Coronablog -1 Jardin mortuaire des délices. Les frontières ferment.

Quels beaux animaux nous sommes, dans notre imprévoyance! Il n’y a que quelques coups d’avance que nous voulions prévoir; le zèbre s’abreuve parfois à la même source, et côte-à-côte, que le fauve qui le mangera.
Quand, nous Français, sommes-nous entrés dans la crise ? Quand nous nous y trouvions déjà plongés, et qu’elle semait la pagaille dans les opinions et les partis et la panique dans les hôpitaux ? Quand les yeux des gestionnaires de l’état se sont enfin dessillés et qu’ils se sont découverts déjà environnés des préparatifs d’un immense désastre? Ou peut-être jamais ? Certes il y avait eu, dans les média, la Chine, mais cette émergence lointaine de l’évènement n’avait éveillé qu’une distante commisération – qui peut se vanter ou se remémorer une inquiétude? Je suis éternel jusqu’à l’instant de ma mort. Rappelons-nous qu’en Italie, en Bavière, on continuait les échanges personnels et professionnels avec Wuhan, qu’en France on se refusait à entraver les liens économiques avec une région à laquelle les entreprises s’étaient étroitement associées.
C’était il y a peu, mais c’était avant. Il ne s’agissait pas encore de savoir qui l’on était, qui l’on serait, et de jauger nos ressources et nos forces et nos fêlures – il ne s’agissait que de continuer à parler à désirer à jouir à prétendre…
Et puis le virus a rudement débarqué en Italie, mais que faut-il à l’âne social pour qu’il détourne la tête de son chemin d’habitudes, de sa mangeaille, de ses saillies, de ses profits et conflits? La Chine, l’Italie… Mais nous on est Français, on discutaille, on profite, comme d’habitude… La dernière lampée de vin on la boit sur le chemin de la perdition, sur la route de l’exil, sur l’échafaud, enfin n’importe où pourvu qu’on n’ait pas à ouvrir les yeux trop tôt sur le réel…
(Je reporte ces lignes à partir d’un journal écrit au mois de mars. Depuis, le cours des évènements à malheureusement montré que la bêtise de la pensée magique n’épargne que peu de pays.)
Et moi j’étais âne parmi les ânes. Tout était pourtant, à partir de ce moment, si visiblement prévisible. Mais j’ai voulu profiter des dernières brèches, des derniers intervalles de calme entre les branles de plus en plus rapprochés du tocsin… Je suis monté dans un avion tout en lisant sur mon téléphone -je me trouvais, réellement, dans la rampe d’accès à l’appareil- que dans la capitale où je me rendais pour la fin de semaine les restaurants, les lieux de sortie, les lieux publics fermaient… Des messages d’amis plus sages m’avertissaient du risque de fermeture des frontières, de ce que je pourrais rester bloqué… J’ai pris malgré tout mon avion, même si en vol la carlingue d’acier paraissait plus fine et plus précaire, qui nous portait au dessus des terres et des nations et des villes phosphorescentes dans la nuit.
À mon arrivée le théâtre où je devais assister à un spectacle – dont j’ai oublié jusqu’au titre était fermé – mais pas question de se laisser abattre par si peu, et je réussis malgré tout à voir la moitié d’un film dans le dernier cinéma ouvert.
(2 Seulement la moitié du film.)(1 je comptais te parler comme si je n’avais plus rien à perdre)(2 il y a des étreintes pressées comme des aveux)
Du coup, ironiquement, c’est du milieu d’un cimetière que j’ai enfin entendu le cercle de la menace se fermer, comme il était inévitable qu’enfin il se fermât. Quel paradoxe, que l’un des derniers carrés de vie à Paris eût justement été ce beau lieu de mort qu’est le Père Lachaise. Au delà des Alpes les cercueils s’empilaient dans les morgues d’hôpitaux, et les pierres tombales se pressaient dans les plaines et remontaient les routes à l’arrière des monts; comme autrefois les trophées et enseignes des armées antiques. Mais nous à Paris on se réchauffait les miches au soleil des tombes. Au début la promenade était belle; et puis il y a eu de plus de gens, une foule absurde, à déambuler au milieu des morts, parmi laquelle (la foule) nous étions. Le soleil me poignait, la conversation se perdait quelque part dans le contraste incertain de nos peaux. Je suis parti, on m’a laissé partir, de toutes façons le sens ne se trouvait plus, la foule hagarde était à l’image de ce qui ne se tissait pas entre nous. (1. Il messied d’en dire trop)
