans scrupules.

Un autre trait marquant est le besoin avide d’action, pour l’action : un raid est organisé pour flinguer une petite bande de nomades réfractaires, juste afin d’occuper ces jeunes hommes, qui bouillent d’enfin entrer dans l’épopée. On tire aussi sans relâche, éventuellement à la mitrailleuse, sur les troupeaux d’animaux qui passent (ce trait apparaît aussi dans la relation du Raid Citroën, sur lequel je base mes Aventures de l’Adjudant Chapuis). Comme le disait Pascal, l’homme ne peut rester seul dans une chambre, j’ajouterais qu’il est par conséquent facile de le faire vouloir se battre et même mourir.

Enfin, Sophie Caratini et Jean du Boucher se sont-ils rendu compte du roman latent, sous le témoignage ? Un roman d’apprentissage sarcastique à l’égard de l’anti-héros Jean du Boucher, véritable Frédéric Moreau du Sahara ! Car la seule bataille du jeune homme épris de gloire militaire, à la fin aura été de rosser un artisan maurétanien fameux pour sa pleutrerie ! (Le type, un forgeron, échoue à lui enlever une dent et du Boucher lui file une raclée héroïque pour sa maladresse) Même sa citation pour fait de bravoure, est arrangée par son chef, la poignée d’ennemis ayant en vérité fui devant son arrivée et celle de ses hommes ! Ce témoignage est finalement dans la continuité d’une tradition littéraire française, d’évanescence des rêves romantiques et guerriers de la jeunesse : on pense à Fabrice arrivant trop tard à Waterloo, ou aux hommes de la Débâcle de Zola, dont la plus grande bataille est contre une oie de basse-cour. Peut-être Sophie Caratini a t-elle conçu volontairement cette narrativisation latente de son livre, comme le suggère peut-être son sous-titre : une éducation Saharienne (allusion à l’Éducation Sentimentale ?) Ce qui est certain c’est que rien de tel chez du Boucher, peu sensible à la chose littéraire : sa seule référence, du début à la fin, est l’Atlantide de Pierre Benoit.

Pour voir tous les articles de la catégorie La Bibliothèque des Sables, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.
Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans La bibliothèque des sables

Quatre rêves

Effet de manoir oublié. Fouillis de vêtements sur la patère derrière la porte : secouez-les de la main, et vous entendrez des cris de femmes dans les pavillons des manches… Des morts mugissent dans ces guipures… « Pater »… « Pas taire »!

Dans un hôtel à la lisière du désert, j’ai vu une femme partir dans les sables pour y brûler un oiseau vivant, qu’elle tenait par les ailes. À la nuit elle n’était pas revenue : j’ai éclairé la fenêtre, et l’oiseau attiré par la lumière a surgi derrière une vitre : un oiseau de proie qui n’avait qu’un oeil rouge, de la fixité perçante des yeux de rapaces…

« Aime moi », appellent tous ces enfants. Ils pullulent et m’entourent, tous incomplets. À l’un, je prête la moitié de mon visage, et ainsi associés par la tête, rassemblés, nous boitillons un moment ensemble… À un autre je donne ma main pour remplacer celle qu’il n’a pas, et il s’éloigne en tirant sur mon bras… Tous, tous me demandent une partie de moi…

« Seul le chiffre 8 peut savoir ce qu’est un sourire de chagrin »

(Illustrations du peintre Donatien Tanjis, ou Tanjah)

Autres Jaculations nocturnes et diurnes : cliquez
Pour revenir à la page d’accueil : cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

