Archives de Catégorie: Enthousiasmes

Une réponse anticipée de Freud à Onfray : Psychanalyse et télépathie, 1921

« Les analystes sont au fond d’incorrigibles mécanistes et matérialistes, même s’ils se gardent bien de dépouiller ce qui concerne l’âme et l’esprit de ses particularités encore inconnues. S’ils s’engagent dans l’étude du matériel occulte, c’est uniquement parce qu’ils en attendent de pouvoir exclure définitivement de la réalité matérielle les productions de désir de l’humanité. 

Avec des dispositions d’esprit aussi différentes, un travail commun entre analystes et occultistes offre peu de perspectives de gain. L’analyste a son propre champ de travail qu’il ne doit pas quitter, l’inconscient de la vie de l’âme. S’il voulait, pendant son travail, guetter des phénomènes occultes, il courrait le danger de ne pas voir tout ce qui est plus proche de lui. Il y perdrait sa non-prévention, son impartialité, son absence d’attentes, qui cons­tituaient une part essentielle de son armure et de son équipement d’analyste. Si des phénomènes occultes s’imposent à lui de la même manière que d’autres, il ne les évitera pas plus qu’il n’évite les autres. Telle semble être la seule ligne de conduite compatible avec l’activité de l’analyste. 

Contre un premier danger, le danger subjectif de voir son intérêt détourné au profit des phénomènes occultes, l’analyste peut se protéger par l’autodiscipline. Il en va autrement du danger objectif. 

Il n’est guère douteux que s’occuper des phénomènes occultes aura très vite pour résultat de voir confirmer la factualité de nombre d’entre eux; il est à supposer que beaucoup de temps passera avant qu’on ne parvienne à une théorie acceptable de ces faits nouveaux. Mais ceux qui tendent avidement l’oreille n’atten­dront pas si longtemps. Dès la première approbation les occultistes vont déclarer leur cause victorieuse, ils vont élargir à toutes les autres la croyance accordée à une seule affirmation, et, des phéno­mènes, l’étendre aux explications qui leur sont les plus proches et les plus chères. 

Les méthodes de l’investigation scientifique ne leur serviront que d’échelle pour s’élever au-dessus de la science. Malheur, s’ils arrivent à monter si haut! Et aucun scepticisme des spectateurs et des auditeurs ne les inquiétera, aucune protestation venue de la foule ne les retiendra. Ils seront salués comme des libérateurs nous délivrant de l’accablante contrainte de pensée, toute la crédulité, disponible depuis les jours d’enfance de l’huma­nité et les années d’enfance des individus, se portera à leur ren­contre en les acclamant. 

Un effondrement effroyable de la pensée critique, de l’exigence déterministe, de la science mécaniste peut alors être imminent; la technique pourra-t-elle l’empêcher par son attachement inflexible à la grandeur de la force, à la masse et à la qualité du matériel? 

Il est vain d’espérer que le travail analytique, justement parce qu’il porte sur le mystérieux inconscient, échappera à un tel écrou­lement des valeurs. Si les esprits familiers aux humains donnent les explications dernières, alors les approches laborieuses, par la recherche analytique, de puissances psychiques inconnues, n’offrent plus aucun intérêt. 

Les voies de la technique analytique seront abandonnées elles aussi, si l’espoir sourit d’entrer par des pro­cédés occultes en relation immédiate avec les esprits agissants, exactement comme on renonce aux habitudes d’un travail patient et minutieux si l’espoir sourit de s’enrichir d’un seul coup par une spéculation réussie. Au cours de cette guerre nous avons entendu parler de personnes placées entre deux nations ennemies, apparte­nant à l’une par la naissance, à l’autre par le choix et la rési­dence; ce fut leur destin d’être traitées en ennemis d’abord par l’une, puis, si elles avaient la chance d’en réchapper, par l’autre. Tel pourrait être aussi le destin de la psychanalyse. 

Cependant, les destins doivent être supportés quels qu’ils puissent être. La psychanalyse, elle aussi, s’accommodera du sien, d’une manière ou d’une autre. Revenons au présent, à la tâche immédiate. J’ai fait, au cours des dernières années, quelques obser­vations que, tout au moins dans le cercle de mes proches, je ne veux pas garder par-devers moi. La répugnance à suivre un cou­rant dominant de notre époque, le souci de ne pas porter l’intérêt à se détourner de la psychanalyse et le manque absolu de déguisement aux fins de discrétion, voilà les motifs qui se conjuguent pour interdire toute plus large publicité à ma communication. 

Je revendique pour mon matériel deux avantages que l’on trouve rarement. Premièrement, il est exempt des réserves et des doutes auxquels restent sujettes la plupart des observations des occultistes, et deuxièmement il ne développe sa force démonstrative qu’après avoir été soumis à l’élaboration analytique. Toutefois, il ne se compose que de deux cas qui ont un caractère commun; un troi­sième cas est d’une autre nature, ajouté seulement à titre d’annexe et susceptible d’une autre appréciation. 

Les deux cas que je vais maintenant exposer amplement concernent des événements de même nature, des prophéties de diseurs de bonne aventure profes­sionnels qui ne se sont pas accomplies. Elles n’en ont pas moins impressionné à l’extrême les personnes à qui elles furent faites, de sorte que leur relation au futur ne peut pas en constituer l’essentiel. Toute contribution à leur explication, de même que toute réserve relative à leur force démonstrative seront pour moi extrêmement bienvenues. Ma position personnelle face à ce matériau reste faite de répugnance, d’ambivalence. »

Pour tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquer ici.
Pour retourner à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Enthousiasmes

Note de lecture / Renaissance : Les Langages de Rabelais, de François Rigolot

Beauté, mon beau souci, m’ayant conduit il y a quelques années à entreprendre, sans aucune considération de carrière ou d’utilité une étude d’un aspect de l’oeuvre de François Rabelais, il me paraissait dommage que dormissent mes notes d’alors, qui pourrait être utiles à d’autres amants de la langue française. L’ouvrage que je résume à grands traits ci-dessous fut le plus spectaculairement décapant de ceux qui m’aidèrent à dépouiller l’oeuvre de Rabelais de sa gangue scolaire, et des sens convenus dont elle est communément affublée.

Dans sa préface à cette réédition de son livre de 1972, François Rigolot renvoie dos-à-dos les tenants de deux paradigmes interprétatifs : d’un côté les partisans de la seule analyse textuelle et structurale, convaincus de la pluralité et de l’ambiguïté essentielle de l’écriture de Rabelais ; de l’autre les érudits soucieux de débusquer les sources, adeptes d’une « lecture transparente et sans équivoque de la fiction rabelaisienne » ; les seconds se méfiant de l’anachronisme au profit de la recherche d’un « catachronisme » (le terme est de F.Rigolot) sans doute illusoire.

Néanmoins, tout comme il ne faut pas prendre au mot le subtil Alcofribas en son prologue de Gargantua, François Rigolot, dans la suite de la préface et dans les études qui constituent le corps du livre penche décidément du côté des premiers, les seconds étant même accusés (p. *5) d’être les véritables fauteurs d’anachronisme : la polysémie appartiendrait en effet « de plein droit à l’épistémologie de la Renaissance », et « L’équivoque habite la pluralité [des] langages [de Rabelais] » (p.*10) . Le sujet de l’étude est ainsi « la place accordée [par Rabelais] aux problèmes linguistiques » (p.11) (et, pour les personnages, « le problème existentiel de l’expression », p.13). L’emploi du mot « langage », sous la plume de François Rigolot et dans ce livre, pourrait par ailleurs être l’objet de toute une discussion, tant il relève plus du dialogisme bakhtinien que des langues : il est donné au mot langage le synonyme de « mode d’expression » (p.11).

