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Petite note de lecture : LA DERNIÈRE MARCHE DE L’EMPIRE, Une éducation Saharienne, par Sophie Caratini, La Découverte

Sophie Caratini est une anthropologue de grand renom et grande carrière, spécialiste des Rgaybat, les nomades chameliers du nord maurétanien désertique. L’ayant entendue parler sur France Culture, j’ai lu sa Dernière Marche de l’Empire dans le cadre de mes recherches pour l’écriture de mon second roman, La Bibliothèque des Sables. Ce livre se démarque de ses recherches principales, car le sujet ici n’est pas les nomades eux-mêmes, mais leurs colons français, et en particulier un outil peu connu de la prise de contrôle du Sahara par la France : les Groupes Nomades, unités méharistes reproduisant les modes de vie et de combat des Rgaybat pour mieux les réduire, mais avec derrière eux tout l’appui d’une nation moderne et industrielle (contrairement aux Rgaybat qui n’ont derrière et autour d’eux que leur désert). Pour cette nouvelle optique, Sophie Caratini a interrogé très longuement, juste avant son décés, le général à la retraite Jean du Boucher, lieutenant en 1933  dans l’un de ces Groupes Nomades (il sort de Saint Cyr, très jeune, et c’est sa première affectation). Son témoignage, complété de celui d’autres participants, français et maurétaniens, à cette étonnante aventure frontalière, donne lieu à ce « docu-fiction », comme on dit maintenant, dans laquelle la parole est donné tout du long à Jean du Boucher.

Je ne ferai pas un compte rendu du livre, mais me limiterai à faire part de ce qui m’a semblé le plus exemplaire et le plus frappant.

Et, en premier lieu, l’ambiguïté du sentiment colonial. Car le jeune lieutenant français, transporté sans aucune préparation culturelle dans un monde si différent, tombe réellement en amour avec le désert, ses habitants, et même la noblesse de ceux qui sont censés être ses adversaires. Au point d’épouser leur mode de vie, et de devenir aussi savant, voire plus savant qu’eux encore, en matière de soin des chameaux, de désensablage de puits, de gestion de l’eau et de la température, de repérage de pâturages. Il apprend la langue, adopte les coutumes et salamalecs, épouse (temporairement) une fille Rgaybat, se soucie de ses hommes, goumiers maures et tirailleurs africains, au point de risquer sa vie pour eux, et vit ses moments les plus intenses lorsque de vieux seigneurs Rgaybat lui font l’honneur de leur tente, et le reconnaissent comme l’une des puissances du désert. Rien n’est dit de la vie ultérieure de Jean du Boucher, mais en tout cas il est clair que cette expérience désertique est la plus belle de sa jeune vie. En même temps — là est l’ambigüité coloniale, qui me paraît exemplaire — en même temps qu’il reçoit de ses « sujets » une empreinte qui sans doute ne s’effacera jamais, et une influence qu’il ramènera et transmettra sans doute, de retour dans la mère patrie, en même temps il ne perd jamais de vue ses prérogatives de colonisateur, sa mission au service de l’Empire, ni son sens des rangs et des classes. L’abandon, sans la répudier pour que d’autres hommes ne puissent la courtiser, mais en sachant qu’il ne la reverra jamais, de sa petite femme de quatorze ans, n’occasionne aucun regret. La disproportion de forces entre l’armée française et les quelques centaines de nomades réfractaires ne l’empêche pas de nourrir les visions les plus chevaleresques ; et le bon droit de leur présence en cette terre étrangère n’est jamais questionné. Ce paradoxe colonial atteint son comble lorsque la présence militaire se renforce et qu’il a le sentiment que « son » désert est souillé, violé, par les « barbares » métropolitains qui n’y connaissent rien : il est comme le touriste dont la présence dénature à moitié la vie locale, mais qui voudrait pouvoir jouir de ce qu’il reste d’authenticité sans que ses compatriotes débarquent par charters pleins. Ne peuvent être diminuées aucune de ces deux dimensions contradictoires, et d’amour et d’intérêt (voire de dévouement), et d’asservissement sans scrupules.

Un autre trait marquant est le besoin avide d’action, pour l’action : un raid est organisé pour flinguer une petite bande de nomades réfractaires, juste afin d’occuper ces jeunes hommes, qui bouillent d’enfin entrer dans l’épopée. On tire aussi sans relâche, éventuellement à la mitrailleuse, sur les troupeaux d’animaux qui passent (ce trait apparaît aussi dans la relation du Raid Citroën, sur lequel je base mes Aventures de l’Adjudant Chapuis). Comme le disait Pascal, l’homme ne peut rester seul dans une chambre, j’ajouterais qu’il est par conséquent facile de le faire vouloir se battre et même mourir.