2 Commentaires

Classé dans Grains de sable isolés, Jaculations nocturnes et diurnes

UNE PRESSE À LA LÈCHE : LES CAS D’ÉCOLE D’AURÉLIE COLLAS DANS LE MONDE, ET CAROLINE BRIZARD DANS LE NOUVEL OBSERVATEUR

Mise-à-jour du 15 décembre 2011 : Aurélie « la voix de son maître » Collas a encore frappé, dans un nouvel article percutant et rudement documenté, empreint des méthodes de la recherche journalistique et sociologique les plus exigeantes. Alors que les profs « grognent » (ça veut dire « résister », en langage journalistique) contre la belle réforme de l’éducation, qui va enfin transformer nos écoles en belles unités entrepreneuriales bien managées  (ça veut dire « caporalisées », en langage UMP), Aurélie Collas, elle, a enquêté dans un quartier populaire représentatif — ça s’appelle Aix-en-Provence. Là elle a trouvé un lycée où un proviseur, déjà, a mis en place des entretiens individuels et collectifs « de progrès » ! Eh oui ! et tout se passe bien ! tout le monde est heureux ! et surtout le proviseur, qui pose en costume de Fillon qu’aucun de ses profs ne pourraient se payer avec leur salaire (regardez, je vous assure, le type est vraiment déguisé en François Fillon), devant les belles arcades néo-gothique de son établissement populaire ! (Il est par ailleurs l’auteur d’un ouvrage sous-titré poétiquement « Management et Éducation » — voilà, vous avez compris…) Alors, qu’est-ce qu’ils ont à grogner ces profs, ces syndicats, encore ? On a déjà les entretiens avec le proviseur à Aix (un proviseur tout ce qu’il y a de plus représentatif, choisi au hasard, patron d’un banal lycée classé monument historique  et auteur de  « Management et Éducation ») et on est contents ! Ah mais, peut-il prendre des décisions sur la carrière des profs après s’être entretenu avec eux, le patron ? Ah ben non ? Eh bé alors, leurs entretiens à Aix, ça s’appelle juste « une réunion », non ? Quel est le rapport ? Ya pas de rapport  avec la réforme du gouvernement ? Eh bé qu’est-ce que ça fout là alors, dans Le Monde, si ce n’est pour justifier la réforme (ça veut dire « néo-libéralisation » en langage UMP) de l’éducation, par n’importe quel moyen vaseux ?

Article du 17/11/2011 :

« Cas d’école », j’ai choisi l’expression car les deux journalistes que j’ai citées ont choisi pour leur fond de commerce, justement, l’école, malgré leur évident manque d’empathie pour ceux qui la font. (Eh oui, pas de poésie ou de littérature aujourd’hui, chers lecteurs et abonnés, et j’espère que vous me pardonnerez : politique, media vendus, éducation, au menu de ma cervelle. Vous êtes avertis et libres de ne pas lire plus loin, de vous rendre sur mes « jaculations nocturnes et diurnes » par exemple. Mais, dès lors que les routes de la cité se couvrent de la lèpre infaillible de monstres : UN COLT, promesse de soleil levant !  Fini avec les pastiches de Char, j’en viens à mon Affaire Collas.)

Il s’agit d’un article d’une certaine Aurélie Collas, préposée aux chroniques sur l’éducation pour Le Monde, qui a mis pour moi le feu aux poudres : devant les récents projets gouvernementaux de soumettre définitivement les profs à l’ordre libéral, en faisant dépendre leur carrière et leurs revenus des appréciations de leurs petits chefs directs (au lieu d’inspecteurs dûment compétents dans leur matière), cette grrrrande journaliste nous apprend que : « [l’ancien] système mécontentait tout le monde »… Mais qui est tout le monde ? Pas moi ! Toi, hypocrite lecteur, mon semblable mon frère ? En 15 ans d’enseignement je n’ai en ce qui me concerne jamais entendu personne se plaindre du système d’inspections sur son principe.

L’explication de qui est « tout le monde » vient dans la suite de la phrase : « Il n’est pas fiable, il est obsolète et injuste, car il ne repose que sur une inspection en classe qui a lieu à intervalles très irréguliers – au mieux tous les trois ans, parfois huit », soutient Marcel Pochard, Conseiller d’Etat. » Donc, « tout le monde », c’est Pochard, chargé en 2008 par Sarkozy d’établir un rapport ultralibéral sur les évolutions de l’école (Michel Rocard avait démissionné de la commission pour se démarquer de ses conclusions) ! Voilà de quelle bouche, chargée de l’haleine lourde de l’UMP, Madame Collas tient ses informations, et ses opinions : ça c’est de l’enquête de terrain !

Et puis comme d’habitude, on tire argument de ce qui ne va pas dans la fonction publique, pour tout casser au lieu d’y remédier.

