Le garagiste à Skhirat

Entre une façade condescendante et grise, et l’adossement d’un mur de parpaings. On connaît tous de ces Triangles des Bermudes où les poussées urbanistiques de centres éloignés sont venues se heurter en derniers soubresauts épuisés et incohérents. La vie soudain affolée comme un papillon englué, la vie bat des ailes de charpie argentée, de peur que tout le reste n’ait été qu’un rêve, de peur qu’elle doive rester ici, la vie, entre la bretelle d’autoroute où passent les camions, et l’arrière monde cimenteux des maisons borgnes !
J’attends mon auto, préparée par Maître Khaled. La façade grise verse sur moi les regards froids de ses fenêtre fermées. Un vent vif bouillonne dans le puits formé par les différentes murailles de béton: un vent qui tranche de sa fraîcheur sur l’amorce du printemps, un vent descendu des sommets enneigés de l’Atlas, à moins que surgi de l’autre bord après avoir flotté sur le dos de l’Atlantique Nord — la côte n’est qu’à deux kilomètres après tout — circulé entre les chalutiers à morue, croisé au large d’autres pays à moutons, mais plus verts, plus froids, où les gens fument en parlant de dessous leurs pulls — un vent peut-être rencontre de ces deux mondes : accroche subtile, dans un niveau microscopique, des molécules frottées de neige, et des globules atlantiques…
La géométrie post-pré-para-industrielle laisse peu de place à l’espoir. Les gens essayent pourtant : une porte ferronnée d’un lacis de clous brillants, l’ébauche d’un jardin de rez-de-chaussée… le macadam récent fut percé de trous faits de roues de camion, pour des arbres plus tard (ici ou là une pousse de palmier dispute en effet son trou aux détritus)…
Tout cela devrait être affligeant, tu devrais te courber sous la férule du désespoir, ô mon animule vagule blandule, et pourtant un petit grelot ténu tinte joyeusement dans l’oesophage de notre conscience (manière de parler), un petit son cristallin de reconnaissance… Les époques s’abouchent, devant ce petit pan de mur gris: c’est que je connais cette banlieue ouvrière, et son vent piquant qui descend des immeubles tristes, comme s’il s’y trouvait des glaciers… Tous les quartiers dont la ville et les édiles se sont désintéressés se ressemblent, et celui-ci provient tout entier de mon enfance, et il me suit à travers le monde : le quartier de mes grand-parents, gens simples, à demeure devant un décor de montagnes, et de centre commercial. Mes premières années ont sombré dans l’apocalypse de la mémoire enfantine, mais elles ont flairé le vent lécheur de glaciers et d’asphalte. Ne reste plus qu’un souvenir de lessiveuse fumante qui m’a donné le goût des hammams, de bagarres pour rire avec le grand-père (il parlait Piémontais), et de convoitises gourmandes vite comblées.
Prise entre les murailles et la bretelle de l’autoroute, mon écriture ne peut-être qu’à l’image de l’âme de ces lieux, abrégée, anguleuse. Il s’y recueillera peu de vent de l’Atlas.
Et mon auto est prête.

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Méditation pour l’innocent (après le massacre)

Tu mettras bien longtemps à entrer dans la conscience de ta mort; et moi je ne vivrai plus désormais que dans celle de ma survie.
À jamais tu ignoreras cette nuit.
Le temps m’a fait la bonté de cette larme où j’essaye de nous recueillir. Buvant le lait chaud de ton visage. Cependant qu’étrangement arrêtés, les grands laminoirs du ciel se font face et s’observent comme deux aveugles, reflétant sur les miroirs glacés de leur nuit,  la fixité des constellations.
Je viens du tumulte de la vie, qui est celui de la ruée des corps vers leur mort : danses de plaisir et de mort des corps en tourbillon, et leurs démembrements et leurs remembrements, et leurs jouissances et leurs grincements de dents
Pourtant j’ai désiré cette petite mort du temps, qui nous tient suspendus un instant au bord du temps, ensemble toi et moi : fragiles illusions de néant, hologrammes
Et toi lové dans le creux de mon bras comme je me suis lové dans le creux de cette nuit, avec la permission des constellations
Et sur nos tempes, le signe de la comète qui nous séparera
Parce que tu as deux ans et demi, et qu’il y a deux ans et demi j’avais quarante deux ans et demi
Je n’ai pas peur pour toi de cette terre, où toujours se sont levées et couchées les générations
J’ai peur de ne pas te protéger assez pour que tu vives pleinement sa douce-amertume
Mais pour l’heure tu pèses pleinement dans la nuit de ton sommeil, peuplé sans doute de gentils animaux, de choses bonnes à manger et de  parents attentifs, éternels
(22 novembre 2015)

