Coronablog 2 : dans la ville morte



Il va sans dire que tout est faux… Il n’aura fallu que quelques coups de semonce pour faire crouler la prétention de notre monde à la véracité. Les acteurs se sont figés, ne sont plus que des masques parlants. On n’a plus jugé utile d’entretenir les décors, laissés à l’abandon, rendus à leur matérialité obtuse.
Quant à moi le hasard m’a saisi tout vif au milieu des rues de Rome. Comme pour aspirer une longue dernière bouffée d’oxygène, ou pour tirer le dernier trait parfumé au cigare capiteux de la vie d’avant, j’ai démesurément allongé le trajet qui devait me ramener chez moi, près de la Piazza Reale di Roma. Voici pour commencer le coronablog de mon confinement les photos de cette dernière nuit. Avec lesquelles je suis parti m’enfouir loin, au coeur de ce siècle.

Le Castel San Angelo
La Turre dei Vecchi Romani, au bord du Tibre
Santa Maria dei Russi
Le tombeau de Cecilia Metella, sur la Via Appia, avec les affiches du festival qui n’aura pas lieu. L’angoisse m’avait porté trop loin dans la nuit…

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Coronablog 1: l’annonce, l’enfermement, le Grand Moi et le Petit Moi

Au moment où la vague du confinement m’a rattrapé, j’étais finalement rentré chez moi, dans mon pays, c’est-à-dire dans le pays où je vis. Je travaillais en ligne ce jour-là; informé, il se passerait néanmoins de longues heures avant que j’aie la disponibilité de faire face à l’évènement.
Longues heures au bout desquelles j’ai finalement quitté le réseau numérique professionnel, déposé les écouteurs et le micro, lu tout ce que je pouvais sur internet, et compris comme tout un chacun que nous entrions dans un temps d’exception. Ce devait entrer en vigueur à 23H, ou à minuit, je ne me souviens plus (et à quoi bon une recherche futile) : tout fermerait. Sonné, c’est tout ce que je pouvais comprendre. Attrition soudaine: ma tête était remplie de cendre, mes pensées tournaient en tous sens, avec une idée fixe, obsessionnelle, un moyeu de haute tension au milieu d’une tornade panique de mots et de phrases sans queue ni tête : partir ! sortir ! au plus vite, de cette zone d’enfermement ! gagner le large et puis de là, sans doute, encore plus le large ! En tout cas ne pas rester emmuré! trouver l’air, les grands bois ! les ciels ! Je n’allais pas tenir le coup, seul dans ma maison en pays étranger, il fallait mettre l’essentiel dans une grande valise, le matériel de travail en vrac dans la voiture (ordi moniteurs écouteurs webcam), sélectionner une douzaine de livres, de la poésie bien sûr… Jusqu’où est-ce que je pouvais aller, conduire, avant l’échéance de minuit (si je me souviens bien) ? Mais seul? Un immense sentiment de solitude, exagéré et exorbitant, me poignait alors, dans cette période. Tout seul dans les bois, ou au bord d’une mer nouvelle, ça me paraissait finalement presque aussi terrifiant que seul entre quatre murs (c’est pourtant bien cela qui est advenu, seul avec les bois le ciel et l’eau). J’appelais les quelques amis auxquels je pouvais penser, en ce pays étranger où je me trouve : tout le monde était abasourdi, mais personne ne semblait inquiet autant que moi, c’est-à-dire inquiet au point de m’accompagner au débotté dans ma fuite… En fait, malgré tout ce qu’il s’était déjà passé en Chine, en Italie, les gens croyaient naïvement à l’annonce de deux semaines de confinement, trois semaines au plus… Il était évident qu’il n’en irait pas ainsi, mais je n’ai pas trouvé la force de partir immédiatement, l’évènement avait anéanti mes capacités de décider.
C’est sans doute dans les moments de crise, quand les circonstances nous somment, que nous croyons surprendre, à travers nos décisions et nos réactions les plus instinctives, ce que nous avons en nous, de quel alliage nous sommes faits.* Et ce jour-là j’ai donc pu me jauger : comme incapable et de vision claire et de prompte décision, devant un déroulement rapide d’évènements pressants. (Exit toutes ambitions politiques, directoriales ou militaires, que de toutes façons et fort heureusement, je n’ai jamais nourries !)