Enfin, Sophie Caratini et Jean du Boucher se sont-ils rendu compte du roman latent, sous le témoignage ? Un roman d’apprentissage sarcastique à l’égard de l’anti-héros Jean du Boucher, véritable Frédéric Moreau du Sahara ! Car la seule bataille du jeune homme épris de gloire militaire, à la fin aura été de rosser un artisan maurétanien fameux pour sa pleutrerie ! (Le type, un forgeron, échoue à lui enlever une dent et du Boucher lui file une raclée héroïque pour sa maladresse) Même sa citation pour fait de bravoure, est arrangée par son chef, la poignée d’ennemis ayant en vérité fui devant son arrivée et celle de ses hommes ! Ce témoignage est finalement dans la continuité d’une tradition littéraire française, d’évanescence des rêves romantiques et guerriers de la jeunesse : on pense à Fabrice arrivant trop tard à Waterloo, ou aux hommes de la Débâcle de Zola, dont la plus grande bataille est contre une oie de basse-cour. Peut-être Sophie Caratini a t-elle conçu volontairement cette narrativisation latente de son livre, comme le suggère peut-être son sous-titre : une éducation Saharienne (allusion à l’Éducation Sentimentale ?) Ce qui est certain c’est que rien de tel chez du Boucher, peu sensible à la chose littéraire : sa seule référence, du début à la fin, est l’Atlantide de Pierre Benoit.

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EN-TÊTE : DÉTAIL D’UN CIEL DU PEINTRE ÉTIENNE CENDRIER, illustrateur de Plantation Massa-Lanmaux

Un ciel nocturne, peinture d’Étienne Cendrier

De temps en temps, je demanderai à un artiste ami de bien vouloir me fournir une illustration à mon blog ; je commence par Étienne, qui m’a permis d’utiliser le superbe tableau de couverture de mon livre.

ÉTIENNE CENDRIER (cliquer pour accéder à son site)

 

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La littérature comme langue sacrée

Nous sommes nombreux à regretter la disparition du passé simple et des temps du subjonctif, dans la langue écrite et parlée (merci à la correspondante qui m’incite à ce billet par sa remarque).

« Il ordonna qu’on la foutît en cul » (Manuscrit de Sade)

Je ne veux pas m’arroger le droit de parler au nom de tous les nostalgiques, mais en ce qui me concerne c’est évidemment la déperdition de beauté, de raffinement, qui me navre, et non la transition des choses, le « panta rei ». Toutes les langues se simplifient, et ceux qui ont étudié les langues antiques savent que la complexité est un signe d’archaïsme.

Néanmoins, on peut déplorer l’aplatissement des langues modernes de communication, au moins dans leur usage quotidien et commun. Face à cela, deux attitudes sont possibles, correspondant à deux conceptions de la littérature. La première conception est de considérer qu’elle doit faire corps avec toutes les autres expressions de son époque, et ne pas s’en distinguer par une langue qui lui serait propre.Il y a une logique, presque une sagesse à cela : pourquoi s’arc-bouter derrière l’imparfait du subjonctif, si ce n’est pour se retrouver presque seul dans la tranchée, exposé aux accusations de snobisme ou de passéisme ?

Un autre conception est la mienne, dans la lignée d’un Pierre Michon, d’un Richard Millet (qu’ils me pardonnent de me placer sous leur patronage sans leur demander leur avis) : la littérature n’a pas à parler comme son temps, la littérature ne doit pas hésiter à se séparer du langage commun et à accepter le sort et les servitudes d’une langue autre, plus haute, d’une langue sacrée, pas nécessairement plus pure, mais vouée à un culte — qui l’oblige — de la beauté et de l’essence. Une langue « rutilante » (j’ai entendu Pierre Michon utiliser cet adjectif) et ornée, dorée, prête à la pompe — et pourquoi pas ? comme pour beaucoup de choses, tout est dans les proportions — ou à la louange, à la flêtrissure ou à l’invocation des dieux, des hommes, du divin dans l’homme et dans la vie. Par surcroit, que donner au lecteur de plus précieux, sinon le décollement de sa propre langue, comme je l’ai déjà écrit dans un autre article ?

Quant à moi, je voudrais être capable d’une langue qui parcourrait toute la gamme du trivial, de l’argotique ou de l’onomatopéique, jusqu’au formes sophistiquées du grand siècle. On y travaille. Mais, comme disait Borges, « on lit les livres que l’on veut, on écrit les livres que l’on peut »… Advienne que pourra…

Pour illustrer ma recherche : le prologue de mon roman Plantation Massa-Lanmaux (cliquer)

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LECTURES PARALLÈLES ET DISRUPTIONS DE LA CONSCIENCE

Pourquoi écrire ? Écrire pour écrire ? Pourquoi écrire pour écrire ? Au delà de la simple visée de divertissement, qui après tout a sa légitimité, l’écrivain subit la poussée de quelque chose qu’il doit exprimer, à son corps défendant ou offendant : une ou des idées, qui ont parfois la clarté foudroyante de l’éclair, parfois s’imposent comme un rébus qu’il appartiendra à d’autres de déchiffrer. Dans tous les cas, quelque chose qui gueule pour être mis à la vie. Il y a peut-être une philosophie, une cosmologie, derrière toute grande oeuvre.