Puis un SMS, reçu en plein soleil de l’amie chère, la bienfaisante (l’amie qui au moment où je parle ne l’est peut-être plus, étourdie qu’elle préfère être dans le double cocon régressif de sa chambre et de la chimie): les frontières fermaient, les avions ne décollaient plus, ni les trains ne circulaient; durant mon absence de quelques heures et alors que j’étais ignorant de l’actualité, on m’avait réservé un départ, le dernier, pour le soir, chaque minute comptait, il fallait avoir quitté le pays à minuit.
Tout soudain est frappé de nullité devant ces circonstances inouïes. On calcule une dernière fois, on suppute, dans sa tête on élabore des échappatoires qui toutes conduisent à des impasses. La pensée ordonnée, répondant dans ses structures aux structures d’un réel ordonné et prévisible, laisse place à un tourbillon. Pendant plus de 25 ans j’ai été de ces gens dont la vie s’est morcelée, souvent pour le meilleur et le plus agréable, au gré des voyages, des déménagements, des pays, des paysages — forêts lacs océans déserts — bras d’océan gelés, croûtes de glace soulevées par les marées, forêt de lianes, bouillonnement d’eaux et de chaudes lumières (« les servantes de ma mère grandes filles luisantes »), canoës portés à travers la forêt, boiseries fièrement arborées de grands mammifères, marches sur les banquises bleues des rivières d’hiver, et ce chameau blanc croisé chaque matin au moment de mes courses sur la plage! – chameau d’écume roulé hors du cône bleu de la mer ? — les soleils… — et dans les pays les gens les amis rencontrés, amis de danse, amis de manger et de boire, amis de penser, amis de vieillir et de mourir, amis glanés au long des chemins comme les cailloux, censés nous ramener au logis – mais quel logis ? – du conte, en tout cas amis d’amitiés vraies trouvées et perdues et tout le temps retrouvées — et moi réparti sur tout cela ! façon puzzle! – et quelle logique ? Sinon la logique universel du vivre, rendue plus visible peut-être par la fragmentation : logique de l’évertuement toujours à vouloir prendre forme toujours quand tout, toujours, se déforme et se défait… Mais le SMS au soleil du boulevard, à la porte du cimetière, et malgré les supputations et les élucubrations les herses s’abaissent au travers des frontières tranchant à vif dans les vivants fragments – en tronçons de mirliton déshérents et tous gigotants sur les parvis du monde où je les ai laissés je suis – et me laissent à me recomposer, sur le boulevard aveuglé de lumière blanche, et me somment de partir de chez moi pour rentrer chez moi et me couper de tout ce qui a été chez moi… Ensuite la banale collecte des bagages, l’amie encore chère qui vous tourne le dos dans l’ascenseur étroit, pour ne pas respirer les miasmes de la mort, inéluctablement liée à la vie (renier la mort c’est renier la vie, et peut-être en cette période de grande mise à plat découvre-t-on que l’occident tout entier était engagé sur ce chemin d’illusion)… Le taxi, on est éberlué, les transports –un, deux –, la frontière est passée, mais pourquoi faire ? transport trois on est épuisé, comme la planète – c’est la révélation de l’épuisement d’une manière de vivre, toute une infrastructure mondiale instantanément tuée par une bête microscopique… A côté de moi un type parle sans cesse au téléphone, lorsque je le lui fais remarquer il raccroche mais entreprend de me vendre une voiture… On ne sait pas, à ce stade, si l’on va survivre, si l’on va revoir ceux que l’on aime et qui sont très loin, mais il est vrai qu’il faudra bien arriver quelque part, le soleil se couche sur l’horizon légèrement déformé par le verre bombé de la fenêtre, merci pour la proposition l’ami, la voiture, je vais y réfléchir…