Pour déterminer, dans le cadre de cette « lecture langagière » de l’œuvre, quels sont les élements signifiants, François Rigolot adopte la méthode structurale : il replace les valeurs des différents langages dans un système d’oppositions réciproques (le langage du géant ayant pour fonction, remarque t-il, de fixer la norme), et considère de même que la signifiance des traits stylistiques résulte d’oppositions internes au texte, par exemple entre des thèses ou des éléments opposés, ou entre un sens et une forme, ou encore entre deux styles, voire deux tendances de Rabelais (évangéliste/satiriste) ; cette série d’oppositions composerait un langage agoniste propre à cette oeuvre. François Rigolot semble considérer la tension fond/forme, en particulier, comme la source du comique, mais ne se prononçant pas sur ce qu’est le comique il ne fait que reporter la question à une inconnue de niveau supérieur. (Une thèse annexe, qui concerne la dualité du comique, savant et populaire, de Rabelais, n’est pas sans rappeler celle de Mikhaël Bakhtine ; François Rigolot pouvait en avoir eu connaissance en 1972, la traduction anglaise de L’œuvre de François Rabelais datant de 1968.)

La deuxième partie du livre, consacrée aux Tiers, Quart et Cinquième Livre, est moins convaincante. L’auteur semble céder à la tentation de l’explication univoque, mais en fournit plusieurs, contradictoires : « polarité qui hantait les humanistes vers 1530 : rejet des langages empruntés ou falsifiés qui opacifient la pensée, quête d’une parole « naturelle », originaire, qui est signifiante parce que transparente. » (p.115) ; le thème fondamental des derniers livres est celui d’un « monde privé de communications ; monde des isolés », de l’« impossibilité […] d’établir un terrain d’entente, d’établir […] le langage de la compréhension » (p.142) ; « le thème du Tiers Livre : le refuge du scrupuleux, de l’hésitant, dans une garantie verbale qui s’impose de l’extérieur» (p.164) ; échapper au réel resterait « le seul chemin de repli » (p.166) « il fallait ce désarroi initial pour que puisse naître l’élan lyrique […] qui fera sortir le quêteur des « lacs de perplexité » […] Ce sera l’appel tonifiant et libérateur de l’encomium » (p.174)

Rigolot conclut ainsi sur le « fol éloge de la folie » , de manière un peu artificielle car il n’étudie pas les livres dans l’ordre et se fonde surtout sur le Tiers Livre pour sa conclusion : « dans l’éloge paradoxal tous les sujets se valent. Le cosmos a une finalité et chaque « finaliste » est convaincu qu’il en possède la clé ; mais cette clé importe peu, pourvu qu’elle soit chantée avec conviction. » (p.162). Toutefois, « contrairement à Érasme, l’Encomium Morias du disciple est au niveau de l’écriture et non de la pensée : il se prouve tel à mesure qu’il s’écrit. »

RIGOLOT, François, Les langages de Rabelais, Éd. Droz, Genève, 1996.

Pour tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquer ici.
Pour tous les articles de la catégorie Archéologie du Texte, cliquer ici.
Pour retourner à la page d’accueil, cliquer n’importe où sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

1 commentaire

Classé dans Archéologie du texte, Enthousiasmes, La bibliothèque des sables

Christopher Dewdney, poète des temps confondus 2

(Vers la présentation de Christopher Dewdney  dans mon précédent billet poète des temps confondus  : cliquer ici)

« Cool summer night. Blue midnight sky behind deserted buildings. Nostalgia steeped in its own intoxication. Empty dance pavilion beneath the summer stars. Every forest is a beckoning sensual labyrinth of lust. Radiowave rooms echoing within rooms, the hollowness of love remembered within love realized. The lonely bliss of completion. Delicious emptiness in this late summer night. After the dance a waning moon rises.We walk through empty streets past buildings filled with sleepers. Their dreams perfuse the night air. »
Christopher Dewdney, Signal Fires, McLelland&Stewart Inc.

« Fraîche nuit d’été. Le ciel bleu de minuit derrière des bâtiments abandonnés. La nostalgie infusée dans sa propre intoxication. Vide pavillon de danse sous les étoiles d’été. Chaque forêt est un labyrinthe sensuel, et signifiant, de concupiscence. Des chambres d’ondes radio font écho à l’intérieur d’autres chambres, la vacuité de l’amour remémorée de l’intérieur de l’amour réalisé. L’extase solitaire de l’achèvement. Délicieux vide en cette nuit de fin d’été. Après la danse une lune déclinante se lève. Nous marchons au travers des rues vides, au long de bâtiments emplis de dormeurs. Leurs rêves imprègnent l’air nocturne. »
Traduction (modeste et littérale) Votre Serviteur