« La forme c’est le fond qui remonte à la surface » (Valéry).

Ainsi, au sujet de mon roman Plantation Massa-Lanmaux, il est quelque chose que, à ma grande surprise,  peu de gens ont relevé, même parmi les lecteurs le plus attentifs : je veux parler de mes dispositifs de « lignes alternées continues », comme par exemple p.128, dans l’état final du livre :

Or ils revêtaient pour moi une grande importance, car initialement je comptais écrire tout le roman sur deux, puis au bout de quelques chapitres trois, puis quatre, lignes narratives alternées, ou plutôt parallèles ! Il ne me reste que des brouillons d’impression de ce premier état du texte, mais voici deux pages de ceux-ci, que je scanne :

Étant donné la difficulté de régler un tel texte, double voire triple ou quadruple, il est évident que ce n’était pas pour le seul amour de l’art que je m’étais embarqué dans une telle aventure. Ma motivation était de fournir un autre paradigme au « flux de conscience », qui me paraissait mensonger. Notre conscience n’est ni un collier de perles, ni une ligne continue, elle est au contraire parasitée et perturbée sans cesse par des myriades de processus psychiques intempestifs et parfois invasifs. Je voulais faire expérimenter au lecteur, à travers une lecture qui ne pouvait se faire que par sauts, cette multiplication des processus psychiques parallèles, et la perturbation du « discours maître » de la conscience, dont l’ensemble du roman, à travers les relations noirs/blancs qu’il expose, peut être une métaphore : comme je l’ai déjà dit, je crois que les blancs ont projeté pendant des siècles sur les noirs leurs propres parts maudites, pulsionnelles et inacceptées.

Pour le meilleur ou pour le pire, mes premiers amis lecteurs m’ont dissuadé de continuer sur cette voie : impossible à lire, m’ont-ils dit. Je conserve des regrets de mes lignes alternées, que je prévoyais déjà de plus en plus démultipliées… À ceux qui ont lu le livre je demande : qu’avez vous pensé de la lisibilité et de l’intérêt de ces passages « en lignes alternées continues » ?

Pour lire des extraits de Plantation Massa-Lanmaux, cliquer ici
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Le travail de la langue

Un saint stylite menacé par le serpent de l’ignorance

« Desoz Beaucaire ont le Rosne trové

Et a doutance l’ont-ils outre passé

—A l’aviron se nagierent soëf—

Puis passent Sorge… »

(La prise d’Orange, Chanson de geste du XIIème siècle, vers 401-404.)

« Sous Beaucaire ils trouvent le Rhône, et le traversent avec précaution — par voie d’eau tranquillement, à l’aviron — puis ils traversent la Sorge… »

Au delà du plaisir éprouvé à l’archaïsme de cette langue, et aux beaux lieux qu’elle invoque, il s’agit d’un bel exemple (voir réf ci-dessous) de l’évolution de l’emploi des temps en Français. Notez que dans ma traduction j’ai utilisé des présents pour rendre des passés composés (c’est une solution, qui n’est pas unique) : c’est que les temps composés de l’Ancien Français ne reflétaient pas la succession des événements, mais l’aspect accompli (ce qui est achevé au moment du récit). Par comparaison, le passé-simple « se nagierent » (on constate que le verbe était pronominal), non-composé, donc « vrai passé » chronologique, représente une incise : la voix du narrateur intervenant dans le présent de narration objectif, pour une description vivante et subjective. Le jeu des temps signifie donc la présence de deux voix fonctionnelles dans le récit, et celle qui utilise le dernier présent est la même que celle des premiers passés composés.

La vulgate moderne veut que l’art se passe de culture ou de connaissance, qu’il s’appréhende dans une saisie esthétique immédiate, mais cette idéologie n’aboutit jamais qu’à une vaste déculturation, et à la chute de pans entiers de notre civilisation dans la caducité de l’incompréhension. Comme si on regardait Poussin avec les mêmes yeux qu’on le fait pour Picasso, Rauschenberg, Dubuffet ! De la même manière, la création — la poïésie — pourrait s’accomoder d’ignorance, il suffirait de peindre, d’écrire, « avec ses tripes… »

Pour moi, qui pourtant ai toujours lu et souvent écrit, l’apprentissage de la langue n’est jamais fini, jamais parfait. Ma journée commence toujours par un travail sur les sources, les origines, les racines latines, grecques, indo-européennes, les textes anciens… (D’autant plus que le langage chez moi se défait continuellement, mais ceci est une autre histoire.) Latin, Grec, Français médiéval, selon les jours… Je sais que les considérations qui précèdent, sur les évolutions de l’emploi des temps, pour certains n’apparaîtront que comme la trouvaille dérisoire d’un érudit amateur confit en bibliothèque ; quant à moi je maintiens au contraire qu’elles éclairent par différence la subtilité de l’emploi des temps en français (peut-être la langue la plus sophistiquée au monde en ce domaine), et que l’écrivain ne saurait se passer de cette fine appréhension de la conjugaison.