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Rendre sens&ne perdre. Coronablog 0

Ce fut une épreuve.
Fut-ce une épreuve? Il me gêne d’avouer que ce le fut pour moi, mais je le fais ici où nous sommes entre amis. Gêne car je n’ai été ni corps gisant sur lit d’hôpital, dépendant d’une machine pour sa vie; ni corps aux matins contraint de laisser les siens à l’espoir de la sécurité pour sortir travailler dans un monde frappé d’une menace inouïe (car au début, souvenez-vous, on ne savait rien, on ne comprenait rien et la catastrophe semblait potentiellement sans limites); ni corps cloîtré dans une région bouclée de morgues débordantes dans des camions réfrigérés, de rues vides patrouillées par des soldats masqués.
Mais que voulez-vous? je n’ai pu voir et je ne peux témoigner qu’à partir de ce corps, le mien, épargné. Bien sûr l’oeil chamanique du romancier doit lui permettre de se fixer sur d’autres fronts, de s’imaginer dans d’autres synesthésies, et mille, dix-mille littérateurs ont effectué ce transport vers dix-mille, cent dix-mille personnages. Mais je ne veux ici – puisque nous sommes entre amis – que rendre compte et tirer les enseignements de l’expérience — pour ne pas oser dire l’épreuve — qui a été la mienne. Et peut-être, humblement, étant homme parmi vous et point trop différents de vous, ce que j’ai à dire vous concernera un peu, et nous permettra de vibrer en sympathie, et peut-être de démêler un peu, avant qu’il soit trop tard, de la masse confuse des émotions et des sensorialités qui nous traversaient, démêler donc les linéaments, les membres, le corps massif de l’expérience – la Réalité ce dieu inaccessible et sans forme qui remue dans l’obscurité son corps de géant dont parfois les éclairs nous aveuglent, parfois nous éblouissent et nous emplissent de leur beauté, parfois nous égarent. Avant qu’il ne soit trop tard car, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, l’épreuve s’offusque déjà, et puis perd ses bords et se mêle à ce qui l’a suivie, se pollue de débats rétrospectifs ; je ne veux pas que nous perdions ces trois mois de notre vie et de notre mort.
      Et pourquoi un blog? Pourquoi cette interlocution (en partie illusoire) ? Parce que l’épreuve, protéiforme, a été à la fois intime et collective, et demande naturellement à être élucidée dans une collectivité (illusoire au moins) que je me représente amicale: comme on chuchote, le soir, entre amis, des confidences intimes, assez bas pour que les enfants, s’ils ne dorment pas, ne nous entendent pas ; et dans cette veillée passent et s’entremêlent et résonnent les drames personnels de tout un chacun, pour tisser le drame collectif qui nous occupe, tant bien que mal, jusqu’à la fin de la veillée. Je ne me flatte pas, ou ne m’inquiète pas, d’une grande audience.
          Comment vous êtes-vous ressentis de la suspension de vos libertés ? Je vous invite à me répondre, ici ou ailleurs (vous êtes d’ailleurs bienvenus si vous voulez publier sur ce même blog, sous votre nom ou anonymement, un témoignage ou un commentaire). Les amis avec qui j’ai parlé – tous du bon côté de la barrière sociale il est vrai — s’accommodaient finalement bien de la situation. Suis-je le seul à qui, sans qu’autre offense ou lésion me soit faite, elle a été intolérable ? J’ai craqué très vite. J’ai réalisé que je vivais et fanfaronnais au sommet d’échasses fragiles: bien commode juchement dans le ciel pour souvent ne rien savoir du marais vivant et sombre auquel j’émargeais (j’ai autrefois écrit un récit qui comportait une scène de bataille marécageuse, et qui sait si je n’exprimais pas déjà le même sentiment existentiel). Privé de mes exutoires, de mes compensations, de mes miroirs rassurants, de mes distractions, des fanfaronnades, des joyeuses illusions dont nous croyons tous nous en mettre plein la vue, il ne m’est rien resté d’autre qu’un impitoyable face-à-face avec le vide – une tuerie dont j’étais la cible, où chaque coup portait.
(Pasternak remarque quelque part dans son Jivago – bordélique et merveilleux roman qui m’a accompagné et sauvé durant ma quarantaine dans les bois — que beaucoup des gens intéressants, des excentriques ou des personnalités fortes en couleurs, de la haute société russe, perdirent tout intérêt lorsque la société qui sustentaient leurs charmes cessa d’exister (en 1917) : il se révéla qu’à part les écarts que permettaient leur richesse, ils n’avaient rien d’intéressant individuellement.)
     Dans cette faiblesse je ne peux m’empêcher d’accuser un caractère générationnel, un effet des conditions de notre vie. Notre génération a bien dû aller de l’avant, comme toutes celles qui l’ont précédée, mais nous l’avons fait le regard toujours tourné au dessus de notre épaule, suivant des prescriptions de vie caduques et des idéaux légués par de défuntes circonstances; nous fûmes programmés pour bâtir là où il n’y avait pas de sol et être là où il n’y avait pas d’être et remporter les batailles déjà perdues par nos prédécesseurs. Nous avons été épargnés mais pour rien, pour tomber dans les mâchoires voraces et invisibles de l’absurde.
Quant à moi, un matin, très tôt au début du confinement, je n’ai plus pu me lever, une hallucination prégnante me hantait, j’ai eu peur comme jamais je ne l’avais été dans ma vie d’être culbuté par la folie, je me suis enfui.
(De ce que j’écris ici, beaucoup est la retranscription de mon journal, tenu autant que possible au fil du temps. De ce journal, la dernière phrase pré-Corona, écrite en mars, n’était pas très gaie: « Lorsque je ne suis pas en compagnie de mon fils, je vois la vie du côté de la mort »… La grande cavalcade à travers le monde, qui a suivi, de la Faucheuse, a remis les pendules à l’heure.)