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Enthousiasmes

Petite note de lecture : Super Sad True Love Story, de Gary Shteyngart

Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate qui… car vous ne quitterez pas ce livre avant de l’avoir achevé, malgré ses cabotinages et autres clins d’oeil séducteurs au public. Je n’avais pas lu Absurdistan, mais face au buzz entourant en Amérique du Nord chaque parution de cet auteur, je me suis décidé à entreprendre l’ascension par la face la plus récemment exposée au soleil médiatique, celle du dernier opus. Avant que d’exposer mes quelques objections à ce brillant best-seller, disons tout de suite qu’il s’agit d’une vaste et convaincante dystopie, et d’une oeuvre qui parvient à embrasser plusieurs genres : ceux de l’anticipation (mais à peine), de la satire sociale (la plus réussie, souvent hilarante), de l’épopée historique (chute des États-Unis et leur dépeçage au profit des fonds souverains des pays pétrolifiques), de la bluette, et peut-être du roman picaresque (à débattre).
Tout commence à Rome, où l’anti-héros Lenny Abramov, fils d’émigrants russes de la côte est, tombe amoureux d’Eunice Park, fille d’émigrants coréens de la côte ouest. La psychologie amoureuse à la petite semaine se déploie dans un univers d’internetisation universelle, où tout est su de tout le monde par un simple coup d’oeil à votre apparat (une espèce de super-iphone), et où chacun est calibré est classé en une série d’indices — de la fortune à l’état de santé et à la « baisabilité » — au vu et au su de tous les autres. Les personnages ne se révoltent guère contre cet état de fait et songent surtout à améliorer leurs indices — en particulier Lenny, plutôt bien loti en terme d’indice de fortune, mais affligé d’un indice de baisabilité qui le place toujours parmi les mâles les plus pitoyables des endroits qu’il fréquente. Néamnoins durant toute la première moitié il est clair que le fil narratif du livre est dans la tension entre la pression techno-sociale qui pèse sur les personnages, et leur humanité résiduelle et inconsciente , manifestée par le malaise qui ne peut que filtrer entre les chiffres de la quantification permanente à laquelle ils sont soumis (dans les bars où il arrive à Lenny de retrouver ses amis, les filles se fondent sur son indice de baisabilité pour le mépriser, sans jugement indépendant). Il s’agit de l’aspect le plus brillamment réussi du roman, et Gary Shteyngart excelle à n’exagérer qu’à peine les travers de notre société technologique et connectée, avec un génie et un humour digne d’un Thackeray, et une extrapolation de l’avenir à partir du présent, d’une ambition comparable à celle du 1984 d’Orwell (en bien plus bouffon). Ainsi de ces soirées entre amis dont chacun retransmet en live, sur son propre apparat, l’intégralité. Ou bien de cette machine sécuritaire qui interroge le pauvre Lenny à l’aéroport : a t-il rencontré des étrangers, à Rome, lui demande t-elle ? « Some Italians » répond Lenny, et le voici « flaggé » : « SOMALIANS » comprend la machine, qui évidemment n’a pas besoin de plus pour vous classer parmi les suspects. L’hyper-sexualisation est
également banalisée, avec des enseignes commerciales portant des noms tels que « chatte juteuse » ou « cul de luxe » ; un célèbre talk-show télévisé  mélange considérations politiques et scènes de baises en direct du présentateur.
Un tel monde va manifestement à sa perte, sous les assauts des « Low Net Worth Individuals », les pauvres, humiliés en permanence par leur bas indice de crédit. Encore la révolution n’aboutit-elle qu’à accélérer les évolutions en germe puisque, l’inutile gouvernement pseudo-démocratique liquidé parmi les troubles, les grandes sociétés peuvent ensuite s’en donner à coeur joie dans l’accaparement et la mise à l’encan, littérale, de l’Amérique. S’ouvre la partie centrale, épique, du livre, et la moins convaincante, néanmoins dans ce contexte la disparition des réseaux de communication pendant plusieurs mois conduit tout de même à de nouveaux sommets d’humour noir, commce ces vagues de suicides de jeunes gens qui ne peuvent survivre sans leur apparat : en l’absence de l’omniscient « ranking » qui les dissèque en série numérique, ils ne savent plus qui ils sont, ni quelle est leur place dans le monde ; l’un d’eux laisse comme message posthume sur son apparat devenu inutile « j’ai essayé d’atteindre la vie, mais je n’ai rencontré que des murs, des visages et des idées, ce n’était pas assez. »
Quant à ce qu’il advient, au cours de ces bouleversements, des amours d’Eunice et de Lenny, je laisserai le lecteur le découvrir, en disant tout de même que la fin balance entre grand moralisme désillusionné devant la nature humaine, lieux communs sur les tropes culturels des femmes asiatiques, d’autres clichés sur l’Europe restée pure et rustique, et enfin réflexions putassières sur la victoire finale des livres, à l’intention du lectorat intello.
So witty, Gary Shteingart, que l’on espère qu’il affinera les réglages de la lunette qu’il braque sur le monde, et trouvera l’angle de vue idéal, pour que se déploie dans toute son ampleur son génie satirique et comique. Car — c’est le plus important — ce livre est littéraire en chacune de ses phrases, ce qui est une gageure quand on écrit pour un si vaste public.

(ps de l’écrivain après les réactions du lecteur : pour qui écrit-on ? Le pacte lecteur-auteur a bien changé au cours du temps — que l’on se rappelle des dédicaces à de grands personnages qui formaient le pronaos de toutes les oeuvres avant le XVIIIème siècle.  Dorénavant prévaut une vision romantique de l’auteur mu par une nécessité interne, et écrivant dans un silence, extérieur, qui fait fi de toute considérations sur la future réception. Kafka, Lautréamont, John Kennedy Toole… Les défauts du roman de Shteingart sont sans doute nés d’un trop grand souci de plaire, néanmoins il faut sans doute aussi se garder du fantasme de n’écrire que pour soi, alibi potentiel de dérives égotistes, fuite devant la confrontation avec tous les porteurs de jugement qui rôdent de par le monde sur leurs deux pattes : on compte 6 milliards de cerveaux sur cette planète.)

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Enthousiasmes

LE SANG DU CIEL, de Piotr Rawicz (article de Claire Laloyaux)

« Il marchait par les champs, songeur, lançant bien haut sa canne, d’un pas de somnambule, en suivant son étoile qui avait complètement disparu dans les tournesols, et il ne la retrouvait qu’au bout du champ, sur sa redingote noire défraîchie. » (Danilo Kis, cité par Claire Laloyaux)

Il y a quelques temps, j’écoutais avec fascination — admiration ! effroi ! — l’adaptation radiophonique, par France Culture, d’un livre totalement inconnu de moi, écrit par un Franco-Polonais rescapé d’Auschwitz, Piotr Rawicz : Le Sang du Ciel. Un livre terrible, désespéré et drôle, échafaudant au bord du brasier les fragiles contentions de l’humour absurde. Le style, à ce qu’il me semble par les épisodes adaptés sur France Culture (je ne l’ai pas encore lu !) est très influencé par les échappées et les percées libératoires du surréalisme. J’ai voulu en savoir plus et il s’est trouvé qu’une sympathique correspondante, Claire Laloyaux, avait travaillé sur Rawicz. Elle a bien voulu que je publie sur ce blog l’article qui suit, pour mon instruction et celle de tous ceux qui comme moi seraient passés à côté du Sang du Ciel.

Le roman de Piotr Rawicz, Le Sang du ciel, fait partie de ces romans sur la catastrophe juive dont l’esthétique monstrueuse met mal à l’aise autant qu’elle fascine. Largement acclamé par la critique littéraire française, anglo-saxonne et israélienne lors de sa parution chez Gallimard en 1961, le roman de Rawicz connaîtra cependant une longue éclipse jusqu’à sa réédition en 2011 aux éditions Suicide Season. La personnalité sulfureuse de son auteur[1] et son livre, déroutant par sa tonalité et par l’ambiguïté de son personnage principal, Boris, expliquent peut-être cet injuste oubli.

Né en 1919 à Lwow, Piotr Rawicz étudie le droit et les langues orientales dans l’université de sa ville natale, là où il rencontrera sa future femme, Anka. Déjà polyglotte avant la guerre –il parlait le polonais, l’ukrainien, le chochlis, le russe et l’allemand-  du fait de l’extraordinaire richesse linguistique de la Mitteleuropa, il apprendra encore d’autres langues sur le tard comme le français, l’anglais, le sanskrit, l’hindi, le yiddish et l’hébreu. Loin d’être anecdotique, ce don des langues semble annoncer sa maîtrise étonnante du français dans Le sang du ciel ainsi que le personnage de Boris, double fictif de Rawicz, qui sauvera sa peau grâce à sa parfaite connaissance  de l’ukrainien. En 1941 Rawicz s’enfuit de Lwow pour la Pologne où il est arrêté et torturé par la Gestapo. Soucieux de cacher ses origines juives par divers stratagèmes, Rawicz est finalement déporté en 1942 à Auschwitz en tant que « prisonnier politique ukrainien ». Comme Boris, il explique sa circoncision par une opération chirurgicale tardive et il est lui aussi interrogé par un ukrainien dans le camp afin de prouver sa nationalité ukrainienne. Jusqu’en 1945 Rawicz survivra aux camps d’Auschwitz et de Leitmeritz près de Theresienstadt. En 1945 il retourne en Pologne où il devient journaliste et poète. Puis il part avec Anka pour la France en 1947 où ils poursuivent tous deux leurs études. Grâce à ses connaissances linguistiques, Rawicz devient correspondant diplomatique et est chargé pour le journal « Le Monde » de commenter des auteurs d’Europe Centrale et Orientale. Coureur de jupons et personnage fantasque, Rawicz menait dans la capitale une vie de bohême. Après la parution du Sang du ciel en 1961 qui reçoit l’année suivante le Prix Rivarol récompensant la meilleure œuvre de langue française écrite par un auteur d’origine étrangère, il sort son deuxième et dernier livre, Bloc-notes d’un contre-révolutionnaire ou la gueule de bois en 1969 juste après les événements de 1968, férocement critiqués par Rawicz. Toujours animé d’une foi religieuse malgré ses écarts de conduite, Rawicz se suicide en 1982 peu de temps après la mort d’Anka, qui souffrait d’un cancer.