Si la littérature est un temple les langues sont ses colonnes, et je n’aspire qu’à être l’humble stylite de la mienne, la belle langue française, juché par mon patient travail à une hauteur raisonnable de son fût. Le travail et l’étude n’excluent pas les éclairs de la grâce, la déchirure du voile, la fulgurance des mystères — mais encore faut-il avoir acquis un peu de hauteur, pour les apercevoir…

Source grammaticale : Raynaud de Lage, Introduction à l’ancien français, Sedes 1993

Un post-scriptum : j’ajoute cet quelques mots après l’audition d’une archive de Jacques Lacan, sur France Culture. Ce que l’écrivain étudie par son travail, c’est le travail de la langue sur elle même. J’ai déjà écrit ailleurs : « L’écrivain n’est que la membrane, sur le tambour de la langue, sa caisse de résonnance, le séismographe de la langue en travail sur elle-même. »

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Le paradis des livres /\ Le soulagement des mots

Au matin, avant que la vie n’accuse les ombres et les contours (ou que les ombres et les contours n’accusent la vie), avant que chaque chose ne s’approfondisse d’un relief où se dissimule son secret, avant que la vie ne me rattrape…

Ma conscience est pure : un lac tranquille, un miroir. Je lis. L’absence de trouble laisse se refléter le texte dans toute son étendue, sur les eaux plates de ma pensée, à peine plissées d’une respiration. C’est un espace limpide qui s’ouvre quotidiennement : mon paradis de la lecture. Et il est d’autant plus entier et vaste que la langue qui m’occupe est plus éloignée de la mienne : idées vives écrites dans des langues mortes, poésie mortes de l’orée de notre langue vive, langues étrangères… Je m’étonne de certains termes, je vérifie des étymologies, je prends des notes pour des écrits futurs qui peut-être n’auront pas lieu (les mots sont la provende et la guerre de l’écrivain, sa préoccupation constante : Montherlant lisait quotidiennement le Littré !), je m’étonne je m’ébaudis je m’esmaie (racine magne…) je me turlupine… Pour être calme mon plaisir n’est pas moins vif ; selon l’ampleur des découvertes il peut devenir intense, passionné…

En cette heure lumineuse et pourtant épargnée des préoccupations ultérieures du jour, les mots sont neutres et m’appellent sympathiquement, ils me font signes d’amitié, sur l’étendue blanche de la page ; ils n’ont à ces heures que leur beauté propre, sans ces petites queues de serpents qu’ils prennent plus tard durant le jour.

Plus tard, durant le jour, leurs ombres se sont allongées. Il leur est poussé tout un tortillamini de significations, une petite caudule frauduleuse, qui les ancrent derrière la page, là où je me trouve désormais : car je suis passé, alors, derrière la page ! C’en est fini de leur neutralité, aux mots, et de notre étrangeté réciproque et néanmoins bienveillante : leurs flagelles remuent et se livrent en moi à des copulations contre nature. Conciliabules, prises de langue, perpétrations obscures : je n’ai, de l’étendue du dégât, qu’une connaissance de seconde main : une nuit diurne qui remue, douloureuse. Parfois un souvenir plus clair jaillit, encadré et détaché avec la cruauté d’une photo.

Mais au matin rien de tout cela : les pages tournent repliant une à une leur lac tranquille, où voguent les convois des petits esquifs souriants et inambigus. Chaque page remplace l’autre, sans heurt sinon un petit courant d’air. C’est une illusion, et pourtant c’est la vérité : la vérité sans moi, verité impossible, vérité illusoire.

Maints penseurs se sont penchés sur le plaisir de lecture, et pourtant il me semble que pas un n’a parlé des mots, des mots eux-mêmes ; tous bizarrement se précipitent au niveau du discours, où ils s’ébattent de fiction, s’éjouissent de narration. Dans son Qu’est-ce que la littérature ?, Sartre, si je me souviens bien, en fait le lieu libre d’une coproduction artistique et de valeurs, jamais définitive, entre l’auteur et le lecteur. Dans Pourquoi la fiction ?, Schaeffer réduit la littérature à une sous-partie de la pulsion fictionnelle : une donnée anthropologique, issue de notre adaptation, qui servit à l’exploration virtuelle de nos vicissitudes possibles dans le monde. Mais les mots, la langue elle-même, sauf erreur, pas un… Voici ce qu’il m’en semble : si ma lecture matutinale est si pure, c’est qu’elle me détache de mon langage, de mon idiosyncrasie (ce qui peut se faire à toute heure, mais est peut-être plus facile dans une saisine d’après sommeil, quand le langage n’est pas rassis dans ses voies accoutumées), elle déloge mes mots de leurs connexions et les ré-établit dans des configurations inouïes, dans un espace de significations autres, qui est celui du texte que je lis. Mes mots ayant été décrochés de la trame recrue et fatigante d’être trop parcourue, qui les retient captifs, ma langue étant en quelque sort hors-ma-langue, je suis en apesanteur au-dessus de ma langue, en explorateur rénové du désir et du plaisir, et je m’esjouis et me déduis, à suivre les fils de la pensée d’autrui, et leurs entrelacs inouïs…