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Arno Schmidt, orgie de mots

« /J’embrassai aussi son ventre-mirabelles, concave. Nous tombions de chus en chotements ; nos mains : s’accouplaient ! Je dus d’abord forcer la clôture rouge des bras, écarter un à un ses doigts-branches, avant d’arriver à saisir au bout de mes lèvres la tige fine et courte de sa tomate, elle se mutina, en grandisme mouveté, puis je l’avalai entièrement, elle voulut se soulever en tendre sédition (mais ne le pouvait) ; ainsi elle ne cria qu’une seule fois, tout bas et avec volupté ; ensuite la puissante tenaille des cuisses pinça à nouveau. (Nous nous chevauchions à bride abattue : à travers d’hirsutes forêts enchantées, les doigts broutaient, des bras couleuvraient, des mains voletaient chenapans rouges, (des ongles creusaient des éraflures d’épines), des talons tambourinaient des signaux de pic sous des aigrettes d’orteils, des yeux se languissaient de désir dans toutes les traces de pied, des moules de velours rouge lèvraient au sol avec des effleurements d’ivoire d’où se chamarraient des alphabets, des chuchots suçaient, des jus perlaient, alternativement, haut et bas.)/ »

Arno Schmidt, « Paysage Lacustre avec Pocahontas », nouvelle du recueil Roses et Poireaux, éditions Maurice Nadeau

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Ismaïl Kadaré, L’Aigle, extraits

« Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité, il distinguait mieux les volatiles, voire les voyageurs qui les chevauchaient. Certains se cramponnaient avec peine à leur monture. D’autres, recrus de fatigue et d’angoisse, avaient posé leur tête entre les ailes et laissaient pendre leurs bras de part et d’autre.
Il remarqua non sans surprise que certains rapaces volaient en sens inverse du leur, comme s’ils rebroussaient chemin. Au début, il ne put y trouver d’explication, jusqu’à ce qu’il finît par discerner, sur l’échine de l’un d’eux, un squelette humain. Les bras noués à son encolure lui étaient restés suspendus comme un collier, et Max eut même l’impression d’entendre le cliquetis des os. »

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Jean Grosjean, Élégies, IX

L’ombre me dissoudrait vite l’âme si tu suivais la tache de soleil qui tourne quelques heures sur le lierre ou la mousse pour n’être plus qu’un souvenir dont doute la nuit.