Le Sang du ciel est composé de 3 parties aux titres déjà provocateurs : « La queue et l’art de comparer », « Le voyage », « La queue et l’échec aux comparaisons ». Le roman raconte dans la première partie la vie dans un ghetto qui rappelle beaucoup la réalité de celui de Varsovie (sans que pourtant des noms de lieux soient précisés). On assiste progressivement à la disparition de ce ghetto par les massacres, commis par les Einsatzgruppen, et par les nombreuses délations motivées par l’appât du gain. Léon L., directeur du Judenrat, domine les souvenirs du narrateur Boris : grand ami de celui-ci, Léon tente de maintenir coûte que coûte la vie dans le ghetto, mais est finalement assassiné par les nazis. Le quotidien des Juifs est fait de cachettes, de fuites et de la recherche d’un emploi stable qui les empêcherait d’être déportés. Ainsi, Noëmi, compagne de Boris, travaille pour un temps dans l’Atelier Garine jusqu’à ce que les employés de cet atelier soient eux-mêmes menacés par les autorités. On retient de cette première partie la vie dans un ghetto au profond délitement moral et à l’air vicié par les assassinats et les trahisons. Même l’hôpital finit par être envahi par les nazis et y périssent au sous-sol, de la façon la plus barbare qui soit, un groupe d’enfants et leurs trois accompagnatrices, dont l’une est sauvagement violée. Rawicz ne nous épargne pas les détails du massacre : un garçon a la langue coupée parce qu’il parlait trop et a osé tirer la langue à un officier ; une fille aux yeux comme des diamants a les yeux crevés et arrachés de leurs orbites. La langue de Rawicz très imagée, bien qu’elle hésite constamment entre « l’art de comparer » et la haine de la littérature, en devient même poétique dans son esthétisation de la violence :

« Ça glissait. Ça dégoulinait. Des cris stridents remplissaient la pièce comme autant de petits animaux affolés. Des bâillements, des sons vagues, des bruits monstres et bâtards. Des déchirements de sens et de peaux. Des figures géométriques, toutes les géométries qui entraient en folie comme on entre dans un bain chaud. Quelqu’un qui dit : « La géométrie, cette preuve irréfutable que Dieu est fou, fou à lier… » Le ventre de l’Univers, le ventre de l’Etre était ouvert et ses tripes immondes envahissaient la pièce. Les dimensions, les catégories de la conscience, temps, espace, douleur, vide, astronomies se livraient à une mascarade ou à un combat, à une noce ou à une chevauchée et la chair des rêves s’étalait sur le siège de Dieu, évanoui, couché sur le ciment dans Ses propres vomissures.

La femme tranquille, la seule qui au début ne semblait pas croire à la vertu magique des documents officiels fut couchée et empalée. La masse immense du viol, fleur multicolore et exotique, s’épanouit dans la pièce. Ce qui peut être nommé restait modeste, gris, bassement soumis à la raison, à côté de l’innommable. La masse du viol s’écoulait entre les jambes écartées de la femme sans qu’elle profère un son. Une pantomime. Comme des statues blessées –songeait Boris que l’aimable caporal invitait à prendre part à la réjouissance commune. Boris ne dit pas s’il déclina l’invitation. A un moment donné, il sentit chez le bienveillant caporal quelque chose comme une menace voilée. Comme qui dirait : Le Monsieur ne daigne pas participer aux viriles réjouissances populaires. Ceci pourrait coûter à Monsieur. »

Boris tente alors de s’adapter à cette vie faite de traques en affichant un cynisme qui le fait parfois dangereusement basculer du côté des assassins. Pourtant, malgré son apparence physique qui semble le protéger de tout soupçon (grand blond à l’allure désinvolte), la menace pèse sur lui et sa compagne, et tous deux décident de fuir le ghetto.

La seconde partie décrit ainsi les pérégrinations des deux personnages dans une Pologne hostile aux Juifs et prête à tout pour récolter les faveurs des nazis. Boris et Noëmi manquent plusieurs fois d’être dénoncés. Seule la légèreté feinte de Boris leur permet d’échapper à la mort ou à la déportation. Un des épisodes les plus marquants de ce « voyage » est sans doute celui de la conversation entre Boris et un gradé SS dans une cabane près d’un camp de travail. Attiré par des têtes de choux dans un jardin, Boris comprend avec horreur que ce sont en réalité des têtes humaines que dévorent les cochons et sur lesquelles urinent les soldats. Le malaise progressif de Boris et son voyeurisme qui le fait regarder l’extérieur par la fenêtre sont également ceux du lecteur, longtemps hanté par la transformation d’un légume en tête humaine. Même médiatisée par la fenêtre, l’horreur passe par la position ambiguë de Boris, auquel le lecteur ne peut que s’identifier bon gré mal gré, et par la lourde atmosphère qui règne dans la cabane où discutent avec un brin d’appréhension Boris et Noëmi, toujours angoissés à l’idée d’être découverts. Ce qui pourrait les attendre n’est qu’à quelques mètres d’eux, par-delà cette fenêtre. Boris nous raconte avec un certain sens du suspense sa découverte progressive :

« Par un effort difficile et conscient, je me levai de mon siège en écartant la main de l’officier qui cherchait encore à me retenir. Je touchais de mon front ardent la vitre froide de la fenêtre donnant sur la cour. Et brusquement, comme un fouet de cirque, un réflecteur éclaira le décor. Le paysage minuscule et lunaire frappa mes tempes comme une massue. Je freinai une brusque envie de vomir. Ce n’étaient point des têtes de choux qu’étaient en train de lécher et de manger les porcs. Cinq hommes étaient enterrés debout dans le petit jardinet adjacent à la cantine. Leurs têtes salies, couvertes de poussière humide et de choses innommables, leurs têtes à moitié dévorées sortaient du sol telles de géants champignons. Une de ces têtes aux orbites vides venait d’effectuer un mouvement circulaire, nettement perceptible. »

Il est difficile de ne pas rester insensible dans le texte de Rawicz à l’omniprésence du corps et à un érotisme diffus au cœur même de l’horreur, sans que le texte verse pour autant dans le kitsch. Comparer ce roman à d’autres textes sulfureux où l’érotisation des corps n’évite pas les détails scabreux (ainsi des Bienveillantes de Littell) risquerait pourtant d’éluder et l’étonnante psychologie de Boris et la portée tant métaphysique que religieuse contenue dans la sexualité du roman. Ce seul passage, au début du roman, suffit à résumer ces deux dimensions tout en annonçant, par l’image du léchage des « vertes pommes » que sont les seins des jeunes filles, ce qu’il adviendra des « têtes de choux » :