Observons nous: il nous en reviendra au moins un confort, celui du sens (et un mystère, celui du non-sens). Je serais vraiment curieux de savoir ce qu’il en a été pour vous; quant à moi, ces premiers jours où la pandémie m’atteignait préfiguraient ce que serait le grand bénéfice secondaire de toute la crise, à savoir une occasion de se ressaisir de soi-même; la crise le milieu où se cristalliseraient sous formes observables et intelligibles nos lignes de forces et de faiblesses, notre histoire personnelle – à la pointe de laquelle nous ne pouvons que nous continuer – et collective – le grand récit trouble où nous ne pouvons que nous inscrire, voire à faux – sine unquam tabula rasa quaecumque…
À moi qui n’ai qu’un sentiment d’identité diffus et toujours à reconquérir (non au nom de la vérité, puisqu’il n’y a aucune vérité dans l’identité, mais en celui de la santé psychique et de l’aptitude à vivre) cette crise a été l’occasion de voir apparaître en plein et de manière flagrante la continuité de mon existence, l’évidence de sa persistance – morceau de cire malléable mais qui reste le même morceau de cire…
Certains esprits qui se trouvent forts, penseront peut-être que je fais un trop grand conte de circonstances où je n’étais guère exposé ; mais qu’ils se souviennent que l’on était alors, en occident, au tout début de la contagion, et que l’on ne savait à quel degré de gravité elle atteindrait, que le pire paraissait à craindre; et si les esprits qui se trouvent forts ne l’ont jamais éprouvée, cette crainte, je ne leur fais pas compliment d’être incapables de dépayser leur point de vue au delà d’eux-mêmes, vers des régions où, pour citer un ami italien qui a perdu l’un de ses proches, « on vivait dans un film d’horreur », ou bien vers des situations où, pour évoquer un ami français qui lira peut-être ces lignes, on pouvait soi-même sortir du coma et d’une horrible détresse physique et morale pour apprendre par surcroit que ses parents les plus proches avaient trouvé la mort et étaient déjà réduits en cendres.
Si justement j’ai possibilité de tirer des leçons et me conforter de ce qui ne m’a pas tué, c’est que je n’ai pas été si écrasé que de ne plus pouvoir penser: car dans les extrémités de l’atteinte ne se présente sans doute plus l’occasion de la connaissance de soi, lorsque la violence des assauts de l’évènement et la profondeur de ses lésions ne laissent la force ni le loisir à la conscience disloquée de se rassembler ni de se reconnaître.
Une autre observation, que je formule maintenant bien qu’elle ne me soit pas venue à l’esprit durant les semaines et mois de confinement, ressort de la comparaison avec d’autres crises majeures de mon existence (il faut bien qu’il y en ait eu, tant je suis loin, désormais, d’être né de la dernière pluie ) : en cette dernière rencontre, bien que culbuté dans l’angoisse, je ne me suis pas trouvé totalement aliéné, alors que, autrefois, j’étais confondu par l’évènement violent, emporté dans son cours, dispersé dans ses accidents, meurtri sur ses écueils, dans une passion paradoxale qui me perdait, sauf dans la capacité à souffrir. Dans cette toute récente occurrence en revanche j’ai conservé à travers toute la période une part de distance critique et une capacité de m’observer et d’analyser mes réponses (au sens de « réactions » plus que de stratégies concertées). Progrès probablement facilité par l’âge et l’usage de la vie, mais que je ne puis non plus m’empêcher de mettre en relation avec mes années de fréquentation des philosophes stoïciens: « à chaque impression désagréable, fais de ton mieux pour immédiatement lui dire —tu n’es qu’une impression, et pas du tout ce que tu sembles être; puis examine la et juge la par ces normes dont tu disposes, dont la première et la plus importante est de déterminer s’il s’agit d’une chose qui dépend de toi ou d’une chose qui ne dépend pas de toi, et si elle est en rapport avec les choses qui ne dépendent pas de toi, rappelle-toi qu’elle ne te concerne en rien » (Epictète, rapporté par Arrien, Encheiridion). Dans le stoïcisme une instance rationnelle, presque désincarnée ou asubjective, garde au centre de l’être un oeil placide ouvert et discriminant, et cette instance n’est pas plus touchée par l’évènement extérieur qu’elle ne l’est par la pluie nécessaire et insignifiante.** De même dans la méditation associée au boudhisme un « Grand Moi » veille et se dédouble du « Petit Moi » emporté par les passions et illusions du devenir subjectif. Je veux croire qu’au fil des années un peu au moins du maillage de ces verbes de sagesse a pu pénétrer la chair.