Ne t’éloigne pas de moi comme firent les grands et tristes beaux jours de l’enfance avec leurs corolles célestes aux chevilles et leurs abîmes d’azur sur la tête. […]

Ce n’est pas possible, pas tolérable, pas vrai que tu puisses être l’image seulement de ce que tu fus et me soustraire à ma vivante mort derrière l’inaltérable empreinte de ton visage.

Pourquoi jalouser les royales indifférences qu’avec sa treille incueillie, ses noyers de bronze, sa poussière d’or en suspens, l’automne déploie sur les seuils qu’il déserte ?

Tu me parleras encore, ne serait-ce que du plus léger bougement de tes cils, ou du moins tu m’entendras proférer du creux de mon âme ton nom, rien que ton nom avec l’effort terrible et la voix sourde qu’on essaie dans la fosse.[…]

Le jour en déclin allonge vers l’Est l’ombre du geste que nous continuerons d’emprunter toute la nuit aux éternels quand bien les sources du monde seraient taries.

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JAMAIS UN BAUDET

SOIT QUE nocturne le fît choir vers l’espace
Capture d’écran 2018-02-23 à 00.38.33.pngRuban pérégrin déroulé et séparé du champ en bordure Du
Et noir d’une consécration passé le jour à nul titre advenu
Des appendices les étoiles couronnant si haut
Qu’auditifs confondus de l’immense désespoir que si
De la longe issu, ET CELLE-LÀ,
Décasyllabe laisse de vacuité pendant à la crête tragique de l’instant
LE GESTE d’une désinvolture empreint
Dénouant le Gordien par où l’animal leste rattaché
Quoiqu’aggravé d’une graminaire satiété
Courra
Emportement
Ivresse
Des collisions
N’ABOLIRA
LE CONDUCTEUR
Ébloui dans l’entrecroisement avec les yeux Apuléens
Sous l’expression démesurément longue susdites des appendices
LES PHARES
Jadis il rétrogradait
Et portant le verbe au point du pied le plus bas
d’exclamation
Rétréci sous l’iambe de l’action
Au plancher l’antique levier
Se sait d’un autre siècle à l’occident du ciel
Le cercle
Exacerbé de l’arrière train décrivant convolu
En justes noces avec le destin précipité
Si ce n’est que crissât-il des scrupules projetés
Foudroyât-il les verreries éberluées
L’arrêt
Intempestif du véhicule
Obtempère
Et libère au septuor l’insigne paix rotonde
Tandis que de l’équidé ne demeure
Vestige dans la nuit assourdie
Qu’évanescent panache
De queue
LE BAZAR

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Jean Grosjean — le lecteur, divin ?

   Merveille ! La déclive clarté discrimine, vaporeuse, de l’ombrescent feuillage tel fruit, telle feuille en lesquels affleure le secret feu de l’automne. Les branches livrent leurs mains sur le pied frais du ciel. De grâce, ne me chantez rien, j’écoute s’évader le jour.

C’est le Camp du Drap d’Or dont se retire le soleil octobrite qui caracolait entre les charretées de betteraves. La soie cendreuse du ciel flotte sur des bataillons de rouvres roux. Voici les baies des haies confites en une odeur d’humus.
Et tu découvres sur le déroulement du livre quel regard tu jettes, obsédé de ce qui n’est pas toi, le miel fugace de la molène dans l’ombre, le bourdonnement de la dernière abeille.

Magnifique le lecteur qui de sa hauteur se penche, pampre de chlore en suspens sur la fontaine pour s’y voir frémir. Les astres en rang le long de son soir retiennent leur souffle. Le dieu déchiffre le témoin de son visage.