Maints penseurs ont discouru sur le discours, mais quant à moi le souvenir de mon paradis de mots me poursuit toute la journée, comme les images d’un séjour apaisant que l’on a fait autrefois, en pays étranger.

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Robert le Diable, une histoire d’horreur et de rédemption, du XIIIème siècle

     C’est la chanson de Jean Ferrat au sujet de Robert Desnos et de sa mort en camp de concentration, Robert le Diable, chanson émouvante à pleurer, qui m’a amené à me souvenir d’une notice lue dans un livre d’histoire littéraire ; j’ai voulu en savoir plus, en allant voir aux sources. J’ai trouvé l’édition bilingue d’Élisabeth Gaucher, Robert le Diable, chez Champion, coll. Classiques, 2006.

     Robert le Diable s’est avéré être l’oeuvre d’un clerc anglo-normand, anonyme, du début du XIIIème siècle, qui comme d’habitude a fondu une série de thèmes et de formes plus anciennes pour créer une oeuvre nouvelle, puissante, à valeur d’exemplum — et inscrire un nouveau mythe littéraire dans notre littérature. Le mythe littéraire, selon les mythologues, ne devient consacré et pérenne qu’à la condition de se greffer sur des thèmes anciens et puissants, peut-être ancrés dans la psyché humaine (ou au moins dans celle des participants de la culture où s’ente le mythe).

     Tel est le cas de l’histoire de Robert le Diable, fils du Duc de Normandie (que plusieurs érudits ont voulu identifier à un personnage historique réel, sans qu’aucune solution ne fît consensus parmi les savants). Sa mère la Duchesse est restée 17 ans brehaigne après son mariage ; en vain a t-elle prié Dieu assidument. Furieuse, elle reproche à la divinité de ne pas répondre à ses prières : malheur au chrétien qui veut enchaîner Dieu, que ce soit par des prières ou des serments ! La duchesse en appelle au « Diable ailé » pour remédier à la stérilité de son union, puis s’effondre, et ne revient à ses sens qu’à l’entrée du Duc dans sa chambre ; elle est alors d’une beauté surnaturelle, et son époux n’y résiste pas :

« Dont eut li Dus si grant desir

Et tel talent d’a li gesir

Que, plus tost qu’il peut, sor le lit

L’emporte et en fait son delit (délice)« 

Je ne traduis pas, pour ne pas offenser mes chastes lecteurs, et pour conserver les sonorités de cette langue de nos ancêtres. Mais on peut néanmoins se demander si le moyen-âge, à l’apogée de la courtoisie, avait une conscience élaborée du plaisir féminin… Je laisse la question aux spécialistes d’histoire sexuelle. Quoi qu’il en soit un fils naîtra de cette nuit de feu maligne, ce sera Robert. Tout enfant il tourmentera ses nourrices ; adolescent il frappera ses maîtres, au point qu’il sera impossible de lui enseigner à lire ou écrire ; adulte il attaquera et tuera les serviteurs de Dieu, et même les nobles amis de son père ; adoubé chevalier, au mépris de la loi chevaleresque il ne laissera pas vivant un seul de ses adversaires de tournoi. Le pape, alerté de ces ravages parmi son troupeau d’hommes, s’entremet et menace d’excommunication le Duc, s’il ne met fin aux désordres de son fils ; le Duc, faible et craignant que ne se retourne contre lui la violence de sa progéniture, préfère exiler Robert. Celui-ci part donc dans la forêt, accompagné d’une bande de brigands violents, et ses exactions ne font qu’empirer. Un horrible point d’orgue conclut cette première partie : Robert a connaissance d’un couvent peuplé de femmes de haute noblesse (et de haute beauté) qui ont choisi de se consacrer au Christ ; il y entre par la force, et à lui tout seul massacre tous les vivants qui s’y trouvaient, avec une prédilection pour le meurtre des nones les plus angéliquement belles. La scène qui s’ensuit a la précision de l’hallucination et la cruauté des visions auxquelles atteindront les surréalistes des siècles plus tard — les modernes amateurs de « gore » ne la renieraient pas non plus : Robert, couvert de sang au point d’en rougir entièrement la robe blanche de son cheval, entre dans la capitale de son père, tandis que les gens fuient et se calfeutrent devant ce retour démoniaque.