Pour en revenir au déroulement des évènements, même s’il n’est peut-être pas le plus important, les heures de cet après-midi – le dernier libre avant le confinement – se sont perdues dans une grande confusion mentale, le temps passait et se diffusait en réflexions sans conclusion, en mouvements désordonnés. En fin d’après midi, après avoir consulté beaucoup de cartes routières et de listes de locations saisonnières plus ou moins bucoliques, je n’étais finalement pas parti, je n’avais fait aucun bagage. Il ne restait plus que trois ou quatre heures avant que les routes elles-mêmes soient interdites. Je suis sorti prendre l’air; essayer de calmer mes pensées. À vélo, en direction du centre ville.
D’abord j’ai suivi de longues avenues automobiles, rébarbatives et largement vides. Puis, arrivé en bordure du centre, où la ville commence à se densifier, zone où des groupes d’amis et des familles avaient l’habitude de se promener, des policiers dispersaient les rassemblements un peu nombreux (déjà interdits?). Plus loin le centre urbain semblait, par contraste avec ces lieux populaires, particulièrement vide, mais les quelques marcheurs que j’y voyais semblaient aller sereinement à leurs occupations (lesquelles, tout étant fermé ?). Sur une place importante une policière s’est approchée de moi, et j’ai bien cru qu’elle voulait me renvoyer à mon intérieur, mais il ne s’agissait que de m’informer que l’on n’avait pas le droit de rouler à vélo sur la place. Pourtant les rues s’étaient maintenant presque complètement vidées. Je ne pouvais me résoudre à rentrer m’enfermer: solitude pour solitude, à l’extérieur au moins j’avais le réconfort de ce grand ciel qui s’obscurcissait au dessus de moi, et la liberté de respirer l’air sans limites ; peut-être inspiré par ces espèces simples et éternelles que sont le ciel et l’air, je me suis assis devant l’un des plus anciens édifices religieux de la ville, mais sa beauté maintes fois admirée, cette dois m’échappait en partie : tout, privé d’hommes, commençait à renvoyer l’écho creux d’un décor de carton…
J’ai encore téléphoné à un ami, qui préparait son appartement pour que sa famille habituellement séparée puisse y passer ensemble les semaines de confinement et nous avons longuement partagé nos incertitudes et nos inquiétudes; enfin c’était la nuit, l’heure fatidique se rapprochait, il fallait bien rentrer, sauf à encourir le hasard d’une rencontre avec les autorités.
Absents, dans la ville, les hommes, absente la lumière du jour qui avait éclairé leur gestes, l’impression de facticité se renforçait jusqu’au morbide : tous nos monuments sont le fruit d’une histoire humaine menée au plein jour, au regard de la société qui les ont suscités, et ils n’avaient plus de sens dans leur solitude: lorsque nous serons tous morts, nos monuments seront sans objet et restitués à la matière. (La mort colorait mes impressions car personne ne pouvait exclure, alors, d’être emporté par le Covid19, on ne disposait pas encore des informations sériées permettant à chacun d’évaluer rationnellement son risque.) Je me sentais un fantôme hantant la scène vide et immense d’un théâtre, dans un entrepôt parsemé de bâtisses creuses demeurées où le hasard les avait jetées.
Le confinement étant presque universel, tout lieu semblait flotter au dessus de ses coordonnées spatiales et se trouver à la fois partout et nulle part. Dans cet état d’esprit, dans un sursaut d’humour aussi à l’orée de l’adversité, j’ai pris les photos qui feront l’objet de la publication suivante.