Les lisières ont bleui sur la senteur stagnante des herbes. Le pommier sur le cercle de ses sphères chues, tous les globes de rosée l’admirent. Ton visage s’est parfait à mesure que tu perdais ton âme.

Le rien a su qu’il n’était rien sauf le besoin de tout. Une attente qui n’est plus qu’elle-même, c’est l’heure, tu l’exauces. La femme qui fanait à mi-ombre est plus qu’à demi prête.

Où est alors le voile? La vigne vierge a rougi, pudeur dans le ciel soudain proche, autant l’automne venu qu’insolente crainte et la honte de sa joie.

Jean Grosjean, in Apocalypse, Poésie Gallimard

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La Lbatros ou Le Lbatros de Charles Baudelaire en écriture inculsive (L’Albatros de Charles Baudelaire en écriture inclusive)

J’ai entrepris d’améliorer quelques un.e.s des plus grand.e.s textes de la littérature française, en leur appliquant les règles de l’écriture inclusive. Ceci afin de montrer que l’écriture inculsive ne s’oppose pas à la beauté littéraire, bien au contraire : combien plus belles.eaux sont ces textes de ne plus véhiculer les structures séculaires d’asservissement de la femme ! Il est en effet établi scientifiquement (voir références scientifiques ci-dessous) que la grammaire affecte les représentations sociales et les modes de pensée. Ainsi les femmes sont particulièrement respectées et libres et égales à l’homme et aussi bien payées que lui dans les pays non machos dont la langue détient un genre neutre ou n’applique pas la stupide règle latine phallocrate du « masculin qui l’emporte », comme l’Allemand (Allemagne, Autriche, Suisse) l’Anglais (Amérique, Afrique du Sud, Soudan du Sud, Zimbabwe), l’Arabe (pays arabes) le Kirghize (Kirghizistan), le Russe (Russistan), le Tadjik (Tadjikistant), et tant d’autres pays avancés… De plus les petites filles et petits garçons des écoles françaises et français seront ravi.e.s d’apprendre la nouvelle orthographe Française, et on sait que l’on n’apprend jamais aussi bien.ne.s qu’avec plaisire.
Mais c’est assez parlé, hypocritesse.e lectrice.eur.e, ma.mon semblable ma ou mon soeur ou frère, je te laisse en compagnie de l’une ou l’un de nos plus grand.e.s poétesse.te, purifié.e de ses scories passéistes et réactionnaires.

La Lbatros ou Le Lbatros de Baudelaire

Souvent, pour s’amuser, les femmes ou hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiselles.seaux des mers,
Qui suivent, indolent.e.s compagn.e.on.s de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposé.e.s sur les planches,
Que ces reines ou rois de l’azur, maladroit.e.s et honteu.se.s.x,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce.tte voyageu.se.r ailé.e, comme elle ou il est gauche et veule !
Elle ou lui, naguère si belle ou beau, qu’elle ou il est comique et laid.e !
L’une ou l’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, la personne à mobilité réduite qui volait !

La poétesse ou le Poète est semblable à la princesse ou au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’arche.è.r.e ;
Exilé.e sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant.e l’empêchent de marcher.

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La Cide de Corneille en écriture inculsive (Le Cid de Corneille en écriture inclusive)