Madame Collas, bien qu’elle ait su tout ce qu’il lui fallait savoir de la bouche d du Conseiller d’État Pochard, daigne quand même interviewer le co-secrétaire général du Snes, syndicat qui représente, selon le dernier vote de la profession, une grande majorité des profs, et elle signale le désaccord et le scandale de ce syndicat devant la réforme prévue… Mais pour dire tout de suite que « d’autres syndicats », eux, ne seraient pas trop contre la réforme… Lesquels ? On ne saura pas quels « autres syndicats », ni combien d’adhérents, combien de votants, ils représentent ! Qu’importe, l’important du message est ailleurs : il s’agit d’affaiblir la parole syndicale en le présentant comme divisée, quitte à vaguement se référer à « un syndicat », peut-être ultra minoritaire, si jamais il existe.

Il est évident que cette réforme n’a comme seul but que de soumettre les avancements de carrière, et donc les rémunérations et futures retraites des profs, à leur docilité, et leur visibilité dans tout ce qui est péri-éducatif : comment le chef d’établissement peut-il sinon évaluer des profs de maths, de français, de techno, d’économie, etc…? Il les jugera sur tout autre chose que leur enseignement. Bref c’est achever de transformer l’école en colonie de vacances, dans le contexte aussi d’économies globales sur les salaires (avancements réservés aux copains du chef). Accessoirement (ou prioritairement), avec Marine Le Pen très haut dans les sondages, on fait de l’oeil à l’électeur du Front National en lui montrant qu’on va enfin caporaliser ces profs qui enseignent des conneries à ses enfants en philo ou en SES, voire se foutent en grève contre les nécessaires réductions de poste.

Mais le meilleur vient à la fin de l’article d’Aurélie Collas, dans un encart ou elle  rappelle quand même que les profs français sont parmi les moins bien payés des pays industrialisés… sauf pour, tenez vous bien, sauf pour « la manne des heures supplémentaires qu’ils se partagent » ! Oui, la manne, vous avez bien  lu : ce que nous distribue Dieu-le père-en abondance, et qu’on attend bouche ouverte sans rien faire ! Ces heures sup qu’on impose en partie aux profs, qui sont moins bien payées que les heures régulières, alourdissent les semaines en les empêchant de faire bien leur travail, ces heures distribuées pour limiter les recrutements de jeunes profs en se contentant de remplir les classes, c’est une manne ! Le choix des mots n’est pas anodin, ni leur connotation : rémunération indue, profs qui ne foutent pas grand chose, générosité biblique du ministère…

Aurélie Collas ce serait un peu « la voix de son maître » (« Plus de candidats aux concours enseignants : victoire de Chatel » claironne-t’elle à une autre occasion sur le blog éducation du Monde), c’est-à-dire de la voix néo-libérale dominante. À moins qu’elle ne soit juste servile à l’égard des pouvoirs en place.

Plus indécent fut dans le Nouvel Observateur (27/10/11) l’article de Caroline Brizard, chargée de l’éducation pour ce torchon néo-réac-bobo-chic. Il s’agissait d’une prof, Lise Bonnafous, qui s’est immolée par le feu dans son lycée de Béziers. Drame terrible, à l’occasion duquel Caroline Brizard atteint à l’ignoble, car elle semble avoir trouvé les coupables : non pas les difficultés avec les élèves, non pas les classes surchargées, non pas la petite paye ni les difficultés du quotidien. Le responsable de la mort de cette enseignante, tenez-vous bien, c’est un syndicat dominateur et oppressif ! C’est vrai ça, c’est comme les salariés de France Télécom qui se suicident : la faute des syndicats ! Et cette crise financière : la faute des peuples ! Dégueulasse.

De ces deux exemples je retire, d’une part, confirmation de ce que l’on savait déjà : à savoir que les grands media sont les nouveaux chiens de garde, serviles, de la pensée unique. Et d’autre part qu’il n’y a presque plus de travail journalistique sérieux, basé sur une enquête et une connaissance en profondeur : on interroge le gouvernement, ensuite un type qui est d’accord avec celui-ci, deux lignes pour citer un opposant, et puis ça ira on s’en tiendra aux préjugés néo-libéraux. Tout ça est peut-être rédigé par des pigistes (comme on peut se le demander, à en juger au style d’élève appliquée de Première  qu’a Aurélie Collas), eux-mêmes finalement victimes du système d’exploitation qu’ils défendent (comme ces américains pauvres qui ne veulent pas de la sécurité sociale dans leur pays). À quand Le Monde préparé en Chine à bas coût par des étudiants et envoyé en pdf à Paris ? Quant au Nouvel Obs, à le lire je soupçonne qu’il est déjà largement rédigé par un robot.