(*Il s’agit en tout cas de l’opinion courante: l’évènement redresse l’individu à sa hauteur, ou au contraire le voit s’aplatir, de toute manière lui fait « donner ce qu’il a dans les tripes ». Mais est-ce juste? Face à l’irruption de l’inattendu il m’est arrivé d’être courageux jusqu’à l’absurde, ou paralysé de lâcheté, ou de réagir par instinct avec un incroyable à-propos (qui m’a sauvé la vie), et en ce qui me concerne je ne suis pas certain qu’une telle diversité de réactions ne signale pas le plus pur et le plus contingent, inconséquent hasard.)
(**Malade, alité, abattu par des coups du sort ou des injustices, toujours j’ai trouvé réconfort à la lecture – même lente et laborieuse, en Grec – de Marc Aurèle.)

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Coronablog -1 Jardin mortuaire des délices. Les frontières ferment.

Quels beaux animaux nous sommes, dans notre imprévoyance! Il n’y a que quelques coups d’avance que nous voulions prévoir; le zèbre s’abreuve parfois à la même source, et côte-à-côte, que le fauve qui le mangera.
Quand, nous Français, sommes-nous entrés dans la crise ? Quand nous nous y trouvions déjà plongés, et qu’elle semait la pagaille dans les opinions et les partis et la panique dans les hôpitaux ? Quand les yeux des gestionnaires de l’état se sont enfin dessillés et qu’ils se sont découverts déjà environnés des préparatifs d’un immense désastre? Ou peut-être jamais ? Certes il y avait eu, dans les média, la Chine, mais cette émergence lointaine de l’évènement n’avait éveillé qu’une distante commisération – qui peut se vanter ou se remémorer une inquiétude? Je suis éternel jusqu’à l’instant de ma mort. Rappelons-nous qu’en Italie, en Bavière, on continuait les échanges personnels et professionnels avec Wuhan, qu’en France on se refusait à entraver les liens économiques avec une région à laquelle les entreprises s’étaient étroitement associées.
C’était il y a peu, mais c’était avant. Il ne s’agissait pas encore de savoir qui l’on était, qui l’on serait, et de jauger nos ressources et nos forces et nos fêlures – il ne s’agissait que de continuer à parler à désirer à jouir à prétendre…
Et puis le virus a rudement débarqué en Italie, mais que faut-il à l’âne social pour qu’il détourne la tête de son chemin d’habitudes, de sa mangeaille, de ses saillies, de ses profits et conflits? La Chine, l’Italie… Mais nous on est Français, on discutaille, on profite, comme d’habitude… La dernière lampée de vin on la boit sur le chemin de la perdition, sur la route de l’exil, sur l’échafaud, enfin n’importe où pourvu qu’on n’ait pas à ouvrir les yeux trop tôt sur le réel…
(Je reporte ces lignes à partir d’un journal écrit au mois de mars. Depuis, le cours des évènements à malheureusement montré que la bêtise de la pensée magique n’épargne que peu de pays.)
Et moi j’étais âne parmi les ânes. Tout était pourtant, à partir de ce moment, si visiblement prévisible. Mais j’ai voulu profiter des dernières brèches, des derniers intervalles de calme entre les branles de plus en plus rapprochés du tocsin… Je suis monté dans un avion tout en lisant sur mon téléphone -je me trouvais, réellement, dans la rampe d’accès à l’appareil- que dans la capitale où je me rendais pour la fin de semaine les restaurants, les lieux de sortie, les lieux publics fermaient… Des messages d’amis plus sages m’avertissaient du risque de fermeture des frontières, de ce que je pourrais rester bloqué… J’ai pris malgré tout mon avion, même si en vol la carlingue d’acier paraissait plus fine et plus précaire, qui nous portait au dessus des terres et des nations et des villes phosphorescentes dans la nuit.
À mon arrivée le théâtre où je devais assister à un spectacle – dont j’ai oublié jusqu’au titre était fermé – mais pas question de se laisser abattre par si peu, et je réussis malgré tout à voir la moitié d’un film dans le dernier cinéma ouvert.
(2 Seulement la moitié du film.)(1 je comptais te parler comme si je n’avais plus rien à perdre)(2 il y a des étreintes pressées comme des aveux)