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Paris Parques

« Places, ô place à Paris, théâtre illimité
Madame Lamort, modiste, enlace les rubans sans fin des chemins inquiets de la terre,
invente des noeuds, des ruches, des fleurs des cocardes,
des faux fruits nouveaux
et couleurs invraisemblables, pour chapeaux d’hiver bon marché du destin. »

Rainer Maria Rilke, Septième Élégie de Duino, traduite par Lorand Gaspar et Armel Guerne

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Louvre, section médiévale

Émail, moyen-âgeL’appel d’un autre monde. Solitude devant cet appel. Le soir d’automne qui tombe derrière les hautes fenêtres suscite sur les murs blancs de grandes coupes ombrageuses de désespoir, où passent comme des comètes, ou comme la foudre, la résurrection des vies qui n’ont pas été vécues : dans les ombres ombrageuses je ne suis pas seul, je retiens ta taille de la main, l’unisson de nos corps nous abîme dans son accord, nos têtes se touchent, d’où la même émotion se répand comme une eau subtile, le voile de lumière automnale sur les hautes fenêtres n’est plus de tristesse mais de beauté, l’instant a l’intensité d’une note fragile miraculeusement suspendue au-dessus de la mortalité de la chair…

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Milliaires Amours

Palmes, nuitLa femme en bleu, sur le bord de la route — elle est toujours la même — qui me porte de Skhirat à l’Amphitrite, lorsque je vais y courir, en obsédé repris par l’espoir de soustraire mes membres au hideux enlisement, de ressusciter de la flèche du temps,

Cette femme bleue je ne l’aperçois jamais que du coin de l’œil, dans l’écume de transpiration et les jets d’haleine carbonique et sifflante,

Estompée par le crépuscule cette femme bleue, toujours au même endroit, où je m’efforce et je patine, et les cailloux roulent et le sol fait déjà défaut à ma cavalerie,

Devant la jobardise des gardes du palais royal, qui gardent les palmiers et le disque rouge du crépuscule encadré par les palmes, cette femme bleue inamovible, impassible statue en éloge de l’attente, vigie patiente devant les gardes rouges du palais royal

Cette femme que je ne vois pas, à qui pourtant je prête tout l’apanage de sa race : sa finesse, sa vigueur, et sa beauté qui se délivre nerveuse et fragmentaire, dans la préciosité-effilée des mains

Trop soignées et porteuses d’un mirage de henné dispersé en ténu souvenir/nuage de la fête passée, mariages, fiançailles funérailles, treillis de signes, petit miroir cosmique que poignardent, comme des pierreries, les épilepsies du firmament

Et calendaire caduc des vies à peine, de la peine des vies (un suintement angoissé sur l’onde du temps ; un grincement de l’univers sur sa roue de néant)

Devant la jobardise des gardes, le disque rouge, au crépuscule, où le palais se retire sur sa grève dans la rumeur vague de la mer

Marmonnant comme un chat assoupi et bosselé de nuit

La femme en bleu reste toujours figée, et dans quelle attente, et de quelle délivrance, qui viendrait de la route ?

Compagne putative d’un soir de mes efforts désordonnés et de ma débâcle, compagne crédentielle, dans la nuit je te reconnais la beauté des femmes de ta race, lignées légendaires de Schéhérazades coagulées dans l’ovale parcimonieux du voile,

Où la beauté afflue en cils rangés comme des batailles, continuelles en longues prunelles électriques, énigmatiques en nez rutilants comme des flancs d’éphèbes, lascifs en lèvres profondes où s’étendent sous des lacs de sang les pensées, éternelles de la génération et de la mort, et le maquillage éternel de l’espoir

Où, cette ouverture, qui transporte sur vos visages

La forme de vos sexes

Mais elle sans doute contractée dans l’attente, ses lèvres guère plus qu’un trait tendu dans la nuit, ses yeux qui voudraient se faire laser et fouiller le fonds de l’horizon au bout de la route des palmiers, et au delà plus loin qu’Agadir plus loin que Mogador, plus loin que Darlaa, d’où doit venir… ? Ou peut-être résignée à ne peser une fois de plus que l’obole de la lune sur la balance de son attente, et la lune ne pèse rien à la pointe de cette balance… ?

Lorsque je la croise, cette femme bleue si frêle, si indécise dans la nuit, je vois sa djellabah se prolonger, et remuer sur la nuit et la mer toute l’étoffe illimitée, vieille autant que l’humanité, de notre grand rêve d’Amour.

Aujourd’hui je suis revenu en boitant, l’âge me criant dans mes chausses que je n’ai plus quinze ans, ni même trente, que le miracle éclatant de la jeunesse ne reviendra pas, qu’il faudra négocier le souffle, en retenir un peu, puis un petit peu.