« Del fier et de la glaive toute

Est si sanglente qu’en degoute

Li sans a ses piés contreval ;

Et tous li chiés de son cheval

Est si chargiés trestout de sang

Que poy y pert partout de blanc. »

(Traduction Elisabeth Gaucher : « [la lame de son épée et toute sa lance] étaient recouvertes de sang, dont les gouttes tombaient à ses pieds ; même la tête de son cheval en était si imprégnée qu’on n’en distinguait presque plus la couleur. »)

     Un étrange brouillard obscurcit la conscience de celui qui est l’objet unanime de la haine et de l’effroi… La grâce s’insinue dans l’obstination auparavant aveugle de l’insigne pécheur : « pourquoi moi » ? Il se rend auprès de sa mère, qui lui avoue le pacte diabolique auquel son désir d’enfant l’a conduite. Terrassé par la connaissance de son origine impure, Robert abandonne tout et se rend auprès du Pape, pour le supplier de l’absoudre… Le Souverain Pontife, dépassé par la démesure des fautes du misérable, le renvoie à un saint ermite, qui saura quelle pénitence lui infliger : l’épreuve, pour Robert, sera de ne plus parler, de passer pour un fou furieux, de ne se nourrir que des restes de la pitance donnée aux chiens. Robert gagne la cour Impériale (seul endroit où la populace n’ose le poursuivre pour l’écharper, puisqu’il doit jouer la démence) et y reste dix ans comme fou de l’Empereur ; cependant les Infidèles menacent Rome…

     Il est inutile que j’en dise plus, et à vrai dire la narration dans sa seconde partie prend un tour plus attendu, et un peu répétitif (à tel point que je me suis interrogé sur la possibilité d’interpolations de copistes, mais Élisabeth Gaucher n’en fait pas mention). Inutile aussi que je commente la signification allégorique de l’histoire, dans le contexte religieux médiéval : ce n’est pas que je sois partisan d’une critique dés-historicisée, mais Élisabeth Gaucher dans sa préface évoque en spécialiste les significations médiévales de la folie, les considérations patristiques sur les accès du corps au monde et à la connaissance puis à la grâce, les valeurs illocutoires de la parole dans la pensée du moyen-âge… Je renvoie à son édition, et à sa bibliographie. Ce qui m’intéresse à titre personnel et pour faire connaître ce texte important de mon patrimoine, ce sont les échos, les répercussions qu’il éveille dans l’esprit du lecteur moderne. Car je crois à une signification de cette légende qui, si elle ne saurait être universelle et intemporelle, enjambe néanmoins les siècles, et demeure étonnante et presque perturbante, pour une conscience moderne. Il s’agit du mythe de l’origine, et de la part maudite, ou sacrée, en tout cas de la part de mystère initial : celle ou celui qui se penche en elle-même ou lui-même, qui remonte toujours plus vers l’amont de ce qui la ou le fait, des sources de son désir, s’expose au vertige d’une anamnèse et d’une analyse infinies. « Je ne peux pas ne pas vouloir ce que je veux », ainsi que le disait Schopenhauer.  Nos canaux n’ont pas de fin, nos vaisseaux sanguins pompent un sang de provenance, en définitive, inconnue, notre psyché trempe dans un bain aux contours indistincts. Il s’agit du grand mystère du parlêtre, que rencontre métaphoriquement Robert, et auquel le moyen-âge assignait cette origine parfois divine, parfois démoniaque. La pulsion nous occupe, nous négocions continuellement avec elle, comme une puissance qui nous identifie, ou parfois nous est étrangère, lorsqu’elle ne ravage pas une vie de même manière que Robert dévaste le duché paternel. (Autres échos psychanalytiques ici, mais il revient à chacun de donner son sens au texte).

Une autre écho, enfin, de ce texte — et j’ai conscience de m’aventurer ici sur un terrain piégé, aventureux et subjectif — serait celui des recours extrêmes et des compromissions auxquelles peut conduire le désir d’enfant, envers et contre tout : procréations d’êtres sans pères, pari immense dont sera éventuellement redevable un autre que celle ou ceux qui l’ont pris, vocation d’un être futur et pourtant aimé, aux tourments de l’absence et de l’inconnaissable.