« Il y avait des jeunes filles proprettes dont les hanches et les seins commençaient à s’arrondir. De vertes pommes qu’on s’apprêtait à cueillir. La jalousie m’a saisi de leur fin, de la flamme qui à ma place devait lécher à mort ces seins et ces hanches. Une jalousie plus forte que celle que je portais à leurs vies… De toutes ces filles en forger une seule, ôter un à un les voiles et les couvertures, boire le jus aigre ; le boire jusqu’à la lie… La pensée était pour sûr plus enivrante que le « Dépucelage d’Astéroth » -poème que j’écrivais ou plutôt que je n’écrivais plus depuis des années… C’était donc ça, la trouvaille : ces filles de ma jeunesse allaient devenir sur-le-champ aussi anciennes qu’Astéroth et aussi divines. La Grande Concavité qui allait les engloutir ne serait-elle pas aussi cachée aux mortels que la demeure de la Déesse ?« 

Nourri de poésie et de mythologie cosmique, le texte trouve sa puissance dans une érotisation des textes religieux, et en particulier de la Kabbale, dont le contenu mystique et messianique se prête bien à l’atmosphère du roman. Rawicz ne fait pas seulement appel à son imagination luxuriante, mais transpose encore la judéité problématique de ses personnages dans l’univers de la fable, voire de la mystification et du mensonge. Le monde du roman et celui de la Kabbale, que n’ignorent sans doute pas les habitants du ghetto, s’organisent ainsi autour de catégories sexuelles permettant étrangement que la vie, au plus près de l’extermination et de l’apocalypse, retrouve sa vigueur. Ce très beau passage, entre la désolation de la Catastrophe déjà en cours et l’appétit de vivre passant par l’exploration des chairs éprouvées par le pourrissement, illustre pleinement cette tension à l’œuvre dans le roman :

« La famine mortelle et la mort hantaient nos yeux. Au milieu de la rue on heurtait du pied des cadavres recouverts de vieux journaux. Les processus élémentaires, le pourrissement, la combustion, la transformation des sèves vivantes en liquides morts accaparaient nos sens. La cohabitation fraternelle avec les rats, les poux et les punaises ouvraient nos yeux à la nature universelle du grouillement –cette destinée commune et peu glorieuse de la matière vivante. La proximité du feu et de la pourriture qui avalaient déjà notre peuple, nous faisait plus directement participer au souffle de l’univers. Et puis, en cette période de siège, nous autres qui n’avions pas encore faim, nous avons fait l’amour comme des possédés. Chaque nouvelle journée était un dépucelage dans les chairs cachées du temps qui s’apprêtait à nous engloutir. »

La troisième partie enfin, est beaucoup plus centrée sur Boris, finalement arrêté par hasard. Il connaît des compagnons de cellule brutalement hostiles à sa judéité, mais aussi la torture et la confrontation avec des officiers déterminés à prouver qu’il mérite de mourir. Boris apparaît dans cette troisième partie beaucoup moins railleur et sûr de lui. Affaibli par les mauvais traitements et l’humiliation, il n’est pourtant pas prêt à céder à l’ennemi. Grâce à sa maîtrise parfaite de l’ukrainien et à ses talents rhétoriques, il parvient à prouver à un intellectuel ukrainien et à son bourreau qu’il n’est pas d’origine polonaise mais bien ukrainien. La dernière étape pour survivre est de prouver que sa circoncision n’est pas rituelle mais chirurgicale. Un médecin puis des chirurgiens se laissent convaincre que Boris n’est pas juif, mais qu’il a attrapé plus tard une maladie vénérienne, ce qui expliquerait cette circoncision prétendument tardive. Boris est libéré et retrouve sa vie de fugitif, mais, comme nous l’apprend le narrateur surplombant l’histoire, il sera ensuite déporté à Birkenau. La venue de Boris en France après la guerre indique qu’il a, comme Rawicz, survécu au camp et pu transmettre son expérience à un écrivain professionnel qui nous raconte et réécrit cette histoire. L’emboîtement de l’histoire de Boris racontée par un écrivain professionnel qui l’a en partie réécrite pour ensuite la raconter à un tiers dans un café parisien achève de brouiller les certitudes sur le destin de Boris. Participant d’une esthétique de l’affabulation, plutôt que du mensonge, le roman joue constamment avec les strates d’une vérité qui peine à devenir formulable tant les personnages et les narrateurs ont joué avec toutes les ressources du langage et du genre romanesque. Perdu entre un lointain réel historique[2] dont le roman n’est qu’un reflet imparfait et déformant, comme en atteste la postface parodique :

Ce livre n’est pas un document historique.

Si la notion de hasard (comme la plupart des notions) ne paraissait pas absurde à l’auteur, il dirait volontiers que toute référence à une époque, un territoire ou une ethnie déterminés est fortuite.

Les événements relatés pourraient surgir en tout lieu et en tout temps dans l’âme de n’importe quel homme, planète, minéral…

et la vérité de la Catastrophe intériorisée à l’extrême par le témoin Boris puis filtrée par les narrateurs successifs, Le Sang du ciel est plus qu’une œuvre de témoignage, même de fiction. Débordant l’esthétique de la modernité avec laquelle il s’écrit en multipliant les collages de textes aux genres et tonalités disparates, le roman frappe par son ingéniosité à poser de manière tant critique que poétique l’intégration de la violence génocidaire dans la littérature. Les renoncements du poète aux « procédés », qui ne sont pas autre chose que la plus puissante poésie, puis l’affection indéfectible que  Boris leur porte malgré toute leur « saleté » signifient certes que la littérature a elle aussi les mains sales comme l’écrivain-fossoyeur :

« Le « procédé littéraire » est une saleté par définition. Il l’est davantage de par ses éléments constitutifs : le procédé, le procédé, cette notion est comme un parcours quotidiennement rabâché, entre son bureau et son domicile, par un fonctionnaire souffrant d’hémorroïdes. »

Mais « la littérature : l’anti-dignité érigée en système, en une seule règle de conduite », cet « art, parfois rétribué, de fouiller dans les vomissures » apparaît pour le témoin comme le seul cénotaphe pour les disparus. En effet, les victimes, aussi énigmatiques que les vivants, aussi indéchiffrables que ce texte-testament, ne se rappellent à notre souvenir que par ces quelques traces de leur passé, redessinées en formes grâce aux mots, et par-delà le cimetière en ruines n’accueillant plus leurs sépultures :

« Après avoir regardé la mort des hommes, je me suis heurté, en sortant, à la mort des pierres. »

Dans l’allée centrale, sous la surveillance d’une sentinelle gris-vert, une douzaine de pantins desséchés agitaient leurs propres os et de lourds marteaux. Un autre groupe traînait des brouettes. On cassait de vieilles pierres tombales. Sous les coups de maillet, sourds et aveugles, s’éparpillaient les caractères sacrés des inscriptions vieilles d’un demi-millénaire, à la louange de quelque saint ou quelque philosophe. Un aleph s’en allait vers la gauche, tandis qu’un hei sculpté sur un autre morceau de pierre retombait vers la droite. Un guimmel épousait la poussière et un noun le suivait dans sa chute… Plusieurs shin, lettre qui symbolise l’aide miraculeuse de Dieu, venaient d’être écrasés et piétinés sous les marteaux et sous les pieds de ces ouvriers moribonds.