La dégradation de qualité (style des articles, originalité, information vraie, analyse réfléchie, intelligence…) des journaux français est alarmante, comme l’est celle des politiques de plus en plus ignorants et cyniques, des ingénieurs moins qualifiés qu’avant (à en juger par les difficultés de l’EPR, de Dassault, d’Airbus, de Renault qui n’arrive pas à mettre au point ses batteries et doit faire appel à Nissan)… Déclin inéluctable et inscrit dans les lois historiques ? Ou ne serait-ce pas l’école, justement, avec ses difficultés, qui serait au centre des enjeux, et qu’on devrait soutenir, à travers ses personnels, au lieu des les déconsidérer et de toujours se mettre du côté du manche avec lequel on tape sur les têtes qui échappent encore  au grand nivellement ?

Pour retourner à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

6 Commentaires

Classé dans Accablements, Grains de sable isolés

EN-TÊTE : DÉTAIL D’UN CIEL DU PEINTRE ÉTIENNE CENDRIER, illustrateur de Plantation Massa-Lanmaux

Un ciel nocturne, peinture d’Étienne Cendrier

De temps en temps, je demanderai à un artiste ami de bien vouloir me fournir une illustration à mon blog ; je commence par Étienne, qui m’a permis d’utiliser le superbe tableau de couverture de mon livre.

ÉTIENNE CENDRIER (cliquer pour accéder à son site)

 

Poster un commentaire

Classé dans Grains de sable isolés

Route Temps Détours

J’ai écrit ces trois petits poèmes sur la route, lors d’un trajet d’est en ouest et du nord au sud, qui à plus d’un titre me ramenait aussi vers le passé. C’était le soir d’Halloween et une terrible tempête de neige avait détaché et isolé tout un bloc d’amérique dans le froid la neige et la ténèbre d’une grande extinction électrique. Dans les villages les gens avaient disposé des citrouilles creusées, et illuminées de chandelles intérieures, sur le côté des routes, afin de protéger les enfants des automobilistes aveuglés. De minuscules lutins se dandinaient ainsi besognement d’une maison à l’autre, protégés par des rangées de citrouilles. Dans la fatigue accumulée de plus de quinze heures de conduite, tout tremblait devant mes yeux, les congères de la nuit se tachaient de lumignons oranges, bien après que j’avais traversé les villages.

I

Ta voix c’était

Cristalline dans le paysage

Notre voix par delà, comme une ride sur

Le temps

Immortelle morte ainsi le vol

Signalétique des oiseaux  de l’automne

Emportant au dessus de la terre noire

L’horizon courbe de leurs yeux blasés

II

Aux eaux du Maine tout se confond

Raymond me sert le saucisson

Rappelé d’un jour de colère (je l’aurai mangé seul au haut de la Cliff Trail)

Et je voudrais rentrer chez nous

Mais tu n’es plus dans la maison

Desaffectée pour l’hiver

Alors je ferme les yeux

Sur les présents surimposés

Les paupières rouges de l’automne

Tapissent le sol de l’automne

III

Tu te rappelles ?
J’étais cul par dessus la tête
La marée léchait mes cheveux
Y apportait la flotille
De vertèbres du phoque mort

J’avais mis le crâne sur la porte
C’était au mois d’Alcool de l’année 2005
Et le rhum incandescent de l’Atlantique Nord
Montait à l’assaut du soleil
Relève toi — ta voix à l’envers, tombée du soleil —
Relève toi on nous attend
Tu te rappelles ?

(Je suis retourné dans la maison. Le crâne du phoque y est encore. Je l’aurais bien emporté, mais je me rappelais qu’il suscitait dans mes nuits le souvenir d’une vie passée dans des profondeurs sous-marines glacées, où les couteaux de la lumière éveillaient des reflets bleu-nuit )

Autres Jaculations nocturnes et diurnes

Poster un commentaire

Classé dans Grains de sable isolés, Jaculations nocturnes et diurnes