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Archéologie du texte : contre une littérature immémorieuse (Manifeste du Passéisme)

     Le langage nous dépasse. Étant nés, nous y entrons comme dans une mer ancienne… Je suis fasciné par la survivance des mots, des racines : notre français si latin, mêlé d’un peu de celte, de germanique, et puis de tous les reflux de notre Histoire : italien, arabe, espagnol… Il me semble que chaque mot scintille de ses origines et de sa vie passées, comme une petite crête de la vaste mer langagière. Je ne voudrais pas que ce souvenir se perdît. Je voudrais être capable d’une langue chargée de son héritage comme le charroi des indo-européens, emportant leurs hauts faits, leurs croyances et leur société à travers la Turquie ; comme les navires de Phocée, dans leur giration erratique sur la méditerranée ; comme les épaules d’Énée soutenant Anchise et les Lares familiales ; comme l’Émile Bertin, la Jeanne d’Arc et le Pasteur, croiseurs qui soustrayaient l’or de la Banque de France, hors de portée de l’occupant, à l’orée de la guerre (mettant ainsi à l’abri des îles créoles la fortune de la métropole classique : belle parabole sur notre littérature). Je voudrais être capable d’une langue qui s’étendît des courtes vocables indo-européens que nous connaissons, jusqu’à l’extrême contemporain du texto, de l’anglicisme.

Car la langue est vivante, mais Le sentiment de la langue, ainsi que le désigne Richard Millet, se perd. Un Anglais rudimentaire et inconscient règne à tel point, qu’il faut être sorti du pays pour le voir et l’entendre, yeux et oreilles équartillés. Chers amis Français de France, votre presse vos villes vos débats vos media sont désormais recrus de scories angloïdes mal prononcées et superfétatoires, pétatoires ! Allez vous donc liquider l’hoir, sans même l’honneur de l’inventaire funèbre ?

Notre langue, notre littérature, ont douze siècles pour leur écriture, pour ne pas parler de leur oralité : les Serments de Strasbourg, premier texte écrit en langue romane, 842 ; le Cantilène de Sainte Eulalie, plus ancien texte littéraire connu, 882. C’est une longue histoire, qui est nôtre tout en étant souvent étrangère. (Certains siècles nous sont particulièrement lointains : la langue et le merveilleux médiéval, la religiosité du XVIIème, sont plus éloignés de nous que la latinité, à ce qu’il me semble.) Cette longue phrase française court sur douze siècles, enluminée de tout son long de chefs d’oeuvre, de percées d’horizons nouveaux, d’explosions créatrices, de déplorations des maux du temps et d’oraisons funèbres, de débats ardents, d’élégies de chansons de rondeaux, de cantiques, de prose nombrée et de prose atomisée, de vers de comédie et d’alexandrins tragique : des poètes ont illustré la langue, des philologues l’ont repensée, des démiurges  y ont fait apparaître des mythes devenus universels… Nous qui sommes au bout de cette phrase qui se continuera après nous, il nous appartient d’honorer ces grandes oeuvres, de les conserver vivantes dans les arts et les mémoires. La Bibliothèque des Sables, le livre sur lequel je travaille depuis déjà deux ans, est consubstanciel de cette anamnèse. D’où ces lectures, cette rubrique « d’archéologie du texte », pour faire partager mes trouvailles tandis que je reparcours à rebrousse-temps la longue phrase française, et ses déclinaisons caduques, et ses saints enterrés sous des forêts de mots nouveaux. Nul nationalisme : j’ai quitté la France avant que certains de vous ne naquissiez. Mais ma patrie est la langue française, et je la partage avec tous ceux, dans le monde, qui l’aiment. [Ce n’est plus le cas de ceux qui nous gouvernent. (Phrase caduque, espérons-le).] En ces temps où l’amnésie menace de couper court à nos horizons, honneur à ceux qui nous ont faits ! Je nous crois tous comptables de tous les états de la langue qui nous ont précédé, et des chefs-d’oeuvre du passé, mais il est normal que chacun vaque à ses occupations : je sens en revanche comme une obligation morale de mon boulot d’écrivain, de conserver et de défendre et de revivifier ce passé.

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Note de lecture : Histoire de la France Coloniale, sous la direction de Jacques Thobie, Armand-Colin

Grande lecture/étude de deux fois 1200 pages, que j’ai entreprise dans l’optique de mon prochain roman, mais que je signale car elle est susceptible d’intéresser les lecteurs de Plantation Massa-Lanmaux. Il ne s’agit pas de recopier mes 30 pages de notes, mais de mettre en avant les traits qui m’ont le plus frappé de l’aventure, ou plutôt des aventures, coloniales.

 1) l’absence d’un dessein constant : les gouvernements agissaient et réagissaient au coup par coup, parfois entraînés par les agissements d’individus industrieux, les circonstances, les alea de la politique européenne, les besoins immédiats du pays (telle l’expédition mexicaine de Napoléon III, menée pour remédier à la pénurie d’argent métal en France). Il y a rarement eu un projet impérial en tant que tel.

2) le manque d’intérêt de la masse de la population française : dans leur ensemble, les français de toutes époques et de toutes origines ont été au mieux indifférents  à l’expansion coloniale, et plus souvent hostiles à ce qui semblait être une dépense de forces inutile ; au moment de plus grande extension outre-mer, entre les deux guerres, on peut considérer que le « parti colonial » ne comportait pas plus de 10000 personnes, liées à la gestion ou à la défense des possessions outre-mer.