Du coup, ironiquement, c’est du milieu d’un cimetière que j’ai enfin entendu le cercle de la menace se fermer, comme il était inévitable qu’enfin il se fermât. Quel paradoxe, que l’un des derniers carrés de vie à Paris eût justement été ce beau lieu de mort qu’est le Père Lachaise. Au delà des Alpes les cercueils s’empilaient dans les morgues d’hôpitaux, et les pierres tombales se pressaient dans les plaines et remontaient les routes à l’arrière des monts; comme autrefois les trophées et enseignes des armées antiques. Mais nous à Paris on se réchauffait les miches au soleil des tombes. Au début la promenade était belle; et puis il y a eu de plus de gens, une foule absurde, à déambuler au milieu des morts, parmi laquelle (la foule) nous étions. Le soleil me poignait, la conversation se perdait quelque part dans le contraste incertain de nos peaux. Je suis parti, on m’a laissé partir, de toutes façons le sens ne se trouvait plus, la foule hagarde était à l’image de ce qui ne se tissait pas entre nous. (1. Il messied d’en dire trop)
Puis un SMS, reçu en plein soleil de l’amie chère, la bienfaisante (l’amie qui au moment où je parle ne l’est peut-être plus, étourdie qu’elle préfère être dans le double cocon régressif de sa chambre et de la chimie): les frontières fermaient, les avions ne décollaient plus, ni les trains ne circulaient; durant mon absence de quelques heures et alors que j’étais ignorant de l’actualité, on m’avait réservé un départ, le dernier, pour le soir, chaque minute comptait, il fallait avoir quitté le pays à minuit.
Tout soudain est frappé de nullité devant ces circonstances inouïes. On calcule une dernière fois, on suppute, dans sa tête on élabore des échappatoires qui toutes conduisent à des impasses. La pensée ordonnée, répondant dans ses structures aux structures d’un réel ordonné et prévisible, laisse place à un tourbillon. Pendant plus de 25 ans j’ai été de ces gens dont la vie s’est morcelée, souvent pour le meilleur et le plus agréable, au gré des voyages, des déménagements, des pays, des paysages — forêts lacs océans déserts — bras d’océan gelés, croûtes de glace soulevées par les marées, forêt de lianes, bouillonnement d’eaux et de chaudes lumières (« les servantes de ma mère grandes filles luisantes »), canoës portés à travers la forêt, boiseries fièrement arborées de grands mammifères, marches sur les banquises bleues des rivières d’hiver, et ce chameau blanc croisé chaque matin au moment de mes courses sur la plage! – chameau d’écume roulé hors du cône bleu de la mer ? — les soleils… — et dans les pays les gens les amis rencontrés, amis de danse, amis de manger et de boire, amis de penser, amis de vieillir et de mourir, amis glanés au long des chemins comme les cailloux, censés nous ramener au logis – mais quel logis ? – du conte, en tout cas amis d’amitiés vraies trouvées et perdues et tout le temps retrouvées — et moi réparti sur tout cela ! façon puzzle! – et quelle logique ? Sinon la logique universel du vivre, rendue plus visible peut-être par la fragmentation : logique de l’évertuement toujours à vouloir prendre forme toujours quand tout, toujours, se déforme et se défait… Mais le SMS au soleil du boulevard, à la porte du cimetière, et malgré les supputations et les élucubrations les herses s’abaissent au travers des frontières tranchant à vif dans les vivants fragments – en tronçons de mirliton déshérents et tous gigotants sur les parvis du monde où je les ai laissés je suis – et me laissent à me recomposer, sur le boulevard aveuglé de lumière blanche, et me somment de partir de chez moi pour rentrer chez moi et me couper de tout ce qui a été chez moi… Ensuite la banale collecte des bagages, l’amie encore chère qui vous tourne le dos dans l’ascenseur étroit, pour ne pas respirer les miasmes de la mort, inéluctablement liée à la vie (renier la mort c’est renier la vie, et peut-être en cette période de grande mise à plat découvre-t-on que l’occident tout entier était engagé sur ce chemin d’illusion)… Le taxi, on est éberlué, les transports –un, deux –, la frontière est passée, mais pourquoi faire ? transport trois on est épuisé, comme la planète – c’est la révélation de l’épuisement d’une manière de vivre, toute une infrastructure mondiale instantanément tuée par une bête microscopique… A côté de moi un type parle sans cesse au téléphone, lorsque je le lui fais remarquer il raccroche mais entreprend de me vendre une voiture… On ne sait pas, à ce stade, si l’on va survivre, si l’on va revoir ceux que l’on aime et qui sont très loin, mais il est vrai qu’il faudra bien arriver quelque part, le soleil se couche sur l’horizon légèrement déformé par le verre bombé de la fenêtre, merci pour la proposition l’ami, la voiture, je vais y réfléchir…