Cid_comedie

J’ai entrepris d’améliorer quelques un.e.s des plus grand.e.s textes de la littérature française, en leur appliquant les règles de l’écriture inclusive. Ceci afin de montrer que l’écriture inculsive ne s’oppose pas à la beauté littéraire, bien au contraire : combien plus belles.eaux sont ces textes de ne plus véhiculer les structures séculaires d’asservissement de la femme ! Il est en effet établi scientifiquement (voir références scientifiques ci-dessous) que la grammaire affecte les représentations sociales et les modes de pensée. Ainsi les femmes sont particulièrement respectées et libres et égales à l’homme et aussi bien payées que lui dans les pays non machos dont la langue détient un genre neutre ou n’applique pas la stupide règle latine phallocrate du « masculin qui l’emporte », comme l’Allemand (Allemagne, Autriche, Suisse) l’Anglais (Amérique, Afrique du Sud, Soudan du Sud, Zimbabwe), l’Arabe (pays arabes) le Kirghize (Kirghizistan), le Russe (Russistan), le Tadjik (Tadjikistant), et tant d’autres pays avancés… De plus les petites filles et petits garçons des écoles françaises et français seront ravi.e.s d’apprendre la nouvelle orthographe Française, et on sait que l’on n’apprend jamais aussi bien.ne.s qu’avec plaisire.
Mais c’est assez parlé, hypocritesse.e lectrice.eur.e, ma.mon semblable ma ou mon soeur ou frère, je te laisse en compagnie de l’une ou l’un de nos plus grand.e.s poétesse.te, purifié.e de ses scories passéistes et réactionnaires.

Nous partîmes cinq cent.e.s ; mais par un.e prompt.e renfort.e,
Nous nous vîmes trois mille.e en arrivant au port,
Tant.es, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvanté.e.s reprenaient de courage !
J’en cache les deux tiers.es, aussitôt qu’arrivé.e.s,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvé.e.s ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant.e.s d’impatience, autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement le.la garde en fait de même,
Et se tenant caché.e, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.toutes
[…]
On les laisse passer ; tout.e leur paraît tranquille :
Point de soldat.e.s au port, point.e aux murs de la ville.
Notre profond.e silence abusant leurs esprits,
Ils.elles n’osent plus douter de nous avoir surpris.es ;
Ils.elles abordent sans peur, ils.elles ancrent, ils.elles descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.

 

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CAPC, Bordeaux

Le cœur vide comme la nef de ce temple de pierre taillée qui fut voué au commerce. On fait bonne figure à la vie, mais en vérité rien n’importe que cette cavité vitale qui n’est ni dans le corps, ni dans l’âme, mais à un défaut des deux (et qui échappe au dire, qui fait crouler le dire sous un fardeau métallique et noir de négativité et de mensonge).

Il n’était sans doute autrefois besoin d’éclairage pour les piles de boucauts et de sacs appuyés contre les colonnes : raison pour laquelle le dallage inégal et usé continue à ne luire de nos jours que d’un faible songe de lumière tombé de pâles ouvertures qui flottent très haut entre les galeries. L’espace est grand et invite au recueillement là où criaient des portefaix et sans doute supputaient des marchands, les bénéfices futurs.

Les autorités ont décidé de donner le lieu aux bribes impuissantes et aux épaves de sens qui font office d’art dans des milieux ésotériques et adeptes de la respiration sans oxygène. Pourtant un artiste sud-américain (Naufus Ramirez-Figueroa) n’a pas oublié le monde, et a répandu dans des trouées de lumière hasardeuses, incoïncidentes des éclats de scènes qu’elles révèlent, une tératologie de formes humaines blanchâtres excrûes de cacao, indigo, bananes, minéraux, et de toutes les nouveautés coloniales qui frappèrent les imaginations des hommes voués à l’âpre ascension des océans vers les horizons de fortune.

Ainsi rempli de ces échos historiques, l’hémisphère du monde se noue à l’hémisphère de ma pensée, j’habite de nouveau, pour la durée de ma visite, la conque d’un espace intérieur où mon rêve s’approfondit de siècles et de peuples : déplacement imaginaire par lequel s’adoucit le néant qui me creuse.

(Sinon au centre ne se tient-elle, non manquante…)

Que celui ou celle, porteur/porteuse souffrant(e) d’un vide intime, qui n’a jamais cru voir se former à la lisière de son désert le mirage de l’amour, que celui ou celle-là me jette la première pierre.