Oui, comme l’écrit en toutes lettres le cynique Boris, « navigare necesse est : il FAUT écrire ». Le magnifique conteur Danilo Kiš, dont la nouvelle « Youri Goletz » est un hommage explicite à Rawicz, dira ainsi dans un texte autobiographique, Jardin, cendre, en même temps que le deuil du père disparu pendant la guerre, son émouvant souvenir dans une langue où la métaphore atteste pudiquement de la présence de l’humain par-delà le destin imposé aux individus :

« Il marchait par les champs, songeur, lançant bien haut sa canne, d’un pas de somnambule, en suivant son étoile qui avait complètement disparu dans les tournesols, et il ne la retrouvait qu’au bout du champ, sur sa redingote noire défraîchie. »


[1] Pour mieux comprendre la provocation teintée de mélancolie de Rawicz, qui a même pu indisposer d’autres survivants, comme la très émouvante Anna Langfus, on dispose d’un rare entretien qui donne beaucoup à penser : http://biblioteka.teatrnn.pl/dlibra/Content/9897/rawicz_fr.pdf.

[2] Ainsi de cette allusion aux procès de Nuremberg glissée en note de bas de page comme si l’histoire et la justice étaient secondaires et ne pouvaient rendre un nom au peuple disparu : « Plus tard, beaucoup plus tard, dit mon client [Boris], quand la guerre fit place à l’accalmie factice de la terre, j’ai un peu réfléchi à la signification de la minute que je viens de vous conter [Boris évoque la mort de Léon L.]. En tirant son coup de revolver, l’ennemi croyait accomplir une besogne relativement banale, annihiler une cellule de plus parmi les millions de cellules de l’organisme qu’il s’apprêtait à tuer. Mais sans le savoir, il avait visé juste, il avait visé juste, il avait visé au cœur du danger. Lorsque après des années, dans une des villes antiques de l’ennemi, on essaya de prononcer un jugement sur les avatars de l’époque, les voix de bien des peuples pliés naguère à la domination du vaincu se firent entendre. Avant d’aller à la potence les accusés eurent à subir, de leurs bancs, les réquisitoires émanant de ces peuples blessés. On parla aussi –bien sûr- du laboratoire par lequel nous fûmes passés, nous autres, membres du peuple assassiné. Mais de cette salle solennelle, notre peuple était absent. »

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

1 commentaire

Classé dans Enthousiasmes, Fraternités, intertextualités

Poète des temps confondus — connaissez-vous Christopher Dewdney ?

Our path a dark sweetness, musky tribute to your surrender. Your face miraculous stone sweating in the August heat.The sky a dream of cirrus&aquamarine, purple silhouettes of distant airplanes descending into the edge of night. High evening this secret joyous darkness internally illuminated by a fossil sun. Night windows of a large home near the river. In the cool dark of the basement nocturnal children interlock within the necessities of desire. Their faces animal flowers insensate with beauty. Tropical leaf theatre under stadium lights.
Christopher Dewdney, Signal Fires, McClelland&Stewart, 2000

Notre sentier une sombre douceur, tribut musqué à ta reddition. Ton visage une pierre miraculeuse, suant dans la chaleur d’août. Le ciel un rêve de cirrus&d’aigue-marine, silhouettes pourpres au loin d’avions descendant vers le rebord de la nuit. Haut Soir que cette obscurité joyeuse et secrète, illuminée de l’intérieur par un soleil fossile. Fenêtre nocturnes d’une grande demeure près de la rivière. Dans l’ombre fraîche du sous-sol des enfants de la nuit s’entrelacent parmi les nécéssités du désir. Leurs visages sont des fleurs animales insensées de beauté. Théâtre de feuille tropicale sous les éclairages du stade.
Tentative de traduction par votre serviteur.

Christopher Dewdney est l’un des plus célèbres poètes nord-américains contemporains. Il vit à Toronto et il y enseigne à l’université. Sa poésie visionnaire brasse les époques les plus anciennes de sa région, le « southern ontario », et mêle les évocations géologiques et naturalistes les plus immémoriales (surrection de l’escarpement du Niagara, forêts préhistoriques) aux éléments de la vie la plus moderne. Avec lui l’enfer urbain nord-américain  le plus écrasant vacille comme un mirage pour laisser entrevoir le temps infiniment long de la nature, et sa puissance de vie et de renouvellement : fantômes que nos vies, que notre technologie, les frontières du temps cèdent, passe une bestiole d’une espèce qu’on aurait crue depuis longtemps éteinte, et les grandes tours de verre du bord du lac ontario dominent un couvert de fougères arborescentes… Il n’est donc pas étonnant que cette poésie soit savante et scientifique, soucieuse de restituer le vivant et le mort, la molécule et le photon, à la lumière des connaissances contemporaines — ce que les poètes du XVIIIème siècle finissant (je pense à André Chénier) ont rêvé de faire, sans le pouvoir (un autre accomplissement ultérieur de ce projet, sous une forme plus brève et humoristique, pourrait être la Petite Cosmogonie Portative de Queneau).
En même temps surviennent des vignettes d’existence actuelle, qui surimposent à ce temps long la contemporanéité urbaine ou péri-urbaine du nord de l’amérique du nord, où le quotidien sans cesse est comme envahi par la nature, troué par la sauvagerie sous-jacente (un opossum à ma porte récemment ; vu aussi : un faucon en plein Boston dépeçant une souris ; et la transhumance banale et aboyantes des « V » d’oies)… Ainsi l’homme reste rarement lui-même, il se confond vite avec le paysage ; ses émotions, ses drames si passagers, se perdent dans les soubresauts de la chlorophylle et du carbone, des champs magnétiques et des plaques tectoniques, de la vie et de la mort.

De beaux dessins de fossiles, des planches d’histoire naturelle, des schémas de circuits électroniques et des extraits de calculs mathématiques illustrent la lecture.

Son recueil A Natural History fut l’une des lectures poétiques les plus fortes, les plus nouvelles et les plus foudroyantes, de mes années américaines. Ce petit article pour tenter de me faire, aussi peu que ce soit, l’un des passeurs de cette novation, de cette  émotion.