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Rendre sens&ne perdre. Coronablog 0

Ce fut une épreuve.
Fut-ce une épreuve? Il me gêne d’avouer que ce le fut pour moi, mais je le fais ici où nous sommes entre amis. Gêne car je n’ai été ni corps gisant sur lit d’hôpital, dépendant d’une machine pour sa vie; ni corps aux matins contraint de laisser les siens à l’espoir de la sécurité pour sortir travailler dans un monde frappé d’une menace inouïe (car au début, souvenez-vous, on ne savait rien, on ne comprenait rien et la catastrophe semblait potentiellement sans limites); ni corps cloîtré dans une région bouclée de morgues débordantes dans des camions réfrigérés, de rues vides patrouillées par des soldats masqués.
Mais que voulez-vous? je n’ai pu voir et je ne peux témoigner qu’à partir de ce corps, le mien, épargné. Bien sûr l’oeil chamanique du romancier doit lui permettre de se fixer sur d’autres fronts, de s’imaginer dans d’autres synesthésies, et mille, dix-mille littérateurs ont effectué ce transport vers dix-mille, cent dix-mille personnages. Mais je ne veux ici – puisque nous sommes entre amis – que rendre compte et tirer les enseignements de l’expérience — pour ne pas oser dire l’épreuve — qui a été la mienne. Et peut-être, humblement, étant homme parmi vous et point trop différents de vous, ce que j’ai à dire vous concernera un peu, et nous permettra de vibrer en sympathie, et peut-être de démêler un peu, avant qu’il soit trop tard, de la masse confuse des émotions et des sensorialités qui nous traversaient, démêler donc les linéaments, les membres, le corps massif de l’expérience – la Réalité ce dieu inaccessible et sans forme qui remue dans l’obscurité son corps de géant dont parfois les éclairs nous aveuglent, parfois nous éblouissent et nous emplissent de leur beauté, parfois nous égarent. Avant qu’il ne soit trop tard car, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, l’épreuve s’offusque déjà, et puis perd ses bords et se mêle à ce qui l’a suivie, se pollue de débats rétrospectifs ; je ne veux pas que nous perdions ces trois mois de notre vie et de notre mort.
      Et pourquoi un blog? Pourquoi cette interlocution (en partie illusoire) ? Parce que l’épreuve, protéiforme, a été à la fois intime et collective, et demande naturellement à être élucidée dans une collectivité (illusoire au moins) que je me représente amicale: comme on chuchote, le soir, entre amis, des confidences intimes, assez bas pour que les enfants, s’ils ne dorment pas, ne nous entendent pas ; et dans cette veillée passent et s’entremêlent et résonnent les drames personnels de tout un chacun, pour tisser le drame collectif qui nous occupe, tant bien que mal, jusqu’à la fin de la veillée. Je ne me flatte pas, ou ne m’inquiète pas, d’une grande audience.
          Comment vous êtes-vous ressentis de la suspension de vos libertés ? Je vous invite à me répondre, ici ou ailleurs (vous êtes d’ailleurs bienvenus si vous voulez publier sur ce même blog, sous votre nom ou anonymement, un témoignage ou un commentaire). Les amis avec qui j’ai parlé – tous du bon côté de la barrière sociale il est vrai — s’accommodaient finalement bien de la situation. Suis-je le seul à qui, sans qu’autre offense ou lésion me soit faite, elle a été intolérable ? J’ai craqué très vite. J’ai réalisé que je vivais et fanfaronnais au sommet d’échasses fragiles: bien commode juchement dans le ciel pour souvent ne rien savoir du marais vivant et sombre auquel j’émargeais (j’ai autrefois écrit un récit qui comportait une scène de bataille marécageuse, et qui sait si je n’exprimais pas déjà le même sentiment existentiel). Privé de mes exutoires, de mes compensations, de mes miroirs rassurants, de mes distractions, des fanfaronnades, des joyeuses illusions dont nous croyons tous nous en mettre plein la vue, il ne m’est rien resté d’autre qu’un impitoyable face-à-face avec le vide – une tuerie dont j’étais la cible, où chaque coup portait.
(Pasternak remarque quelque part dans son Jivago – bordélique et merveilleux roman qui m’a accompagné et sauvé durant ma quarantaine dans les bois — que beaucoup des gens intéressants, des excentriques ou des personnalités fortes en couleurs, de la haute société russe, perdirent tout intérêt lorsque la société qui sustentaient leurs charmes cessa d’exister (en 1917) : il se révéla qu’à part les écarts que permettaient leur richesse, ils n’avaient rien d’intéressant individuellement.)
     Dans cette faiblesse je ne peux m’empêcher d’accuser un caractère générationnel, un effet des conditions de notre vie. Notre génération a bien dû aller de l’avant, comme toutes celles qui l’ont précédée, mais nous l’avons fait le regard toujours tourné au dessus de notre épaule, suivant des prescriptions de vie caduques et des idéaux légués par de défuntes circonstances; nous fûmes programmés pour bâtir là où il n’y avait pas de sol et être là où il n’y avait pas d’être et remporter les batailles déjà perdues par nos prédécesseurs. Nous avons été épargnés mais pour rien, pour tomber dans les mâchoires voraces et invisibles de l’absurde.
Quant à moi, un matin, très tôt au début du confinement, je n’ai plus pu me lever, une hallucination prégnante me hantait, j’ai eu peur comme jamais je ne l’avais été dans ma vie d’être culbuté par la folie, je me suis enfui.
(De ce que j’écris ici, beaucoup est la retranscription de mon journal, tenu autant que possible au fil du temps. De ce journal, la dernière phrase pré-Corona, écrite en mars, n’était pas très gaie: « Lorsque je ne suis pas en compagnie de mon fils, je vois la vie du côté de la mort »… La grande cavalcade à travers le monde, qui a suivi, de la Faucheuse, a remis les pendules à l’heure.)