3) l’absence d’unité institutionnelle et économique : rien à voir entre le Canada, l’Indochine, l’Algérie, les Antilles : des enjeux et des situations différentes. La conclusion des auteurs du livre est d’ailleurs : il n’y a jamais eu « d’Empire » français, et on peut même douter que la France fût vraiment une nation coloniale.

4) les fluctuations de la « rentabilité » de l’Empire : elle n’a été manifeste que durant la période esclavagiste, aux antilles. Au XXème siècle les tarifs douaniers ont retardé la modernisation de l’industrie française, qui a d’ailleurs connu un boom au moment de la décolonisation.

5) la permanence des débats : pour restreint que soit le domaine ultra-marin actuel, on retrouve les mêmes débats sur l’autonomie ou l’indépendance, l’assimilation ou la spécificité, qui avaient déjà cours au XIXème siècle.

6) les explications de la durée de la crise algérienne : guerre de revanche et de prestige pour l’armée française, même De Gaulle a eu besoin de 4 ans pour convaincre les militaires de lâcher prise.

7) l’étroite corrélation entre les expéditions coloniales et la situation politique du pays : après les défaites napoléoniennes, l’afrique et l’asie étaient les seuls terrains d’action possible ; de même après 1870 il s’agissait de préparer dans la plus grande France la reconquête de l’Alsace et la Lorraine.

8.)le caractère inéluctable, presque fatidique, des indépendances dès lors que le processus était engagé : la France n’a jamais autant donné à ses colonies, politiquement et économiquement, qu’après la seconde guerre mondiale, mais aucun sentiment national ne s’est laissé acheter. Comme disait De Gaulle : « tous, ils sont tous partis »…

9) la démythification : il n’y a pas eu 80000 morts à Madagascar en 47 ; presqu’aucun Africain n’a eu à apprendre « nos ancêtres les Gaulois » ; et surtout il n’y a jamais eu de grand enthousiasme colonisateur à l’échelle de la nation

10) une mine d’aventures individuelles et collectives extraordinaires, souvent inutiles, souvent oubliées : je ne citerai que celle de ces colons abandonnés au Brésil, qui parviennent à retourner en Europe sur des radeaux !

À noter que le livre est caduc en ce qui concerne les DOMs TOMs ROMs et POMs (sic) dont l’évolution institutionnelle s’est poursuivie dans les 20 ans qui se sont écoulés depuis la parution.

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Lecture du « Raid Citroën, première traversée du Sahara de Touggourt à Tombouctou par l’Atlantide », reliure demi basane marron, dos orné — LES AVENTURES DE L’ADJUDANT CHAPUIS, QUATUOR

Vers Chapuis Tèr
Toujours au bordj, où les bêtes des cameliers viennent roucoûler en se frottant contre les autochenilles, enduites de graisses de chamelle. Personne ne dormira de la nuit à cause du brâme des mâles enamourés des belles mécaniques françaises, de toute façon il y a beaucoup mieux à faire qu’à dormir : les mécaniciens Gaulois repeuplent le Sahara avec les hétranges herratines, pendant que leurs chefs descendus des nobles Francs comparent autour du feu leurs souvenirs de Saint Cyr et échangent des couplets d’Anna de Noailles. Les autochtones passent entre les chameaux pour tâter en connaisseurs les canons des mitrailleuses montées sur les autochenilles, ce qui augure bien de la mission civilisatrice de la France. On a envoyé à Paris un câblogramme décrivant les héroïques prouesses de la journée, et dans les usines Citroën de la métropole les braves ouvriers ont tous spontanément entonné la Marseillaise, au lieu de prendre leur pause pipi. Cependant dans le bordj c’est tout un pan de l’Empire qui se joue : Chapuis n’y tenant plus et ivre de vin de dattes s’est glissé sous la tente d’Aïsha, et s’est jeté sur la belle princesse berbère rescapée du rezzou. Celle-ci s’avère assez coriace et plutôt velue : surprise ! Aïsha n’est autre qu’Izmir, le fils de l’émir turcophile révolté Abd El’Khadr, infiltré dans l’expédition pour la subvertir et livrer les autochenilles entre les mains de la Sublime Porte, et cela va sans dire, de ses perfides alliés boches, cachés derrière la Porte ! Chapuis profère une bordée de jurons auvergnats, qui se trouvent malheureusement pour lui coïncider mot pour mot avec une brûlante declaration d’amitié en Arabe classique… À l’extérieur des tentes, inconscients du drame qui se joue, les chefs Francs discutent de leur avancement de carrière et comparent les dunes du Sahara à la Beauce décrite par Péguy… Les innocents ! Sous la tente de la pseudo-Aïsha, Izmir ayant tâté de la mitrailleuse de l’adjudant et bien auguré de sa mission civilisatrice, a entrepris de le retourner ! La suite, chers lecteurs assoiffés de sang et de sperme, au prochain épisode…

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