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Enthousiasmes

Keyhole (« Ulysse, souviens-toi !), de Guy Maddin, le David Lynch du Manitoba

Le cinéma de Guy Maddin est insuffisamment connu en France, et c’est regrettable. De lui, j’avais vu, il y a quelques années déjà, l’inoubliable My Winnipeg. Keyhole est peut-être moins maîtrisé, plus déroutant, mais tout aussi fascinant, et beaucoup plus hypnotique. Le script est peu clair, et le raconter ne rend pas justice au film, aussi je dirais seulement qu’il s’agit d’une bande de gangsters planqués dans la maison hantée de leur chef, Ulysses. Celui-ci doit retrouver sa femme dans une des pièces de la maison, aidé en cela par une médium à peine pubère et sub-claquante puisqu’elle vient d’échapper à la noyade. Un riche matériau symbolique vient comme s’interposer entre Ulysses et l’aboutissement de sa quête : références nombreuses à l’Odyssée et à l’éternel errant-polytropos, mais aussi épreuves de contes de fées correspondant à tous les meilleurs schémas structuraux du genre, sans oublier des allusions picturales à la culture canadienne et aussi, cela va sans dire, aux grands cinéastes admirés, les réalisateurs américains de films noirs des années 30 à 50 en premier lieu, et Bergman (Fanny et Alexandre), Godard dirais-je pour les Européens. L’aventure et le défi semblent illimités, sur la surface restreinte de deux ou trois étages. À chaque pièce — celles de barbe bleue ? — Ulysses remonte la pente de la mémoire familiale engloutie, tandis que ses hommes au rez-de-chaussée redécorent les murs et forniquent (les femmes se multiplient au fur et à mesure que les types sont flingués). Il y a aussi un jeune kidnappé sculptural et bâilloné et de plus en plus nu dans un fauteuil roulant, un autre fauteuil transformé en chaise électrique par un adolescent (qui gagne de ce fait le concours d’inventivité de son lycée), et le beau père fantôme d’Ulysse qui est enchaîné au lit de sa fille (on le verra tailler une pipe à un phallus tout aussi fantômatique). Il semble que transporter un vison empaillé sur l’épaule soit nécessaire pour affronter les spectres, et si vous m’avez suivi jusque là je vous félicite. Le tout est filmé dans un noir et blanc sale à dessein, avec des lumières tournantes qui finissent par sortir le spectateur de son exaspération pour le placer dans un état hypnotique ; quelques couleurs apparaissent pour parer le corps d’une femme nue (les femmes sont d’ailleurs aussi superbes que les hommes, mais le coït hétérosexuel apparaît bien peu appétissant, et quant à l’autre, on ne peut qu’admirer la plastique du kidnappé dénudé et les mâchoires carrées d’Ulysses, sans en voir plus).
Les films de Guy Maddin ont la qualité des rêves, ou du matériau que l’on exhume dans une psychanalyse : chargés d’un sens brûlant mais élusif au fur et à mesure que l’on essaye de le transcrire en mot. Rien n’y est assurément réel, la vie ne se sépare qu’à peine de l’onirisme ou des délires de la folie. Le monde à la sortie du cinéma vous apparaîtra bien incertain, et la rationnalité peu digne de foi. « Surréaliste » me paraît être l’adjectif adéquat à cette esthète venue du froid, et de la planète des fantasmes.

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Ars poetica, Enthousiasmes, Grains de sable isolés

Au coeur des ténèbres françaises : la Mission Voulet-Chanoine, 1899

Déjà, au cours de mes recherches pour La Bibliothèque des Sables, il m’était advenu une première fois, avec étonnement, de croiser la route mémorielle sinistre et romantique de la Mission Voulet-Chanoine. Je maintiens l’adjectif « romantique » par honnêteté pour les émotions induites, à cette époque pas trop lointaine, par cette première découverte; il m’en coûte de conserver maintenant ce terme, après qu’un autre hasard a porté à ma connaissance le passionnant entretien que Chantal Ahounou, auteure d’un livre sur la question, a accordé au site Dormira Jamais.

Je rappelle brièvement les faits, décrits plus en détail dans l’entretien de Chantal Ahounou : en 1899, pour faire pièce à l’expansion anglaise en Afrique et compenser l’échec final de la Mission Marchand à Fachoda, le ministère français des colonies décide la conquête du Tchad, et pour ce faire l’envoi d’une expédition dirigée par les capitaines Paul Voulet et Julien Chanoine. Rapidement devenus berserks, les deux capitaines se livrent  à des massacres, en particulier la destruction totale d’une ville de 10000 habitants, qui créent le scandale jusqu’à Paris. Une colonne est envoyée pour les rappeler, dirigée par le colonel Klobb : au contact des deux expéditions, Voulet brûle ses vaisseaux en ordonnant le feu contre ses compatriotes et son supérieur : le colonel Klobb est tué. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Voulet et Chanoine d’être exécutés par leurs hommes. La mission se poursuit sous un nouveau commandement.

Cette série de drames est oubliée jusqu’en 1976, et la parution du livre de Jacques-Francis Rolland, Le grand capitaine, Un aventurier inconnu de l’épopée coloniale. Mais même alors, fait remarquer Chantal Ahounou, c’est le romantisme colonial qui domine encore la perception et l’interprétation : »le Capitaine Voulet est perçu comme un personnage romantique. C’est un héros ou anti-héros qui part à la conquête d’un espace inconnu et hostile. Il représente la figure coloniale de l’aventurier qui laisse tout derrière lui ». Chantal Ahounou développe aussi le point de vue suivant : le scandale causé par la mission Voulet-Chanoine, c’est en quelque sorte le scandale du scandale, car sinon, ses exactions ne se distinguaient que par leur caractère arbitraire et leur intensité, des méthodes habituelles de la conquête coloniale. (Qu’on pense seulement aux 15 000 victimes au moins, de la répression de la révolte malgache, en 1947, ou aux massacres d’Algérie, ou à ceux des tirailleurs de Thiaroye, ou plus récemment à la tuerie de Pointe-à-Pitre en 1967).

Sur ces deux points qui appartiennent en propre à l’historienne, je laisse le lecteur migrer vers son entretien. Je voulais quant à moi ajouter une réflexion personnelle née du croisement — pas tout à fait aussi fortuit que celui de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection — du croisement avec mes lectures Celaniennes. Paul Celan dénonce les immenses falsifications, et aussi les crimes illocutoires dont le langage peut se rendre coupable, à coups d’emportements et de déportements, d’habillages romantiques, de mises en transe : illocutions susceptibles de conduire toute une nation au crime (voir Todesfuge, ici en Français, ou ici lue par le poète en Allemand). Il me semble en effet que l’on trouve dans la persistance de l’épisme colonial en France un bel exemple de ces enrubannements de prestige, de cette romanticisation des vérités les plus sordides ou les plus cruelles, dont est susceptible la littérature.  (Et pourtant, et pourtant, me souffle mon démon, toujours prompt à se laisser séduire par les appels de langue putanesques du Style, et pourtant l’épisme toujours a su sourdre des éventrations et fumer des bûchers, nulles Lumières n’extirperont Dionysos du Discours)

Post scriptum de juin 2013 : j’ai depuis écrit une pièce, à la fois burlesque et tragique, à partir de ces événements  ; elle est en attente d’un éditeur ou d’un metteur-en-scène, les bonnes volontés sont bienvenues.

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour voir tous les articles de la catégorie La Bibliothèque des Sables, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour retourner à la page d’accueil, cliquez sur le nom du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Accablements, Enthousiasmes, La bibliothèque des sables

Poésie, cordages ou cris, stridences : art de Virgile

   Nous avons tous lu à l’école la description de l’éruption de l’Etna par Pline le jeune. Le Latin excelle à la description des catastrophes par harmonie imitative : roulement des « r », martèlement des occlusives, accumulation des voyelles longues…
Dans le Chant I de l’Énéide, de même Virgile décrit le tsunami déchaîné par Eole, à la demande de Junon, sur le navire des survivants troyens : la mer est décollée de ses fonds et jetée sur les rivages, l’orage dérobe le jour à la vue, etc…

Insequitur clamorque virum stridorque rudentum.
Eripiunt subito nubes caelumque diemque
Teucrorum ex oculis : ponto nox incubat atra.
Intonuere poli et crebris micat ignibus aether;

 Toutes sortes de traductions sont disponibles sur internet. Je voulais ici surtout signaler mon intérêt pour le choix du terme rudentum : il s’agit du génitif du mot rudens, cordage : « la clameur des hommes et le cri strident des cordages ». Mais comment le mot « rudentum », placé dans ce contexte cacophonique, n’aurait-il pas fait naître dans l’esprit du lecteur latin, en écho, son quasi homonyme rudentium, « de ceux qui hurlent » : « la clameur des hommes et la stridence de ceux qui hurlent » ? Ce mot, fruit d’un art qui reste, malgré les âges et les évolutions du langage, apparenté au nôtre, me semble exemplifier la richesse de lecture d’un texte poétique, et les strates, la profondeur des harmonies qu’il suscite. Chaque mot en effet s’accompagne, comme le sillage d’un navire, ou la traîne d’une étoile filante, de ses résonnances sémantiques, sonores, contextuelles, de ses homonymies et synonymies… Nous demanderait-on de résumer ce que nous venons de lire, bien sûr que nous sélectionnerions une ligne mélodique principale, et spécialiserions chacun des mots dans une continuité narrative cohérente… Mais cette univocité ne serait plus la poésie, ce n’en serait que son squelette.