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Arno Schmidt, orgie de mots

« /J’embrassai aussi son ventre-mirabelles, concave. Nous tombions de chus en chotements ; nos mains : s’accouplaient ! Je dus d’abord forcer la clôture rouge des bras, écarter un à un ses doigts-branches, avant d’arriver à saisir au bout de mes lèvres la tige fine et courte de sa tomate, elle se mutina, en grandisme mouveté, puis je l’avalai entièrement, elle voulut se soulever en tendre sédition (mais ne le pouvait) ; ainsi elle ne cria qu’une seule fois, tout bas et avec volupté ; ensuite la puissante tenaille des cuisses pinça à nouveau. (Nous nous chevauchions à bride abattue : à travers d’hirsutes forêts enchantées, les doigts broutaient, des bras couleuvraient, des mains voletaient chenapans rouges, (des ongles creusaient des éraflures d’épines), des talons tambourinaient des signaux de pic sous des aigrettes d’orteils, des yeux se languissaient de désir dans toutes les traces de pied, des moules de velours rouge lèvraient au sol avec des effleurements d’ivoire d’où se chamarraient des alphabets, des chuchots suçaient, des jus perlaient, alternativement, haut et bas.)/ »

Arno Schmidt, « Paysage Lacustre avec Pocahontas », nouvelle du recueil Roses et Poireaux, éditions Maurice Nadeau

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Ismaïl Kadaré, L’Aigle, extraits

« Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité, il distinguait mieux les volatiles, voire les voyageurs qui les chevauchaient. Certains se cramponnaient avec peine à leur monture. D’autres, recrus de fatigue et d’angoisse, avaient posé leur tête entre les ailes et laissaient pendre leurs bras de part et d’autre.
Il remarqua non sans surprise que certains rapaces volaient en sens inverse du leur, comme s’ils rebroussaient chemin. Au début, il ne put y trouver d’explication, jusqu’à ce qu’il finît par discerner, sur l’échine de l’un d’eux, un squelette humain. Les bras noués à son encolure lui étaient restés suspendus comme un collier, et Max eut même l’impression d’entendre le cliquetis des os. »

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Jean Grosjean, Élégies, IX

L’ombre me dissoudrait vite l’âme si tu suivais la tache de soleil qui tourne quelques heures sur le lierre ou la mousse pour n’être plus qu’un souvenir dont doute la nuit.

Ne t’éloigne pas de moi comme firent les grands et tristes beaux jours de l’enfance avec leurs corolles célestes aux chevilles et leurs abîmes d’azur sur la tête. […]

Ce n’est pas possible, pas tolérable, pas vrai que tu puisses être l’image seulement de ce que tu fus et me soustraire à ma vivante mort derrière l’inaltérable empreinte de ton visage.

Pourquoi jalouser les royales indifférences qu’avec sa treille incueillie, ses noyers de bronze, sa poussière d’or en suspens, l’automne déploie sur les seuils qu’il déserte ?

Tu me parleras encore, ne serait-ce que du plus léger bougement de tes cils, ou du moins tu m’entendras proférer du creux de mon âme ton nom, rien que ton nom avec l’effort terrible et la voix sourde qu’on essaie dans la fosse.[…]

Le jour en déclin allonge vers l’Est l’ombre du geste que nous continuerons d’emprunter toute la nuit aux éternels quand bien les sources du monde seraient taries.

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JAMAIS UN BAUDET

SOIT QUE nocturne le fît choir vers l’espace
Capture d’écran 2018-02-23 à 00.38.33.pngRuban pérégrin déroulé et séparé du champ en bordure Du
Et noir d’une consécration passé le jour à nul titre advenu
Des appendices les étoiles couronnant si haut
Qu’auditifs confondus de l’immense désespoir que si
De la longe issu, ET CELLE-LÀ,
Décasyllabe laisse de vacuité pendant à la crête tragique de l’instant
LE GESTE d’une désinvolture empreint
Dénouant le Gordien par où l’animal leste rattaché
Quoiqu’aggravé d’une graminaire satiété
Courra
Emportement
Ivresse
Des collisions
N’ABOLIRA
LE CONDUCTEUR
Ébloui dans l’entrecroisement avec les yeux Apuléens
Sous l’expression démesurément longue susdites des appendices
LES PHARES
Jadis il rétrogradait
Et portant le verbe au point du pied le plus bas
d’exclamation
Rétréci sous l’iambe de l’action
Au plancher l’antique levier
Se sait d’un autre siècle à l’occident du ciel
Le cercle
Exacerbé de l’arrière train décrivant convolu
En justes noces avec le destin précipité
Si ce n’est que crissât-il des scrupules projetés
Foudroyât-il les verreries éberluées
L’arrêt
Intempestif du véhicule
Obtempère
Et libère au septuor l’insigne paix rotonde
Tandis que de l’équidé ne demeure
Vestige dans la nuit assourdie
Qu’évanescent panache
De queue
LE BAZAR

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Jean Grosjean — le lecteur, divin ?