Car une femme noire, que j’imagine haïtienne, est je crois entrée à l’autre bout de la nef ; elle se tient dans la pénombre et hésite devant les îlots maléfiques de lumière. Rampant sur le sol de l’ancien entrepôt colonial, la lumière dessine des fuseaux luisants sur ses jambes noires ; et la corolle légère d’une jupe rouge dans l’ombre où se perd l’étamine des jambes ; et au dessus de la corolle et retranchée dans une obscurité qui ne laisse accès qu’au désir et à ses facultés divinatrices, s’épanouit l’altérité, la fleur d’une autre pensée…

La femme pivote sur ses jambes et semble-t-il renonce à affronter le mal triomphant dans les îlots de lumière crue — où se commémore l’hybridation de sa race aux produits commerciaux de l’homme blanc —, à moins qu’elle ne le dédaigne —, elle pivote et se dérobe et emporte avec elle son univers, me laissant dans la solitude du vivant. Le fil d’Ariane irrésistible, l’attrait d’une effigie merveilleuse, les effluves électriques d’une autre pensée entée au dynamisme d’un corps, enfin la folie irrémissible attachée à ma solitude éternelle, m’entraînent au sommet d’un grand escalier où dans la même pénombre que celle du rez-de-chaussée, s’ouvre un autre labyrinthe ; sur le sol des objets brisés, une échelle, des douilles d’obus rouillées ; aux murs ad nauseam des motifs d’éponge ; les bruits des pas se perdent aussi dans un silence spongieux ; des ouvertures multiples ouvrent sur d’autres espaces, sur une terrasse déserte coupée d’un chemin d’ardoise ; à travers un grand nombre d’embrasures j’aperçois la femme noire dorée par la lumière d’or d’une pluie de papillons dorés — Simon Hantaï : les papillons s’avèrent avoir nervures de feuilles d’automne — la femme orangée parle avec un très grand homme noir ; je pousse ma lividité à travers les salles, suis aveuglé par le rouge abrasif de néons de Jenny Holzer ; sur deux salles pendent drus, comme des ex-votos, comme des saucissons, des reproductions démesurées des organes du corps humain ; sous la ligne de flottaison des cœurs et des foies je ne fais toujours qu’entrevoir les jambes en mouvement de la femme noire, de la femme orangée, de la femme parcourue des reflets indigos, des reflets verts, blancs, jaunes, d’autres Hantaï ; mais le labyrinthe se ressert vers l’aboutissement d’une pièce finale, ce labyrinthe qui a la forme du sexe de la femme que je vais retrouver dans cette dernière pièce… Il me faut encore traverser une salle à la piété recueillie de chapelle, où une autre femme, à la mise recherchée et excentrique, aux lunettes carrées de critique d’art ou d’universitaire, est absorbée dans la contemplation d’une vidéo montrant un homme mange qui lentement face à un mur ; puis dans un dernier coude le polyptique d’Annette Messager emplit de lèvres de pubis de vulves de nez de poils de sexes érigés ou flasques, tout mon champ visuel ; enfin après ce dernier coude il faut, il faut car la logique l’impose, il faut car les lois de l’espace imposent, il faut que je me trouve face-à-face avec la femme entrevue porteuse, comme une voile noire, comme une chevelure démesurée, de cette belle altérité qui me délivrera du Moi, qui me délivrera du Un, cette femme dont je parcours depuis toujours le sexe labyrinthique ! Je passe le dernier coude courbe comme un vagin, et derrière le dernier coude, derrière il n’y a rien, rien autre qu’une salle où pourrit dans les angles un temps languissant : salle de néant où se tient coi le vide, où sur les murs éteints Nan Goldin montre encore les troubles noir-et-blanc d’une jeunesse morte depuis longtemps… Un instant je crois voir qu’un fantôme d’araignée jette son ombre sur le pavage nu… mais non, c’était le souvenir — Louise Bourgeois — d’un autre lieu, d’un autre musée, d’un autre temps que ce temps pourrissant… La spirale est toute à reprendre, en sens inverse, en temps inverse… En sens inverse je croise, face à face cette fois, la femme au visage carré, aux cheveux ras, aux lunettes carrées de critique d’art de Bâle ou de New York, la femme me jette aux yeux un regard perçant où je lis l’invite, brûlante et luxurieuse, de partager avec elle la contemplation de cette vidéo où un homme, éternellement, mange devant un mur, seul.

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