Car c’est l’écho de chaque mot, chaque expression, dans la caverne du langage, sa réverbération sur les strates de notre mémoire et de nos dictionnaires intérieurs, qui est la poésie. Un vers allume, doit allumer, de multiples traînées de poudre parallèles, des lignes d’énergie, des feux d’artifice silencieux, dans les profondeurs de notre sensibilité. Aucune lecture n’est linéaire, aucune n’est simple déchiffrement de signes, mais la poésie est profonde par nature, elle se déploie sur plusieurs surfaces de sens et même de conscience, elle appelle une lecture différente de celle de la prose.

Et puisque je me suis amusé à scander ce passage, je recopie le résultat en marquant en gras les syllabes longues — et en demandant aux spécialistes de bien vouloir me signaler d’éventuelles erreurs :

Insequi/tur cla/morque vir/um//stri/dorque ru/dentum.
Eripi/unt subi/to nu/bes // cae/lumque di/emque
Teucro(rum)/ ex ocu/lis // pon/to nox / incubat / atra.
Intonu/ere po(li)/ et // cre/bris micat / ignibus / aether;

Note 1 :  Ces remarques sont probablement inspirées par la lecture déjà ancienne du livre de Michael Riffaterre, La Production du Texte, qui déploie toute une théorie de la lecture poétique.

Note 2 : de même, dans ce début de Saint-John Perse, vents : « C’étaient de très grands vents, sur toutes faces de ce monde, De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte… », ayant eu la curiosité de rechercher dans le Littré les différentes significations du mot « aire », j’ai constaté que toutes, toutes s’inscrivaient de manière cohérente dans le verset.

Ajout du 13/04/12 : je trouve un autre exemple de l’utilisation de l’équivocité d’un mot, au v.110 du Livre I de l’Énéide :
« …ubi tot Simois correpta sub undis
Scuta virum galeasque et fortia corpora volvit »

« …Où le fleuve Simois sous ses flots tant de boucliers et de casques et de corps puissants a fait rouler » (volvit) — ou « a requis » (voluit). Le second sens en filigrane complète l’évocation par une personnification du fleuve demandeurs de cadavres…

Pour voir tous les articles de la catégorie Enthousiasmes, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour voir tous les articles de la catégorie Ars poetica, cliquez sur le nom de la catégorie ci-dessous, ou ici.

Pour revenir à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables.

Poster un commentaire

Classé dans Ars poetica, Enthousiasmes, Grains de sable isolés

Que faire de Paul Celan ? Deux poèmes sublimes…

Que faire de Paul Celan ? La question n’a rien de rhétorique, elle s’impose à moi à chaque lecture, à plus d’un titre. D’abord, que faire de cet excés de beauté ? La sensation s’en tend comme un nerf, et je pèse mes maux. Malgré l’opposition de Jean Bollack (Poésie contre Poésie) à ce qu’il perçoit comme un alibi visant à ne pas éprouver les insuffisances de certaines théories sur un texte qui les démasquerait pour ce qu’elles sont — des théories —, malgré donc, il y a dans la poésie de Paul Celan une mise en tension du langage à la limite de la communication : langage éployé sur l’arc de la signification, jusqu’à ce qu’il nous échappe, ou qu’on ne sache plus ce qu’il nous dit, qu’on ne sache plus de quel monde il nous ramène ce qu’il nous dit, bien qu’il nous le dise. Martine Broda (Dans la Main de Personne) n’était pas la plus mal placée pour cet aveu d’incertitude.

Puis, pour un romancier, Paul Celan, c’est une mauvaise lecture ! Durant des années, j’avais nourri mon écriture de Plantation Massa-Lanmaux par la lecture de Saint-John Perse — et de bien d’autres, mais enfin la puissance langagière propre de Saint-John Perse, qu’on a beau jeu facile de caricaturer en emphase, prédominait. (car c’est je crois chez les poètes, et non chez les romanciers, qu’on trouve la recherche sur les atomes de la littérature, le mot, le rythme, le son ; au roman l’exploration des structures, du discours et des perceptions.) De Saint-John Perse j’ai retiré de fortes influences pour mon style, l’abandon au lyrisme, la rutilance du monde dans les inflexions du verset. Rien de tel chez Celan, mais une destruction des prestiges du langage, une mise-en-garde contre ses mensonges, et les âmes accusatrices des morts dans les larmes des mots. Comment écrire après Celan ?

EN BAS

Rapatrié dans l’oubli,
le dialogue convivial de nos
yeux lents.

Rapatrié syllabe après syllabe, réparti
sur les dés aveugles le jour, vers quoi
se tend la main du joueur, grande,
dans l’éveil.

Et le trop de mes paroles :
déposé sur le petit
cristal dans le fardeau de ton silence.

In  Grille de parole, Traduction Martine Broda

 

 

Tu es couché dans la grande ouïe

Tu es couché dans la grande ouïe,
embuissonné, enfloconné.

Va à la Spree, va à la Havel,
va aux crocs des bouchers,
aux rouges pals des pommes
de Suède* —

Vient la table avec les étrennes,
elle tourne autour d’un Éden —

L’homme, on en fit une passoire, la femme,
elle a dû nager, la cochonne,
pour elle, pour personne, pour tout —

Le canal de la Landwehr ne bruissera pas.
Rien

ne s’arrête

*Schw-eden, en Allemand

(Traduit et cité par Jean Bollack, dans son formidable Poésie contre Poésie)

En ce second poème, terrible mise-à-nu de la barbarie sanglante derrière les éléments traditionnels d’un noël Berlinois. L’homme et la femme, ce sont Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, assassinés, avant que le cadavre de « la femme » ne soit jeté dans la Spree. Extraordinaire condensation d’image, de sensation, de vision, dans les « rouges pals des pommes de Schw-Eden » : la pomme de la connaissance, la croix du christ, le sang, un pays de neige, l’eden, la chute… Tout cela sur l’étal d’un marché de noël… L’histoire vibre encore dans le présent faussement pacifié.

Tous les articles de la catégorie « Enthousiasmes » : cliquer ici

Tous les articles de la catégorie « Dieux Lares » : cliquer ici

Pour revenir à la page d’accueil, cliquer sur le titre du blog, La Bibliothèque des Sables

Poster un commentaire

Classé dans Dieux Lares, Enthousiasmes