   Merveille ! La déclive clarté discrimine, vaporeuse, de l’ombrescent feuillage tel fruit, telle feuille en lesquels affleure le secret feu de l’automne. Les branches livrent leurs mains sur le pied frais du ciel. De grâce, ne me chantez rien, j’écoute s’évader le jour.

C’est le Camp du Drap d’Or dont se retire le soleil octobrite qui caracolait entre les charretées de betteraves. La soie cendreuse du ciel flotte sur des bataillons de rouvres roux. Voici les baies des haies confites en une odeur d’humus.
Et tu découvres sur le déroulement du livre quel regard tu jettes, obsédé de ce qui n’est pas toi, le miel fugace de la molène dans l’ombre, le bourdonnement de la dernière abeille.

Magnifique le lecteur qui de sa hauteur se penche, pampre de chlore en suspens sur la fontaine pour s’y voir frémir. Les astres en rang le long de son soir retiennent leur souffle. Le dieu déchiffre le témoin de son visage.

Les lisières ont bleui sur la senteur stagnante des herbes. Le pommier sur le cercle de ses sphères chues, tous les globes de rosée l’admirent. Ton visage s’est parfait à mesure que tu perdais ton âme.

Le rien a su qu’il n’était rien sauf le besoin de tout. Une attente qui n’est plus qu’elle-même, c’est l’heure, tu l’exauces. La femme qui fanait à mi-ombre est plus qu’à demi prête.

Où est alors le voile? La vigne vierge a rougi, pudeur dans le ciel soudain proche, autant l’automne venu qu’insolente crainte et la honte de sa joie.

Jean Grosjean, in Apocalypse, Poésie Gallimard

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La Lbatros ou Le Lbatros de Charles Baudelaire en écriture inculsive (L’Albatros de Charles Baudelaire en écriture inclusive)

J’ai entrepris d’améliorer quelques un.e.s des plus grand.e.s textes de la littérature française, en leur appliquant les règles de l’écriture inclusive. Ceci afin de montrer que l’écriture inculsive ne s’oppose pas à la beauté littéraire, bien au contraire : combien plus belles.eaux sont ces textes de ne plus véhiculer les structures séculaires d’asservissement de la femme ! Il est en effet établi scientifiquement (voir références scientifiques ci-dessous) que la grammaire affecte les représentations sociales et les modes de pensée. Ainsi les femmes sont particulièrement respectées et libres et égales à l’homme et aussi bien payées que lui dans les pays non machos dont la langue détient un genre neutre ou n’applique pas la stupide règle latine phallocrate du « masculin qui l’emporte », comme l’Allemand (Allemagne, Autriche, Suisse) l’Anglais (Amérique, Afrique du Sud, Soudan du Sud, Zimbabwe), l’Arabe (pays arabes) le Kirghize (Kirghizistan), le Russe (Russistan), le Tadjik (Tadjikistant), et tant d’autres pays avancés… De plus les petites filles et petits garçons des écoles françaises et français seront ravi.e.s d’apprendre la nouvelle orthographe Française, et on sait que l’on n’apprend jamais aussi bien.ne.s qu’avec plaisire.
Mais c’est assez parlé, hypocritesse.e lectrice.eur.e, ma.mon semblable ma ou mon soeur ou frère, je te laisse en compagnie de l’une ou l’un de nos plus grand.e.s poétesse.te, purifié.e de ses scories passéistes et réactionnaires.

La Lbatros ou Le Lbatros de Baudelaire

Souvent, pour s’amuser, les femmes ou hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiselles.seaux des mers,
Qui suivent, indolent.e.s compagn.e.on.s de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres a.mers.pères.

À peine les ont-ils déposé.e.s sur les planches,
Que ces reines ou rois de l’azur, maladroit.e.s et honteu.se.s.x,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce.tte voyageu.se.r ailé.e, comme elle ou il est gauche et veule !
Elle ou lui, naguère si belle ou beau, qu’elle ou il est comique et laid.e !
L’une ou l’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, la personne à mobilité réduite qui volait !

La poétesse ou le Poète est semblable à la princesse ou au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’arche.è.r.e ;
Exilé.e sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant.e l’empêchent de marcher.

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