Elle était toujours là, fidèle à son attente. Cette fois-ci je me suis approché, je lui ai fait face, l’air clairet du soir condensait puis dispersait en fines gouttelettes le mystère qui m’environnait.

Je ne l’ai pas dérangée. Elle s’était rapetissée dans le crépuscule fibreux des légendes, elle ne pouvait me voir je n’étais qu’une trop éphémère présence au bord de sa méditation ; elle avait la fixité de la mesure du temps et de l’espace, rien de moins. Mais pour moi elle était la madone manquante, le signe tracé au couteau en travers de la vue des hommes, et qui les hébète à tout jamais, les porte à la bouteille ou à la femme, à la mosquée, à l’église, à la poésie, à la mort…

Derrière moi les gardes du palais roucoulaient dans des téléphones invisibles et sans doute défendus, et les palmiers libéraient la délicieuse chanson de vent qu’ils accumulent tout le jour dans leur fût : liqueur ravie à l’outrecuidance du soleil (n’ayons pas peur des mots !)

Et sur le front couleur de lune de la femme en bleu je lis

Bouznika 13 Km

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Isabelle Eberhardt : Ahmed, l’amant philosophe

« En amour, il était voluptueux et raffiné, semblable à une sensitive que tout contact brutal fait souffrir. Son amour, pour calme et doux qu’il était, n’avait pas moins une intensité extrême…
Pour lui, le plaisir des sens n’était pas la volupté suprême. Il y ajoutait la volupté intellectuelle, infiniment supérieure. En lui le mâle était presque assoupi, presque tué par cet intellect puissant et délié d’essence purement transcendantale. Il me disait souvent :
_Combien ta nature est plus virile que la mienne, et combien plus que moi tu es faite pour les luttes dures et impitoyables de la vie…
Il s’étonnait de ma violence. J’étais très jeune, alors, je n’avais pas vingt ans, et le volcan qui depuis lors s’est couvert de cendres et qui ne fait plus éruption comme jadis bouillonnait alors avec une violence terrible, emportant dans les torrents de sa lave brûlante tout mon être vers les extrêmes… »

Isabelle Eberhardt, La Zaouïa (Nouvelle)

Belle reconnaissance de ce qu’on ne fait pas l’amour avec le corps, mais avec l’esprit, et avec l’esprit des mots. On peut sourire aussi devant l’envoi de ce beau portrait amoureux : Isabelle Eberhardt l’écrit à 27 ans, avec la naïve conviction qu’ont les êtres jeunes, d’avoir tout connu, d’être blasés, rassis… Est-ce parce qu’ils ont encore les yeux fixé sur le monde trop circonscrit, de leur toute première jeunesse, et ne voient pas qu’un continent d’expériences et de pensées nouvelles s’avance au devant d’eux ? En tout cas quelques années de plus suffisent en général à réaliser que la vie surprend, qu’elle surprendra toujours, toujours inattendue, toujours nouvelle… Bien que, de plus en plus, alentie ?
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Hommage à l’amitié (François)

CalanquesLes îles, les caps, en dentelures de rochers sur la mer, série de stalactites adornant la gueule de saurien, bâillante, de l’horizon (histographie aléatoire de promontoires et de sapins, de voiles et d’élancements, de régates masquées par la distance) (en haut guipures d’un ciel d’orage, coulures noires, petites orgies de météores, cataclysmes en points de ponctuation, caprices éclipsés du rien au royaume du lointain) ;
Le monde déroule la draperie sans pli de la beauté, lors de cette descente vers une calanque de Toulon : fresque vraie à la caverne du ciel / éruption silencieuse au cratère de l’être ;
Le monde barré du signe infini de l’horizon
Et moi je descends la pinède ridiculement juché sur de très hauts talons : piles de papier et rêveries de livres à lire et à écrire, travaux infinissables où je m’enrégimente : échafaudages de ma vanité et de ma peur
Je suis le stylite du rien, le servant d’une ascèse sans autre nom que le mensonge, le géôlier et l’unique prisonnier d’une claustration en dépit du bon sens
Mais j’accompagne mon ami François, et nos familles
Et je tombe dans l’épaulement de l’amitié, je tombe dans les yeux des enfants et des épouses, je tombe dans l’étrange évidence des corps en pampres des sexes en grelots des fesses carrelées de bleu dans la tapisserie du ciel des eaux et de la terre de la mer qui nous lape dans l’hémorragie des roches
Maussade homme de papier je réadviens
Et je dois m’avouer qu’à la fin il ne restera rien, pas une ligne qui vaille, pas une formule mathématique, pas une sagesse pour soutenir une dernière fois le rasoir sanglant de l’horizon
Et je voudrais être encore ici, lucide dans l’oubli bleu, le bel oubli, pour cette dernière fois. Ici parmi nous.

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